PRÉFACE VII
Mais celui qui veut faire l'histoire générale de la langue ne saurait ni s'en tenir là, ni même commencer par là. Si tant de livres ou d'articles écrits sur La Fontaine par exemple, sont à refaire, c'est que la méthode n'était pas bonne. Le génie des auteurs a fait croire qu'ils avaient été les maîtres de la langue et qu'ils l'avaient été depuis leur temps. C'est une double erreur. Ils ont été seulement des maîtres dans la langue. Plus tard, une fois qu'il y eut des classes de français, nos grands écrivains régnèrent sur la jeunesse. Longtemps auparavant, ils étaient pour les amis des Lettres un objet de piété et d'étude. Jamais, même au xviii° siècle, nous le verrons, ils n'ont régné sur la langue , jamais ils ne lui ont commandé. Le respect qu'on leur portait ne faisait même pas excuser leurs « fautes » , comme on osait dire couramment. Un démenti donné par Racine ou Boileau à une règle n'affaiblissait en rien l'autorité de cette règle, toute objective, qui pour la grammaire ou la syntaxe, comme pour le rythme, existait en dehors des plus grands hommes et au-dessus d'eux, A plus forte raison en était-il de même au xvii*' siècle, avant que l'admiration universelle les eût mis au rang éminent qu'ils occupent.
Chose étrange, mais vraie pourtant, notre langue littéraire du xvii" siècle — et c'est pourquoi, malgré certaines critiques, je me refuse à lui donner ce nom — n'est pas l'œuvre des hommes de lettres. Le nom de langue écrite même lui conviendrait mal, on l'écrit sans doute, mais on la parle surtout. Comme les libertés spéciales à la conversation, fort peu nombreuses du reste, ont été cataloguées afin qu'aucun écrivain ne songe à s'en prévaloir, elle ne court aucun risque de se corrompre dans des entretiens. Elle s'y affine au contraire. C'est là qu'on va chercher les exemples et la matière des règles. Les maîtres de ces entretiens sont des hommes et des femmes du monde. Le bel usage est le leur. La langue classique, — j'ai l'air de jouer sur les mots, mais telle n'est pas mon intention — avant d'être la langue des classes, a été une langue de classe, créée par le monde et pour lui. Si certains ont eu, comme toujours, un rôle plus marqué dans cette élaboration, personne n'y a eu le premier rôle. L'œuvre est une œuvre collective de l'aristocratie et de la très haute bourgeoisie parisienne, siégeant partout en Académie. Un mot qu'un maître signe, ce maître s'appelât-il Molière ou Ménage, est suspect. Il faut s'habituer à cette idée : l'influence de nos écrivains a été tardive et conservatrice, elle n'a pas été créatrice.
La grammaire n'aurait pas eu plus d'action immédiate que la
littérature, si elle eût été une science, comme à d'autres époques, et si elle eût jjrétendu, soit à rechercher pour les comparer les formes de langage par lesquelles les différents groupes d'hommes traduisent les idées, soit à étudier comment naissent et se succèdent ces formes dans un même groupe. Psychologique et logique, ou bien historique, elle fût restée sans autorité, étant placée trop loin ou trop haut. Empirique, comme elle le demeura jusque vers 1700, ne s'embarrassant ni de principes généraux ni de traditions, abandonnée au caprice de l'observation quotidienne et à l'arbitraire de décisions prises au nom du goût, elle était entre les mains des Bouhours, des Richelet, des Académiciens de tout état, une forme d'art où chacun, sans connaissances spéciales, s'exerçait et pouvait réussira son heure, « Non nobis, Domine, sed Nomini tuo da gloriam, » s'écriait Bouhours, après avoir trouvé une remarque qu'il croyait fine. Chacun, à l'occasion, pouvait espérer recevoir la même inspiration, faire sa découverte ou tout au moins sa trouvaille,
J'ai essayé de réunir les remarques dont on a cherché et parfois réussi à faire des règles, sans pouvoir le plus souvent en démêler les auteurs anonymes, car les secrétaires des cercles ou des salons nous ont transmis comme leurs des opinions qu'ils avaient recueillies, sans nous dire d'où elles venaient. Des noms obscurs remplaceront ainsi des noms ignorés.
S'il ne s'était agi que de faire connaître des méthodes et des résultats généraux, comme au xvi'^ siècle, des échantillons bien choisis et mis en ordre eussent suffi, j'aurais su être bref. Je vois bien l'inconvénient qu'il y a à donner à mon œuvre des proportions — ou des disproportions — caricaturales. Un milieu si épais et si vaste va écraser la base trop grêle, et qui sait ce que sera le sommet ? Mais il ne s'agit point d'art ici, et le besoin de répondre à mon objet me commande. Il s'agit non pas seulement de satisfaire des curiosités qui, sur une époque comme celle-là, s'étendent au moindre détail, mais d'orienter les recherches futures, et en attendant, de suffire aux besoins d'un enseignement dont les textes classiques forment la matière principale. Jusqu'ici, faute de savoir que faire figure ou naguère avaient eu leurs ennemis, personne ne s'est avisé de noter leur présence ni leur absence, de sorte que nous ignorons si les théoriciens qui leur sont hostiles inventent ou .suivent l'usage. Nous ignorons de même la portée qu'ont pu avoir