‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 104 sur 202 · L HONKÈTETÉ DANS LE LANGAGE S8S · texte numérisé non relu

L HONKÈTETÉ DANS LE LANGAGE S8S

anc. et mod., 1697, 195). Quant à l'Acadëmie, son Dictionnaire était une « ordure », on essaya de le lui montrer dans le Dictionnaire des Halle» ' . Furetière avait soutenu la même thèse auparavant déjà, en vingt endroits de ses pamphlets ^.

Bref, dès i 660, cette religion de la pureté est si fort à la mode, que Tallemant, le conteur d'anedoctes souvent graveleuses, n'échappe pas lui-même au désir de marquer la supériorité de son temps, et, après avoir rapporté un mot libre de la reine Marie de Médicis, il ajoute dédaigneusement : « on parloit ainsi alors •> [Histor., éd. du Mercure de France, 1906, 145} ».

La GR0S9IËBETÉ DES ATiaKNS. — Une chose devait pourtant gêner

1. Le Dietionairt dei Hallet, ou Extrait da Diclioaaire de VAeademie Fruncoùe. A Bniielles, Chez François Foppens. M.DC.XCVl (id-i:, Bibt. Nst-, X. 140!). Cest l'œuvre d'un puriste intransigeant, qui s'est donné & tAche de relever les façons de parler proverbiales que l'Académie avait accueillies dans son Dictionnaire. « L'Académie... a emprunLësagement des Halles tous les Proverbes qui y sont en ueag-e.ct elle s consulté apparemment les llarengeres qui excellent dans ce tangage; il y a mesme lieu de croire qu'elle a consulté aussi les GadoQars sur certaines locutions, qui ne sont gucrcs usitée» que pHrmy eux : par exemple, s'embrener dlmi ane nffaire » (Avertissement). Puisque l'Académie avait déclaré se retrancher i la langue commune, telle qu'elle est ■ dans le commerce des houncstes gens et telle que les Orateurs cl les PoCLea l'employcnt •■, notre auleur critique avec quelque raison des expressions comme, il at glorieax comme aa pel ; mais son intransigeance va plus loin, et il range nombre d'expressions imagées et familières dans la langue propre • aux plus vils Artisans, les Crochctcurs, les Datteliers, les Porteurs d'eau, les Goujats d'armée et autres pcr. sonnes qui ont une langue à part, et qui ne se piquent pas de politesse . [Ibid]. C'est ainsi qu'il relève :

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud (9); A brebis tonduÈ, Dieu mesure le vent (13) ; Chat échaudé craint l'eau froide (30) ; tes bons comptes font lea bons amis (40) ; Vous me la baillei belle {6] : rire dans sa barbe (7) ; c'est de l'eau bénite de Cour (13); à bon entendeur salul (16) ; Prendre la baie entre bond et volée (17) ; De» finesses cousues de fil blanc (78) ; être eomme l'oiseau sur la branche (21) ; jeltcr la manche après la cognée (3S) ; le clef des champs (36) ; de fil en aiguille (T7); Loger A labelle eatoille {tOb) ; un Poctc A la douzaine (Si) ; le chemin des cscoliers (31) ; avoir te diable au corps (43) ; ete., etc.

i. La délicatesse du choix parottra dans lea e-templrs suivans : branda prêcheur tf on ne iéconU; il a ch... au lit ; cef homme a eh... dans ma mafle ; iU font eomme lei grand» chiens, ili venlenl p... contre la muraille, ou bien pendant que le chien p..., U loap t'en fait (Paciunu, éd. Asselineau, I, 189-190).

î. La Reine avait dit : Vous y mènerez biendesp... Ailleurs Tallemant avoue que de son temps on appliquait ce moto même aux meilleures dames s. La chose est difficile à croire. En tous cas ce fut un beau Bcandale. quand, plus tard, le maréchal de Villars laissa échapper que udans l'ennui où il se trou voit dans son armée, il étoit bien las de montera cheval comme ces p... de la suite de Mme la duchesse de Bourgogne »... Un tel propos, tenu en pleine promenade par un général d'armée peu aimé, courut bientôt d'un lioutde l'autre du camp, et ne tarda guères A voler A la cour et A Paris. Les dames cavalières s 'olTen aèrent, les autres prirent parti pour elles o (S'-Simon, éd. Boilisle, XIX, p. 401). On trouve, ibid., p. b\6, les lettres de Villars A Voysin où il se disculpe d'avoir tenu le propos ; il aurait simplement dit, A table, ■ il ralloit

me mettre à cheval comme une p » (il avait une blessure à la jambe). (Cf. une

lettre citée par M. Boilisle dans son éd. de Saint-Simon, IX, 351, et une lettre de M™ de Sévigné (Recueil Capmas. II, 353). Saint-Simon, lui, ne se gênait pas pour employer le mot (éd. de 1873, XIX, 173).

