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CHAPITRE I LA LOTTE CONTRE LE NËOLOGISHE

La doctrine puriste. — L'audace de Ménage qui non seulement inventait, mais signait des mots nouveaux, tels que son prosateur, lui attira les censures du P. Bouhours. 11 riposta, et avec colère. D'autre part, l'occasion parut belle d'attaquer les jansénistes à propos de quelques néologismes hasardés par eux ; Bouhours la mit ii profit et ses attaques lui valurent quelques réponses. De sorte que nous avons sur le sujet toute une polémique, où nous ne sommes pas sûrs, toutefois, que les animosités personnelles et les préoccupations confessionnelles n'aient pas altéré les opinions. Peutêtre ont-elles tout au moins contribué à les opposer plus fortement qu'elles ne l'étaient en réalité.

Le u singe de Vaugelas » suivait, sans presque rien y ajouter, la doctrine de son maître ; «On a, dit-il, beaucoup enrichi la langue Françoise depuis quelques années... en faisant des mots nouveaux » mais ce sont des termes que chacun invente par lui-même, sans y penser et sans y entendre finesse (Bouh., Entr., 82-83). Ils naissent dans la conversation, où cependant il ne faut pas en abuser. S'ils ne périssent pas après leur naissance, ils y demeurent jusqu'à ce qu'un long usage leur fasse perdre entièrement le caractère de la nouveauté (fb., 89). •< 11 faut qu'un mot, pour estre reçeu, ait les suffrages du peuple qui doit s'en servir... Dans les Langues une diction nouvelle n'est point autorisée, si toute la société... ne se déclare en sa faveur,, , Mais dés qu'on veut parler la Langue ordinaire, on ne peut user que des paroles communes ; et une personne particulière, de quelque qualité qu'elle soit, fust-ceun Prince et un Souverain, bien loin de pouvoir ajouter des mots à la langue, ne peut pas mesme ajouter une lettre à l'Alphabet... Le Public est si jaloux de son autorité, qu'il ne veut la partager avec personne. Et c'est peutestre pour cela qu'il rebute d'ordinaire les mots dont un particu-

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lier se déclare l'inveDleur, ou le patron... Témoin Vi Voffensear de M, Corneille, Au contraire, il accepte volontiers les mots dont les Auteurs ne paroissent point ; et il a ainsi accepté exactitude, gr&titade, habileté, emportement, connoissear, intrépide et tant d'autres dont l'origine est obscure » {Dout., 48-50].

« La nécessité mesme n'obligera pas quelquefois le public à recevoir favorablement une diction qui luy déplaist »(Ib., 63). « N'est-ce donc pas le plus seur, de ne rien innover dans la Langue? On risque beaucoup, en faisant un nouveau mot : s'il est bien receu, on aquiert peu de gloire; s'il est rebuté, on s'attire la raillerie du Public u {Ib,, 66),

If Ce n'est pas à dire pour cela que les particuliers qui ont le goust de la Langue, et qui parlent bien, ne puissent faire quelquefois des mots. Ils le peuvent sans doute, pourveu qu'ils y gardent les règles que les Maistres de l'Art ont prescrites, et qu'ils soumettent au jugement du public les mots qu'ils font ». Ces règles sont :

i" « Estre réservez à faire des mots nouveaux... Il n'y a qu'une occasion, à proprement parler, où il soit permis de faire des mois dans une Langue déjà faite. C'est lors qu'il faut exprimer une chose toute nouvelle.,. Ainsi, quand la fleur que nous appelions Tubéreuse a paru en France, nous luy avons donné ce nom, pour la distinguer des autres fleurs. On peut prendre encore la mesme liberté, quand la Langue n'a pas un mot propre, pour signifier une chose assez commune. Ainsi nous avons fait emportement et contretemps qui nous manquoîent ».

2" 'I 11 faut que les mots que l'on invente, soient faits selon l'analogie de la Langue... La raison et l'usage veulent que les mots François... soient tirez en quelque façon du l..atin, ou des autres Langues qui, comme la Langue Françoise, ont la Langue Latine pour leur mère . . . Nous avons fait de cette manière intrépide d'intrepidus Latin, ou à'intrepido Italien.. . Il faut en user toujours de la sorte à moins que les noms des choses ne nous viennent avec les choses mesmes de quelque autre source. Ainsi le mot À'Acacia nous est venu des païs étrangers avec l'arbre qui porte ce nom... En ce cas les mots nouveaux peuvent estre AUemans, Turcs, Arabes et mesme Chinois. 11 faut seulement leur donner une terminaison Françoise, à moins que la leur naturelle n'ait rien de choquant et d'irrégulier, car alors nous n'y faisons aucun changement, comme Thé, Ca/fé, Sorbet ».

3° « Mais i) ne suffit pss qu'un motsoit fait dans les règles, il faut le proposer au Public : et c'est le seul droit qu'ont les bons Auteurs ; encore le doivent-ils faire avec de certaines précautions ». La pre-

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mière est de laisser croire au public qu'il ne doit ce mot à personne. Prosateur h passeroit peut-estre si M, Ménage n'avoit point dit si affirmativemeat et si hautement ; J'ai fait Prosateur » . La seconde est de « se bien donner de garde d'user de ce mot comme si l'usage l'avoitreceu ». II faut user des adoucissements, comme: « si j'ose parler de la sorte, pour user de ce mot, s'il m'est permis de me servir d'un terme qui n'est pas François, ou qui n'est pas encore établi » {Ib., 31-57).

