L HONNÊTETÉ DANS LE LANGAGE S
Inculquer fut menacé, malgré son allure scolastique. La pudeur allait jusqu'au calembour'.
Censure des écrivains. — Jusqu'alors le comique et le burlesque avaient été mis à part, on y tolérait certaines audaces. Est-ce parce que, aux mains de Boîleau et de Molière, ces genres s'élèvent dans la hiérarchie qu'on se montre plus exigeant ? En tout cas l'un et l'autre doivent désormais subir la loi commune. On sait à quelles protestations avait donné Heu l'École des Femmes, Du moment que le vers innocent : « La femme est en effet le potage de C homme » avait été déclaré ignoble (cf. Mol., III, 192, note 1), certains passages devaient éveiller d'autres scrupules ". Le libre génie de Molière dut imposer une limite à ses hardiesses ^. Boileau accepta pour la satire les mêmes contraintes. En tête de la Satire X, il se déclare assuré que les dames le loueront d'avoir trouvé moyen, dans une matière aussi délicate, de ne pas laisser échapper un seul
Redoutant qu'un censeur cagot Ne blAme la moitié du mot.
Cet dbus est de conséquence,
Et mcltroit à perdition
C'est ce qui fait qu'on appréhende,
Que la guerre ne soit plus ^andc.
El qu'on ne chasse désormais
Force motaqui n'en peuvent mais. [Fse/umt, éd. AsaelîncBU, II, 167-!eg).
I - IncitUfaer. Si l'on croit Alemand, le mot, que Vaugelai trouvait fort signiflcatir, était blAm<S par les délicats, parce qu'il était composa d'une façon qui donne de salés idées; et Alemand proteste vivement contre ce genre d'eaprilullramontainfA'onii. Rem., 333-1]. —* tous les lexiques, sauf Th. Corn. — Je ne sais autre chose que lui iaeaùfaer fortement et souvent les endroits de l'histoire (La Bruyère, II, 507) ; L'Eglise ne ne lasse point d'inculguer cette vérité (Bossuet, Explie, de la Mené, 1889, 5B0 ; cf. ibid., 53 ; Cafec/iiime de» Featet, 1«B7, 1 ; HUl. de* Vsr, II, 17, etc.).
1. . Molière... a déguisé cette Coquette ils Comédie), sous le voile de l'hypocrisie, il ■ caché Bcsobcenitez et ses malices ; lantosl il l'habille en religieuse, et la fait sortir d'vn Couuent, ce n'est pas pour garder plus cstroittement ses vœux ; tantost il la lait paroistrc en PoTsanc qui fait bonnement Jareuerence quand on luy parle d'amour : quelquerois c'est vnc innocente qui tourne par des equiuoques estudîci l'esprit à de «aie» pcnsi'cs, et Molière, le fidèle Interprète de h« naifueté, tasche de faire comprendre p«r ses postures [ce] que cotte pauvre Niaise n'ose eiprimer par ses parole». ■■ (de Rochemont, Obttri.'. tiir le Feitin de Pierre, Paria, 1865, N. Pepingue, p. 15-16.)
3. On ne sait si l'on doit croire ce que raconte Uour«ault : << Dans le Comique même on veut que les obcenitez soient enveloppées : et Molière, tout Molière qu'il éloit, s'en apperçûtbien dans le MiiUde imaginaire... Il y a danscet Ouvrage uu Monsieur Fleuran, Apoticaire, brusque jusqu'à l'insolence, qui vient une Seringue à la main, pour donner un Lavement bu Malade Imnginnirc. Un honnête homme, qui se trouve li dans ce momcnl, le détourne de le prendre, dont l'Apoticaire s'irrite, et lui dit toutes les impertinences dont les gens de sa sorle sont capables ... (A la première représentation la réponse de l'honnête homme i l'apoticetrc indigna les auditeun) eu lieu qu'on futravi à la seconde d'entendre dire : Allei, Uomiear, xlUs, on void bien que DOBi n'»eex p*4 coùtame de parler à des Vitagei ■. C'est dire la même chose, et U dire bien plus Snement»[Le(l.nODt>«'te*, 1701,97-98).
mot qui pût le moins du monde blesser la pudeur. La suite lui montra qu'il se trompait ; du moins î) avait voulu, comme le Président de Lamoignon le lui disait, purger même la poésie satirique de la saleté qui lui avait été jusque-là comme afîectée'.
Od ferait un recueil avec les censures que les termes déshonnétes ont valu aux écrivains. Personne ne fut épargné ^. Dans les odes de Malherbe, Ménage signala des ordures, depuis ce vilain mot équivoque de ponant jusqu'au verbe puer, qui lui paraissait /leu odorant^. Le même donnait amicalement à M"* de Scudéry, qui lui avait soumis des vers, le conseil de ne point écrire mes flearê, u expression peu bien-seante à une Demoiselle, il falloit écrire ces fleurs » [Menagiana,\, 334)*.
L'honnête Coëffeteau avait eu raison de condamner les mœurs de Poppea Sabina, mais non de l'appeler du nom qui lui convenait-'. Bouhours, si réservé, n'avait pas su éviter le scandale **. Chevreau, lui-même, le grand-prêtre de la pudeur^, dont le commentaire sur Malherbe est un manuel de pruderie, dut se défendre contre une dame qui lui reprochait ses imprudences de langage ^. Balzac n'eût pas dû salir rimagination du lecteur en disantde quelqu'un qu'il est un Clou aux Fesses de la Nature (Guerre des Aut.
1. L«8 Satyre* ■ .. ont pris un caractère de pudeur qui est pour le moins aussi •dniirablc que l'esprit, le tour, le sel, et tes agnSmens que l'Illustre M. DeB-E*reaux y a tait briller (Bayle, Républ. detUti.. 1681, 1,363).
3. J'ai vA, l'ècrio Subligny,les Dames lesmoias délicates n'entendre ces mots, dont celte pièce est farcie, qu'avec le défaut que donnent les termes les plus libres, dont la moilestie ne peut s'emp4cher de rougir. {[Subligny], DUtert. lar lei Ingédiet de Phèdre et HippolyU, 1571, Granet, II, 3M).
3. Héaage, Obi. «itr Malh., 11, T, 133. Il prétend que Malherbe eut honte d'un vers et que, pour cela, il tronqua, en la citant, sa strophe : Quand je tierroU Uileine au monde reiwnue. £n l'Uni glorieux où Paru Ta connoe.
4. Néanmoins on trouva que le censeur s'était bien oublié lui-même dans le Jfenajrûina, et le Journal de* Savunt* jugeait que ce livre ne pouvait être lu sans pudeur (31 Février 1695, p. 96, Paris, chei Jean Cusson. Le mut cû n'est pas rare dans le ifenaoïana. cf. I, !)6).