‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 29 sur 259 · Lyon, J. de Tournes, 1560, in-S · texte numérisé non relu

Lyon, J. de Tournes, 1560, in-S

2. Joubert, né en 1529, fit sa médecine à Montpellier (1550\ y devint docteur (1558), reçut le titre de médecin de Henri II en 1579, et fut chancelier de l'Université de Montpellier. Il mourut le 21 oct. 1583. Outre le Traicté du riz et les Erreurs populaires, Joubert a écrit en fraudais une Pharmacopée, soi-disant traduite et commentée par Zangmaister, Lyon, 15S1; un Traicté des Arcbusades ; plus, Epitome de la therapeutiqve, Lyon, J. de Tournes, 1574, etc.

3. Erreurs populaires, p. 18. Dans cette lettre il dit qu'il instruit la jeunesse, « labreuvantdc bons préceptes », l'élevant aux plus secrets remèdes, l'e.xerçant « an dispute et anpratif|ue >. puis qu'il s'est proposé une seconde mission, savoir» d'etaindre et anéantir plusieurs fausses opinions et les ei'reurs (angcunce d'ij^noi'ance^ (pii ont lonpuemant eu valeur cl vofifue en la Médecine, chiruiyie, et apoticairic : je dis, antre les professeurs de ces trois parties de notre art. tie (juoy s'ansuit et plusieurs abus et nullités. Mais cela est fort peu, au pris des erreurs populaires au fait de la Médecine et régime de santé, où elles sont tant épaisses, gi-oissieres et lourties, pour la pluspart, qu'elles méritent plus risée, que rcprehansion. Toultesfois, parce que il y an ha de fort préjudiciables A la vie de» homme», il me samble (|u'on ne les doit mcspriscr ou dissimuler : ains remontrer au vulgaire ignorant, an quoy et comant il «'abuse. »

4. Cette Buite a paru chez Abcl Langclicr, Pari», 1580. En tète une lettre de Barthélémy (Cabrai à Mgr de Villeroy raconte que cette suite avait été imprimée sans l'aveu de l'auteur qui, averti, avait cependant consenli à la laisser paraître (3 fév. 1579). A dire vrai, les Erreurs ne furent jamais complétées. Il ne s'y trouve «ju'un index de l'ouvrage total, adressé aux lecteurs, pour qu'ils puissent signaler A l'auLcur <riiiilr<s superstitions et collaborer avec lui.

contes, a qui ne sentoient pas moins son caresmeprenant », c'est une querelle dans laquelle nous n'avons pas à entrer, et que Joubert fît cesser en supprimant le nom de Marguerite des éditions postérieures.

Mais ce dont se plaignaient plus encore les avocats delà décence, c était qu'on eût scandalisé le lecteur même. A ce propos se posait une question très spéciale, mais fondamentale. La nature des sujets médicaux supportait-elle qu'on les traitât en une langue intelligible à tous? Le latin seul devait-il braver l'honnêteté? Joubert accepta que son imprimeur prît les moyens les plus enfantins pour avertir les lecteurs des passages scabreux •, mais il se refusa à retrancher certains développements délicats : « les chasseurs ne vident pas le gibier qu'ils veulent offrir. » Puis, non content de se justifier par des exemples, et celui de la Bible elle-même, non content de faire remarquer qu'il avait évité les mots propres, il posa hardiment la thèse que les mots propres « ne puent pas », et qu'on parlait bien par mots propres en hébreu, grec et latin ; qu'au reste ce n'est pas là ce qui corrompt la jeunesse, mais <( les liures d amour (poésies ou prose), et les contes (soit histoires ou fables) des mechans tours qu'ont fait les famés a leurs maris ». Paré lui-même, attaqué sur ce même sujet, ne sut pas répondre si ferme et si bien, se contentant d'invoquer des précédents, et d'alléguer qu'il s'était adressé aux étudiants seuls -.

Cette première question débattue, quasi in limine litis, une autre se posait, moins haute en apparence, mais aussi moins abstraite ; on s'était effrayé, non plus du danger que courait l'honnêteté bravée, mais la corporation des médecins eux-mêmes, si on se mettait « a diuulguer leur art au peuple, et a luy faire entendre ce dont les médecins se veulent et doiuent preualoir : qui est l'intelligence de plusieurs choses que le peuple faict et dist, sans savoir pourquoy.

