‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 8 sur 202 · LES GRAMMAIRIENS ET LA GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

LES GRAMMAIRIENS ET LA GRAMMAIRE

qu'il est né depuis lui une nouvelle science. Je ne me propose pas de réhabiliter sa méthode. Tirer mouton de montonc, et montone de moas, monlis, sous prétexte « que le mouton paît sur les montagnes », ajouter à au venu de ab, successivement e, puis ec, en alléguant la raison qu'on évite ainsi la rencontre des voyelles, et supposer que c'est par ce procédé qu'on a composé la préposition avec, ce sont là des erreurs qui prouvent que l'imagination remplaçait encore chez lui la règle, et qu'il n'avait pas pris conscience des lois véritables du langage. Il est arrivé par là aux résultats les plus grotesques. Mais si Ménage a ignoré notre science positive, il en connaissait du moins les conditions, je l'ai montré au tome I"' de cette histoire (6-7), Il avait du reste plusieurs qualités du linguiste. Sa curiosité était très grande et son érudition très variée et très vaste. Elle a fait que ses Observaliang, avec leur caractère historique, sont à part des« remarques » ordinaires. Elle eût pu et dû faire mieux encore. Ayant des notions sérieuses de divers patois, ami du savant Du Cange, connaissant, comme lui, la langue des époques antérieures, non pas seulement celle du xvr* siècle, de Ronsard ou de Du Bellay, mais celle d'Alain Chartier, et en remontant plus haut encore, celle des chartes, des lapidaires, de Vîllehardouin, Ménage eût pu apporter d'utiles corrections aux règles que l'on imaginait de son temps, empêcher peut-être la grammaire nouvelle de s'élaborer en dehors et souvent en dépit de la tradition de la langue. Ménage a plusieurs fois senti combien les décisions arbitraires de ses confrères étaient en contradiction avec l'esprit et les tendances marquées de l'idiome. Il en a même parfois averti M. de Vaugelas qui lui « fesoit l'honneur de lui communiquer ses Remarques devant que de les envoyer à son Imprimeur »(0., I, H7)'.

I. A la page 10 du tome II de sea Ob$ertiAlioM, Ménage nous donne des renseigaetneala très curieux sur sea rapports avec Vaugelas : ■ Si le bon P. Bouhours s'estoit aperçu de toutes ces fautes, il n'auroil pua choisi M. de Vaugelas pour son Héros en malifre de Grammaire. Il ne l'auroit pas nommé son Oracle.... Mais Je say que le mot de Héroi n'a pas esté fail pour un Grammairien en Langue vulgaire, tel que M. de Vaugelas. M. de Vaugelas cstoit un fort honncpLe homme : ce que J'eatime beaucoup plus que d'eslre un gavant homme: mais ce n'estait pas un savant homme. Je connois une personne qui lui a fourni tous les passages Grecs, Latins et Italiens, qui sont dans son livre. Il a pourtant fait de tres-docles, de tres-belIcs, et de trescurieuses remarques sur nostre Langue, mais avecque le secojrs de ses amis : de M. Chapelain, de M. Conrart, de M. Patru, et de quelques autres de ces Messieurs de l'Académie. Je ne lui ay pas nui aussi. Je lui ay fait part de plusieurs observations que le P. Bouhours admire aujourdhuy, et qu'il se garderoil bien d'estimer. s'il savait qu'elles sont de moi «.

"^^ M. de Vaugelas au reste me fesoit bien l'honneur de m'aimer; et c'est d son amitié que je dois cet éloge qu'il m'a donné i l'endroit où il parle du mot de bailler... De mon costé, je rboDDorois infiniment : et j'ay aussi parlé de lui avantageusement dans plu- ■ieors endroits de mes écrits » (Id., ib.. Il, 71).

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Dans ses Origines, dans ses Observations sur Malherbe surtout, il se montre assez favorable aux archaïsmes. Il trouve qae ire, parentage et d'autres pourraient être conservés ; il déclare même que les <i mots anciens employez sans affectation rendent les vers et plus merveilleux et plus majestueux » . Pour les mots réalistes ou obscènes, il relève dans Malherbe des « ordures », depuis son I' ponant », jusqu'au verbe « puer », qui lui parait « peu odorant >< (11, 7, 133) : il critique connu et accoaplement : mais il proteste en faveur de poitrine (Ib., 27). Parmi les termes réputés bas, il défend le mot face {Ib., 27-28). Quant aux néolo^smes, comme od le verra plus loin par les reproches du P. Bouhours, il resta convaincu jusqu'au bout que ce n'était point un crime contre la langue d'oser en risquer un qui était nécessaire, non seulement pour exprimer une chose nouvelle, mais pour donner aux choses des noms plus beaux et plus significatifs que ceux qu'elles avaient (0., II, 179).

