‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 77 sur 259 · CHAPITRE I NÉCESSITÉ D'UN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE I NÉCESSITÉ D'UN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE

Horace avait dit : Licuit semperque licebit Signatum praesente nota producere verbum. Cet oracle, cent fois cité, eût suffi, en tout état de cause, avec les idées du xvi'^ siècle, pour que le droit au néolog-isme fût établi. Mais les circonstances devaient le rendre

1 . On remarquera sans doute que l'étude qui commence ici sur le vocabulaire, et qui forme la section I, aurait pu aussi bien et mieux former la fin du livre précédent. Toutefois il y a malgré tout dans ce développement du vocabulaire une part d'inconscient. En outre, il ma semblé utile de présenter le Mouvement de la langue dans son ensemble.

2. BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE.— La seule bonne étude d'ensemble sur la lanj^ue du siècle est toujours celle que Darniesteter a mise en tête du recueil de morceau.x choisis intitulé : Hatzfei.d et D.\rmesteter, Le XVI' siècle en France, Paris, 1878.

Mais il y a beaucoup d'ouvrages spéciaux à consulter. Au premier rang, il faut mettre les études spéciales à des auteurs ou à des écoles. \'oir Stange, Beitr'àge zur Kennlniss der franzosischen Unigangsprache des XVP'" Jahrhunderls (Diss. Kiel, 1900, 77 p.).

Eckardt, Ueber Sprache und Grammatik Clément Marol's mit Berûcksichtigung einiger anderer Schriftsleller des XYI*'" Jahrhunderls (Herrig's Archiv, XXIX).

Hamon (Auguste , Jean Bouchet, Paris, Oudin, 1901, Étude grammaticale, p. 337 et suiv.

Brunot, De Philiberli Bugnonii vita et eroticisversibus (Lyon, 1891).

Marty-Laveaux, La langue de la Pléiade, Appendice à la Pléiade française, Paris, Lemerre, 1896-1898. 2 vol.

Clément ! J.-L.), Henri Estienne et son œuvre française (Paris, Picard, 1898).

A'oizard, Étude sur la langue de Montaigne (Paris, 1885).

Wendell, Élude sur la langue des Essais de Montaigne (Lund. Diss.).

Muclia, i'eber Slil und Sprache von Ph. Desportes (Diss. de Roslock, Hambourg, 1X95).

Pielro Toldo, La lingua nel Tealro di Pielro Lariveif. Imola, 1896 (Jahrcsb., VI-I, 1-Ô5).

(iehring (P.), Ueber die Sprache liranlnmes (Leipz. Diss., 1902).

Goliin (F), De Lud. Charondae vita, Paris, 1902, ciiap. 3, p. rtO et suiv.

Ileinr. Scln'ith, Sludien zur Sprache d'Aubigné's (Diss. de lena, Altona, 1883).

3. Pour ce qui est du Lexique, je ne reviens pas sur ce que j'ai dit des ouvrages généraux tels que Littré et Godcfroy. J'ajoute seulement, à propos de celui-ci, que les

Histoire de In langue françaixe, II. Il

presque incontesté. On appelait le français à exprimer une foule d'idées et de notions nouvelles; il fallait qu'il en eût les moyens. Et il ne vint p;)ur ainsi dire à l'esprit de personne de croire qu'il les possédât déjà. En fait, du reste, cela n'était pas : un très grand nombre de termes lui manquaient.

derniers volumes de son recueil renferment beaucoup j)his de mots du xvi* siècle que les premiers. Le Complément surtout est utile.

Il y a quelques études sur le mouvement du lexique :

Ed. Dor., lionsardiis quum habuerit vim ad Liiufiiam. franco-cjallicam excolendam (Diss. de Bonn , 1863). Nagcl, Die Bildung und die Einfiihrung neuer Wœrter bei fiai/*. Herrijj;'» Archiv, LXI, 201 et suiv. — G. Kohlmann, Die ilalienischen Lehnworte in der neufranzôsischen Schril'tsprache, scit dem XVI'«" Jarhundert. (Diss. de Kiel, 1901). — Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la /. />., Paris, 1893. — Vaganay, De Rabelais à Montaigne. Les adverbes terminés en ment (Revue des Et. Rabelaisiennes, tome I).

