‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 100 sur 189 · Buss. Rab., Corr., IV · texte numérisé non relu

Buss. Rab., Corr., IV

5. « Ce nest pas en cette occasion seulement où il prend le parti de ces derniers contre les autres, ce qui luy a attiré la raillerie qu'on luy a faite d'être un peu trop familier avec Jodelle, Rabelais, et Coquillard. Il est vray que ses observations sont un peu trop remplies de ces authorités surannées, sur lesquelles aussi il se fonde un peu trop, ne prenant pas garde que Ronsard, Dubartas et Marot sont de mauvais garens de nôtre usage moderne, puis qu'il suffit presque de dire qu'ils se sont servis d'un mot pour faire présumer qu'il n'est gueres bon présentement, ou peut-clrc qu'il ne vaut rien du tout, tant il est vray que l'usage, ce maître des langues, change tous les jours » {Guer. civ., 4-5).

6. Ménage répondait dédaigneusement : « Il n'y a que les Coquillards de ce temsci qui puissent me reprocher d'avoir lu les Coquillards d'un autre siècle » (Menagiana, I, 374-375).

« Je pourrais faire voir par cent exemples qu'on a remis en usage une infinité de moWqui semblaient avoir été proscrits ; et il faut nécessairement pour empêcher notre langue de périr, que, puisqu'on retranche plusieurs mots nouveaux, on en rappelle plusieurs anciens. Je voudrais pouvoir prouver qu'il y a des mots qui ont vieilli, et qui sont pourtant assez agréables pour mériter d'être rappelés, et il me semble qu'on ferait moins de violence à notre langue en cela, qu'ea-^y introduisant, comme on l'a fait, des mots nouveaux et tirés des langues étrangères^ comme on fait moins de violence aux lois et à la nature en rendant le droit de bourgeoisie à des

chements de vieux mots. Suivant lui « les mots changent dans une langue tant que l'on voudra, la beauté sera toujours la même tant que Tarrangement des mots ne changera pas » [Menagiana, II, 342). J

Aîldl^-cLÊ''fiûisi'e^gard, c'est une justice à lui rendre, s'est fait aussi quelques réflexions sur une sévérité qu'il jugeait excessive : <( On peut se servir quelquefois de vieux mots, dit-il, pourvu qu'on en use sobrement, ils donnent aux discours une force et une noblesse que les nouveaux n'y sçauroient donner » (Préf.). Cf. 21-22 : u S'il falloit ne garder que les meilleurs mots, et abolir tous les autres, on se verroit bientost réduit à des redites continuelles. On appauvriroit nostre Languejet l'on ne pourroit plus s exprimer que par des circonlocutions, ce qui est le plus grand défaut d'une Langue. » ^

l3Iais Bouhours ne distingue pas archaïsme et néologisme. Faire revivre des mots qui sont sortis de la langue ou en créer de nouveaux, c'est tout un. « Je ne voy pas, dit-il, de différence entre faire un mot, et en renouveller un qui ne se dit plus, et qui est à nostre égard comme s'il n'avoit jamais esté » (/)., 13, cf. 33). Et tout le monde à peu près partage sa façon de voir./^De Callières ne tolère les mots vieux qu'en matière de plaisanterie ;j« Les mots qui ont vieilli ne sont pas propres à être employez dans les discours ordinaires et sérieux ; mais on peut s'en servir par forme de raillerie dans les conversations libres et enjouées » [Bon et mauv. us., 139) ~. Renaud^ fidèle disciple de Bouhoiirs, flétrit Tarchaïsme comme une des sources empoisonnées de la corruption de notre langue. « On s^atache, dit-il, ^ aux anciens Auteurs avec une déférence aveugle, et on prétend sur le mérite de leur autorité passée, pouvoir renouveler de nos jours les vieilles locutions dont ils se sont servis, cependant les Ouvrages qui ont été autrefois les délices et l'admiration de la vieille Cour, sont aujourd'hui le rebut des Provinces et du Peuple, selon le destin des Langues vivante4jL.es mots et les phrases de ce tems-là sont comme ces habits antiques dont on ne se sert guéres que dans le Carnaval, ou sur un Théâtre pour faire

citoyens exilés qu'en l'accordant à des étrangers » (Suppl. au Menagiana, Jacquet, Vill. de prov., 105).

1. 11 voudrait faire revivre ou conserver bailler, désassurei', éhonté^ ire, jadis, sapience, etc.

2. Bussy s'amuse quelquefois à ce jeu : « ilétoit encore un chevalier bien fourni de beaux et aornés mots, et qui fut tenu de son temps l'un des plus sages, plaisans et courtois chevalier qui fût en Bourgogne, ne que l'on sût nulle part » (Corr., IV, 107).