Il y a dans le Menacfiana (I, 374-5) des considérations fort justes sur l'incurable faiblesse des remarqueurs à qui l'histoire de la langue est étrangère : « On est toujours enfant dans sa langue, y est-il dit, quand on ne lit que les Auteurs de son tems, et que l'on ne parle que la langue de sa nourrice. On donne un tour plus net et plus sublime à son discours quand on sait la généalogie des termes dont on se sert ; et comment le saura-t-on si l'on n'a point lu les Anciens dans leur langue ? ' »

Mais ces réflexions, qui accablaient les Bouhours et les Vaugelas, qui eussent pu et dû servir d'épigraphe k une publication dont le caractère eût été unique, il les a gardées pour lu conver.sation. Jamais il n'a nettement pris position, et on ne saurait l'en excuser en supposant qu'il s'est senti trop faible pour lutter seul contre l'Académie et le monde. Sans doute on l'a moqué, et on s'en est pris, comme à ses petits vers, à sa fréquentation des vieux auteurs^.

1. n M. de Vaugelas esloît un bon homme, miiis il estoil si mauvais Elymolo);islc, qu'il ne Bovoit pas mesme commcnl il faloît écrire le mot d'Elymologiite.... Il IVcril Uii^ours par th » (0., II, 69-10).

2. Le P. Bouhourii ne se lassail point de railler la familigrité de Ménage avec Nicot : •< Un Dîctionairc est une ^ande autorilé pour M. Ména^, et c'eut pour cela «ansdoule qu'il cite si Bouveot Nicnd. Mais je ne sçay si un autre Dictionaii-c que celuy de l'Académie Françoise peut décidei' absolument ces sortes de questions ». (flem,, 370, cf. 5ÎS].

Ménage répondit : - Puisqu'on m'oblige de m'expliquer sur Nicod, j'avoue que je l'estime davantage que je n'esltme M. de Vaugelas, que j'estime pourtant beaucoup.

Nicod estoit un des plus savans hommes du Royaume, non Keulement dans les belles lettres, mais dans la Jurisprudence et dans la Politique; ...et c'est ainsi qu'il ul part aux alTaires : qu'il fut et Mnislre des Requcstes, et Ambassadeur en Portugal.-.. A l'égard de son Dictionnaire (de Nicod), c'est un ouvrage où Ranconnet, Président des Enqucstes du Parlement de Paris, qui estoit encore plus savant que

LES GHAHMAIRIBNS ET LA GHAMNAIBE ^

Mais soD autorité n'en était pas moins très {grande, et il le savait. S'il n'a pas joué son rôle, ce n'est pas qu'il ait manqué d'audace, c'est qu'il ne l'a pas compris. Aussi précieux qu'énidit, il unissait en effet à la curiosité des vieux textes et à l'instinct scientifique un goût raffiné de puriste, et était épris autant que personne des grâces du jour et des conventions du beau monde. De la sorte, et quoique ses opinions diffèrent parfois très sensiblement de celles de ses contemporains, il n'a pas été un homme d'opposition, mais seulement un dissident, et encore un dissident par intermittences, qui se prend lui aussi à légiférer avec la même Vigueur arbitraire que ceux qu'il combat.