On ajoutera les renseignements fournis par les lexiques du temps. Mais ces onvrages doivent être maniés avec critique. Surtout, de ce qu'ils ne contiennent pas un mot, il n'y a rien à conclure

Quelques indications avaient déjà été fournies par Roderic Scliwartze : Die U'ô'rterbûcher der f'ranzosischen Sprache vor dem Hrscheinen des Dicl. de l'Académie..., lena, 1875. Diss. Maison trouvera une liste très complète par ordre alphabétique des Dictionnaires du temps dressée par Reaulieux, dans les Mélanges lirunol, p. 371. Voici l'indication des ouvrages principaux :

[R. Estienne], Dictionaire (rancois latin... 1&39; — [ïd.], Dictionaire français latin... corrigé et augmenté, 15i9 ; — Dictionaire frunçois latin... corrigé et augmenté par Jehan Thierry. Plus y a a la fin un traicté daulcuns mots... de la vénerie pris de la Philologie de M. Budé... Paris, J. Macé, i56i; — J. Nicod, Dictionnaire français latin... recueilli des observations de plusieurs hommes doctes, entre autres de M. Nicot. Paris, J. Du Puys, 1573; — [J. Nicod], Thresor des deux langues française et latine, Paris, David Douceur, 1606. Tous ces dictionnaires sont des éditions transformées du Dictionaire de R. Estienne.

Levinus Hulsius, Dictionnaire français alemand et alemand français..., Nurembei^, 1596; — McUema, Dictionnaire au pramptuaire francoys-flameng, Anvers, 1589 ; — Victor (Hierosme), Tesora de las très lenguas francesa. italiana y espanola..., Genève, Sam. Crespin, 1606 ; — Cotgrave. An english-french dictionary, Londres, 1611.

J. Lefevre, Dictionnaire des rymes françaises, par le sieur des Accords, Paris, Galiot du Pic, 1572; — Lanoue ,Odet de), Le dictionnaire des rimes françaises..., Genève, Les héritiers dEustache Vignon, 1596, 8°.

Outre que, dans les études sur divers auteurs, des chapitres plus ou moins étendus ont été consacrés à leur lexique, on a dressé un certain nombre de lexiques spéciaux :

Ancien Théâtre français (Bibl. Elz., Glossaire au tome .\. Quelques-unes des pièces sont du xvi* siècle).

D'Aubigné (éd. de Heaume et de Caussadc). (Lex. dans le tome V, Paris, Lemerre).

Bertaut, Œuvres poét., éd. Chennevière, Paris, 1891.

Guil. Bouchet (Sr. de Brocourt), Lexique ù la suite des Serées, éd. C.-E. Roybct, tome V, Paris, Lemerre, 1875.

Brantôme, Lexique à la suite de l'édition Lalanne, tome X.

Franck (Félix) et Chénevièrc (Adolphe), Lexique de la langue de Bon.tvenlure des Périers, Paris, L. Cerf, 1888.

Du Bellay, Deffense et Illustration, éd. Chamard, Paris, I90i, Lexique.

Favre (Jules), OZir/er de Mngny, Paris, Garnier, 1885, p. 381.

L. Labé, (JEuvres, éd. Charles Boy, Paris, Lemerre, 1887, petit Glossaire.

Bccker, Louis Leroy, Ludovicus Rcgius, Pari», 1896, Lexique.

Mat ut, éd. Jannet, î'ari», Marpon et Flam., tome IV, Lexiciue.

Palissy, lndex-Lexi(|uc a la suite de l'étude d'Ernest Dupuy, Paris, 1894.

/va langue de la Pléiade, éd. Marly-Laveaux, Paris, Lemerre, 1896.

Mcllcrio (L.), Lexit/ue de Bonsard, Paris. Pion, 1895.

Habclais, éd. Janncl, loine VII, Lexique, éd. Marly-Lavi»au\. Lcvique-indox (Paris, Lemerre, 1902).

