LA. LUTTE CONTRE LE NÉOLOGISME 44Î
sèment, atttedusement, enyvrement sont bons, puisqu'ils expriment les differens états du cœur humain, ce qui est le principal sujet de la Morale... des personnses habiles trouvent des mots nouveaux fort raisonnables, pleins de sens, ils les exposent au public et les bazardent pour tâcher d'enrichir la langue : y a-t'il là quelque chose qui mérite que l'Auteur s'écrie publiquement : Bon Dieu, quel lang'age ! Cela m'est insuportable ! »
D'autres jansénistes témoigaërent qu'ils n'étaient pas résignés à soutTrir une contrainte qui les eût empêchés, pour de simples raisons de forme, de traiter commodément des plus hautes matières. Arnauld s'efforce de justifier plusieurs hardiesses dans l'Avertissement de la V" dénonciation du péché philosophiqae '. Et Nicole écrit plus fermement encore : <i Rien n'est plus faux que la règle que M. de Vaugetas semble vouloir établir, qu'on ne peut faire de nouveaux mots... puisqu'il reconnoît dans ces Remarques, que quantité de motsquin'étoient point autrefois en usage, y sont devenus depuis. II est donc avantageux pour enrichir les langues vivantes, que des personnes judicieuses soient un peu hardies à se servir de nouveaux mots et de nouvelles phrases. Il y a bonheur et malheur, les uns passent, et d'autres ne passent pas. Mais les gens d'esprit devroient être plus portés à leur être favorables que contraires. C'est ce qui rend les langues belles et abondantes, comme it est arrivé de la Grecque » 5,
Le P. Lamy se montra aussi très libéral. » Lorsquel'usage, dit-il, ne fournit point de termes propres pour exprimer ce que nous voulons dire, on a droit de rappeller ceux que l'usage a rebutés mal à propos. Un homme est excusable quand pour se faire entendre il fait un nouveau mot ; pour lors on doit blâmer la pauvreté de la langue, et louer la fécondité de l'esprit de celui qui l'a enrichie » [Rhetor., 1688,
t . • J'ay encore un mot à dire sur lea niots de Fhilotophiêmt et Philoêophiila, dont je me sers dans cette Dénonciation. Je ne crois pas qu'on en soit choqué. Car s'il est jamais permis de faire de nouveaux mol», c'est quand ils nous épai^jnent de longues circonlocutions, pour exprimer des choses dont un a à parler sauvent. On peut dire que le genre humain en est convenu, parce que cela est conforme à l'inclina lion qu'ont les hommes d'abreg'er les discours... ■ Et il s'appuie sur l'exemple de qaiitiimt et de qaiititle*.
• Il y a aussi un mol que je svay bien qui n'est pas encore en usaj^e. C'est celui d'Adverlance, Mais le besoin que j'en ay eu pour bien faire entendre une chose essea- Uelte & la matière que je trailois.me l'a fait hazai*der, comme le même besoin Qt inventer autrefois le mol d'in!nnis$ibUité,.. Ce dornîera passé, et tout le monde s'en sert maintenant : peut-être que cet autre passera aussi, ou qu'au moins on le laissera entrer dans lea discours dogmatiques, s'il n'est pas si-tàl rc(ù dans les discours ordinaires. Car il faut avouer qu'on ressent plut le manquement qu'a notre langue de certains mots, quand on traite des matières de science, que quand on parle ou qu'on écrit les choses communes de la vie civile >.
î. Nicole. E$iaUde morale, Vlll, Lell. XC, i M. Filicau de la Ciiaise, p. 151.
44^ HISTOIRE DE LA LANGUE FBANÇAl.SE
69j. Bayleà sou tour soutint fortement, non dans l'intérêt de la pensée, mais dans l'intérêt de la langue même, le droit à la néologie. Notre « langue est disetteuse ». Dans une note très étendue, il dit nettement ce qu'il pense du régime auquel on la soumet. Après avoirprononcé, lui aussi, que Molière se donnait trop de liberté d'inventer de nouveaux termes et de nouvelles expressions, qu'il lui échappait même fort souvent des barbarismes, il ajoute : » Prenez bien garde qu'on ne blÂme ici que l'excès de sa liberté; car au fond, l'on ne nie pas qu'il ne s'en servît bien souvent d'une manière très-heureuse, et qui a été utile à notre Langue. II a fait faire fortune fi quelques phrases, et b quelques mots, qui ont beaucoup d'agrémens.. . On ne peut contester légitimement aux bons Auteurs le droit de forcer de nouveaux mots, puis que sans cela les Langues seroient toujours pauvres, stériles, languissantes... On doit donc généralement parlant demeurer d'accord, que Molière avoit le droit d'enrichir de nouveaux termes les matières du Théâtre où il avoit aquis une si grande réputation » ' .
Une réaction s'asmonce. Fé«elo\. — A la lin de la période, une réaction marquée contre la diète prolongée se fait sentir. Dès 1703, il s'était trouvé un grammairien, Frain du Tremblay, non pourjeter seulement en passant un mot de protestation contre la » mauvaise crainte » du néologisme, si préjudiciable au progrès des langues, mais pour consacrer & cette question un chapitre très judicieux, où il se montre dégagé de toute espèce de préjugé, c'est le (3* de son Traité des Langues "-.
On voit donc que Fénelon n'était pas seul à trouver qu'il y avait lieu d'enrichir la langue, et à juger « qu'on l' avoit gênée et appauvrie depuis environ cent ans, en voulant la purifier », Son opinion mérite pourtant d'être rappelée. La Lettre à V Académie, en défendant le vieux langage, autorisait aussi In création des mots nouveaux. On pouvait les faire hardiment, à l'exemple des anciens et des Anglais, « en prenant de tous côtés », à condition de conlier à des personnes d'un goût et d'un discernement éprouvé le choix des termes qui seraient à autoriser.
S'il ajoute des réserves, ce n'est que sur ta mesure à garder, mais