‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 26 sur 259 · PREMIÈRES REVENDICATIONS EN FAVELR DU FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES REVENDICATIONS EN FAVELR DU FRANÇAIS

ner à cette manière de voir ceux qui, comme lui, ont prouvé qu'ils sont capables de se servir du latin, en leur montrant qu'il faut qu' « auec les g^ens de bonnes lettres le peuple commun puisse user des liures » (1 r°).

Ainsi Tory comprend et indique les deux progrès essentiels qui étaient à faire : augmenter la production intellectuelle, en appelant tous ceux qui pensaient, quelle que fût leur langue, h y concourir, et répandre cette production, en la mettant à la portée de tous ceux qui savaient lire. 11 est dès lors certain que son livre, malgré la forme enfantine qu'il a par endroits, mérite de rester en tête de la liste des plaidoyers écrits en fa^-eur du français. Il n'en était point jusque-là qui eût montré si nettement la double manière de décorer ou d'enluminer — les deux mots y sont — la langue française d'abord par un travail grammatical intérieur, en la réglant et la polissant, ensuite par une production littéraire, en composant dans cette langue de bons et beaux livres.

La médecine était dans Tordre des sciences humaines la plus, élevée en dig-nité; on considérait volontiers que la philosophie, l'astronomie, l'alchimie, ou pour mieux dire tous les arts mécaniques étaient inventés pour soutenir cette « pratique de la philosophie naturelle sur le corps humain », suivant la définition de Laurent Joubert. En fait, ces prétentions se justifiaient par le rôle que jouaient les médecins dans le mouvement scientifique. On peut dire qu'en France comme ailleurs, au xvi'^ siècle, ils l'ont conduit. Les grands savants en histoire naturelle comme en mathématiques, en physique comme en philosophie, sont des médecins. La médecine prétend à cette époque être au sommet des sciences : elle est, plus encore, au centre. La conquête était donc de première importance. Ce qui la prépara de la manière la plus efficace, c'est que le français était en possession indiscutée de deux arts que les médecins du XVI'' siècle rejetaient bien loin au-dessous du leur, mais qui n'y touchaient pas moins de très près : la chirurgie et la pharmacie.

La chirurgie. — Dès la fin du xv*" siècle, on voit se créer, h Montpellier et à Paris, des cours destinés aux chirurgiens et aux barbiers ; comme ceux-ci sont ignorants des langues anciennes, l'enseignement qui leur est donné doit être, au moins en grande partie, en langue vulgaire. Toutefois, à Paris au moins, l'institution de ces cours semble surtout avoir été une machine de guerre contre les chirurgiens avec lesquels la Faculti avait de sérieux démêlés. Après chaque trêve, la suppression des lectures aux barbiers est décidée, et quand enfin, en ISL^i, les chirurgiens sont reconnus étudiants de l'Université, quand leur confrérie de Saint-Cosme s'élève h la dignité de collège, le latin semble appeler h y prendre dans l'enseignement presque la même place qu'à la Faculté de médecine. Ce n'est pas de la Faculté de Paris que devait partir le mouvement.

A Montpellier, les choses semblent s'être passées d'autre sorte. Au premier professeur Gryphis succéda Falcon, qui publia en 1515, des Commentaires de chirurgie en français. Déjà, les presses de

Lyon avaient fait paraître plusieurs éditions françaises du grand ouvrage du moyen âge, le Guidon de Guy de Chauliac, et de quelques autres traités anciens. Symphorien Champier donna un nouveau Guidon en 1503, et bientôt il semble que les deux villes soient associées pour travailler au même progrès : Montpellier fournit les hommes, Lyon leur ouvre son collège et ses imprimeries.

Je ne dois pas passer sur le nom de ce Champier, bien qu'il fût par ses ouvrages si divers un homme tout latin, sans marquer qu'à cette première époque il osa, un des premiers, affirmer hautement <( qu'il n'estoit pas inconuenient ny de merueille sy ung Francoys lequel nentend latin, suyuant Guy don, Gordon ou Salicet, ou bien de Vigo, soit plus expert en cyrurgie que ung Italien bien latin, lequel n'aura sy bien practique ny sy bien estudie les docteurs latins, que le Fràcoys qui aura très bien estudie son Guidon, Lâphrâ et Salioet, et aura praticqué plusieurs années en cyrurgie • ». Sans doute Champier préfère que le chirurgien, dont il dresse l'Institution, sache la grammaire et au moins le latin. Mais il en fait si peu une condition indispensable de mérite, qu'au chapitre suivant, il explique aux prix de quelles lectures le jeune chirurgien pourra se passer du latin.

