PARIS
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
103, Boulevard Saint-Michel, 103
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Le présent volume comprend les années qui vont de 1660 à 171S. Ce sont des années à part et qui font époque. S'il faut, en effet, pour qu'une portion du temps fasse époque, qu'elle nous apparaisse avec des caractères bien distincts et que les contemporains eux-mêmes aient eu conscience de cette originalité, aucune période de notre histoire littéraire ne remplit mieux que celle-ci les conditions exigées. Longtemps proclamée unique, elle est encore généralement considérée comme culminante ; elle-même a poussé la conscience de soi jusqu'à l'oi^eil .
La date initiale n'était pas très difficile à choisir. En 1660, Malherbe censuré, Corneille se remettant au goût du jour pour ne pas . être remplacé, Balzac démodé, Pascal muet et tout entier à ses Pensées, Vaugelas digéré, la période de préparation était passée.
Des deux maladies qui venaient de sévir, burlesque et préciosité, l'une est désormais guérie, l'autre a été traitée par le plus rude médecin qui se pût rencontrer, et si les lettres n'en sont pas purgées, elle a cessé d'être menaçante. Entre ces deux excès opposés, les préférences vont désormais à une forme élégante où il entre encore de la recherche, mais moinsde manière, et qu'on appellera pendant longtemps le bon goût ou le goût, sans épithète. Nulle mode étrangère, nulle influence ancienne, nulle tradition même ne le contrarie plus. Dans le vocabulaire, dans la syntaxe, dans la forme de la phrase, de tout ce qui était hétérogène on s'est incorporé la partie assimilable, le reste a été banni et renvoyé à son pays d'origine.
J'ai été un peu plus embarrassé pour savoir où arrêter mon exposé. Dès avant 1700, divers symptômes font prévoir qu'un âge nouveau va commencer, ftge de prolongation sans doute, mais de renouvellement et de réaction aussi. Je réserve, pour les joindre au xviu' siècle, certains faits qui l'annoncent d'assez bonne heure, tandis que j'en signale de plus tardifs qui me paraissent se rattacher à l'histoire du xvii" siècle. Ainsi la grammaire de Buffier, qui est de 1709, quoique dérivée de la Grammaire Générale
de 1660, doit être, suivant moi, rapportée au mouvement d'idées philosophiques de l'époque suivante, et au contraire le Dictionnaire de l'Académie de 1718, qui n'est guère qu'une réimpression de celui de I69i, ne m'a pas semblé pouvoir en être séparé.
Quoique la mode en soit passée, j'aurais volontiers intitulé ce livre : Le siècle de Louis XIV, si le rôle du roi avait justifîécet hommage. Mais sa « grande figure » paraîtra à peine dans les pages qui suivent. Il portait intérêt à la pureté de la langue, il la parlait noblement, s'y intéressait même assez pour prendre, de temps en temps, des informations sur divers détails. Son iniluence indirecte est incontestable. En inspirant, en imposant aussi l'amour de l'ordre, lia contribué à former l'esprit public, il a encouragé les uns k donner des règles, préparé les autres à les recevoir. Mais, ces choses dites, il peut n'être plus question de lui. Les inclinations du siècle étaient déterminées avant son avènement, et déjà très fortement marquées. D'autre part, les actes par lesquels se manifesta l'autorité dans la langue, ses bienfaits et ses excès, sont indépendants du pouvoir . royal, et même, dans une certaine mesure, de l'Académie instituée pour exercer cette autorité.
J'ai donc choisi un autre titre : L'époque classique. Je ne voudrais pas qu'il donnât lieu à des méprises. Evidemment, le fait essentiel de l'histoire de la langue à cette époque, c'est que Molière, La Fontaine, Racine, Bossuet, Madame de Sévigné, La Bruyère, ceux qui sont aujourd'hui nos classiques ont écrit. Si l'histoire littéraire n'était pas faite et n'était pas sue de tout le monde, j'aurais rappelé ces événements qui sont capitaux et qui s'appellent l'Ecole des Femmes, les Contes, le Misanthrope, te Tarla/fe, les Fables, Britannicus, les Pensées, Phèdre, la Princesse de Clèves, le Discours sar l'Histoire universelle, l'Oraison funèbre de Condé, les Caractères, Athalîe. Ce sont nos victoires. Par elles la gloire de notre langue, portée encore une fois à son apogée, rayonnait de nouveau sur le monde, comme après la Chanson de Boland, Tristan, le Renard, Perceval, les Fableaux, le Roman de la Rose, Mais il ne faudrait pas croire pour cela que la langue classique soit justement et exactement la langue de nos auteurs classiques. Sinon, il eût convenu de faire ce livre tout autrement, d'étudier l'usage des écrivains et d'eux seuls. D'autres s'y sont appliqués et ils ont bien fait. On ne saurait mettre à ce travail trop de zèle et de science.