1. Il marque diin astérisque ceux que les mariés seuls doivent lire p. 36)!

2. « Comme ainsi soit donc que tout ce qu'avez tronqué et extraict deçà et delà, corrompant les sentences de mes œuvres, pour les ju^er deshonnesles. meschantes. détestables, et indi^mes d"estre escrites, récitées et leûes dun homme Glirestien, il faut de nécessite me donnant telle condamnation, que tous nos anciens médecins faits françois par vous-mesmes, soyent mis à telle amende et punition, à laquelle de&irez que je sois condamné : car s'il y a aucune faultc, elle a esté premièrement faicte par eux et divulguée par votre traduction.

« De ma part j'estime en mon livre n'estre rien de pernicieux pour estre en nostre langue vulgaire. Ainsi le divin Hippocrates a escrit en sa langue, laquelle estoit congnue et entendue des femmes et des filles, ne parlant autre langage quicelle. Quant à moy je n'ay escrit sinon que pour endoctriner le jeune chirurgien, et non à celle fin que m m livre fut manié par les idiots et mécaniques, encore qu'il fusl escrit en françois » (D' Le Paulmier, Ambroise Paré : Paris, Charavay, 1884).

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ny h quelle raison* ». Si ces propos (( deviennent au peuple tant familiers et tant clairs, il en pourra al)user, sçachant plus qu'il ne luy appartient, tellement qu'il voudra désormais contester avec les médecins « presque tous les poincts de la médecine ». Cabrai lit à ces craintes, au nom du maître, une longue réponse. Comme elles avaient été exprimées à Joubert sans animosité, et en manière d'avis, sans doute par des confrères, l'apologiste débute par toutes sortes de concessions. Il fait remarquer qu'on ne semble pas avoir bien vu les intentions de l'auteur, et qu'un homme dans sa situation n'a pu songer à profaner l'art, ni h violer le serment qu'il faisait prêter en qualité de chancelier, qu'il ne dévoile rien, mais corrige des doctrines fausses déjà répandues 2.

Toutefois, ces assurances sophistiques données. Cabrai en arrive à soutenir le principe qu'il est légitime et louable d'apprendre au peuple, comme on a commencé à le faire, à se préserver des maladies, et même à en guérir quelques-unes. Cabrai considère, et on ne peut douter ici qu'il n'interprète fidèlement la pensée de Joubert, qu'on n'a pas plus le droit d'accaparer ces secrets médicaux, qu'on ne l'eût eu de garder pour soi l'art de faire le pain et le vin 3.

1. Voir Ëpislre apolnrfetique li Anl. de Clermont, baron de Monloison, par Barthélémy Cabrai {Krr popal., 2- part.).

2. « Il semblet n'avoir pas bien len son epistre, Au lecteur d'esprit libre et studieux : en laquelle il remonslre, qu'il ha antrcprins cette bcsongne, pour contenir le peuple ez limites de sa vocation, et le persuader de n'attenter rien au faict de la Médecine : qui! ne soit plus tant outiecuidé et présomptueux, que de coustume : qu'il entêde mieu.x ce qu'il a retenu des anciens médecins pour en user sa^cement en ce qui le concerne, et est de sa capacité; (ju'il ne donne plus tant de peine aux médecins, de luy faire entêdre son devoir (piand il traicle et sert les malades et généralement que le peuple sçache bien ce (piil svait, ou pense svavctir et c{uicte les erreurs qui l'ont tant possédé. Desquelles remontrances et exhortations Tœuvre est toute pleine, sans entrer plus avant en discours que de la portée des idiots.

« M. Joubert sçait très bien que les misleres ou secrets delà Médecine et les principaux pointsdc l'art (propos obsciu's et d'importance) ne doiuentcstrecommuniiiués ou descouuerts aux prophanes. Ainsi nomme-il en (juehjue lieu, tous ceux (jui ne 8f)nt iurez et assermenté/, en l'eschole de Médecine : suiuant le sacré serment d'Hippoeras, lequel il ensuit iournellement, en faisant iin-er tous les ans un grand nombi-e d'escholiers. qui veulent ouyr les levons cnl'l'niuersité de Monl|)ellier. ou y pren«lrc aucuns degré/.. I^uy qui en est chancelier et iuge, auquel I esiroicte obseruation de» loi.\ et statuts est en singulière recommandation (si onques elle fust a aucun de ses predcce»8eui*s) n'Iia garde de faillir en cela. Aussi n'est-ce pas diuulguer ou enseigner la Médecine au.x prophanes, q de les instruire a biè faire ce qu'ils fôt, et leur expli<|uer ce (|u'ils s^auent sans intelligence, par manière de tlirc. »

