‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 78 sur 259 · NÉCESSITÉ DLN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DLN DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIRE

D'autres auteurs accompagnent leurs livres d'un glossaire ou de commentaires explicatifs. Et parmi ceux-là aussi, on rencontre non seulement des médecins, comme Colin, Joubert, le traducteur de Vésale, mais jusqu à des philosophes : il y a un vocabulaire technique derrière la traduction de la Philosophie d\4mour de Léon Hebrieu, donnée par le sieur du Parc (lool).

Encore la masse des doctes ne prend-elle point de semblables

receuz : neaiilmoins d'aussi bonne voloutJ qu'il luy preseutoit. Setrouuera peuteslre quelque délicat qui fermera les yeux a ces termes d'Assaut volontaire, Assaut de reco^uoissance. Assaut colonel et peu de tels autres. Auquel il veut faire entendre qu'a ses despens il a apprins le-> termes de la Guerre. Mais que pour veoir nostre lanjrue pauure en cest endroit, comme en mil autres sujets : il la voulu enrichir de ces mots : estimant que cestoit une honte aux François, de ne pouuoir par termes propres et diirerens, exprimer la diuersité des Assauts. S'il se donne auec l'armée par les bresches et eschelles, l'on lappjlle Assaut General. Comme donc nommerez vous l'Assaut par la bresche seuUe, ou par eschelles, ou qui se donne a la brèche seule auec partie des Troupes ? De quel nom exprimerez vous l'Assaut de dix ou douze compafrnies seulement et telles autres attaques de villes ? Il a donc voulu par ces termes propres distinguer l'.^ssaut General du particulier, par vn seul mot Colonel, de l'enseigne Colonelle qui marche d'ordinaire pour la conduite de sou Régiment. Encore qu'il se donne souuent pour mieux recoguoi-tre la brèche. Comme l'Amiral de Chastillon i'eit au faux-bourg de Rocliereuil a Poitiers. Pareillement faut-il appeler d'vu nom propre l'essay et reueuë dvne brèche qui se fait par fois auec charge, et souuent par nombre des plus gaillards sans commandement du General. ^Or que le bon Guerrier ne la doiue approuuerj. Et me semble que ces deu.x Assauts meiùtent bien le titre d'Assauts volontaires et de recoguoissauce. Ainsi iugeront-ils de Dueil, Escarmouche. Alaque, Rencontre, Bataille, lournée, Combat General, Vedete, Escorte, Sentinelle. Descouurcui"s, Auant-coureurs, Enfans premiers, Enfans perdus. Ronde, Patrouille, Regarde, Reueuë, Montre, Recerche et tels autres mil termes Guerriers. De la plus part desquels noz François n'ont sçeu tant vser, qu'abuzer iusques icy. Surquoy ie me suis fort esmerueillô, que veu l'animeuse : voire continue pratique des Guerres Françoises et Gauloises : vaccation plus naturelle et ordinaire a ces peuples qu'a autres qui ayent iamais esté : ils n'ont sceu toutes-fois déclarer le naturel de chacune action Guerrière, par vn nom vrayment significatif. Car puis que la plus certaine preuue d'une science ou autre profession bien cognuë et louablement ou mal exercée, se prend des termes na'ifs et particuliers : ausquels cestc nation a bien ou mal sceu représenter le naturel de chacune chose, (comme on voit les Romains n'auoir moins dextrement exprimé toutes actions Guerrières et politiques par noms propres : que mal et fort grossièrement les considérations célestes, Philosophâtes, naturelles, médicales et telles autres estudes speculatiues, pour ce qu'ils les ont autant ignoré que bien sceu comprendre et fort heureusement pratiquer voire sur tous autres de leur temps, les conditions des armes et de la Police) : aucuns pourroienl iuger avec grande apparence que les François ont ignoré la profession militaire : Veu qu'ils en ont si froidement exprimé les elTects. Mais puisque le naturel Guerrier de ceste nation et le discours des choses anciennes nous asseurent du contraire : il faudra sans double attribuer ceste faute a la nonchalance et fort indiscretle ou du tout ignoi-ante paresse de noz Pères : lesquels (comme encore la plus-part de nostre Noblesse) curieux deseullement viure et couler l'aage présent sans aucun soin de l'aduenir ne sont iamais adonnez qu'a simplement exécuter leur charge : mesprisans toutes circonstances et accidens d'iccUe auec lestjuelles le devoir de l'homme n'est seulement mieux cognu de tous, mais aussi plus honf)ré et rendu beaucoup plus aisé à l'elTet et du profit d'un chacun. Mais de cela vne autre fois, .\sseurez vous cependant que l'Autheur n'a rien inuenté qui ne soit pourueu de bonnes raisons si •l'on a discrétion de parler a luy deuant le ju,'er. Et sur tout s'est estudie a bien exprimer le naturel de chacune chose :par les noms et termes qu'il a inuenté ou mieux accomodé. Puis de les rendre les plus doux a 1 ouye et a la langue qu'il luy a esté possible .. (Bibl. Maz., 5916, I).

précautions. Elle invente, naturalise et barbarise sans rien dire. 11 n'est pour ainsi dire pas de livres traitant des sciences '. — et on sait tout ce qu'il faut entendre sous ce nom, de l'anatomieà la politique, de la civilité aux mathématiques, — qui n'apporte son néologisme, ou, à défaut d'une création propre, n'en recueille au moins un certain nombre trouvés chez autrui.

