LA LANGUE DES ART3 ET LA LANGUE DE COUR
de les guérir de l'erreur où ils sont de croire que sous ombre qu'ils ont appris leur Langue maternelle de leur nourrice, ils sçachent pour cela toute la Langue Françoise, et qu'ils aient droit de rejctter tous les mots qu'ils n'entendent point : parce qu'il est vrai de dire que le plus habile homme ne sçait que la moindre partie de la Langue de son Païs. Il est certain qu'un Architecte parle aussi bon François, en parlant de plintes et de stilobates, et un homme de jçuerre, en parlant de casemates, de merlons et de sarrasines, qu'un Courtisan en parlant d'alooves, d'estrades et de lustres ; un Avocat qui a des termes particuliers de pratique, pour lesquels l'Académie a une prodigieuse aversion, ne laisse pas d'expliquer sa pensée en la Langue de son païs : et cela est si vrai, que quand le Roi veut faire des Ordonnances et des ileglemens sur ces matières, il se sert des termes de cet art, sans qu'on puisse l'accuser de parler une Langue barbare,
» Cette ignorance de la plupart des mots de la Langue, est ce qui a donné une grande étendue au mot de chose dont on se sert pour expliquer tout ce dont on ignore le nom. Cependant il n'y a rien dans la nature et dans les ouvrages de l'art qui n'ait son nom propre que la plupart des gens ne connoissent pas . Ainsi quand un Boui^eois veut parler de ces grosses séparations de pierre qui se voient dans les vieux bâtimens : s'il ne sçait pas le nom de manleaax, que les Architectes leur donnent, il dira grossièrement : ces choses de pierre étoient bien vilains. Un Mathématicien, pour parler de l'appuy d'un levier, a recours au Grec, et l'appelle htjpomoclion, parce qu'il ne sçait pas le nom françois que lui donnent les ouvriers qui l'appellent orgueil, et ainsi de.s autres » (Fact., I, 188-189, 1" pagin.).
Au nom de l'Académie, on répondit par des plaisanteries sur les mots barbares :
Voulez-vous de nôtre Héros Peindre le pouvoir sur les Ilots ; Le vouleï-vous armer du foudre Qui réduisit Alger en poudre ?
Usez de ces mots : galeban, Noiis, siphon, ebe, jussan, Horque, charpartie, hansiere, Javeaa, lamaneurs, sivadiere, Basbord, vareck, rum, gord, rubord, SLibord, eslribord, dextribord ;
lïeaux termes qui dans un poëme La rendent d'un mérile extrême '.
Laissons de cdté ces racontars et ces papotages. II y avait bien deux doctrines en présence. L'une était celle de l'Académie : Elle avait jugé qu'elle ne devait pas mettre dans son Dictionnaire les vieux mots qui sont entièrement hors d'usage ni les termes des Arts et des Sciences qui entrent rarement dans le discours. Mais « en bannissant de son Dictionnaire les termes des Arts et des Sciences, (l'Académie) n'a pas creu devoir estendrc cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées ; comme celles-cj : Je lut/ ay porté une boite franche. Ce Jeune homme a pri» CBsBor, qui sont façons de parler, tirées, l'une de l'Art de l'Escrime, l'autre de la Fauconnerie. On en a usé de mesme a l'esgard des autres Arts et de quelques expressions tant du stjle Dogmatique, que de la Pratique du Palais ou des Finances, parce qu'elles entrent quelquefois dans la conversation » {Aead., Pref., 4* page). L'autre était celle de Furetière : o Les termes des Arts et des Sciences sont tellement engagés avec les mots communs de la Langue, qu'il n'est pas plus aisé de les séparer que les eaux de deux rivières à quelque dislance de leur confluent » {Fact., I, 20),
Après 1694, il est visible que certains théoriciens sont un peu embarrassés et se contredisent ; ainsi Renaud, dans La Manière de
t. Voulei-voua de ne» bAtJmenti
Et de ses pompeux monumenla Laiafler i la race fjlure Une surprenante peinture?
Employei-y le boia canard, Le boia bomb^, le boU pelard.
Le meaolabe, la graitie, Le hourder et la segrajrie, La mezianine et le meaplat, Ou tout y aéra lade et p!«l.
De M race toute divine, Voulei-vous vanter l'origine ?
N'oubliei pae tout l'attirail :
Ny hamade, ny le mezail ; Mettez dan» dea phraaca expreaaea Naiail. nîlle, nigle, ogesaea, Guipes, heurte, d'autres encor Que voua verrez dans son trésor.
{Fur., F»ct,ii,tab-na).
On n'était paa non plus i court d'anecdot«« : Furetière était allé, disait-on, chez un vinaigrier pour savoir de lui tous les mots particuliers aux vinaigriers et aux faiiieurt de moutarde, cet homme l'avait pris pour un • monopoleur •, et l'avait voulu baitre (Id.,;j!i., II, 333].