3. « Kt puis? qui pom'ra trouver mauvais (|ue chacun en particulier sçache

entretenir »n santé, poui- n'avoir tant souvent besoin du médecin? Dira-t-on que M. (Charles Kslieunc et après lui M. .lan Liebault son giMidre, personne» très doctes et humaincH, ayeni mal faict d'escrire en Fran<,'<»is leur Miiisoii rusHifue, où il y a

'bcauecMqj de remèdes familiers, et (pTon dicl tisuels, non seulement A conserver la Kanlc ou se pit".fTM>r <li' plii'<ictii>i m.il.tdii-H. aiiis aussi d'en fruéiii- plii-«ieiirs ? ,\iii^i

Et ce qui dimontre qu'il n'éprouve, quoi, qu'il en dise, aucun scrupule à répandre les connaissances, même les plus hautes, c'est qu'il rappelle, en s'y associant, les plaintes qu'on fait des théologiens, qui se réservent l'Ecriture à eux seuls, et privent le commun de la pâture spirituelle '.

Ainsi, il me paraît hors de doute que Joubert a pensé sur ce sujet avec une grande liberté d'esprit et s'est élevé bien au-dessus de ses contemporains. Il a même été plus hardi qu'il ne voulait le laisser paraître, comme le prouvent différentes autres publications de lui : son petit manuel de thérapeutique, ses paradoxes sur la révulsion, etc. Il ne s'agit plus là, en effet, simplement de chirurgie, de pharmacopée ni d'hygiène, mais des arcanes mêmes du métier. Toutefois Joubert n'a pas été immédiatement suivi. On vit bien des paracelsistes, comme Roch Baillif de la Rivière, suivre l'exemple de leur maître, et rompre avec le latin. Mais j'ai dit ailleurs quelles mesures on prit pour s'opposer à la dangereuse invasion de la médecine chimique. Baillif eut des émules, le gros de l'armée des médecins demeura fidèle aux dieux qu'un impie avait osé brûler, et aussi à leurs prophètes. Le latin barbarisque, dont parle Champier, resta en usage ; il faudra au siècle suivant le rire de Molière pour achever la déroute des docteurs. Autour de 1600, ils tenaient encore bon.

le livre intitulé Thresor des pauvres, est bien veu et receu de tous. Ainsi la belle œuvre de M. Simon de Valambert, touchant la nourriture et maladies des enfans : et plusieurs autres semblables, qui ne sont qu'en langage François : Au contraire, il seroit de besoin que tout ce dont le peuple est capable, concernant sa santé fut en langue vulgaire pour son profil, sans lui envier ce bien, qui est d'une envie totalement ennemie du genre humain. »

« Seroit-il bon, qu'on n'eust jamais divulgué et monstre au peuple, l'usage du bled et du raisin, à faire du pain et du vin, de cuire la chair et apprester les autres viandes : ains que certains hommes eussent tenu cela seci'et entre eux, à fin que tous les autres passassent par leurs mains, et fussent à leur discrétion pour avoir du pain, du vin et de la viande ? »

1. « Ainsi (pour monter plus hault, des vivres terrestres du corps aux célestes appartenans à l'âme) on se plaind d'aucuns Théologiens, qui ne veulent permettre qu'on traduise la sainte escripture en vulgaire, affin que le peuple ne l'ayt que par leur bouche : privans les ignorans de cette pasture spirituelle : laquelle toutesfois eux-mesmes proposent et expliquent en pleine chaire, autant profondémant, subtilemant, et distinctemanl qu'ils peuvent. Et quelle dilTêrance y ha il, de lire les mêmes textes a part dans sa maison ou de les ouyr souvent reciter publiquement et en vulgaire ? Je ne trouve pas grand différence de telles rigueurs, d'avec celle qui empêche le peuple de sçavoir pour sa provision, autant qu'il peut comprendre de l'art, qui enseigne à vivre sainement et se bien gouverner en maladie, sous la conduicte et l'ordonnance des médecins. Et (je vous prie» qu'escript M. Joubert, sinon ce que presque tous les jours remonstrent et inculquent les médecins aux malades, ou à leurs amis, ])arens. alliez, serviteurs, gardes et autres assistans? Est-il plus mal faict de l'escripre que de le dire ? Ne veut-on pas qu'il soitbien retenu? Et voicy le moyen de le meclre par escript : car la voix se perd, et lescriplure demeure. Ainsi je ne vois pas, que cette repréhension ayt lieu et soit mettable, ou je ne l'ay pas bien comprins. »

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