‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 105 sur 202 · L HONNÊTETÉ DANS LE LANGAGE · texte numérisé non relu

L HONNÊTETÉ DANS LE LANGAGE

deux exemples . La généalogie de J.-C. n'est pas la même suivant Mathieu et suivant Luc. Le premier dit : Jacob genuii Joseph, le second : Jesua, al putabatur, (ilius Joseph, qui fuit Heli (Luc, m, 23). Pour concilier, les Pères de l'Église ont imaginé de répondre, dès le temps de Julien, que Jacob était père de Joseph selon la nature, Héli, père de Joseph selon la Loi, de sorte que saint Mathieu a écrit dans le premier sens et saint Luc dans le second. De là, suivant eux, la diiTérence d'expression : Jacob engendra Joseph. Dans le second : Joseph fut fils d'Hély. Or, le père Bouhours, veut éviter engendrer. Il traduit : Hély fat père de Joseph, Jacob fut père de Joseph. C'est donner beau jeu aux hérétiques, comme on le lui reproche dans la ///" Lettre d'une Dame Sçavante (6-7), Ailleurs ou trouve : Pariet autem Filiam et vocabis nomen ejas Jesum. Le père Bouhours traduit : Elle mettra au monde an fils que vous nommerez Jésus. Si on ne traduit pas pariet par enfantera, on n'exclut pas l'opinion des hérétiques, tels que les Valentiniens, qui disaient, je cite textuellement : que a J.-C. étoit venu au monde en passant par le sein de la Vierge Marie comme l'eau de la fontaine passe par l'aqueduc et parle canal; mais qu'il n'avoit point été formé de sa substance ». Malgré le danger, le P. Bouhours n'hésite point à expurger. Il condamnait la liberté des Jansénistes qui avaient rendu directement : Abraham ijenuit Isaac, par : Abraham engendra Isaac, parce que , disait-il, ce mot engendra salit l'imagination '. Il évite jusqu'au terme innocent de vierge ', et, chose à peine croyable, il s'arrange pour ne pas employer convertir^ ni même confesser^.

1. Ce mot s'emploie au %uTé : la veriLé engendre la haine ;... ou en matière de Beli^on... le Père engendre son Fils. Mais au propre, en parlant des hommes, c'est un terme be» et sale. Il se dit dans le propre au si^et de la vermine et des plus vils insectes,... mais ici le sens n'est pas le m£me, et ce qu'il y a là de sale est d'une autre espèce. [Bauh,,Suil., 303}.De VilIafrancjui^qucceB rafQnements sont ridicules (Duc, B) : généralioa est un mot dont sans doute Bouhours n'usera pas de peur qu'il ne salisse l'ime^nation de quelque tendre lecteur, mais il est parrois nécessaire de traduire generttio par ireners lion, quand on veut exprîmernon pas que quelqu'un naquit, mais comment il fut conçu. A. de B. observe que mellre as monde, que Bouhours veut substituer à engendrer, ne se dit que de la femme, ou du père et de la mère réunis (Sdi'I., 100-191). — fnjenifrer est, bien entendu, dans tous tes Lexiques. On trouvera des exemples en foule dans L. @ Th. Corn. seul. Saint Jean... commence son Ëransile par laginiration éternelle du Fils de Dieu (Bossuet, Catech. det fettet, 1887, 101); il n'estoit pas permis d'avoir des cnfans... de-sorte que le mariage, ou plûtost la giiuiralion des enfans estoit défendue [Bossuet, Hi»t. dei V»r., II, )6! ; cf. Avert. aux Prot., IV, g b, p. 360; Initr. i. la Vert, du IVoav. Test., B4, sa, et M"deSéviBud. VIII, H).

1. Anne avoit été sept ans avec celui qu'elle épousa étant encore fille [Luc, II, 3S) ; cf. IV' Lell. d'une Dam. Sfau., 38.

3. Quand roni lerei un jour reuanu k nous (Luc, XXU, 31) ; cf. ibid., p. M.

-t. Quiconque le décla?-erapour ntoy devant les hommes, le âls de l'homme se dieltrert pour lui devant les anges de Dieu (Luc, XII, S) ; cf. ibid., IS.

