PREFACE
Le présent volume comprend les années qui vont de 1660 à 1715. Ce sont des années à part et qui font époque. S'il faut, en effet, pour qu'une portion du temps fasse époque, qu'elle nous apparaisse avec des caractères bien distincts et que les contemporains eux-mêmes aient eu conscience de cette originalité, aucune période de notre histoire littéraire ne remplit mieux que celle-ci les conditions exigées. Longtemps proclamée unique, elle est encore généralement considérée comme culminante; elle-même a poussé la conscience de soi jusqu'à l'orgueil.
La date initiale n'était pas très difficile à choisir. En 1660, Malherbe censuré, Corneille se remettant au goût du jour pour ne pas être remplacé, Balzac démodé, Pascal muet et tout entier à ses Pensées, Vaugelas digéré, la période de préparation était passée.
Des deux maladies qui venaient de sévir, burlesque et préciosité, l'une est désormais guérie, l'autre a été traitée par le plus rude médecin qui se pût rencontrer, et si les lettres n'en sont pas purgées, elle a cessé d'être menaçante. Entre ces deux excès opposés, les préférences vont désormais à une forme élégante où il entre encore de la recherche, mais moins de manière, et qu'on appellera pendant longtemps le bon goût ou le goût, sans épithète. Nulle mode étrangère, nulle influence ancienne, nulle tradition même ne le contrarie plus. Dans le vocabulaire, dans la syntaxe, dans la forme de la phrase, de tout ce qui était hétérogène on s'est incorporé la partie assimilable, le reste a été banni et renvoyé à son pays d'origine.
J'ai été un peu plus embarrassé pour savoir où arrêter mon exposé. Dès avant 1700, divers symptômes font prévoir qu'un âge nouveau va commencer, âge de prolongation sans doute, mais de renouvellement et de réaction aussi. Je réserve, pour les joindre au XYiii" siècle, certains faits qui l'annoncent d'assez bonne heure, tandis que j'en signale de plus tardifs qui me paraissent se rattacher à l'histoire du xvii'' siècle. Ainsi la grammaire de Buffier, qui est de 1709, quoique dérivée de la Grammaire Générale
de 1660, doit être, suivant moi, rapportée au mouvement d'idées philosophiques de l'époque suivante, et au contraire le Dictionnaire de l'Académie de 1718, qui n'est guère qu'une réimpression de celui de 1694, ne m'a pas semblé pouvoir en être séparé.
Quoique la mode en soit passée, j'aurais volontiers intitulé ce livre : Le siècle de Louis XIV, si le rôle du roi avait justifié cet hommage. Mais sa « grande figure » paraîtra à peine dans les pages qui suivent. Il portait intérêt à la pureté de la langue, il la parlait noblement, s'y intéressait même assez pour prendre, de temps en temps, des informations sur divers détails. Son influence indirecte est incontestable. En inspirant, en imposant aussi l'amour de Tordre, il a contribué à former l'esprit public, il a encouragé les uns à donner des règles, préparé les autres à les recevoir. Mais, ces choses dites, il peut n'être plus question de lui. Les inclinations du siècle étaient déterminées avant son avènement, et déjà très fortement marquées. D'autre part, les actes par lesquels se manifesta l'autorité dans la langue, ses bienfaits et ses excès, sont indépendants du pouvoir royal, et même, dans une certaine mesure, de l'Académie instituée pour exercer cette autorité.
J'ai donc choisi un autre titre : L'époque classique. Je ne voudrais pas qu'il donnât lieu à des méprises. Evidemment, le fait essentiel de l'histoire de la langue à cette époque, c'est que Molière, La Fontaine, Racine, Bossuet, Madame de Sévigné, La Bruyère, ceux qui sont aujourd'hui nos classiques ont écrit. Si l'histoire littéraire n'était pas faite et n'était pas sue de tout le monde, j'aurais rappelé ces événements qui sont capitaux et qui s'appellent V Ecole des Femmes^ les Contes, le Misanthrope, le Tartuffe, les Fables^ Britannicus, les Pensées, Phèdre, la Princesse de Clèves, le Discours sur r Histoire universelle, V Oraison funèbre de Condé, les Caractères, Athalie. Ce sont nos victoires. Par elles la gloire de notre langue, portée encore une fois à son apogée, rayonnait de nouveau sur le monde, comme après la Chanson de Roland, Tristan, le Renard, Perceval, les Fableaux, le Roman de la Rose. Mais il ne faudrait pas croire pour cela que la langue classique soit justement et exactement la langue de nos auteurs classiques. Sinon, il eût convenu de faire ce livre tout autrement, d'étudier l'usage des écrivains et d'eux seuls. D'autres s'y sont appliqués et ils ont bien fait. On ne saurait mettre à ce travail trop de zèle et de science.