‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 68 sur 259 · EN FRANCE · texte numérisé non relu

EN FRANCE

En France le développement de la littérature grammaticale fut également rapide, et c'est là un fait très important, qui intéresse au plus haut point l'histoire de notre langue.

Diverses idées animaient ceux qui y ont travaillé. On pensait d'abord à « soulager les étrangers » : c'est une raison souvent alléguée, même par nos compatriotes qui n'ont jamais enseigné au dehors, comme Peletier du Mans. Cette préoccupation naissait tout naturellement de la conscience qui commençait à se faire du rôle auquel notre langue était appelée et qu'elle allait commencer à jouer 2. Il arrive aussi — chose plus singulière — que l'on songe b. combien de difficultés seront exposés ceux qui plus tard auront h

Tripoli Asiatique, à Aleppo et à Alcaire ou Alexandrie. Combien des auteurs et gents doctes sont en France qui illustrent leur langue en composant choses de diverses sciences et de grande importance ! Combien y en a il qui transfèrent plusieui*s autheurs grecs et latins de jour à autre ! De sorte que Thucidide, Demosthenc, Platon, Aristote. Giceron, Plutarque. Live, Pline. Xenopiion, et mille autres parlent Françoys par l'ayde des interprètes Françoys : combien des histoires y a il dont on ne void rien qu'en François? Si les Alcmans et autres nations ont quelque chose de» langues, ils en ont grande partie des Italiens, ains plus grande des François, mesmement de leurs chroniques et histoires. »

1. Ainsi nous savons qu'en Italie le français était assez communément entendu, et on ne signale pas de grammaire avant celle du Napolitain Scipio Lentulus (1589). Il est vrai que des recherches approfondies en feraient découvrir probablemenl d'autres.

Étonné qu'il n'existût aucune grammaire française à l'usage des Espagnols avant celle que signale Stengel au xvii' siècle, j'ai voulu vérifier le fait dans les bibliothèques espagnoles, et j'en ai trouvé une dès l;)6j.

2. « E quand nous lui aurons donné (à la Langue) un habit It* plus justt* quf nous lui pourrons talher : nous n'aurons pas pçrdù nolrt* tans, nK-mfs pour. le presant : Car par cela nous donniirous a con!io('lr«» aus étrangers qui la goûteront que c«Jt un0 Languie qui s0 peut régler et qu'(,'le u'«;t point barbare : (^ar le plus qu'an puisse «çrvir W rcglt^mant pour le taiis presant, c'çt pour les étrangers : auquet il faut apraiidr0 a la prononcer, léque/ combien (ju'iz viegnet le plus souuant sur les lieus, tôulefoçs si n'i d^mcurfit ir. pas si longuemant qu'iz puiss^l avo«Jr loçsir d'an retenir la naïue prolacion. Mçs c^ peu de tans qu'iz S(U)t hors de leur pa'is, ç'^t, comme M. Debezé m<Jme di8o»;t pour voçr, e aprandre les meurs e façons de vivre qui sçruet A l'antrt'g'ant. Dauantage il ne faut point douter, qu'il ne se Irouue de bons espriz, qui antandet bien un langage sans alcr sur les lieus ; mçs ilz ne le sauel parler : au quo«; ri-À;rilure le» soulagi^roçt singulierfmant si <;le clo«;l conforme a la prolation » (Peletier du Mans, Sec. Uv. Je iorlh.. p. 80).

se rendre compte de l'état de la langue sous Henri II. Pour leur épargner une peine semblable à celle que donnent les reconstitutions de tel caractère des langues grecque et latine, des prévoyants estiment qu'il y a lieu de fournir par des traités aux chercheurs de l'avenir des données exactes '.

Mais la grammaire ne dut pas seulement son développement à cette sollicitude pour les voisins ou les successeurs. EUe le dut aussi et surtout au sentiment profond que la langue avait besoin dune rèsrle, si elle devait s'élever à de nouvelles destinées. Ramus dit nettement que « ce qui manquoit aux François c'etoit ce pourquoi nous magnifions la langue grecque et latine, c'est-à-dire la loi de bien parler » (Gram., Préf , p. 5, 1562).

Ce désir de règle s'explique d'abord par le caractère pédantesque de l'époque, qui n'attribuait de valeur aux choses qu'autant quelles avaient mérité d'être l'objet d'un art et d'une discipline. (Or c'était im préjugé encore très répandu que le français en était incapable -.) Ainsi Geoffroy Tory s'efforce de démontrer que « nostre langue est aussi facile à régler et à mettre en bon ordre, que fut jadis la langue grecque-^. Dolet a la même conviction*. J. de Beaune soutient à son tour qu'on peut la rédiger par règles, et « que le bien parler se pevJt congnoistre et séparer du faulx », que par conséquent le français ne « se peut dire ou estimer barbare^ ». Et Du Bellay, avec de mauvaises raisons, appuie la même idée « quelle n'est tant irreg^uliere qu'on veut dire », si des gens ingénieux entreprennent de la réduire en art*'. Rien d étonnant dès lors que « les Varrons », qui s'en sentaient capables, se soient appliqués à lui donner cette règle

1. « Cçt donq principalémant pour lé tans a venir qu'il faut policer notre Langue. ^'ous pouuons antandré qu'çlé n"^l pas pour durer tousjours an vulgnere nomplus

lue \t Greq e Latin. Toutes choses pericét sous le Ciel, tant s'an faut que la gracfi des moz puisse tousjours viure. Et partant, il nous faut eforcer de la réduire an art : non point pour nous du tout, mçs pour cens qui viuront lors quçle né se trouuéra plus tele qu'çle çt de presanl. sinon dedans les Livres. Prenons exaniple a nous m^mes. Nous nous debatons tous les jours a qui prononcera mieus la langue Grecque e Latine : lun dit que telelçtre se prononce einsi. l'autre dune autre sorte, e lautrc d'une autre. E sin'auons que l'Ecriture surquoç nous puissions assoçr jugement : Car le ^•ulguere çt péri ■ ;Peletierdu Mans. p. 79).

2. V. du Wez. réimpr. Génin, 895, Meigret, s élève encore contre cette opinion et afBrme p. 2) « q"il faot confesser q çU' a çn soç qelq' ordre, par leqel nou' pouuons distinger iç° parties dont sont cûposez tou' langajes. ç la reduir' a qelqes règles ».

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