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Le NÉOLOGISME DANS LA LANGUE TECHNIQUE. — Il était d'abord impossible que les hommes de science n'excédassent pas la mesure. En effet, la nouveauté des mots donne, au moins au premier abord, une idée avantageuse de la nouveauté du fond. Déclarer qu'on pouvait s'en tenir, en général, au vocabulaire des prédécesseurs, quand on affirmait n'en avoir pas, eût été d'une modestie dont peu d'écrivains, en aucun temps, sont capables. Les savants du xvi® siècle couraient déjà le risque de passer pour des indoctes, en se servant du français ; n'y rien ajouter eût semblé impuissance plutôt que réserve. Enfin, comment des hommes qui ne faisaient pas de la langue leur étude particulière eussent-ils éprouvé des scrupules, alors que les théoriciens ne leur en donnaient point ', mais tout au contraire semblaient considérer ce travail d'invention comme un bienfait pour la langue qu'il illustrait et amplifiait ?

Quoi qu'il en soit de ces raisons, on pourrait citer toute une liste d'écrivains scientifiques, qui déclarent s'être fait un vocabulaire technique. Mais, chose significative, la plupart ne prennent pas la peine de s'en justifier ; ou s'ils le font, c'est d'un mot très bref, qui affirme leur droit. On sent à cette brièveté même qu'ils le jugent hors de discussion. « Si le lecteur trouue inon maternel un peu rude, dit simplement de Mesme, en 1557, dans ses Institutions astronomiques, nouuelle explication d'une science demande Tiouueaux termes -. » L'année suivante, le chirurgien Vallambert, à propis du mot indication, pose toute la doctrine, du même ton ■d'affirmation nette et sèche, qui convient aux questions définitive-

1. Voir du Bellay, Deff. et ill.^ éd. Person. p. 125. Un des seuls qui aient parlé, •d'une manière générale, de la question, Peletier du Mans, faisant la revue des ipichesses du français, estime qu'en termes de politique, de guerre, de mondanités, le français est la langue la plus copieuse du monde, mais que si les termes de palais, d'habillement, de cuisine y abondent, cette surabondance est compensée par une pauvreté très grande en termes techniques : ...« Si c'etoit ici le lieu, et s'il n'etoit plus (juassez notoire, ie pourroie produire une infinité de noms d'Officiers de France tant Laiz qu'Ecclésiastiques : tant souuerains que subalternes : et plus encores de motz de Palais, qu'ilz appellent termes de prattique. De l'autre part, tant de noms de bâtons a feu, de longs bois, de couteaux : et en somme de toutes sortes d'armes. Pour le tiers, tant de sortes de draps.de laine et de soye, d'habillemens longs et courtz a usage d'hommes et de femmes, avec leurs affiquels, et les aminiculcs pour les border •et eiu'ichir, puis, tant de sortes de pâtisseries, de confitures et d'irritemens de j^ueulle : ausquelz tous auons donné expresse imposition. Que plust a Dieu que nous eussions aussi bien et aussi tost trouué goust es lettres et disciplines. Nous ne serions maintenant en peine de forger nouueaux mots, ni d'emprunter les vocables purs Grccz et purs Latins, pour exprimer non seulement ce qui appartient aux sciences, mais encores a maintes autres matières... Nous avons si grand'povrcté de mots artisans que si nous en voulons parler, il nous faut vser de circonlocution pour dire ce •que la langue Grequc ou Latine dit en vu mot : ou bien nous sommes contrains ■d'vsurper termes tous nouueaux déguisez {Arilmelique, 1563, p. i8 : Proesme du liers Hure).

