LE KON L'SAI.E
J'aurai l'occiisîon de marquer bîeii souvent comment la prononciation oflicielle fut soigneusement distinguée de la prononciation populaire. J'en voudrais donner ici un exemple.
E et .4, — Au XVI* siècle, on constatait à Paris deux tendances contradictoires: les dames et les courtisans prononçaient e au lieu, de A (sans doute è au lieu de i), le peuple prononçait a au lieu de e.
Ce passage de é àà n'était pas nouveau. Devant r, dès le plus aucien français, en un certain nombre de mots, è avait passé ai (Cf. t. I, i07). Ce mouvement prît une grande importance au xV et au XVI* siècle, et même il avait gagné les è placés devant une consonne autre que r où cependant il ne fut jamais aussi prononcé. Cette transformation était par son origine et par son extension exclusivement populaire.
Thurot a donné de longues listes ; en écartant les témoignages douteux, M. Rosset p. 98) a compté : 18 mots lîxés en a ou en e avant Oudin (1632); ii mots fixés en a ou en e après Oudin ; 6 qui ne seront fixés que de 1740 à nos jours. On peut donc considérer que c'est bien au xvii'' siècle que s'est définitivement établie la distinction de è et de à. Des 44 mots où elle se fait, 28 ont fini par conserver leur forme traditionnelle ; 20 ont gardé a ; ars (membres d'un cheval), bartonff, boaleoard, carquois, charretier, charrette, chariot charme, éparvin, équarrir, harceler, harpail, jargon, marri, sarcler, sarcelle, sarment, targette, tarière madame, 8 ont gardé é: apercevoir, créneau, érené, ergoter, herce, merrain, serge, tertre; 16 mots ont été transformés. A est devenue dans 10 mots : asperge, berlae, cercueil, ergot, gercer, guéret, guérir, guérite, serpe etserpillière ' ; 6 mots ont changé e en a : dartre, hargneux *, marquer, parpain, tarière et tarin. Naturellement, ces chiffres n'ont qu'une valeur d'indication ; mais ils font voir que le mouvement de transformation a eu en somme peu d'effet, puisqu'il n'a déformé que le tiers environ des mots menacés, 16 sur 44.
Comment s'expliquent ces résultats ? Il est toujours fort délicat de chercher à démêler des causes. Qui ne voit cependant que parmi les mota qui ont abouti à la forme populaire en a, et qui sont au nombre de six, la majorité fait partie du langage technique : parpain, tarière, etc.. les autres: dartre, hargneux, sont des mots mal sonnants, et qui ne se disent pas en société. Sauf marquer, tous ont un caractère particulier.
t. L'orthographe ordinaire est en e ; on trouve cependant quelques exemples de fitrir, goariaoa (Lorel, 13 Sept. 1453, v. 3Ï, etc.) , î. Hargne est dans Scarron, Virg. frac. II, III, L'Académie, 1091, écrit Aergrne.
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Ceci posé, comment la mode courtisane n'a-t-elle pas emporte tous les autres vers e? C'est précisément que cette mode agissait surtout sur la langue parlée tous les jours. Dans le discours soutenu, elle se heurtait ii certaines traditions. Menthe nous l'indique spirituellement : >< Le P. Bouhours. .. .a dit M. le Curé de S. Barthelemi. Il est certain qu'il faut dire M. le Curé de S. Berthelemi. Et c'est ainsi que parleroit M. Patru dans le discours familier. Mais s'il plaidoitpour M. le Curé de S. Berthélemi, il se donneroit bien de garde de l'appeler autrement que le Curé de S. Barthelemi » (Th., I, 12). Puis, comme il arrive souvent, la mode de e pour a ayant eu trop de succès et se généralisant en dehors du monde qui l'avait créée, on s'en dégoûta. Dès l'époque de Vaugelas la réaction s'annonce. « E dit Vaugelas, est plus doux que a, mais il n'en faut pas abuser, comme font plusieurs » (I, 391). La petite bourgeoisie, en effet, imitant la Cour, se mettait à dire boulevertK II n'en fallait pas plus pour qu'on se récriât, et qu'on préfér&t boulevard. Ce n'est pas la seule fois que des gens du monde renoncent ii leurs opinions préférées, sitôt qu'ils les voient partagées.
1. La pelilc boiii^coisie de Paris, selon Ilindret, disait ckaUrettt, c/uiireau, au lieu de charrette, chariot, et c'élait même parfois un trait populaire. « Le peuple de pHris dit boateveri, affirme Minais, mais l'usafcc des honnéles ^ns est pour boule- Dard ■ (Th., I, Set 10). Que l'on prenne garde, observe Grimarcst en 1712, en voulant iiDÎler le CourtÎBan, de tomber dans le pr£cicui. ce qui n'arrive que trop souvent, comme A ces Marcliandes du Palais, qui au lieu dp Jfadame, Boaterart, prODOnçent Medeme, Boulererl.