Du Bellay, De//"., édit. P . II. 10. p
170 HISTOIRE m: LA LANGUE FRANÇAISE
L'idée, jusqu'alors entrevue seulement, d'une lang-ue poétique, distincte de celle de la prose, safTermit et s'aflicha. Il ne s'agissait pas seulement, comme pourraient le faire croire quelques passages de V Art poétique, « de trier dans le thresor commun », en y cherchant les mots les plus expressifs ou les plus sonores. Cela était bien sans doute, mais le poète devait avoir aussi ses mots h lui, différents de ceux de « l'orateur ». Pour y arriver, choisir ne suffisait pas, il fallait aussi créer.
Presque tout un chapitre de la Défense est consacré à cette théorie du néologisme (II, 6). lia pour titre : D'inuenter des Motz. Les affirmations et les encouragements s'y succèdent : seuls les procureurs et les avocats, enfermés dans leurs formules, sont contraints d'user des termes propres à leur profession, sans rien innover. Mais « vouloir oter la liberté a vn scauant homme, qui voudra enrichir sa langue, d'vsurper quelques fois des vocables non vulgaires, ce seroit retraindre notre langaige, non encor' assez riche, soubz une trop plus rigoreuse loy, que celle que les Grecz et Romains se sont donnée... Ne crains donques, Poëte futur, d'innouer quelques termes, en vn long poëme principalement, auecques modestie toutesfois, analogie, et ingénient de l'oreille, et ne te soucie qui le treuue bon ou mauuais : espérant que la postérité l'approuuera, comme celle qui donne foy aux choses douteuses, lumière aux obscures, nouueauté aux antiques, vsaige aux non accoutumées, et douceur aux après, et rudes. » Il y a assurément dans cette page des conseils de sagesse, les réserves essentielles y sont faites, si l'on veut ; du Bellay ne recommande que d'user du néologisme, il engage même formellement îi n'en pas abuser, mais d'un mot ; et c'était, il faut en convenir, peu de ce mot, même net, pour balancer de longues tirades enthousiastes sur l'enrichissement de notre langue ^ Ronsard a cru fermement l\ la nécessité de développer l'idiome, il a eu, au moins au début, entière et complète la foi au néologisme :
le vij que des François le lan<ja(je trop bas
A terre se trainoit sans ordre ny compas :
Adonques pour hausser nia langue maternelle,
Indonté du labeur, ic trauaillai/ pour elle^
le fis des mots nouucaux, ic r'appelay 1rs vieur^
Si bien que son renom ie poussai/ iusqu&ux deux.