‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 84 sur 259 · I. — MOTS DIALECTAUX · texte numérisé non relu

I. — MOTS DIALECTAUX

Depuis plusieurs siècles, il était de règle et de bon ton chez les écrivains en langue vulgaire de s'appliquer à suivre l'usage de Paris ; Rabelais ouvre la série des écrivains qui, tout en conservant comme fonds de langue le fran(,ais, vont chercher, loin d'éviter cela comme une faute, à y mêler quelques mots de terroir, dont ils croient pouvoir tirer un effet. Né en Touraine, ayant eu dans sa vie errante l'occasion d'entendre parler divers patois, et peut-être, avec son extraordinaire faculté linguistique, de les apprendre, il a trouvé là son bien, et l'a pris, comme partout ailleurs, sans nous rien dire de son intention, non toutefois sans nous avertir qu'il s'agissait d'emprunts conscients et voulus 2.

Que Ronsard ait ou non profité de l'exemple, en tout cas, dans ses Odes (loaO), il n'hésita pas à employer des mots dialectaux, et, comme on le lui reprochait, il déclara sa manière de voir dans un Surauertissement, ajouté au volume '^. « Depuis l'acheuement de mon liure. Lecteur, dit-il, iai entendu que nos consciencieus poètes ont trouué mauuais de quoi ie parle (comme ils disent) mon Vandomois... Tant s'en faut que ie refuze les vocables Picards, Angeuins, Tourangeaus, Mansseaus, lorsqu'ils expriment vn mot qui défaut en nostre François, que si i'auoi parlé le naïf dialecte de Vandomois, ie ne m'estimeroi bani pour cela d'éloquence des Muses, imitateur de tous les poètes Grecs, qui ont ordinairement écrit en leurs Hures le propre langage de leurs nations, mais par sur tous Theocrit qui se vante n'auoir iamais attiré une Muse étrangère en son pais. »

Cette doctrine rte pouvait manquer, en dehors de l'autorité qu'elle empruntait ù l'exemple des Grecs, de rencontrer facilement

1. Voir LanuBsc, De l'influence du dialecte gascon sur In Inngue française... Grenoble, 1893.

2. Vax cffel, Habelai» c.\i)li(|uc plusieurs de ces mois dans la ttriefue déclaration daucunea dictions plus obscures contenues au quatriesme livre (édil. Mmly- Laveoux, III, 195, 19"7, 19S, 199).

.1. Voir Marly-I^uveaux. Liiiifi. de la 1*1.. I, Inlrod. 29, cl lions., iWI. M.-I... I ■ \\i.

des adhésions. A cette époque, il ne faut pas l'oublier, la littérature avait encore, en dehors de Paris, des représentants et des foyers. Or il n'est aucun écrivain, né dans une province, et familier avec son parler, qui n'ait, aujourd'hui encore, malgré l'ascendant de la langue d'école, éprouvé le désir de jeter, au milieu d'un morceau qui s'y prête, un de ces mots régionaux, qui se présentent à son imagination en même temps que l'idée même, et comme sa première traduction naturelle. La doctrine de Ronsard laissait croire que les mots, ainsi déplantés de leur sol et présentés à des étrangers, ne perdraient rien de leur charme, alors que tout au contraire ils risquaient de n'être même ])as compris. Pareille erreur flattait trop bien l'instinct des « Gascons, Poicteuins, Normans, Manceaux, Lionnois », la plupart établis dans leur province, pour qu'ils ne s'y trompassent pas de grand cœur.

11 est bien vrai que, devant l'opposition, plus forte encore sur ce point que contre ses latinismes, Ronsard en rabattit bien vite ^. M. Froger et M. Marty-Laveaux après lui ont eu raison de le marquer. Mais on ne s'aperçut guère de cette évolution, car, en théorie du moins, rien ne fut changé à la doctrine, qu'on retrouve tout entière dans la Préface de la Franciade et dans V Abrégé de lArt poétique ~. Il y a plus, les années semblaient y confirmer le maître davantage, à mesure qu'il s'éloignait plus de ses tentatives grécolatines ; « chacun iardin » continuait d'avoir à ses yeux sa « particulière fleur ».

Aussi retrouvons-nous les mêmes idées, souvent amplifiées, chez tous ses disciples. Je n'en citerai que deux : un illustre, c'est Baïf, qui « de divers langage

Picard^ Parisien, Touranjaii, Poiteuin^ Normand, et Champenois mella son Angeuin » ^ ;

un obscur, Pilbert Bretin, qui supplie qu'on ne croie pas les mots bourguignons épars dans ses Poésies amoureuses, « laissez la par ignorance ou oubliance, alors qu'il les a mis a son escient, pour faire comme les autres poètes de ce temps, et exalter sa langue maternelle '' ». Le théoricien, souvent indiscipliné, de l'école, Peletier

1. Les premières poésies de Ronsard, "Mamcrs, G. Fleury et Dangin, 1892, p. 103. Cf. Marty-Lavcaiix, o. c, p. «6.

2. Voir éd. Blanch., VII, 321 : « Ne se faut soucier si les vocables sont Gascons, Poicteuins, Nornians, Manceau.x, Lionnois ou d'autres païs, pourueu quils soient bons et que proprement ils signifient ce que tu veux dire... » Cf. préf. Franc, 111,34.

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