nos théoriciens. Comment justifier les anciens et concilier les règles étroites de la bienséance avec le respect qu'on professait pour des œuvres où ces règles sont souvent enfreintes ? Chevreau avait beau appuyer sur leur autorité ses exigences de puriste ', il ne pouvait empêcher que Plante, Martial, Ovide, Virgile même, ne fussentpleins de mots grossiers.

Comment faire pour traduire Pétrone « qu'on n'ose nommer, dés qu'on a de la pudeur » [RefL sur la Poet. (fArist., Avert., 3) ? Le traducteur de 1677 rend se circamminxere par le mot vague de faire sur lui, en disant qu'il n'a pas voulu dire compisser « qui n'est pas honnête », A meretrix il substitue la maîtresse de la cellule, et déclare « qu'un autre terme serait malhonnête » et « qu'on ne pourrait l'écrire sans rougir » (p. 206). Le respect du texte cède ainsi le plus souvent aux exi^nces du goût moderne. L'auteur du Dialogue sur les plaisirs reconnaît franchement « que dans quelques-uns des plus excellens Poètes anciens, il y a un petit nombre d'endroits scabreux et qui font rougir. Et véritablement ces morceaux doivent être cachez avec soin aux enfans. Pour ceux qui sont plus avancez, il faut croire, à moins qu'ils n'aïent le cceur entièrement corrompu, qu'ils ne s'arrêteront pas là-dessus, et qu'ils n'y prendront pas de criminelles impressions. Ajoutez à cela, que ces endroits fâcheux sont ce qu'il y a de plus mauvais dans les bons Ecrivains » ^.

Un cas, particulièrement embarrassant entre tous, se présentait. Allait-on appliquer le système à la Bible, qu'on se décidait à faire passer en français 1 A quoi se résoudrait-on ? à modifier un texte sacré, intangible, ou k blesser les oreilles? La première solution n'allait pas sans de graves inconvénients ; j'en voudrais donner

t. ( C. Servjlîiis Glaucia, Questeur l'un Mi cens quarante-un de Rome bfllie, étnit refçardé comme l'ordure et la boQe des rufa pour toutes les bassesses de son ftme. Cependant, le plus bloquent de tous leallomains ne put soulTrjr qu'on l'eût appelle Cariai *f ercus ; ni que l'on eût dit, pour exa)cerer la )[rande perte que l'on avoit faite dans U mort de Scipion, Retpablica morte P. Seipionii Africaiti eulrafa. M. de Bal lac ne s'en lenoit pas â la bienséance, ni aux préceptes des Anciens Rheteura qu'il appelloit bien souvent ses Maîtres, quand il ërrivoit d'un certain homme, Qu'il étoit tout composé de parties honteuses • (Cftenrjeana, Paris, 1700, II' partie, p, ST3).

1, J'ai regret, ajoute-t-il, sans mentir, qu'Horace, le plus poli et plus honnête- homme de la Cour d'Auguste, soit tombé dans ce vilain défaut, en deux ou trois endroits de ses Ouvragi'S ; mais it me semble qu'en ces lieux-lâ il sort un peu de son caractère, tant le vice est laid et malheureux en tout. Je n'y reconnois plus l'Horace de l'Ode à Barine, qui est à mon sens, un des plus galants Ouvrages de de toute l'antiquité, et celui quia plus de ce ftnbadina^e, dont si pen de g-eas sont capables.

Ainsi, il ne faut qu'avoir quelque délicatesse pour passer ces endroits-li, et si on les rejette, comme simples honnêtes-gens, à plus forte raison on les rejettera comme Chrétiens (300-1).

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