BouHouBs. — La vie et l'œuvre du P. Bouhours sont maintenant bien connues, grâce au travail de M. Doucieux*. Ses doctrines grammaticales ont été très complètement exposées par M. Roaset-. 11 était né à Paris, le 15 mai 1628, d'une famille de boui^oisie parisienne ; il étudia au Collège de Ciennont, devint en 1644 novice chez les jésuites, dans leur maison de Saint-François-Xavier, puis, après une année de scolastjcat, commença h enseigner à ce même Collège de Clermont. Obligé d'interrompre pendant quatre ans, il rentra dans la vie enseignante comme régent de rhétorique à Rouîmes. On le retrouve ensuite à Rouen en 16ti0, précepteur du fils de M. de Longueville. Il prononce ses vœux en 1661^. La même annôe, Colbert ayant sollicité de la Société deux Pères pour les envoj'er comme missionnaires à Dunkerque, qui venait d'être rachetée bi l'Angleterre, Bouhours y est envoyé, et quelque temps après, rédige sur l'état de la ville un mémoire, qui attire l'attention du ministre. Celui-ci l'appelle auprès de son fils aîné, le marquis de Seigoelay, et désormais le voilà Uxé à Paris; sa carrière de professeur est à peu près terminée, il commence celle d'homme du monde et d'homme de lettres. A ce moment, chaque salon à Paris avait son ^nre, et chaque genre son salon. Celui que fréquenta particulièrement Bouhours s'ouvrait tous les lundis, chez le président Lamoignon ; Pellisson, Fleury, Guy-Patin, Ménestrier, et surtout le P. Rapin en étaient les habitués. Il allait aussi chez M"* de Scudéry, où son esprit, naturellement porté vers la délicatesse, trouvait à se répandre et k s'affiner encore. Ce fut en 1668 seulement qu'il débuta réellement, à propos de l'affaire de la Bible

Nicod, a beaucoup de part : el puisque le P. Bouhour» méprise cet ouvrage, il faut qu'il n'ail pas de goust pour tes ouvrages d'érudition • (Mén,, O,, II, '3 4).

I. UnJéiuiU homme de lettre* sa XVII'sUcle, Le P. Boahoars. Paris, IB80.

3. Eitlrelien», Critique. Douta et Remarque» du P. Bouhnarii sur la Ungae fr,inçoiie. Pari». 1911, 8'.

r> HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

de Mons par la Lettre à un seigneur de la Cùur et une Lettre aux Ecclésiastiques de Port-Royal. Cette polémique le mit déjà ea pleine lumière. Quand, en 1671, il eut donné les Entretiens d'Ariste et d^ Eugène, il fut célèbre. Ce livre eut un succès immense ; les diverses éditions de Paris, de Grenoble, de Lyon, et de Hollaade, en furent <■ enlevées avec avidité ". C'était un dialo^e, dont le fond très bigarré devait plaire par sa variété même aux hommes et aux femmes du temps. Il débute par des réflexions sur la mer, et se termine par un exposé de l'art des devises. Un des entretiens (le deuxième) concerne la langue française, et, il faut le dire, même dans ce sujet aride, l'auteur avait su montrer de la grâce et de l'agrément. Ses adversaires eux-mêmes l'accordaient '. Quant à la doctrine, elle laisse beaucoup à désirer. Non seulement Bouhours y montre déjà ses défauts, mais le meilleur de sa science est pris presque mot pour mot d'Estienne Pasquier; il emprunte même à Le Laboureur, son contemporain, quelques-unes des observations qu'il avait faites sur l'usage du temps. Barbier d'Aucour ne manqua pas de relever ces emprunts dans la piquante critique qu'il fit du livre, sous le titre de Sentimens de Cle&nfe sur les Entretiens d'Ariate et d'Eugène -, et Montfaucon de Villars ^ eut beau défendre Bouhours de l'accusation de plagiat, le succès des Sentimens balança le succès des Entretiens. En vain le jésuite blessé essaya-t-il de faire supprimer le pamphlet, les éditions de Hollande continuèrent à le répandre ; et ce futson adversaire que Colbert appela pour jouer auprès du marquis d'Ormoy le i-ôle que Bouhours avait joué auprès de son autre fils. En 1&7i, il donna son livre des Doutes, où un gentilhomme de province propose à l'Académie un certain nombre de questions que lui ont suggérées ses lectures. Cette fois ce fut Ménage qui prit mal certaines critiques des décisions qu'il avait insérées dans ses Observations sur la langue. Dans sa deuxième édition, il releva vertement les erreurs de son adversaire, et une guerre acharnée commença. Bouhours répondit à Ménage dans ses Remarques ; celui-ci riposta dans le deuxième volume de ses Observations, il suffit d'en lire l'index au mot Bouhours pour comprendre à quelle colère ces futiles discussions avaient poussé les adversaires ^. Les

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