Mais celui qui veut faire l'histoire générale de la langue ne saurait ni s'en tenir là, ni même commencer p»r là. Si tant de livres ou d'articles écrits sur La Fontaine par exemple, sont à refaire, c'est que la méthode n'était pas honne. Le génie des auteurs a fait croire qu'ils avaient été les maîtres de la langue et qu'ils l'avaient été depuis leur temps. C'est une double erreur. Us ont été seulement des maîtres dans la langue. Plus tard, une fois qu'il y eut des classes de français, nos grands écrivains régnèrent sur la jeunesse. Longtemps auparavant, ils étaient pour les amis des Lettres un objet de piété et d'étude. Jamais, même au xvni" siècle, nous le verrons, ils n'ont régné sur la langue , jamais ils ne lui ont commandé. Le respect qu'on leur portait ne faisait même pas excuser leurs « fautes yt , comme on osait dire couramment. Un démenti donné par Racine ou Boileau à une règle n'affaiblissait en rien l'autorité de cette règle, toute objective, qui pour la grammaire ou la syntaxe, comme pour le rythme, existait en dehors des plus grands hommes et au-dessus d'eux. A plus forte raison en était-il de même au XVII' siècle, avant que l'admiration universelle les eût mis au rang émînent qu'ils occupent.
Chose étrange, mais vraie pourtant, notre langue littéraire du xvii" siècle — et c'est pourquoi, malgré certaines critiques, je me refuse à lui donner ce nom — n'est pas l'œuvre des hommes de lettres. Le nom de langue écrite même lui conviendrait mal, on l'écrit sans doute, mais on la parle surtout. Comme les libertés spéciales à la conversation, fort peu nombreuses du rp.ste, ont été cataloguées afin qu'aucun écrivain ne songe à s'en prévaloir, elle ne court aucun risque de se corrompre dans des entretiens. Elle s'y affine au contraire. C'est là qu'on va chercher les exemples et la matière des règles. Les maîtres de ces entretiens sont des hommes et des femmes du monde. Le bel usage est le leur. La langue classique, — j'ai l'air de jouer sur les mots, mais telle n'est pas mon intention — avant d'être la langue des classes, a été une langue de classe, créée par le monde et pour lui. Si certains ont eu, comme toujours, un rôle plus marqué dans cette élaboration, personne n'y a eu le premier rôle. L'œuvre est une œuvre collective de l'aristocratie et de la très haute bourgeoisie parisienne, siégeant partout en Académie. Un mot qu'un maître signe, ce maître s'appelât-il Molière ou Ménage, est suspect. 11 faut s'habituer à cette idée : l'influence de nos écrivains a été tardive et conservatrice, elle n'a pas été créatrice.
La grammaire n'aurait pas eu plus d'action immédiate que la
Vm HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
littérature, si elle eût été une science, comme à d'autres époques, et si elle eût prétendu, soit à rechercher pour les comparer les formes de langage par lesquelles les dilTérents groupes d'hommes traduisent les idées, soit à étudier comment naissent et se succèdent ces formes dans un même groupe. Psychologique et logique, ou bien historique, elle fût restée sans autorité, étant placée trop loin ou trop haut. Empirique, comme elle le demeura jusque vers 1700, ne s'embarrassant ni de principes généraux ni de traditions, abandonnée au caprice de l'observation quotidienne et à l'arbitraire de décisions prises au nom du goût, elle était entre les mains des Bouhours, des Richelet, des Académiciens de tout état, une forme d'art où chacun, sans connaissances spéciales, s'exerçait et pouvait réussira son heure. « Non nobis. Domine, sed Nomini tuo da gloriam, » s'écriait Bouhours, après avoir trouvé une remarque qu'il croyait fine. Chactm, k l'occasion, pouvait espérer recevoir la même inspiration, faire sa découverte ou tout au moins sa trouvaille.
