LES LEXICOGBAPE1E3 ET LE LEXIQUE DE 1660 A
tons imprimeurs et libraires d'imprimer aucun dictionnaire nouveau de langue française, sous quelque titre, que ce pût être, avant la publication de l'Académie française, ni pendant les vingt années qui suivraient cette publication. Le débat commença le 22 décembre 1684. On reprochait au confrère infidèle d'avoir frauduleusement obtenu d'insérer dans son ouvrage tous les mots, tant anciens que modernes, alors que Charpentier, nommé rapporteur, avait appuyé sa demande de privilège, parce qu'il ne s'agissait que d'un dictionnaire « des arts et des sciences, qui n'estoit d'aucun préjudice à celui de la Compagnie » [Reg., I, 236). Il semble qu'à ce moment un sérieux essai de conciliation ait été tenté par Puretière, qui offrait soit de fondre son œuvre dans celle de la Compagnie, soit « de se restreindre aux arts et sciences, relations, étymologies », à l'exclusion des termes commuas de la langue (Extr. des reg. du conseil privé, dans Asselineau, Fact., II, 7). MaU l'Académie voulut poursuivre juridiquement la suppression du privilège, et elle exclut Furetière le 22 janvier 1 685 {d'OUvet, Hist. de l'A. , éd. Livet, II, 42) à l'unanimité moins une voix, — sans doute celle de Racine, — sur vingt présents '.
Le condamné se vengea par des pamphlets très alertes, où ses adversaires furent cruellement malmenés. L'Académie ne crut pas de sa dignité de riposter, mais certains de ses membres ne gardèrent pas autant de calme. On connaît les épigrammes de La Fontaine ; Charpentier publia de son côté un Dialogue de M. D. de l'Académie française et de M. L. M., avocat aa Parlement. Furetière y est accusé d'avoir dérobé l'exemplaire de Mézeray, après sa mort, et aussi les premières feuilles imprimées par Petit, en 1672. Toutes ces invectives ne nous apprennent à peu près rien de sûr. Le résultat de tant de colères fut que les volumes de Furetière durent paraître à l'étranger, mais ils parurent, chez Arnout et Reignier Leers, à la Haye et Rotterdam (1690). Furetière était mort auparavant.
Furetière n'est pas un puriste. D'après la Critique (825) « c' estoit le moins poli de tous les hommes. » Son dictionnaire est vraiment « universel », riche en faits et en renseignements de toutes sortes, si bien qu'il a servi de base au vaste recueil qui s'appelle le
1. AEsistaienti la «éance : de Chaumont, Régnier, Qiarpenlier, Tallemaot atné, U Clerc, Testu, Tallemant jeune, Boyer, Quînault, Perrault, Racine, Galioia, de Benseradc, Huet. président Rose, de Lavau, Dangeau, D'Aucour, La PooUine Thomas Corneille.
Hittoire deU Langue françiiit. IV, 3
Dictionnaire de Trévoux, et qu'il fut, au xvui" siècle, pour un autre camp, une sorte d'Encyclopédie. Il ne s'agît donc pas de l'apprécier ici dans son ensemble, mais seulement comme œuvre et comme instrument leùcologique. Même sous ce rapport, on ne saurait nier qu'il ne soit d'un grand intérêt. Je ne crois pas qu'on puisse le considérer comme tout à fait personnel. Furetière s'est inspiré en plus d'un endroit des cahiers de l'Académie ; il n'en reste pas moins qu'il a fait autre chose qu'elle '.
D'abord, soit qu'il ait vu le défaut essentiel du plan adopté par ses confrères, soit que l'extension même de son livre l'y obligeât, il a adopté l'ordre alphabétique. En outre, ses détînitions, tout en laissant souvent à désirer, sont soignées et assez justes. Les mots anciens, généralement signalés comme tels, ne sont pas exclus; les mots modernes sont expliqués par des étymologies, qui, si elles empruntent beaucoup à Ménage, viennent ailleurs de Du Cange, et dont la masse est moins ridicule qu'on ne pourrait croire.
Ce sont déjà là des avantages. Le Dictionnaire de Furetière en a un autre, c'est d'être très complet : je veux dire qu'il réunit lesmots d'art aux autres, il ne mutile pas la langue -. En outre il renferme beaucoup de mots assez courants qui ne sont pas dans l'Académie, et il n'est pas rare de trouver k l'intérieur de ses articles, des expressions, des phrases, des proverbes, voire des acceptions propres ou ligurées des mots, que l'Académie a omises, et qui sont utiles ou même nécessaires à connaître ', On verra la preuve de ce
I . Je ne puis enlreprendrc de dèmonlrer ici celte proposition, qui me parait devoir 6lr<i acceptée par tous ceux qui ont pratiqué les dcus ouvrages, el onL eu é ae reporter constamment de l'un à l'autre. Il y a une Toulc d'articles où le texte de l'Académie a été conservé par Furetière, presque sans cliangemenl.
S. Furetière a Irés nettement conscience de la valeur littéraire des mots tccliniqueg ; Le principal mérite du Dictionnaire de l'Académie, dit-il, sera aa pureté et son eiacli Inde; II apprendra aux Français â parler coiTcctc m eut la langue tandis qu'elle sera en unmérae état... mais « il est certain qu'un Architecte parle aussi bon François, en parlant de plintes etdcstilobates, et un homme de guerre, en parlant de casemates, de merlons et de sarrasines, qu'un Courtisan en parlant d'alctives, d'estrades et de lu êtres... Cette ignorance de la plupart des mots de la Langue est ce qui a donné une grande étenduE au mot de chose, dont on se sert pour expliquer tout ce donl ou ignore le nom. Cependant il n'y a rien dans la nature et dans les ouvrages de l'art qui n'ait son nom propre... Ainsi quand un Bourgeois veut parler de ces grosses séparations de pierre qui se voient dans les vieux bHimens, s'il ne sçait pas le nom de nunlennx que le» Architectes leur donnent, il dira grossièrement : les choiti de pierre... un Mathématicien, pour parler de l'appuy d'un levier, a recours au Grec et l'appelle hypomochlion, parce qu'il ne sçait pas le nom françois que lui donnent tes ouvriers qui rappellent orgueil et iiinsi des autres d [Facl., I, lBS-9, pagination exacte (il y a une autre page 1RS plus loin.)
3. Dans l'édition de 1701, donnée par Basnage, on a prétendu mettre Furetière i la mode, et on en a enlevé beaucoup de mots qui sans doute étaient considérés comme Taisant tache.
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que j'avance ici dans l'étude comparative que je fais plus loin du Dictioanaire de Furetière et du Dictionnaire de l'Académie '.
I . Il y a clc« ombres k ce lableou. L'Académie donne des mots qui ne sont pas
iIiM Fureliftre. Celui-ci ■ m6ine Iiissé de côl£ d'atilres mots, qui se trouvent jusque cha Richetet : dume, cxclamatif, déchirement (d^sapprouvii par Bouhoura, mais Mutenu par Barbierd'Aucour], ifejînifoiVs [que H. D. T. ci(« comme trouvé pour la première Tois chez Richelct}, élourderie. Mais la liste de ses oublis est fort courte, et il !^'ifil souvent de mots ou très spéciaux ou 1res contestés.