Premières Poésies. Poitiei-s, 1554, av. -dernière paj^e
172 HISTOIRK DK LA LANCLK FRANÇAISE
d'un disciple visait peut-être directement des camarades imprudents et maladroits; il n'en atteignait j)as moins plus haut, jusqu'aux maîtres eux-mêmes.
Les coups portèrent et Ronsard, assagi, se contenta bientôt de chanter son ancienne audace, mais sans v persister. Le second livre des Amours fut écrit avec une simjîlicité si différente du « beau style grave du premier » que le désir de montrer la souplesse de son talent n'explique pas suffisamment pareil changement. Ronsard a beau alléguer ce prétexte. Les aveux qu'il fait ailleurs à Simon Nicolas, les corrections apportées à son texte, les regrets de lîelleau montrent qu'en réalité il avait reculé, éclairé sur lui-même ou effrayé par les imitateurs K
Mais une partie au moins de ceux-ci continua à obéir à limpulsion donnée. Et si, dans le groupe de Desportes, on se montra plus réservé, en revanche le néologisme trouva dans Du Bartas un nouveau et ardent théoricien . « le ne suis point, dit-il, de l'opinion de cens qui estiment que nostre langue soit, il y a desia vingt ans, paruenue au comble de sa perfection ; ains au contraire, ie croi qu'elle ne fait que sortir presque de son enfance. De sorte qu'on ne doit trouuer mal séant, qu'elle soit suiuant le conseil d'Horace enrichie, ou par l'adoption de certains termes estrangers, ou par l'heureuse inuention des nouueaus. » Et il défend un à un ses divers procédés, ses archaïsmes, ses dérivés, ses composés, s'appuyant non seulement sur la réserve do;it il a fait preuve « en les épargnant », mais sur le principe même que toute cette richesse est nécessaire à la langue, si elle veut le disputer à ses rivales anciennes et modernes '-.
Je terminerai cette revue générale sur ce nom, qui est celui du dernier grand poète du siècle. La nécessité où il a été, lui aussi, de se défendre, prouve (jue le public résistait de plus en plus aux inventeurs (\o nif)ts. ([uds (juils fussciil. Mais il n'en est pas moins
1. M. Maily-Lincîiux, (|iii a livs bien ilolcMiiiiiu' te mouvement, n < ilc li- Irvlcs {p. 12), en particulier le deiuiei" (Housard, VI, '2'.V.\) :
Kay nouueaux mots, r'a|)pelle les nnli(|ues... l'ay fait ainsi toutesfois ce vulgaire, A (|ui iainaisie nay pu satisCuiie, \v u'ay voulu, nie fasclia tellement De Sun iapper en mon aduenement, (Juand ie liantay les eaux de (laslalie, Qiio nostre langue en est njoins embellie, (^ar elle est. manque, et faut de l'aelion Pour la conduire a sa perfeetion.
2. llrief iidaerlixxemenl de G. <le NVi/nt/e. N' «/" Harlits, xiir quelque» points /. v , Premirrr ri SVrriri'/r ^rmnin- .Vnv'i'i. V I . Milillief. I')*;!. I '< r" el v.
NÉCESSITÉ D LN DÉVELOPPEMENÏ NOLVEAL DL VOCABULAIRE 173
vrai que les idées de Ronsard, quoique en décadence à Paris, n'étaient p. .s mortes.
Montaigne avait tracé le vrai rôle des écrivains dans le développement de la langue, en disant ' : « Le maniement et emploite des beaux espris donne pris a la langue ; non pas 1 innouant tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, 1 estirant et ployant : ils n'y aportent point des mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy apprenent des mouuements inaccoustumés, mais prudemment et ingénieusement. Et combien peu cela soit donné a tous, il se voit par tant d'escriuains françois de ce siècle : ils sont assez hardis et desdaigneux, pour ne suyure la route commune ; mais faute dinuention et de discrétion les pert; il ne s'y voit qu'une misérable atfectation d'estrangeté, des desguisements froids et absurdes, qui, au lieu d'esleuuer,abbattent la matière : pourueu qu'ils se gorgiasent en la nouuelleté, il ne leur chaut de l'efficace : pour saisir un nouueau mot, ils quittent 1 ordinaire, souuent plus fort et plus nerueux. »
Mais cette critique si juste, si pénétrante, venait trop tard. Au reste, la fille adoptive de Montaigne elle-même ne la comprit pas, et, pendant tout le début du siècle suivant, elle a lutté pour défendre — au nom 'même de ce père qu'elle aimait tant — la grosse méprise des écrivains du xvi*" siècle, qui a consisté jusqu'au bout à chercher l'originalité surtout dans la langue au lieu de la chercher dans le style.