J'ai essayé de réunir les remarques dont on a cherché et parfois réussi à faire des règles, sans pouvoir le plus souvent en démêler tes auteurs anonymes, car les secrétaires des cercles ou des salons nous ont transmis comme leurs des opinions qu'ils avaient recueillies, sans nous dire d'où elles venaient. Des noms obscurs remplaceront ainsi des noms ignorés.
S'il ne s'était agi que de faire connaître des méthodes et des résultats généraux, comme au xvi" siècle,' des échantillons bien choisis et mis en ordre eussent suffi, j'aurais su être bref. Je vois bien l'inconvénient qu'il yak donner à mon œuvre des proportions — ou des disproportions — caricaturales. Un milieu si épais et si vaste va écraser la base trop grêle, et qui sait ce que sera le sommet ? Mais il ne s'agit point d'art ici, et le besoin de répondre à mon objet me commande. Il s'agit non pas seulement de satisfaire des curiosités qui, sur une époque comme celle-là, s'étendent au moindre détail, mais d'orienter les recherches futures, et en attendant, de suffire aux besoins d'un enseignement dont les textes classiques forment la matière principale. Jusqu'ici, faute de savoir que faire figure ou naguère avaient eu leurs ennemis, personne ne s'est avisé de noter leur présence ni leur absence, de sorte que nous ignorons si les théoriciens qui leur sont hostiles inventent ou suivent l'usage. Nous ignoronsde même la portée qu'ont pu avoir
lenre ob&ervatîons à ce sujet. Mes répertoires serviront, j'espère, de base à des recherches ultérieures, que j'aurais voulu faire moimême, s'il ne m'eût fallu pour cela recommencer le livre une fois terminé. Qu'il s'agisse d'étudier une œuvre, de l'annoter ou d'en expliquer en chaire des fragments, ils permettront d'apprécier plus sûrement dans quelle mesure l'auteur se conforme à l'usage général, et, 1& où il le modifie, en quel cas, en quel sens, pour quelle raison il le fait. Là caracléristique individuelle des écrivains en sera précisée, au grand profit des études et delà science.
La matière étant ce qu'elle est, j'y devais accommoder ma méthode, et il me fallait renoncer à chercher des lois analogues a celles qu'on peut découvrir dans le développement d'époques livrées moins complètement aux actions personnelles. Au reste, si je ne me trompe, la linguistique actuelle, moins encline que celle des époques précédentes h- se rapprocher des sciences auxquelles elle ne peut ni ne doit ressembler, se tourne de plus en plus vers l'histoire, pour former une branche de l'histoire sociale. Quoi qu'il en soit, bien peu nombreux sont les faits qui au XVII" siècle se sont produits spontanément, ou ont évolué librement. Les changements phonétiques eux-mêmes, cessent d'être constants. Observés, conscients, contenus, ils prennent un caractère tçl qu'ils ne sont plus comparables, ni par leur généralité, ni même par leur ampleur, aux faits des époques précédentes. Partout, des interventions individuelles ou groupales se mêlent k l'évolution normale, la précipitent et la favorisent, ou au contraire la retardent, la contrarient, la dévient, la redressent, en un mot la faussent .
n ne saurait être question de négliger ces causes de trouble, ce qui supposerait une méconnaissance com,plète du sujet et de l'époque. Mais ne leur ai-je pas donné trop d'importance ? N'ai-j« pas pris les ravaudeurs pour les ouvriers? ("ette forme de la vie ne m'en a-t-elle pas caché d'autres ? Je me suis Inen souvent posé la question. Toutefois j'ai constaté k maintes reprises le danger qu'il y aurait à écarter un fait qui parait être particulier. Dans un groupe social aussi fermé et aussi étroit que celui où s'est élaboré la langue classique une opinion a si vite fait de s'imposer et de devenir loi !
La chose se produit de cent façons. Une tendance poussait à écrire : il ne voulut pas envelopper ce Prince comme i avait été Pharaon. Boubours juge que le ne peut représenter que l'infinitif exprimé envelopper, dès lors, impossible de l'employer à la place do participe. Th. Corneille etd'autres font chorus. La logique est invoquée. Et bientôt l'opinion de Bouhours fait loi.