2. Paris, Mich. Vascosan, 1557, f". A la fin, excuse au lecteur.

164 IIISTOIKI; DK LA LA.\(iLI-; FllA.NÇAISi;

ment résolues : (( Les médecins, dit-il (8 v"), vsent de ce mot qui est propre a eux, et hors de l'vsaj^e commun du vulg-aire. Car il faut concéder a chacun estât et mestier certaine fa<,'on de parler^ qui n'est pas commune aux autres. Les fauconniers ont certain lan^ag^e, qui leur est propre : aussi ont les mariniers, les laboureurs, les soudats, les artisans, pareillement les philosophes et gens de lettres parlent de leurs sciences en autres ternies que le commun peuple'. »

Et ce n'est pas seulement dans ce qu'on appelle aujourd'hui communément les sciences que rè^ne cette persuasion, Antoine Fouquelin, qui traite de rhétorique-, Claude Grujet, qui traduit les Dialogues cl honneur de Possevin -^ tiennent à peu près le langage des médecins. Lancelot de la Popelinière, qui est historien, et qui n'a pas, tant s'en faut, fait de l'histoire une science, n'en revendique pas moins à son tour les mêmes droits, quoique avec plus de diffusion, en homme moins sûr de son fait^.

1. Sini. Vallàmbert, Delà condnile du fait de chirurf/ie, Paiis, Vascosan, 1557, in-S. Cf. encore Galien, Des choses nntriliues. tnul. Massé ; .1. de Monlcux, Commentaire de la conserualion de santé, trad. par Cl. Val^'elas, Lyon, 1559.

2. Voir la préface de ce livre déjà cilé, 1557, f" 3 v ; « Nous auons si grande indigence de noms et apellations propres; que non seulement toutes les espèces, et parties de cet art. mais aussi l'art vniveisel na encores peu rencontrer en sa langue un nom gênerai, comprenant les actions et cMetz de toutes ses parties: Ains est contraint d'vsurper céte apellation Grecque de Rhétorique, comme aussi préque tous les noms Grecz et Latins des Tropes et Figures. »

3. Paris, Jan Longis, 1557. \'oir l'avertissement au lecteur : « Au rcgai*d de quelques mots, que Ion pouria Irouuer encores rudes pour ce temj)s en nostre language {comme spontanément pour voulonlairement, af/ible pour faisable, et autres de telle façon, les bien considerans ap|)erceueront assez que ie les ay laissez tclz, pour ne peruertir l'intencion de mon Auteur... »

4. L'Histoire de France enrichie des plus notables occurances suruenucs ez prouinc.es de l'Europe el pays voisins, soil en Paix soil en (Guerre : tant pour le fait Séculier qu' Erlesiaslic : depuis l'an 1.560 iusques a ces temps (sans nom d'auteur, ni de ville). 1581, 2 vol. in-f" (llih. Maz., 5916). Au tome I, se trouvent des Adverlissements nécessaires, esquels outre plusieurs nuis les desseins de l'Auteur sont au vray représentez par I. I). F. H. H. C. F. Escuier. La tliéorie qui y est soutenue, relativement à la pauvreté du français en termes deguerro est curieuse à opposer aux doctrines de Ileuii Kstienne :

« Ne vous eshaliissez au reste de veoir icy plusieurs hardys termes et nouuelles formes de parler, lesquelles ne sentans rien du vidgaire, vont prier voslre courtoisie, leur moyenner en faueurde tant de peines et fatigues, qu'une cenuro de si longue alc-ineluya donné, vues lettres de naturalité Françoise, poureslrc receuës auec Icr autres, aux fins d'embellir et rendre peu a peu noslre langue aussi riche d'inuentions, que nous voyf>ns les cslrangeres parla hardiesse de ceux (|ui ont leué la teste sur le vieil et commun parler de leurs ancestres. Que si queiipie Mignon et Irop^ douillet ne peut digérer la nouuaute de ces mots: il vous prie luy dire pour loulo excuse, s'il ne prend les raisons (|ue dessus en payement ; que les lieux dangereux ou plusieurs Guerriers l'ont veu : lui rcueilloieut assez souuent et le C(vur et l'esprit pour auoirla liardiesse de subtiliser des mots encore plus eslongnez (|ueceux-lA. Par ainsi v<ius pouuez eslimcrque si le (Jentilhomme, pour ne reculerde son deuoir, ne craint la mort <|uil voit ansez souuent voleter deuant ses yeux:«|u'il auoil lors encore moindre occasion «le craindre que le poptdairc fist discrétion do» termes guerriers, qu'il a

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