‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 191 sur 259 · GENRE DES SUBSTANTIFS · texte numérisé non relu

GENRE DES SUBSTANTIFS

Il est impossible d'examiner ici tous les mots dont, au xvi'* siècle, le genre est indécis, comme on le ferait dans un tableau de la lan^e à cette époque ; je ne saurais même noter tous les mouvements qui, chez un auteur ou un groupe d'auteurs, portent un nom vers un genre nouveau K Je ne retiendrai que ceux qui ont abouti, ou qui du moins ont eu une certaine ampleur.

Il y a d'abord un certain nombre de substantifs qui, comme à toute époque, changent de genre sans raison bien définie.

CHANGEMENTS DE GENRES DUS A UNE CAUSE INCERTAINE. — Art. Palsgrave critique l'évéque d'Angoulême qui l'a fait masculin, ainsi qu'Alain Ghartier (164). Le genre féminin se retrouve fréquemment : vne nrt excellente, (Du Bel., I, 299, M.-L.); Des bonnes arts{S'-Ge\., 1, 295; cf. II, 2; et Baïf, V, 33).

Mais le masculin se rencontre dans Marot : cest art (111, 11). En 1588, Montaigne avait écrit : cette belle art; l'édition de 1595 porte : ce bel art {Ess., 1. 1, ch. 9, t. I, p. 43 ; cf. 1. 111, ch. 13, t. VII, p. 2); Nicot et Cotgrave le font masculin -.

Arbre au féminin est encore tout à fait usuel dans Rabelais (I, XXVII, t. I, 106, et souv. ; cf. Lespl., Prompt., 60, 62, 79). Est-ce un latinisme ? Et pourquoi change-t-on ?

Doubte. Le féminin est encore tout îi fait commun (Marot, III, 203; Marff. de la Marg., 1, 126; Scève, DcL, GCGGXXXVI,

1. Ainsi Montaigne, au dire de Pasquier, gasconisait en disant : vn couple, vn dehle(Lel., 1. XVIII, 1, t. Il, p. 517).

2. Si la nasalisation de vn a été pour quelque chose dans le passade de art au masculin, ce qui eut probable, on pourrait rapprocher d'nutrcs mots commençant par voyelle : vn ambassade... lequel passa {J. U. P., 265 et 3N7); ledicl apostrophe (Dol.. Man.delrad., p. M, fém., p. 3.1 et M); vn anchre (l'asser.. I, 116); re petit armoyre {Ch. hu{/., 101, 1532). Voir à la Phonétique, p. 262, et rapprocher un certain nombre des noms cités dans ce qui suit.

A. Jam., II, 176; H. Estienne, Precel. du lang.fr., 153, dans Clem., o. c, 428. Rabelais emploie déjà le masculin (1. III, ch. 63, t. II, 493; Mont., 1. III, ch. 13, t. VII, p. 9; Let. miss, de H. IV, III, 234). Au commencement du xvii*' siècle, le genre n'était pas encore fixé.

Coche (voiture) est encore féminin dans les Marg. de la Marg. (titre d'une poésie du tome IV, 203), dans Ronsard, V, 72, et 144.

Ailleurs, Ronsard l'a fait masculin (I, 172, 284) ; comparez Amyot, Nicias, 639 A.; Mont., 1. III, ch. 6, t. VI, p. 47 : des lyons attelez a vn coche, et ib., p. 48. Nicot distingue coche, truie, qui est féminin, de coche, sorte de char masculin. Cotgrave maintient le féminin. Maupas admet les deux genres (88). Pour ces deux mots, la raison de l'évolution est des plus obscures.

Image. Le masculin, blâmé par Palsgrave(169), est extrêmement commun (Mar., III, 160; Bell., II, 23, 469, note 3; Dorât, 31 ; La Boét., p. 37, I. 35; Mont., 1. III, ch. 10, p. 185 ; dans Darm., § 136). On trouve toutefois le féminin très souvent, ainsi : Let. de Briçonnet, 1524, Herm., C, I, 186; Du Bel., Deff., II, 1, éd. Cham.,p. 174; Mont., 1. II, ch. 1, t. III, p. 2 ; 1. III, ch. V, t. VI, 9; 1. II, ch. 12, t. IV, p. 4; 1. III, ch. 6, t. VI, p. 58, etc., etc. Nicot et Cotgrave gardent aussi le féminin. Revient-on au latin?

Ombre. Le masculin est assez fréquent : ton saint ombre (Bell., I, 165; cf.237,etll, 310; Jod., II, 6;Rons., II, 316 et 498, note 4; cf. III, 22; IV, 405, etc. : Nicot : féminin; Cotgr. : féminin. Est-ce encore un retour au latin, malgré l'influence de la nasalisation de un ?

