‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 122 sur 259 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

E SOURD ' . — Le premier fait considérable à observer est la transformation ou la réduction croissante de e sourd.

A LA TONIQUE. — Au début du siècle, h la tonique, il était encore doué d'une sonorité assez forte pour porter l'accent tonique : empesé (de empeser) ; à la fin, il se changeait, devant une autre syllabe contenant également un e sourd, en e ou peut-être quelquefois en è : cacheté > cacheté, achevé >» achève. De même aimé-je. La vieille prononciation était considérée comme provinciale (Th., o. c, I, 45).

Il est douteux que ce changement soit aussi souvent attesté par la graphie que le laisserait croire l'orthographe des éditions modernes. Ainsi on trouve dans S'-Gelais : bien vous prié-ie (III, 229) ; 0 fussé-ie morte au berceau {ib., 173) ; cf. si ne resvé-ie pas (Grev., Esbah., a. iv, se. iv, A. th. fr., IV, 299). Faut-il lire ainsi ?

Mais e est probable dans l'exemple suivant : Quelle superbe et magnifique chose iugé-ie estre? (Lar., JaL, a. m, se. v, A. th. fr., VI, 49). Et il est tout h fait certain quand pour le traduire on écrit ai : Encore ne trouuay-ie (Nie. de Tr., Par., 24); heureux eussai-ie es^e (Cyre Fouc, Ep. d'Arist., 5).

Maupas dit expressément : « En certaines phrases ésquelles le pronom je de première personne vient immédiatement après le verbe terminé en e féminin, iceluy e féminin requiert vne prolation plus expresse et comme masculine pour donner poids ausdites phrases qui sontinterogatives, optatives, et aduersatiues. Exemple: C herche-ie vostre dommage? Puisse-ie mourir si... » (9)*.

A LA PROTONIQUE. — A la protonique initiale, une évolution analogue se produit (peut-être favorisée par une influence latine ou dialectale): e >• e; e est attesté pour présent, prévost, de'sir, guérir, férir, guéret, péril, séjour, séton, léton, séduire, bénin, veneur, sémondre.

Mais il reste e dans brebis, fredon, chemin, chenu, menu, venin, mesure, tetin, crevasse, cheveu •'.

1. Voir Rydbcrg, Uebersicht der geitchichtlichen Enhmckelung des » m ait- und neufranxôgiitcher Zeil hix Ende des XVII*"' Jahrh., Upsala, 1897. a. Cf. Th. Roftsct, L'e nuiel au W'II' s.. M.'l. Hrunol, Ul. 3. Je rappelle que « la mauvaise prononciation » eu pour « est déjà connue, et se

Entre une consonne initiale labiale et l, e tend à disparaître : p' lotte, p' lot ton. b'iistre.

Dans la langue parlée, le même fait se produisait-il déjà entre d'autres consonnes ? Disait-on p'tite ? Les chansons les plus populaires ne le marquent pas: Que par un'e) petit(e) fenestr[e) Questoit au chevet du lit Chanson de lo2a, Tobler, V. fr., 34). L'e appartenant à un proclitique disparaît assez souvent : Pour conquester l{e)pays [Ch. hist.. Pic. B. h. l.,l, 300 .

A la protonique non initiale, la réduction de e continue, entre consonnes comme entre voyelles.

Entre consonnes, on trouve surtout des exemples analogues au suivant : Et maudirez l'obscur e)té ténébreuse [J. Lem., III, H8) ; Marot compte également seurté et seureté [\\\, 75) ; de même durté (III, 9). Comparez en prose : legerté (Seal., Let., 55). Mais la réduction porte ailleurs que sur le suffixe été. On trouve : souvrain Rons., V, 77, M.-L.) ; taftas (Id., V, ilo, ib.) ; devlopee (^Baïf, IV, 85) ; anvlopér (Id., Psaut., p. 14, 299); hocton (Cord., Corr. Serm. em., 131 A): chicnaude (Id., ib.^ et 330 C) ; carfour Vauq., A. poét., I, 650, éd. Pélissier). Les futurs s'en trouvèrent modifiés, comme on le verra à la Morphologie.

Entre voyelles, dès le conunencement du siècle, il va hésitation; on compte e ou non dans les vers : Hoste de l'homme est vrayement Lyon (B. An., Lyon m., B. VII r"). Au contraire : Qui fournirait a un si gros pay{e)ment ? (Mar., III, 102).