Sa conviction qu'on pouvait ainsi devenir maître, voire docteur, était telle, qu'il arriva un jour à en convaincre toute une Université. C'était après la victoire du roi contre les « Elveciens dicts Soyces ». Sacré chevalier par le duc de Lorraine, Champier suivit son maître à Pavie où les docteurs 1' (( aggregarent en leur collège ». Mgr de Guyse y était venu, accompagné d'un chirurgien picard, nommé Hyppolyte d'Aultreppe, qui pria Champier de le passer docteur en chirurgie. Celui-ci osa soumettre à ses nouveaux collègues cette demande, si exorbitante qu'elle fût, d'Aultreppe ne sachant pas le latin. Rendez-vous fut pris pour la Saint-Thomas, et comme il y avait de vives résistances, Champier demanda à ses nouveaux collègues, si au cas où Galien, Avicenne, Isaac israélitique, et Galapt de Balda reviendraient à la vie, ils ne pourraient obtenir la couronne doctorale, faute de savoir le latin '-. De sem-

1. Les Inneclex des Cyrurgiês et Barbiers uitquelles sont demôslrees les reigles et ordonnances el la votje pur lesquelles se doybiient reicfler les bons Ci/nirgiens lesqaenx veullenl viure selon dieu et la religion crestienne. Compose par niesire Symphorien Campesc chevallier et docteur re^êt de l'uniiiersite de Paiiie, seifjneur de la F'aucrf^e. premier médecin de monsieur le Duc de Lorrayne, et de Bart. Lyon, P. Mareschal, à la suite du Mgrouel des appothicaires. Bib. Mazar. Rés. 29045.

2. « Alors se leuast unp tresque scauant et docte docteur, nomme Mattheus de Curte, lequel, a ccste heui-e, a la première cheere en médecine a Padoe, et dict : Messirc Campese : Nous esmerueillions tous, Messieurs de cesle uniuersitc, de ce que

blables arguments l'ayant nécessairement emporté, Champier servit d'interprète et la thèse fut passée. Comme le lui dit à la fin de la séance un des docteurs, Mattheus Curtius, c'était là « chose qui

nous auez faict assembler icy en si ji^ros nombre. b)t puis nous présentes un^' homme de toust sans leclre, quil ne scait ny entend latin, et semble que vous moques ou ioues des docteurs, lesqueulx vous ont fait gros honneur et donne priuilege, que ne fust oncque faict en cesle uniuersite. Alors moy bien doulat et desplaisfit de tel reprouche luy respondis en latin, car en francoys ne me eust pas bien entendu : Monsieur mon frère et collègue, ie ne vous veux demander que une petite question, et me auoir respondu seray tresque contemps de vous, et est telle. le boute le cas que Galien et Auicenne et Isaac Israeliticque, ou bien Galapt de Balda fussent de présent en vie, et Galien, pour le bruict et excellence de vostre uniuersite, vint a Pauie pour prendre la Lauree couronne, ou bien degré de docteur, et Avicenne vint auec luy de Arabie, et Isaac de Palestine ou ludee, et Galapt de Mésopotamie, je vous demande si Messieurs de luniuersite les passeroyent docteurs, et deburoyent auoir la Lauree couronne ou doctoralle. Alors respondit Cursius que ouy, et que telz personnaiges n'estoyent a refuser. Alors ie replicquay : Galien estoyt Grec, et Asiatique, naprint oncque la langue latine. Auicenne estoyt Arabe et ne Icntendoyt pas. Isaac estoyt Israellitique, fils adoctis du roy de Arabie nomme Salomon, et Galapt estoyt de Mésopotamie ou Perse, et tous estoyent ignares et ignorans la langue latine, mais ilz estoient très scauans médecins. La langue ncst pas cause de la doctrine, car en tous langaiges se peult science acquerre et apprendre. Et par raison semblable, cestuy Hyppolite Daultreppe et (est)Fracoys Pycardz, lesqueulx communément sont scauans, dont sont a présent Jacobus Faber, et Carolus Bouilus, par leur liuers (sic; renommes et famés. Se Hyppolite a estudie plusieurs ans en l'uniuersité de Montpellier, soubs tresscauans docteurs, et a practique en Cyrurgie. bien xx ans ou plus, en plusieurs prouinces, et est très scauant et expert en cyrurgie et Cyrurgien de prince ; sy doncques Auicene, arabe, venoit a vous avec sa langue barbare et arabique, séries contrainctz, sy le voulies interroguer, que ce fust par truchement et interpréteur. Or boutes le cas que Ilippolite soit Avicefte, interroges le en Cyrurgie, tat practique que theoricque, et sy ne scait a vous aultres Messieurs, respondre en vrayc cyrurgie. repellez le, ne le passes docteur, mais le rôuoyez apprendre sa cyrurgie ou bien en latin ou aultres langues.