Pour de Callièrâs aussi, les tenues nouveaux doivent être toujours suspects de mauvaise allectation, et son livre des Mots à la mode est destiné à mettre en garde le public contre ces aventuriers. Ftenaud ne dissimule pas non plus sa défiance à l'égard des « locutions de nouvelle fabrique » '. Bellegarde enfin résume par une image la théorie générale de son siècle : » Les mots et les phrases d'une Langue sont à peu-près comme les fruits qui ne valent rien ni pourris ni verds, et qui ne sont bons que dans leur maturité. Il ne dépend pas des Auteurs d'abolir de vieux termes par dégoût, ou d'en introduire de nouveaux par fantaisie ; il ne faut se servir que de ceux qui sont établis par l'usage »{Eleff., 238-9).

Un homme du monde, camme un écrivain, doit se conformer à cette doctrine, c'est une forme du bon ton. M. de Vaumorière n'a pas manqué de l'enseigner :

Dorante. — Pour le choix des Mots, il ne faut que suivre l'usage qui est approuvé par les gens les plus habiles et les plus polis; comme quand on se fait habiller, ou ne sauroit prendre de meilleure précaution, que de s'attacher aux Modes que suivent les personnes de bon goût.

Hraste. — Je lisois hier, que rien n'est plus ridicule que de se servir des mots qui ont vieilli ; quoi que ces mots-là puissent avoir leur agrément dans la raillerie .

Dorante. — Vous pouvez avoir remarqué dans le même Ouvrage^

1. Les condiliona qu'il impose sont les marnes que celles de Bouhours.

I* • La première, c'est qu'il faul que ces locutions soient nécessaires, cl qu'il n'y en oit point en nôtre Langue pour exprimer la m£me chose aussi parfaitement...

3° La seconde, c'est qu'il Taut marquer d'un caractère particulier et direreot du reste, par exemple d'Italique, le mot de nouvelle inrention, pour en adoucir en quelque façon la rudesse parce tempérament...

3* Le troisième pri^caulion est d'ajouter i ces locutions nouvelles quelque currcctif. comme, pour ainsi dire, afin de marquer par cette retenue, le respet qu'on H pour le public A qui on le propose.

4* La quatrième est, de ne s'en déclarer liautcment et d'un ton de Pédant et de Docleur, de ne s'en déclarer, dis-je, ni l'Auteur, ni le Patron, quelque autorité et quelque caractère qu'on ait d'ailleurs ; car ce seroit-U le molen de faire d'abord révolter le public contre ce nouveau venu > (Mtn. de pari., 91-99).

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que si la prudence veut que nous rejettions les moU qui ne sont plus en usa^e, elle nous défend aussi de courir après les termes que loreille n'a pas coutume d'entendre. It faut laisser ces nouveautez aux jeunes-gens, puis qu'ils les aiment ; la hardiesse ne leur sied pas mal.

Lisidor. — Vous m'avouerez qu'une Lan^e qui perd des mots d'un côté, non seulement doit en recouvrer d'un autre, mais même qu'elle doit s'enrichir.

Dorante. — Il est vrai ; mais tout le monde ne se doit pas mêler de l'enrichir : c'est aux personnes qui ont de l'habîleté et de la politesse à donner de nouveaux Mots, comme c'est aux personnes de la Cour, les mieux faites, tes plus riches, et du meilleur goût, à inventer les Modes pour les habits [L'Art de plaire dan» la Conversation, Entretien III, De la politesse du Langage, 37-38).

Les libéraux, — Toutefois Ménage déjà discute point par point ces théories dans son Observation LIV, intitulée : S'il est permis de faire des mots. L'opinion des anciens, celle des gens du xvi" siècle, celle de Vaugelas y sont examinées tour à tour . Bouhours est attaqué, avec tous ceux derrière lesquels il s'abrite, fût-ce Cicéron, ou Quintilien. Et Ménage en vientà exposer sa propre doctrine qui n'est pas sans précision. Comme il a réfléchi sur les fonctions diverses du langage, il lui semble que des distinctions s'imposent. Pour l'oraison, soit ! '< Le peuple devant qui on parle, et qui ne juge des mots que par la coustume, est choqué des expressions qu'il n'a pas accoustumé d'entendre, ., C'est donc particulièrement aux Poètes, aux Grammairiens, aux Médecins, aux Philosophes, aux Mathématiciens, et aux Théologiens, qu'il est permis de faire des mots. Il ne nous est pas seulement permis de faire des mots pour exprimer des choses nouvelles, nous pouvons en faire aussi pour exprimer les anciennes » (C, II, 179). Au reste, il n'est nullement nécessaire que les mots nouveaux soient tirés du latin ou des langues néolatines. 11 n'y a pas lieu de se cacher' d'avoir fait quelque iuvention, ni d'accompagner le mot risqu»* de [correctifs, [qui par exemple chez un poète, seraient ridicules (Id., Ib,, I8t).

On voudrait que ces idées ne fussent pas si nettement opposées à celles de Bouhours. Telles quelles, elles ont plutôt l'aird'une riposte que d'une doctrine.

Les adversaires jansénistes de Bouhours protestèrent aussi. Barbier d'Aucour, dans les Scntimens de Cteanle (85), avait déjà répondu aux Entretiens : " Resserrement, déchirement, obscurcis-

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