Mais à la fin du siècle le témoignage de Lanoue est formel : les mots remuement, cruêment sont prononcés sans le, avec un e apostrophé (Thur., o. c, I, 145). Les futurs s'en ressentent, e y compte ou non. Déjà dans Marot : criray (II, 67) ; estudira (II, 120) ; employra (I, 273): s'humiliera (4 syllabes, I, 82'. De même dans Baïf : rékréront {Psaut., 1991) ; s'étudira [ib., 463). Exemples inverses: publieray (Mar., I, 105); essuyera (Id., I, 92), etc., etc. voir aux futurs).

Les adverbes sont également modifiés. Tantôt e ne compte pas, écrit ou pas écrit: hardiment (Mar., I, 142, 136: III, 254, etc.); ay sèment (Id., I, 121) ; tantôt e fait syllabe : aiséement (Mar., III, loi i : dissimuléement (S^-Gel., I, 315) ; etc. ^ (voir aux adverbes).

trouve jusque dans les textes : cheax est fréquent dans les Ep. d'ArisL, 70, 77, et souv.: Diane de Poitiers écrit qaeaque chose, p. 146 et aill. (Cf. Thur., o. c, I, 458). J. Dans vraiment le problème se complique d'une prononciation variable de i. Quand i sonne en y, e se prononce : vrai-y-e-ment ,,Mar. I. 88, I. 9i. ! 19 . Quand il sonne en i. pas de e : vray{e)ment (Id., I, 2"3, I, 26, 226 .

A LA FINALE. — A la finale, e s'achemine vers son rôle moderne <i'e muet. Il disparaît des mots comme eau., soucy, cauchemar., chevrefeuil, qui prennent la place de eaue, soucie., cauchemare\ etc. D'autres hésitent entre la forme féminine et l'autre, par exemple les séries d'adjectifs en ique et en ile (Voir à la Morpholog-ie).

Mais ce qui témoigne mieux que quelques exemples de l'affaiblissement de e final, c'est la rythmique.

i' APRÈS VOYELLE, — he vieil usage de compter e après voyelle était encore très suivi au commencement du siècle. Lemaire de Belges le compte h peu près toujours, Marot aussi : on leur a estahly deux statues marbrines (Mar., III, 9) ; Puis des citez les cheminées fument (Id., III, 126). De même en général Marguerite de Navarre : le vous confesse, Amye tant aymée... Estrc enferme entre ferrées portes [Dern. po., 121); Sans dire rien, ne partie, ne tout [Marg. de la Marg., IV, 13). De même Louise Labé. Voici d'elle un vers curieux : Medée fut aymée de Jason (éd. Blanch., 107).

Le chansonnier huguenot suit en général cette tradition : Naurée de toutes parts {h.e^iix^y\\àbe, I, 118; cf. I, 159; II, 200, dernier vers; 202, v. 17 ; 203, v. 11 ; 215, v. 11, etc.).

Mais Dolet [Manière de trad., 1542, p. 37), note comme un fait courant de rythmique la syncope, c'est-à-dire la suppression de e : « La tierce façon de ceste figure (la syncope) est, quand deux uoy elles sont r'accoursies et proférées en une : ce qui se faict souuent en rhythme principalement. Exemple : Pensées : ou les deux éè se passent pour ung, proféré par traict de temps asses longuet, quasi comme si Ion disoit pense*. »

On trouve cette syncope dans Marot : On s ennuyé d'vn pain a manger (I, 284).

Ronsard est d'avis de ne pas tenir compte de l'e : « Sauf, dit-il, le iugement de noz Aristarques, tu doibs oster la dernière e foeminine, tant de vocables singuliers que pluriers, qui se finissent en ec et en ee*, quand de fortune ilz se rencontrent au milieu île ton vers... Autant en est des vocables terminez en ouë, et uë, comme roue, iouc, nuë, venue... » [A. p., VI, 456, M.-L.). Et de fait les poètes — plusieurs moins hardiment que Ronsard — syncopent e après voyelle.

On trouve déjà des exemples au xv*" ^ et au xvi* chez ses prédé-

1. Lemaire de Belges emploie encore eaue : El Ut deden$ tamaù eaue ne gelle {Temple Ven., III, 108). De même Cordier (Corr. serin, em., 179 C. et ailleurs). « L'opinion de beaucoup oui qu'il faut dire eau non eaue » (Scb., A. poet., 20, v»1548).

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