De la délicatesse et du charme dans les mots
Cleanle. — Ce prétendu charme n'est qu'un pur effet de l'imagination. Je vay vous le faire voir. Par exemple, Monstrelet commence ainsi un Chapitre de ses Chroniques. Item en suivant les besongnes dessus-dites, Valeran Comte de saint Paul fut envoyé de par le Roy par toute la terre de Vallois. Je vous demande si ces paroles n'expriment pas nettement ce qu'il vouloit dire ?
Léonce. — Bon Dieu ! Que tout cela est dur ! Comment une oreille juste, et délicate pourroit-elle s'accommoder de ces termes Gaulois?. . . Que cela tient de la Barbarie !
Cleante. — C'est une chose étrange que le préjugé ! Ces mots ne vous plaisent point par ce qu'ils sont vieux, et que vostre oreille est accoutumée au nouveau Langage....
Le Langage courant ne fait le procez à celuy de nos Pères, que par la même raison que la Barbe en pointe l'a fait autrefois à la Barbe à la Bearnoise ; et que la Moustache à la Royale, et le Menton rasé l'ont fait à la Barbe en pointe, et à la Moustache à Coquille. Reprenons un peu nostre passage de Monstrelet. Vous ne sçauriez le souffrir à cause de ces Mots. Item, en suivant, dessusdites, de par, et besoingnes, que vous traitez de vieux mots. N'en avons nous pas retenu de plus vieux encore ? Je vous demande pourquoy l'on se sert tous les jours de ces autres mots du mesme passage Fut, envoyé, le Roy, la Terre ? Ils ne sont pas plus jeunes que ceux que vous rejettez, puis qu'ils sont contemporains. Ou bannissez les tous, ou gardez les tous ; autrement, on aura raison de vous accuser de bizarrerie
Mais si ce que vous dites est vray, il faut conclurre que les oreilles de nos Pères n'avoient point ce je ne sçay quoy de spirituel, ni ces Règles, et qu'elles estoient organisées autrement que les nostres, puisque ce que vous appeliez vieux Langage, et que vous ne sçauriez souffrir, estoit un charme pour eux.
Léonce. — Sans doute elles avoicnt les mesmes facultez, et des organes toutes pareilles aux nostres, mais elles n'avoient entendu rien de mieux. (Petit, Dial. sat. et mor., p. 122 et suiv.).
2. Bibl. Univ. et Hist. de Vannée, 168", Amsterdam, 1688, t. VII, p, 189-190.