Rapports de la langue technique et de la langue littéraire. — Il serait excessif de prétendre que la lang-ue des hommes de science, dont nous venons de parler, n'était pas considérée, au xvi^ siècle, comme une langue à part. Les savants eux-mêmes se réclament dans leurs innovations, nous venons de le voir, des droits que leur créent les matières spéciales dont ils traitent. Les lettrés proprement dits leur reconnaissent aussi une liberté exceptionnelle dans le barbarisme. A dire vrai, la distinction fondamentale qui existe entre la langue technique et la langue courante avait donc commencé à être aperçue dès cette époque. L'une n'en devait pas moins pénétrer l'autre.

Quand du Bellay déclare que les termes techniques seront comme hôtes et étrangers dans la cité, on se méprendrait en s'imaginant que le précepte a été suivi, même dans son école. Comment eût-il pu l'être d'un Tyard, d'un Peletier du Mans, d'un Grévin, qui étaient bien plus savants que poètes ? Or combien d'hommes, dans cet heureux siècle, où « le rond des sciences » pouvait encore se parcourir, se sont trouvés dans le même cas ! Par son œuvre, Rabelais est un conteur, mais par ses origines, par sa vie, où le classer, sinon parmi les hommes d'érudition, de .science^ et, pour reprendre l'ancienne expression, de philosophie? Aussi, dans le pêle-mêle de son prodigieux vocabulaire, le plus riche peutêtre que jamais Français ait manié, quel est l'art dont sa fantaisie n'a pas semé les termes h profusion ? Ainsi la confusion se fût faite d'elle-même par la quasi-impossibilité où se trouvaient les hommes de faire deux parts en eux, et d'avoir, sans qu'aucune règle les

1. Je dois cependant cilor la belle proleslaliou tic Jaicjucs ili> (Momies île \'intemille, dont le respect ponr l'usafre est d'Hulant plus reniarqnahle que l'autetu" étuit d'orijçine étranj^ère. N'oir tlans l'Histoire d'Ileroiliun, éd. de 1500, .\dvcrtissemenla cl remonstrancc aux censeurs de la langue françoise :

« ...Aucuns d'eux vscnt de termes, plirnses, cpilhelcn, cl orthojfraplic» si CNlrangCA, qu'ils font comme une fricassée de mots de diuers pay», et gastent et corrompent la {çrac4! et naïTueté de la langue françoise. Kn quoy ie ne suis pas d'accord avec eulx... C'est ce que i'estimc dcuoir eslre garcU' principalement es tratluclions, et trouuc bon d'escrire ainsi que ie parle, espérant tpu' la France me recoguoislra non pour hostc. mais pour enfant, cl m'cnlcndra sans Iruchcmcnl. ••

NÉCESSITÉ d'un DÉVELOPPEMENT NOUVEAU DU VOCABULAIHE 167

y contraignît, un langage pour leurs écrits scientifiques, un autre pour leurs vers ou leurs discours ordinaires.

Mais les progrès même de la littérature, en particulier de la poésie, menaçaient encore cette division, déjà si peu établie. Au fur et à mesure qu'elle s'élevait au dessus des « bagatelles », la poésie devait s'élever au-dessus du langage vulgaire. Et elle le fit, même avant les gens à système, sous l'efîort des Tyard et des Scève. Sans parler du Microcosme ^ qui a paru assez tard pour qu'on puisse y retrouver les influences de la Pléiade, il est facile de signaler dans la Délie même, de la pure science. Quand on entend ce métaphysicien d'amour s'enivrer « de la délectation du concent de la diuine harmonie » de sa maîtresse, se plaindre de ne pas trouver de soulagement « dans la nuit réfrigère a toute âpre tristesse », on se rend compte que l'art poétique est pénétré par d'autres. C'est de la physique incompréhensible, mais de la physique pourtant, que ce début du 331" dizain :

L'humidité, hydraule de mes yeulx, Vuyde tousiours par V impie en Voblique, L'y attrayant, pour air des vuydes lieux, Ces miens souspirs, qu'a suyure elle s'applique.