« Alors se leuast Franciscus de Bobio, lequel auoit la première cheire en médecine et quatre cens ducaz de gaige, et dict en latin : Seigneur Campese, sil est ainsy come l'auez dict, et quil {sic) scauamment il responde a messieurs, nous sommes contemps le passer docteur, et que soyez interpréteur des deulx parties et truchemét. Alors ic me lieue et remerciay tous messieurs de leur bon vouloir. Et si feis une orayson en la louange de Cyrurgie, et puis ie dictz a Hyppolite : lieue toy, Hyppolite, et remercie messieurs de leur bon vouloir, et toy prépare a bien te defTendre, car oncques Hector ne se delTendist mieulx de Achilles, ne le noble Baiurd a Naplez de Alonce espagnol, quil te fault a ceste heure defTendre ; car ceulx n'auoycnt a soy delTendro corporellemcnt que d'ung homme, mais a ceste foys te fault defTendre spirituellement, et par science acquise de plus de vingtz Achilles. Alors cùmûceast Husticus, ung de mes singuliers amys, arguer contre Hyppolite tresque subtillement. le inlerprelay audict Hyppolite largumcnt, auquel il respondit tresque bien, la ou tous les docteurs se csmerucillercnt. Il replicque. Hyppolite respond encoure mieulx, dont Antoniu» Husticus fust très contCpt. Apres dispulast Franciscus Bobius très subtillement et plus philosophallemcnt que niedicinellemenl, dont Hyppolite fust pour le commflcemet raui» et ostonne, mais moy, ct">me interprctateur, luy declurny Inrgumeut, auquel il rcspondict tresque bien ; mais de Bobio qui ncnlendoit pas la respôce francoysc de Hyppolite dict haullcment : Il n'est possible, soigneur CApese. que il ayc faicte la responce telle a mon argunu*ut connue le me donnez entendre, car liômc qui n'entend lutin et oncque ne ouyl philosophie ne peult faire ny donner telle rcspfmcc. Alors ic luy respondz : seigneur Bobius, Druyties, les anciens philosophes frftcnys, desquels parle César en son sixième de ces côm<>tuires, n'entendoyeut point lalin cl sy respondoicnt a tnusauilres, <le c|uelt|uc région qu'ilz fussent. Hyppoorns n'cstnit pas logicien et respondit u Imiih les argumens des Abderites, et « tous ceulx

n'auoit oncq este veheue en ceste uniuersite fameuse, ni aucune autre». On comprend que ceux qui vinrent après Champierse soient souvenus d'un pareil précédent et des doctrines hardies sur lesquelles il s'était fondé.

