‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 14 sur 259 · Daurat disait de lui · texte numérisé non relu

Daurat disait de lui

francice docere

De régis solituni. nefas, cathedra

(Daurat, Poemata. Marty Lav. III, 279-280.)

2. Dans son Arithmétique entière et abreçfee (Paris, Gh Perier, rue Saint-Jean de Beauuais, au lielleropiion, 1565), Forcadel a inséré en tète du IV» livre i p. 155) une préface à Aubert de Poitiers, avocat au Parlement de Paris, où il dit nettement qu'il suivit en cela le conseil de cet Aubert. Le passage est en tout cas intéressant, parce que le fait qui nous occupe s'y trouve attesté : « Vous me mistes en si bon train que par votre seule opinion i'entrcprins de lire les Mathématiques publiquement en nostre langue, ce que personne n'auoit encores faict au parauant. Et combien que plusieurs en fussent mal contens, les uns par une enuie toute aperte sans autre occasion, les autres parce qu'ils trouuoyenl mauuaise ma manière de lire en vulgaire, si est-ce que vous me consolastes si bien en toutes mes incertitudes, que pour cela ie ne laissay de continuer mon enlreprinse l'espace de neuf années entières. Kt pour m'y foriilier, vous me listes connoistre à plusieurs bons scigneui-s, desquelz les connoissanccs peu à peu m'en auroyent apporte tant d'autres, que iinablement avec leur lion secours, il auroil plu i\ la majesté du Roy me rcceuoir au nombre de ses lecteurs » (12 juill. 1565). Il était déjà lecteur en 1564. Voir le I" livre des Éléments d'Iùicliile.

3. « Il semble donc que pur grâce singulière de la Prouidence diuine se trouuent auiourd'huy, presque en tout le monde, aucunes Langues appcUees Doctes ettîrammatiques communes à plusieurs païs, esquelles sont traictez les alTaires de la religion, et les arts : les autres propres de chacune nation, qu'on nomme Vulgaires ou Maternelles, semantes à la conférence commune îles personnes, et aux commerces ortlinaires. (^ar il est bien conuenuble y en auoir de reseruées pour les mystères sacrez, et pour les sciences de haute, difficile et subtile spéculation : les<juelles ne doiuenl estre indilTereminent maniées par toutes personnes : autrement, rendues trop conununes viendroient h mespris. Et faut soigneusement garder telles langues doctes et conununes à maintes nations : afin qu'elles ne soient délaissées ou oubliées. Dont viendroil grande obscurité aux disciplines qui y sont escriles, confusion au momie, et ignorance aux hommes ■•... L'auleur parle ensuite de l'arabe cl du grec, comme langues religieuses, et <goutc :

« Certes ce seroit grand mechcf et péché de laisser pei"drc ccsie langue : d'autant qu'elle est difTusc en plusieurs peuples, et (|u'cn icellc sont traiclées presque toutes disciplines; ioinct (|u'ellc est riche assez, et embellie de plusieurs escrits excellents, cl de livres exquis, douce en prononciation, et pleine de granité, non rude ei aspre comme quelques autres. (Deux orai*onx françoiaes prononcée» au uni U lecture de Demotlliene, Paris, Fed. Merci, 1576, p. 3 et i.)

pavée, se sentant libre, il se prononce contre ceux qui veulent s'arrêter aux langues anciennes, si élégantes et utiles qu'elles puissent être, et surtout il s'élève contre les gens qui, une fois adonnés à cette étude, la poussent si loin et l'embrassent avec tant d'affection qu'ils négligent, pour une érudition superflue, les choses autrement sûres et importantes de la vie contemporaine : « N'est-ce point grand erreur, dit-il, que d'employer tant d'années aux langues anciennes, comme Ion a accoustumé de faire, et consommer le teniDS à apprendre les mots, qui deuroit estre donné à la cognoissance des choses, ausquelles Ion n'a plus ny le moyen ni le loisir de vaquer? N'est-ce follie, à roccasion de ces langues, s'addonner et affectionner tant à l'antiquité, recherchant si curieusement les vieilles superstitions, et actions ? ou espluchant vieils exemplaires, que communément Ion gaste de plus en plus en les cuidant corriger, et laisser en arrière la cognoissance de sa religion, et affaires du païs et temps où l'on est viuant ? Qu'est-ce autre chose que d'abuser de 1 estude et des lettres, demandans claire lumière, où n y a qu'obscm-es ténèbres? et essayans entendre choses, qui proufitent plus, ignorées que sceuës, si tant est que se puissent sçauoir, estans en si long espace de temps tant altérez, et changez tous affaires humains ? Quand cesserons nous de prendre l'herbe pour le bled ? la fleur pour le fruict? l'escorce pour le bois? Il y en a qui sçauent la généalogie des anciens dieux prétendus, leurs noms, cultures, oracles, pouoirs, et ne leurent jamais en la saincte escriture. Comment se gouuernoient entièrement Athènes, Lacedemone, Carthage, Perse, ^^gypte. Macédoine, Parthie : discourans de l'Aréopage, de l'Ephorie, des Comices Romains : et n'entendent rien au conseil de France, maniement des Finances, ordre des Parlemens. Ce n'est donc assez pour se rendre parfaictement sçauant et vrayement utde k son païs et gouuernement, que de s'arrester seulement aux langues anciennes, et es curiositez en dépendantes, ains conuient aussi trauailler es modernes, usitées auiourdhuy entre les honumes, et cognoistre les affaires du temps présent. » — J'ai tenu à citer ces paroles éloquentes, qui ont été récitées, l'auteur le dit positivement, du haut d'une chaire d'Etat, avant février 1576, et qu'il a fallu tant d'années pour voir triompher des préjugés de la plus « grande Université de 1 Europe » '.

Cependant, même au Collège de France, il faut bien le dire, l'indépendance d'esprit de quelques-uns ne changea rien à la routine.

1. Sur Loys Le Roy, voir la thèse de H. Bcckcr. Un hanumiste au XVI* siècle, Loys Le Roy. Paris. Lecène et Oudin. 1S9S. in-8». Cf. p. 1T2-176.

14 HISTOIRE DE f.A LANGUE FRANÇAISE

Il n'y a pas lîi-dessus de texte positif, m lis on peut remarquer, avec M. Lefranc, que si l'hibitude d'enseigner en français se fût généralisée dans le Collège, ses adversaires, si nombreux et si haineux, n'eussent pas manqué d'attaquer pareille nouveauté ; or, personne n'en parle. Là aussi, sauf quelques exceptions, le latin continua à régner exclusivement ^.

Cet état de choses inspirait tout naturellement à la population des écoles, hautes et basses, le sentiment que le français était un idiome inférieur, non seulement inculte, mais indigne d'être cultivé, impropre à exprimer avec une précision et une abondance suffisantes, les choses qui n'étaient pas de la vie commune.

Et si l'on songe que cette manière de penser devenait, par suite de l'éducation, celle de toute l'élite intellectuelle du pays, on mesure quelle hardiesse il a fallu pour s'en dégager. De tous les obstacles que le français trouvait devant lui, le plus formida]>le était la tradition des universités. Se servir du langage vulgaire, c'était, aux yeux des lettrés, s'avouer en quelque sorte un homme d'un rang et d'une science inférieurs, c'était, pour dire le mot, se déclasser.

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