.MOTS QUI OPTENT ENTRE DEUX FOR.VES ORIGINELLES. — Il y avait certains substantifs qui correspondaient aux deux nombres à deux noms latins de genre différent : délices, euangiles. Les uns, comme délices, n'arriveront jamais à n'avoir qu'un seul genre, au contraire euangiles deviendra peu à peu masculin.

Palsgrave (161) le voulait encore féminin au pluriel, épicêne au singulier. De fait, au pluriel, le féminin est commun : les sainctes euangiles (P. Cayet, Chron. sept., p. 12, 2). Au singulier, les deux genres se trouvent, ainsi chez les écrivains protestants, où le mot revient souvent ; VEuangile fioit cogneu [Ch. hug., 246); La pure Euangile [ib., 238). Cf. vne Euangile armée (Rons., V, 340) ; la sainte Euangile (J. Bouch., f" VI v" dans Talbert, Dial., Biais., p. 267) ; cestuy euangile (Rab., t. II, 251). Le masculin tend cependant à l'emporter, même au pluriel. Rabelais fait une plaisanterie sur : les beaux euangiles de boys [Garg., ch. 22, t. I, 84). Cotgrave ne connaît plus que le masculin .

Histoire de la langue française. II. 26

INFLUENCE DU SENS. — Quelquefois, on voit nettement que ce sont des raisons psychologiques qui sont en cause. Le sens ag^it sur le genre de certains noms. Ainsi personne, qui désigne souvent des êtres masculins, tend à devenir du genre neutre, dont la forme est le masculin. En effet, il était bizarre de dire : homme de bon iugement pour bien cognoistre les semences de vertu naissante en vne ieune personne (un jeune homme, Amyot, Cat., 6, L.); et surtout ne baillez iamais charge pour la guerre à ieunes personnes inexpérimentées (Cari., 1, 23, ih.). Personne tend donc à devenir masculin : iai veu des personnes reprins d'auoir obéi (Mont., I, 60, ib.) ; faire succer la playe par quelque personne, lequel ne sera àieun (Paré, IX, 23, ib.). De même pour Wen, de même pour ^ens. Quand Tadjectif est proche, l'influence du genre accoutumé se fait sentir : les vieilles gens (Amyot, OEuv. mor., 373, r", titre du chap.; Tourn., Cont., act. i, .se. vu, A. th. fr., i. VII, 137); quand il est loin, le sens l'emporte : quant toutes leurs gens furent couchés (Nie. de Tr. , Par., 49). De là une tendance à mettre le masculin partout : ces meschants gens (B. An., Lyon march., A VII v").

INFLUENCE DE LA FORME. — Dans la plupart des cas, c'est cette influence de la forme qui est prédominante. La désinence féminine pousse vers le féminin un grand nombre de noms.

Affaire. Le masculin est encore extrêmement fréquent : entreprendre vng a/faire (Corroz., Hecat., DefTîance, p. 109; Rab., liv. I, ch. xxviii, t. I, 111, ch. XXXII, ib., 121 ; J. d'Auton, Chron., IV, 154; Des Per., Nouv. Recr., II, 82, 166; S^-Gel., Po., I, 94; Amyot, Vies, Aux Lect., p. 2, ligne 20; Mont., 1. 111, ch. 10, t. VI, p. 246: ib., ch. 9, t. VI, p. 132; ib., ch. 8, t. VI, p. 100; Tourn., Cont.. act. V, se. v, A. th. fr., t. VII, p. 122; Du Vair, 406, 20). Nicot et Gotgrave n'admettent que ce genre.

Cependant, Palsgrave (160) a déjà relevé le féminin dans lévèque d'Angoulême, et on le trouve dans VHeptaméron (I, 245), dans Noël du Fail {Prop. rust., I, 93). Abel Mathieu, {Devis, 1572, 24 v**), le recommande. La question sera reprise au xvii* siècle.

Age. Le masculin demeure commun (Rab., 1. I, ch. i, t. I, 9. L'Est., Journ. H. III, 37, 2). G'e.st le genre donné par Nicot cl Gotgrave. Mais on trouve le féminin (Rab., Préface III, 5; Baïf, I. 1. 317; I. II, 197 ; Rons., IV, 313) '. Voir au xvii" siècle.

Alarme. On trouve fréquemment le masculin [Marg. delà Marg.. IV, 209 ; S»-Gel., II, 76 ; Du Bel., 1, 198, 279; II, 14, 207). Montaign.

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