A partir de 1530 commencent à paraître, à Lyon, des traductions importantes, comme la Pratique de Vign avec les Aphnrismes et Canons de Chirurgie par Nie. Godin, et la Chirurgie de Paul d'Egine par Tolet. Mais l'homme qui, sans conteste, paraît avoir tenu la tête du mouvement est J. Canappe, docteur en médecine de Montpellier et professeur de chirurgie à Lyon. Dès 1538, dans l'édition qu'il a faite du Guidon en français, il montre déjà qu'il se soucie de ceux « qui n'ont estudié aux lettres latines » et, coup sur coup, il donne à ses étudiants les li^TCs nécessaires : d'abord une anatomie traduite de Louis Vaise alors « qu'il n y en avoit point en nostre langue assez ample et suffisante, ains une mutilée imparfaite et souventes fois mal consonante à vérité » ; puis, en 1541, il publie VAnafomie des os du corps humain de Galien, déclarant qu il s'occupe peu « de messieurs les archiatres et des querelles que si souuent ils lui ont obiectees » ; à ce livre en succède presque immédiatement un autre sur le Mouvement des muscles; Canappe donne encore le Prologue et chapitre singulier de Chauliac. Bref, en moins de dix ans, toute une littérature chirurgicale est née de ce fécond enseignement, et le libraire Jean de Tournes peut faire, en 1552, un véritable manuel'.

Canappe n'est pas, au dire des spécialistes, un chirurgien de premier ordre ; il a été surtout un vulgarisateur ; toutefois, il est incontestablement un esprit hardi, dédaigneux des préjugés et des routines ; il traduit les anciens, mais sans croire à leur infaillibilité « n'y ayant ne Socrates, ne Platon, ne autres qu'on doiue approuuer

de Demochritus, philosophe très jrrand. A ce fust conlempt Bobius : tous les aullres arguèrent, auxqueulx respondict très bien. Sur le dernier, Mattheus Curtius, tresque scauant docteur, se leuast et dict en latin : Seigneur Campesc. lu doys moult aymer ceste uniuersite et le présent colliege, car tu as obtenu d'icelluy deux choses que oncques furent faictes en ceste uniuersite. la première, que toy, qui es Francoys, as obtenu du colliege que tu as este agfrreguc du nombre des docleui-s et du colliepe de Pauie, corne si tu esloys ne a Pauie. laquelle chose ne fust oncque faicte en ceste uniuersite. Et monsieur de Bobio, .\ntonius Rusticus. ne le furent oncques du coUiepe, nisi tanquam foreuses et exlranei. Le second preuillege que ceste uniuersite vous a ouctroye, ce (c'esf! que, a vostre reijueste. ilz ont passe unjr docteur en Gyrurgie qui n'entend ny ouyt iamais grammaire latine, laquelle chose ne fust oncque veheue en ceste uniuersite fameuse. Alors me leuay et feis une orayson latine, par laquelle ie remerciay tous messieui-s les docteurs de luniuersite de l'honneur et plaisir qu'ilz. m'auoyent faictz... Alors fust faicfz Hyppolite docteur en Cyrurgie. »

1. Opuscules de diuers .iiitheiirs médecine, redi(/ez ensemble pour le proufit et utilité des chirurgiens. fTolel a été ici le collaborateur de Canap|ïe.)

sinon que leurs doctrines soient vraies ». Ainsi, fermement attaché à l'idée de progrès, il s'emporte contre ceux qui, par « auarice ou insatiable cupidité », prétendent « cacher la science et mettre la lumière dessoubs un muy ». Lui, « il a la clef », et il veut faire entrer les autres. Parmi les plus grands services qu'il estime pouvoir rendre, il compte celui de donner des connaissances anatomiques à ceux qui ne sont aucunement « instituez es langues ». Il déclare net, et je ne sais si personne l'a dit alors avec la même force, que « l'art de médecine et chirurgie ne gist pas du tout aux langues, car cest tout ung de lentendre en Grec ou Latin ou Arabie ou Francoys, ou (si tu veulx) en Breton Bretonant, pourueu qu'on lentende bien. louxte la sentence de Cornélius Celsus, lequel dict qvie les maladies ne sont pas guéries par éloquence, mais par remèdes' ».

Cette idée est si chère à Canappe, que c'est par elle qu'il ferme son petit livre du Mouvement des muscles. En tête déjà, les « doctes » pouvaient lire toute une profession de foi, en latin cellelà, adressée, sous forme d'épître, à Guillaume Rondelet, le professeur de Montpellier"^.