3. Man. de parler, 508-513. De ce qui peut corrompre la pureté de la langue françoise.

rire,,, . Gomme nôtre Langue s'est beaucoup purifiée, ainsi qu'un ruisseau, ens'éloignantde ses sources, et qu'elle ne tient guéres plus du Gaulois, du Latin et du Thudesque, dont le mélange faisoit sa corruption plutôt que sa beauté, nous avons des obligations infinies soit aux anciens Maîtres comme Alain Ghartier, Joachim du Bellay, Amiot et Ronsard qui eurent le plus de part à ce changement, soit à ceux qui sont venus après eux, comme Déportes, Malherbe, Duperron, Goiffeteau, qui ont ajouté de beaux traits à ce que leurs Prédécesseurs n'avoient fait qu'ébaucher, mais qui n'ont pas laissé d'être reformés et éfacés eux-mêmes avec beaucoup d'honeur pour nôtre Langue par Vaugelas, d'Ablancourt, Patru, Bouhours, et par un petit nombre d'autres qui ont ce caractère de politesse et d'exactitude, La vieillesse donne du prix, selon Alfonse Roi d'Arragon, au bois, au cheval, au vin, aux livres, et selon le Proverbe, aux amis, aux écus, aux poissons ; elle relève aussi la beauté de ce que nous apelons l'Antique, mais en fait de Langue vivante, comme en matière de beauté corporelle, la vieillesse n'a point d'autorité ».

Il n'y a guère pour juger la méthode un peu sévère que des hommes qui voient les choses de loin, ce qui est quelquefois presque la même chose que les voir de hauti^Ainsi Petit, ou Leclerc. Le premier, dans ses Dialogues fait converser moult avec la Grammaire i, et il résulte clairement de Tentretien qu'on n'a pas plus de raison de chasser moult sous prétexte qu'il est vieux qu'on n'en aurait de chasser j'aime. Tous deux ne sont que du latin écorchéj Les mêmes conclusions, et d'autres encore, se dégagent de la discussion entre Gléante et Léonce. Gléante est fort sceptique sur les perfectionnements que croient apporter les raffineurs -. Un passage de Monstrelet que j'ai cité p. 61 lui fournit

1. « Moult : Si la vieilesse de mots est un crime digne du bannissement, il faloit, condamner tous ceux de mon âge qu'on a retenus, comme Mais, Pour, Par, et une infinité d'autres. En quoi suis-je coupable plus que ceux-ci ? En vérité le procédé injuste de vos Maîtres crie vangeance. Pour ce qui regarde le Latin écorché, que la Langue Françoise s'en fasse accroire tant qu'il lui plaira, elle ne fut et ne sera jamais aussi autre chose. Multum, est mon Père, comme Amo est celuy de faime. Ou est la justice de lui faire grâce, et de me condamnera l'exil ? Grammaire, si les Romains revenoient au monde, n'auroient-ils pas raison de se plaindre que les François ont formé une Langue qu'ils appellent Françoise, mais qui clans le vray, n'est autre chose qu'un Latin corrompu ?

« La Grammaire .' J'ay souvent dit ces i-aisons à Messieurs du Pais de bel Esprit, mais ils n'ont jamais voulu les écouter. Quand vous leur pressez l'argument, ils vous repondent en souverains, ainsi le voulons, et nous plaîst » (Petit, Dial. sal. et mor., 131-2).

2. Voir en particulier, p. 116-117 : « Jene suis pas encore a en faire la comparaison, et je la trouve beaucoup plus pauvre aujourd'huy. Combien a-t-elle perdu de sa richesse par la quantité de mots qu'on luy a ostez, sans parler de ceux qu'on luy oste encore tous les jours? Cependant ces mots ne sonnent pas moins bien à l'oreille, et

matière à une jolie étude, où les réflexions profondes ne manquent pas ^

'v Leclerc, lui, déplore l'appauvrissement de la langue. « Ceux qui écrivent, dit-il, s'apperçoivent souvent qu'ils auroient besoin de ces mots qui ont vieilli, ou qui vieillissent, quoi que dans la conversation on ne s'en apperçoive point, parce qu'on ne fait pas difficulté de redire plusieurs fois le même mot ))> Il avoue « que nous en avons que l'usag-e a introduits depuis quelques années » mais « ces mots sont en très-petit nombre, en comparaison de ceux que nous avons perdus »; on le voit « en comparant un de nos vieux Dictionnaires avec les nouveaux - ». Saint-Evremond ne reconnaît pas à Messieurs de l'Académie « le Droit de régler nôtre Langue comme il leur plaît. Il ne dépend pas des Auteurs d'abolir de vieux Termes par dégoût et d'en introduire de nouveaux par fantaisie ^ .i^Bayle, surtout, dans une note développée de l'article Gournay, dit nettement ce qu'il pense du régime auquel on soumet la langue^ « Tout bien considéré, dit-il, cette Demoiselle n'avoit pas autant de

n'expriment pas moins nettement ce qu'ils signifient, que quelques uns qu'on leur a substituez, et que ceux que l'on a laissez dans son Trésor ». — A quoi Léonce répond du reste : » Elle fait le même gain à cette perte que font les Coquilles ; et les Pierres précieuses, quand on les dépoiiillede cette épaisseur raboteuse qui leur dérobe leur éclat ».

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