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Protestations. — Molière fit contre la bégueulerie uae campagne assez rude et fort habile. Au fond Clîiuène avait raison de trouver que ce le n'est pas « mis pour des prunes ». Il me paraît hors de doute que Molière s'est arrangé pour que l'article, si innocent qu'il fût en lui-même, éveillât « d'étranges pensées » '. Mais il sulEt à la décence qu'on ne soit pas obligé de les avoir. Et l'auteur se réserve le droit de sourire de celles qui ne comprennent pas et de vitupérer celles qui comprennent. « L'honnêteté d'une femme, s'écrie Uranie, dans une belle tirade d'aspect janséniste, n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre ; et je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses. Croyez-moi, celles qui font tant de façons, n'en sont pas estimées plus femmes de bien. Au contraire, leur sévérité mystérieuse et leurs grimaces afFectées irritent la censure de tout le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de découvrir ce qu'il y peut avoir à redire ; et, pour tomber dans l'exemple, il y avoit l'autre jour des femmes à celte comédie, vis-à-vis de la loge où nous étions, qui par les mines qu'elles affectèrent durant toute la pièce, leurs détournements de tête, et leurs cachements de visage, Brent dire de tous cùtés cent sottises de leur conduite, que l'on n'auroit point dites sans cela ; et quelqu'un même des laquais cria tout haut qu'elles étoient plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps » {111, 324, Cril. de VÉcol. des F., se. III).

Climène est une femme qui a de l'esprit, mais <> elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l'âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et pri^tcndent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celie-cî pousse l'affaire plus avant qu'aucune ; et l'habileté de son scrupule découvre des saletés où jamais personne n'en avoit vu. On tient qu'il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la sévérité de cette dame ne veuille retrancher ou la tête ou la queue pour les syllabes déshonnétes qu'elle y trouve (Id.,

1. Le procidé, que la chanson de c a K -concert a popularisé, se trouve ailleur».

De la Beuvron j'en aime louU; chose,

J'aime ses yeux, ea bouche, et son,

Oûy-da, oQy-da,

Son teint de rose.

(Airs et Vaud.de Cour, I, B3).

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338, Ib., se. v). La comtesse d'Escarbagnas, Arslnoé, Bélise, Philaminte sont de sa iamille. La prude est désormais un type de théâtre que Célîmène ne ménage guère :

La, votre pruderie et vos éclats de zèle

Ne Turent pas cités comme un fort bon modèle :

Celte affectation d'uo grave eitérieur,

Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,

Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence

Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence...

(.Mol., V, 503, Mis., V. aî*-93o.)

Uu des articles essentiels du programme de l'Académie que doivent fonder les Femmes Savantes, c'est la guerre aux syllabes : ... le plus beau projet de notre académie, Uae entreprise noble, et dont je suis ravie. Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté Chez tous les beau.i esprits de la postérité, C'est le retranchement de ces syllabes sales. Qui dans les plus beaux mots pi-oduisent des scandales. (Mol., IX, 138, Fem. Sav., v. 909.8IK.)

On connaît la suite, que j'ai du reste citée plus haut (p. 282). Molière, malgré certains amis, n'était pas homme à céder & de ridicules e.\igences. Mais ses œuvres appartenaient à un genre placé en dehors des règles. Eiît-il ga^-né sa cause que la question restait entière.

Les chicanes en arrivèrent à fAcher Boileau lui-même. Quoiqu'il eîit fait la théorie de la chasteté du style français, et qu'il fût, par nécessité, disaient les malveillants, le plus chaste des hommes, il sentit qu'on alljît trop loin. Comme on lui avait rapporté que M. de Termes ne pouvait pas soulFrir dans son épîgramme sur le Livre des Flagellants le mot de lubricité ' : « Eh bien! s'écria-t-il, qu'il en cherche un autre. Mais moi, pourquoi titerais-je un mot qui est dans tous les dictionnaires au rang des mots les plus usités ? Où en serail-on, si l'on voulait contenter tout le monde? » (Boil., éd. B. S. P., IV, llti, Leilre à M. Lr Verrier) '.

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