1. Du Mouvement des muscles. Paris, Denys Janot, lôJl, 67 v° BSr".

2. « Joanncs Canapaeus Gulielmo Rondeleto Monspessulano Medico, S. Falso que runtur nonnulli noslre etatis medici, Rondelete charis., quod libros aliquot Galleni Gallicilate (si ul aliis suam Latinilalcm aut Patavinilalem Ilispanilalemve ita nobis vocabulum hoc innovare liceat) donaverimus. Cujus epo laboris primus author non extili, quando priorcs me viri non indocti hoc piestilerunl, neque citra successum : quorum aller secundum artis curatoric libruni ad Glauconem, aller terlium melhodi Ihcrapeulice ad Hieroncm (iailicc jnm reddidcrat. N'am oonlra repulando, neque commodius aliud, neque preslabilius invenies, quam si eo sermone utamur qui nobis nolus est. Cur enim alienam ac percf^rinani seclabimur linguam, ul noslram deseramus ? Si quidem pcr mullos novi (ut iu^renue fatoar), (jui ubi vix tria vocabula aut Grèce aul Latine didicerant, Demosthen«^m ipsum vel Ciceronem sibi poslhabendos (nescio qua lemeritate) censerét : eo dcmum obstrepentes, ac iaslum aucupantes, quod maxime ignorant : musice artis imporilorum persimiles, qui vel peritissimos antcvertere nunquam cessant, rudenles poilus, quam jucundis modulis canentcs. Sed quid Graculo cum lidibus : quidve asino cum lyra ? ul est in veteri proverbio. Non siun tamcn adco hebcti, stupidove ingenio, ut Grèce aul Latine doctos inTamare velim : sed hortari potins, ut, quam quisquc linjfuam exacte noril, in ea se exerceat. (Juis enim orethil Dioscoritlem, atque (ialcnum Latine lingue imperitos fuisse? quorum ulerque Home diutius cgil, hic sub Anlonino mcdicans, ille sub M. Antonio mililans : neuler l^mcn Latine (|uic(|uam Kcriplum rcliquit. (Juis idem NL Tullium grcci sermonis rudcm fuisse pulot? Latine tamen nmnia scripsit, ao in primis sapicnlie studium Latinis lileris illuslrandum curavil : non quod philosophia greois et lileris et doctoribus percipi non possct. sed quia co semper judicio fuit omnia Romanos aul invcninsc pcr se [sapicnlius (pinm (JrecoB, aut accepta ab illis fccisse meliora.

" Doclrina (irecia nos el omni lilerarum génère superabnl. In quo crnl facile vinccre non répugnantes. lindcm nrgunientis pi-o génie (îallica conlenderini complurcs CMC ex nostri» hoc seculo, qui in onmi disciplinarum génère exteris non cédant (quod citra patrie alTcclum ac gratiam diclum exislimari velim) qui. quod scnliiml, «ua lingua polilc cloqui possint, niandarc littvris disponere. illustrnre el mira

Dès les premiers mots, les termes sont si vifs qu'ils annoncent un manifeste, et cette lettre en est un. A l'expression alors courante : latinitate donare. Canappe ose opposer l'expression, inouïe pour l'époque : gallicitate donare. On lui a reproché de desservir les vieux maîtres ; il affirme dès la première phrase que, les vulgariser, c'est les servir. Toute la suite répond à ce début. « Quand on y réfléchit, dit-il, peut-on trouver quelque chose à la fois de plus commode et de plus beau que de se servir de la langue qui nous est connue ? Pourquoi aller en chercher une étrangère et quitter la nôtre. Bon pour nombre de pédants qui, sitôt qu'ils savent quelques mots de grec ou de latin, se croient plus éloquents que Démosthènes et Cicéron. Non, poursuit Canappe, que je sois assez sot pour prétendre rabaisser les vrais savants en g^ec et latin; je ne veux que demander que chacun écrive en la langue qu'il connaît bien. Dioscoride, Galien ont su le latin, Cicéron le grec ; ni l'un, ni l'autre n'en ont pour cela abandonné leur propre idiome. Mais, dit-on, la Grèce nous surpasse dans tous les genres. Il lui était facile vraiment de vaincre des gens qui n'opposent aucune résistance. Je voudrais prendre la défense de la nation française et soutenir qu il y a parmi les nôtres, dans ce siècle, une masse d'hommes qui en tout genre de science ne le cède point aux étrangers, et je prie de croire que je parle ici en dehors de tout patriotisme et en toute indépendance ; une masse qui sont capables d énoncer leurs sentiments dans leur langue avec politesse, de les écrire, les disposer, les éclaircir et d'attirer par un charme étonnant les auditeurs et les lecteurs non moins certes que les étrangers. Il y a en abondance de ces gens, tant dans le parlement de Paris que dans les autres villes de France. Non que je veuille prétendre détourner qui que ce soit des lettres grecques et latines, moi qui depuis mon enfance jusqu'à maintenant me suis appliqué aux unes et m'occupe des autres, comment que j'y sois versé, aux heures qui me restent. J'ai voulu seulement établir une fois qu il n y a rien que notre langue ne puisse exprimer avec propriété, netteté et élégance. »