La Pléiade, ici comme ailleurs, condensa les idées ambiantes. Il

l. On dirait par moments un poème didactique, une géométrie en vers français. Ainsi dans ce passage (Lyon, J. de Tournes, 1^)62, liv. II, p. 63) :

...L0 trait seulement du poinct seul particip0. Et comme part de lui tir0, et preiitson principe. Car le poinct limité poussa la ligne droitt^ Sans largeur la filant en diamètre estroitté lusqu'a l'autre arrestcp, et lors icell0 mesm0 Se pcrt en mainte form0, et diuers theorem0.

De diamètre a\e0 en corde ell0 s0 tend, D0 bas0auec son flanc rhypothenus0 attend : Mais dessus corausque, et au cathete ioint, La perpendiculair0, et paruenant au poinct Pour esquarrer le plan s0 fait orlhogonal0, Ainsi qu'aux poligons ell0 est diagonal0. Des lors flccliiblement d0 son droit dcsrobe0 Des deux costés en arc. ou cern0 s'est courbe0 Tournoyant lymaceus0, et spiral0 dénient Non sur son poinct mourant0, et qui n0 luy conuicnt, Son gironneux circuit montant par trac0 oblique A l'enui du rond clos, mais par corroy0 Eliqu0, Laissant l0 périmètre, et les binediaux. Binômes, et maieurs : puissans rationaux Pour former au rebours. La perpendiculaire loingnant la base au bout se parfait angulaire S'aguisant droite, ou non, en maints angles pdinlus Par contigence plaine, et plus, ou moins obtus

168 HisTumi: bE LA i.AMiui: fua.n(,;aisi-;

faut reconnaître que le manifeste de l'école ne s'en explique que peu nettement. Mais Ronsard et les siens ont assez montré qu'il y avait parti à tirer non seulement des arts mécaniques, mais encore des arts libéraux. Ils ont voulu que le poète fréquentât ceux qui s'y adonnaient, afin que sa pensée se fortifiât et s'élargît au contact de toutes les belles et hautes connaissances. Ils ont voulu aussi que son langage s'enrichît à cette communication. Leur usage même, à défaut de textes, le démontrerait ' .

Le néologisme dans la langue littéraire. — J'ai dit plus haut que les hommes de lettres proprement dits, loin de détourner les techniciens d'inventer les mots, les y encourageaient plutôt par leurs doctrines et par leur exemple. Eux-mêmes, en effet, en partie pour d'autres raisons, prétendaient marcher dans cette voie. On connaît le mot de Ronsard (VI, 460, éd. M.-L.). « Plus nous aurons de mots en nostre Lingue, plus elle sera parfaitte. » Presque tous les écrivains du xvi* siècle, avant et après lui, ont partagé cette dangereuse illusion, jqui transformait le droit de s'aventurer soimême dans des nouveautés en un pieux devoir à remplir envers la langue elle-même. Leur erreur a été acceptée comme un dogme, aveuglément par les uns, intentionnellement peut-être par d'autres, dont la paresse d'esprit et la vanité s'accommodaient fort bien de néologismes faciles à trouver et très utiles pour masquer le vide et la banalité de la pensée.

Des divergences de vues s'accusèrent, nous le verrons, en ce qui concernait les meilleurs moyens d'acquérir les richesses qui faisaient défaut. Sur la mesure à garder, on ne fut pas non plus d'accord : pendant que les uns poussaient l'audace h outrance, d'autres, plus prudents, affectaient la modération ; ainsi, dès avant la Pléiade, l'exemple de Fcève avait averti Sebilet que « l'asprete

1. Voir dans In Deffense, édit. Porson, p. 126, ce passaj^c trop peu clair : « Nul, s'il n'est vraymcnl du tout ignare, voire priué de Sens commun, ne doute point cpie les choses n'iiycnt premièrement été : j>uis après les niutz auoir été inuentez pour le» signifier : et par conséquent auv nouuelles choses estre nécessaire iniposer nontieaux mot/., principalement es Ars, dont l'vsaiffe n'est point encore commun, et vulgaire, ce qui peut arriuer sonnent a nostre Poëtc. au (luel sera nécessaire emprunter beaucoup de choses non encor' traitées en nostre Langue. •>

Il est singidiéiemenl forlilié par la Préface de la Franciade, ëdit. Marly-Laveaux, III, 529 : <■ Si tu veux faire mourir sur le champ (|uel(pie Capitaine ou Soldai, il le faut naurcr au plus mortel lieu du corps... et »'n cela (u dt.iis estre bon ,\nntomisle. « Du reste il est dit ailleurs dans la Deffense. p. 111» : <■ () toi qui doué d'une excellente félicité de nature, instruict de tous bons Arts et Sciences, principalenient Nnlurelleset Mathématiques... » Cf. p. 122: <• ^juc si quelqu'un n'a du tout ccte grande vigueur d'Ksprit, celc parfaite intelligence des Disciplines... tienne pourtant le cours tel (|u'il poura... i>

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