X IllfiTOlHE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Une autre fois, c'est unauteurdissident — je choisis exprès ua cas bien difTérent — qui s'obstine à employer un mot rejeté, ainsi partant. La langue était en train de simplifier la double série : parttLnty parquai, par ce çue; pourtant, pourquoi, pour ce que. Partant risquait d'être éliminé, il l'était presque, comme parquai et pour ce que. La Fontnine le met dans un vers charmant, que bientôt tous les Français cultivés sauront par cœur. Il le sauve. Partant tissuscite. Un fait particulier vient encore contrarier le fait général,
Au nom de quels principes pouvait-on choisir? Fallait-il ne s'attacher qu'aux décisions et aux remarques dont la suite avait confirmé le succès? Même si un pareil tri avait été possible, se rt-duirtlà eût été tout fausser. Dans ce livre général, il me faut présenter telle quelle la mêlée des opinions ; ne retenir que ce qui a été ratifié, ce serait donner une idée tout à fait inexacte et des écrivains et des théoriciens, les faire paraître infaillibles, alors que les avis et les exemples des plus écoutés ont été souvent discutés et finalement rejetés. Four présenter aussi exactement que possible le mouvement de la langue, j'ai donc donné des remarques fausses aussi bien que des remarques vraies, des décisions abusives et illusoires comme des observations positives. Elles ont eu souvent du reste sur la langue du temps une influence passagère, qui oblige à en faire mention.
Peut-être la mas.'^ des faits que j'accumule parattra-t-elle un peu lourde, c'est que la pâte était trop l'jMiisse pour le levain. Je ti'iù pas pu non plus, faute de recul, apercevoir toutes les idées qui .se dégagent de cotte masse. Le labour d'assembler les détails, de los critiquer, do les mettre on (vuvro ne m'a pas toujours laissé le loisir d'en saisir les rapports.
Un jour peut-être je pourrai donner au public une courte synthèse. C'est un plaisir pour moi de l'élaborer lentement dans les leçons que je fais à l'Ecole de Sèvres, où depuis longtemps j'ai pris le parti d'enseigner en général sans notes, de façon à mettre en lumière les ensembles et à n'apporler en preuves que les faits strictement nécessaires, tels que ma mémoire me les fournit. Ici, je voulais imj)rinier les documents comme je les avais. Et il fallait avant tout i|ue ce livre i>arùt. Quand l'Age de la pleine maturité commence i'i jiasscr, c'est une imprudence de prolonger trop un travail dont l'achèvement demandera encore tant d'années.
Pour la première fois, on trouvera dans ce volume deux chapitres
PnEFACR XI
dus presque entièrement à d'autres qu'à moi. Un de mes élèves et de mes amis : M.Th. Rosset, Professeur b l'Université de Grenoble, et un de mes collègues étrangers, M. Salverda de Grave, professeur à rUniversîté de Groningue, ont bien voulu m'apporter le précieux appui de leur collaboration. Je l'ai accepté avec empressement, non pas que j'aie l'intention de transformer le caractère de mon livre et de donner désormais une œuvre collective dont je ne serais plus que le directeur. Mais, malgré le conseil de plusieurs de mes amis, j'ai sacrifié la vanité de faire seul k l'espoir de faire mieux. Ce qui importe à l'intérêt général en eirel, ce n'est pas que VHislnire. de la Langue Française soit en entier mon ceuvre, c'est qu'elle approche le plus possible de ce qu'elle devrait être. Or. comme on le pense bien, ma compétence n'est pas universelle. M. Rosset a écrit un très bon livre sur la phonétique du wii* siècle et interprété les témoignages jadis réunis par Thurot. M . Salverda de Grave a savamment mis en lumière les rapports intellectuels de la France et des Pays-Bas. Leur amabilité m'ofTrait l'occasion de donner âmes lecteurs des chapitres écrits par des spécialistes, que je ne pouvais espérer dépasser. Je leur ai passé la plume , et me suis borné à retoucher par endroits la forme de leur exposé pour le mettre en harmonie avec le reste du livre. «
Bientôt mes lecteurs profiteront plus largement encore de l'intérêt que divers savants ont bien voulu témoigner à cette histoire. Maïs, même pour les parties que je signe seul, j'ai trouvé de précieux concours: M. Frcy, professeur au Lycée Mîchelel, Madame Bar, née Elvire Samfiresco, ont collaboré à mes recherches, et même k la mise en œuvre. Je les remercie de gr^nd cœur.
Je dois ajouter que si les innombrables citations que contient mon texte ont été vériliées une à une sur les originaux où elles sont prises, c'est grâce à la patience inlassable de celle dont aucun devoir, si lourd qu'il soit, ne parvient à satisfaire le dévouement, et qui, associée à une vie toute de science et de travail, a voulu en être plus qu« le témoin.