La conclusion de Canappe est une véritable péroraison ; il supplie Rondelet, qui y est mieux préparé que personne par la pratique de la dissection, ses connaissances philosophiques et médicales, une

delectatione vel auditores. vel lectores allicere : non minus certe quam extere nationes. Cujus peneris hominum percelebris est copia cum in senatu Parisiensi, tum in aliis (iallie urbibus. \eque tamen id me contendere putes, ut a Gni*cis Latinisve literis quemquam dehortari studeam : ut qui in his a parvulo hactenus insudo. in illis vero utcunque institutus succisivis horis versor. Sed ut semel demonstrem nihil esse quod nostra iin^ua apte, distincte, et omate enunciari non possiV. »

possession complète des langues anciennes, enfin toutes sortes d'autres dons, à prendre sa part d'une si noble tâche. Tout en ne voulant pas se donner le ridicule d'entraîner un homme en pleine marche, il lui montre l'utilité et la noblesse de ce travail. Pour lui, il est résolu, quelques désapprobations qu'il rencontre, à ne se laisser rebuter par aucune peine et à donner aux chirurgiens tous les livres de Galien en français, le plus tôt qu'il le pourra.

Tout ce long morceau, oîi Ganappe parle à la fois comme Platon et comme Calvin, est daté de Lyon, calendes de mars 1541. 11 n'a pas passé inaperçu. C'est dans les traductions de Canappe que Paré a lu les Anciens. Il nous a dit lui-même toute la reconnaissance qu'il lui avait. Il trouvait là une leçon dont il allait profiter mieux encore que des théories de Galien, une leçon de hardiesse en face des préjugés séculaires'.

Où qu'il ait pris ses idées, c'est Paré, en tout cas, qui semble avoir eu l'honneur de faire admettre à Paris qu'un homme sans lettres était capable de faire progresser la science et la pratique; car, malgré des adversaires acharnés, les créations de son génie finirent par être universellement reconnues, et aucun plaidoyer ne valait cette démonstration Je n'ai pas à insister ici sur l'œuvre de cet homme illustre ; je rappellerai seulement qu'il n'a jamais prétendu, quoi qu'on en ait dit, se donner les airs d'un Latin, par l'abondance des citations antiques ou des mots écorchés, semés dans ses ouvrages. Tout au contraire, dans un des premiers, la Briefue collection de V administration anatomique'^^ il a dit nettement : « le ne veux m'arroger que i'aye leu Galien parlant grec ou latin, car n'a pieu a Dieu tant faire de grâce a ma ieunesse, qu'elle ave este en l'une et l'autre langue instituée. » S'il y eut î» sa thèse (l'irii) une comédie instituée pour lui donner un air de latinité, ainsi que le raconte un pamphlet contemporain, elle fut organisée par les juges, et subie, non demandée par le candidat. D'un bout h l'autre de sa vie il demeura fidèle à sa langue maternelle, accusant même de manquer « d'humanité » ceux qui condamnaient les interprétations françaises, « au moyen desquelles plusieurs malades et

1. « Vous anscunint <|ue tant s'en faull (juc le disciple veuille tiesroher l'Iiofteur iI<mi a »(in miiistrc. que inainlenanl, je proteste, «pie s<ininies louis n luy j;rAilenu''t ohli^fes : pour ce (pie nous a traduit en francoys plusieurs livi-es e.\(piis, et nécessaire» ii la cnnHoininalion de nostre art : c'est a dire le» nous a riVluz familiers, el privez, <pii n^^ sans ^rand diiuiai^e public, par deuant nous osloyent inaccessibles »[Briefve collection de l'AdininisIriilinn »nalomi(iiie).

