Cl. II. Chumaid, Du liel., p
NÉCESSITÉ d'un DÉVEI.OPPEMKNT NOUVEAU DU VOCABULAIRE 17i
le fys d autre façon que nauoyent les antiques
Vocables composez et phrases poëfiques.
Et mis la Poésie en tel ordre qu'après
Le François fut égal aux Romains et aux Grecs ^
L'effet de paroles tombées de si haut fut immense. Il n'y eut poète en sa province — et tout le monde alors était poète — qui n'apportât « sa gentille invention ».
Toutefois, une assez vive opposition se manifesta, et, soit que Ronsard eût dépassé la mesure, soit que ses mots fussent mal choisis, plusieurs trouvèrent, comme dit la Pasithée de Ponthus de Tvard, qu'ils ne pouvaient « recognoistre leur langue ainsi masquée et déguisée sous des accoustrements estranges » ; si on ne voulait pas estre entendu, mieux valait « ne rien escrire du tout- ». M. Marty-La veaux a très curieusement rassemblé les allusions à ces plaintes ^, et très bien montré qu'elles avaient amené Ronsard lui-même, malgré des affectations d'intransigeance, à abandonner ensuite sa première manière, du moins à beaucoup en rabattre. Nous n'avons pas les noms de tous ces opposants, des gens de cour sans doute, des dames peut-être en partie. Mais il est certain qu'il y eut aussi parmi eux plusieurs hommes de lettres ; le Quintil d'abord oppose à cette affectation préteniieuse de faire des vers comme les chants des Saliens, incompréhensibles aux prêtres même, l'exemple de Marot et les préceptes des anciens^; après lui, Tahureau du Mans proteste contre ceux « qui ne penseroyent pas auoyr rien faict de bon, si a tous propoz ilz ne farcissoyent leurs liures d'une infinité de termes nouueaux, rudes et du tout eslongnez du vulgaire : se faisans par ce moyen et par autres telles quintessences estimer grandz, seulement de ceux qui n'admirent rien plus, que ce qu'ilz entendent le moins' ». Ce blâme
1. [Y. 425). Cf. Pelletier, Art pnél., 1555, p. 37. Du Bellay, Epislre au seigneur I. de Mnrel. Œuv. chois . B. de Fouquicres, 155.
2. Tyard, Poésies, éd. Marty-Laveaux, p. 227 {Solil. pretn.).
3. Voir La langue de la Pléiade. Introduction, p. 9 et sv. et p. 45. M. Marty- Laveaux cite Du Perron, Or. funèbre de Ronsard, rappelle la querelle avec Saint- Gelais, les aveux de Ronsard lui-même dans le Discours contre Fortune (\', 1«7), le témoignafre de Muret dans son commentaire des Amours (l, 374) en 1553, celui de Uemy Belleau dans le commentaire du second livre (158i).
4. Voir l'cd. citée, p. 200 et20i. Cf. 20i :<< Ceste caution est contre le precept d'Horace: qui veult le Poème estre tel, quel'lionneur diceluy soit acquis des clioscs et parollcs prinscs au mylicu de la communauté des hommes, tellement que tout lecteur et auditeur en pense bien pouuoir autant faire, et toutesfois n'y puisse aduenir. Tel (a la vérité qu'a esté Marot. Et toy au contraire, commandes d'estranj^er la Poésie : disant que n'escris sinon aux doctes. Qui neantmoins sans ta singerie et deuisée Poésie entendent la Grecque, et les vertus d'icelle. »