2. La lirieftie cnllectlnn de r/l«/mi'n«ï/r/i<«on .^nfl^lmù/He... Composée par .\nibmi»o Paré, muislre Harhier chiruririen, Paris, 15r>0, (îuill. (lavcllal. (l'n des seuls exemplaires connus se trouve à la Mazarinc, Kés. 29707.)

patients pouuoient estre mieux et plus seurement secourus. » Quand le recueil de ses œuvres dut paraitre, on insista pour qu'elles fussent en latin, en aliénant fallacieusement le plaisir des étrangers. Paré, déjouant le subterfuge, déclara au roi qu'il ne s'opposait pas à ce que d'autres les fissent latines, et montrassent ainsi « qu'il n'y a espèce de sçauoir sous le Ciel qui ne soit auec dextérité manié et déclaré auec perfection en ce royaume ». On essaya aussi de soutenir que vulgariser l'art, c'était 1 exposera être « tenu a mespris » ; il répondit, avec son maître Canappe, qu'il y avait là bien plutôt de quoi le magnifier et honorer *. La Faculté, impuissante à le convaincre, le poursuivit, mêlant à d'autres griefs celui-là, que Paré avait écrit en français, contre toute tradition et tout respect de son art. Il ne céda pas non plus devant les menaces, considérant «< que chaque langue est propre a traicter les arts et a les donner a entendre ». Son Traite sur la peste (1568) parut donc en français, comme avait paru la Méthode de traicter les playes, faictes par harquehutes (154o).

Il est inutile, dans une revue rapide comme celle que je fais ici, de poursuivre plus loin cette histoire. Aux raisons qui avaient déterminé Paré s'ajoutait maintenant son propre exemple; aussi vit-on se multiplier les livres de chirurgie écrits en langue française. C est en français que Le Paidmier, l'élève de Fernel et l'adversaire de Paré, traita de la Nature et curaiion des playes de pistolle, harquehouse, et autres hastons a feu -, que Dalechamps, autre adversaire, donna sa Chirurrfie ^, afin de servir k ceux qui seroient reboutés pour n auoir esté nourris aux lettres anciennes ». C'est en français encore que Francon écrivit son ouvrage capital sur les hernies 1 56 1 ) . Et on pourrait citer une foule de noms moins considérables : Pierre Bertrand, Vallambert, Malézieux, François Martel, Siméon de Provanchères.

1. « le demanderois volontiers si la Philosophie d'Aristote. la Médecine du diuin Hyppocrales. el de Galien. ont este obscurcies et amoindries, pour auoir esté traduictes de Grec en Latin, ou en langrage .\rrabic. ainsi que firent Auerrhoës, -tphadius et autres Arabes soi^eux de leur Republique ? -\uicenne Prince de la Médecine Arabique, na-il pas traduit plusieurs liures de Galien en son iargon, au moyen de quoy la Médecine a esté décorée en son pays d' .Arabie? Pourquoy scmblablement ne me sera il permis d'escrire en ma langue Françoise, laquelle est autant noble que nulle autre estranpere?

« le nay voulu aussi lescrire en autre langage, que le vulgaire d'une autre nation, ne voulant estre de ces curieux, et par trop superstitieux, qui veulent cabaliser les arts et les serrer sous les loix de quelque langue particulière, en tant que i'ay appris, que les sciences sont composées de choses, non de paroles, et que les sciences sont de l'essence, les paroles pour exprimer et signifier» [Œavres, Paris, Buod, in-l^, 1607: Ao leclear\

2. Paris. Guil. Niuerd, 1569. Dans une cpître dédicaloire, il éprouve cependant le besoin de s'en excuser.

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