Chevrieana, II
Furetière, à l'imitation de pamphlets tels que La. Requête des Dictionnaires, a imaginé une protestation plaisante, signée La Fontaine, contre ces excès de délicatesse. Les mots menacés implorent :
C'est à vous, délicats Auteurs,
D'être aujourd'hui nos protecteurs,
Puisque, sans vôtre Académie,
Du beau sexe la pruderie
Poussant la pudeur dans l'eccez,
A cent mots fera le procez.
Telle a du mal à se résoudre
A ))arler seulement du foidre,
Et dès qu'elle bégaye un peu
Craint ce terme comme le feu ;
Enfin ce grand rafinement, Pour parler plus modestement.
Fait que de sottos créatures Ne disent que choses riTunns,
l'honnêteté dans le langage 283
Inculquer fut^ menacé, malgré son allure scolastique.La pudeur allait jusqu'au' calembour * ^
Censure des écrivains. — : Jusqu'alors le comique et le burlesque avaient été mis à part, on j tolérait certaines audaces. Est-ce parce que, aux mains de Boileau et de Molière, ces genres s'élèvent dans la hiérarchie qu'on se montre plus exigeant ? En tout cas l'un et l'autre doivent désormais subir la loi commune. On sait à quelles protestations avait donné Yieul Ecole des Femmes. Du moment que le vers innocent :<( La femm,e est en effet le potage de V homme » avait été déclaré ignoble (cf. Mol., III, 192, note 1), certains passages devaient éveiller d'autres scrupules ~. Le libre génie de Molière dut imposer une limite à ses hardiesses ^. Boileau accepta pour la satire les mêmes contraintes. En tête de la Satire A', il se déclare assuré que les dames le loueront d'avoir trouvé moyen, dans une matière aussi délicEite, de ne pas laisser échapper un seul
Redoutant qu'un censeur cagot Ne blâme la moitié du mot.
Cet abus est de conséquence, 11 détruiroit la conscience, Et mettroit à perdition
CONFESSEUK et CONTRITION.
C'est ce qui fait qu'on appréhende.
Que la guerre ne soit plus grande, Et qu'on ne chasse désormais
Force mots qui n'en peuvent mais. {Factums, éd. Asselineau, II, 267-268).
1. Inculquer. Si Ion croit Alemand, le mot, que Vaugelas trouvait fort significatif, était blâme par les délicats, parce qu'il était composé d'une façon qui donne de salesidées; et Alemand proteste vivement contre ce genre d'espritultramontain (iVour. Rem.., 333-4). — * tous les lexiques, sauf Th. Corn. — Je ne sais autre chose que lui inculquer fortement et souvent les endroits de l'histoire (La Bruyère, II, 507) ; L'Eglise ne s^e lasse point tVinculquer cette vérité (Bossuet, Explic. de la Messe, 1689, 260 ; cf. ibid., 52 ; Catéchisme des Fesles, 1687, 1 ; Hist. des Far., II, 27, etc.).
2. (€ Molière... a déguisé cette Coquette (la Comédie), sous le voile de l'hypocrisie, il a caché sesobcenitez et ses malices : tantost il l'habille en religieuse, et la fait sortir d'vn Couuent, ce n'est pas pour garder plus estroittement ses vœux ; tantost il la fait paroistre en Pnïsane qui fait bonnement lareuerence quand on luy parle d'amour : quelquefois c'est vue innocente qui tourne par des equiuoques estudiez l'esprit à de sales pensées, et Molière, le fidèle Interprète de sa naifueté, tasche de faire comprendre par ses postures [ce] que cette pauvre Niaise nose exprimer par ses paroles. » (de Rochemont, Ohserv. sur le Feslin de Pierre, Paris, 1665, N. Pepingue, p. 15-16.)
3. On ne sait si l'on doit croire ce que raconte Boursault : « Dans le Comique même on veut que les obcenitez soient enveloppées : et Molière, tout Moliei-e qu'il étoit, s'en apperçùtbicn dans le Malade imaginaire... Il y a dans cet Ouvrage un Monsieur Fleuran, Apoticaire, brusque jusquà l'insolence, qui vient une Seringue à la main, pour donner un Lavement au Malade Imaginaire. Un honnête homme, qui se trouve là dans ce moment, le détourne de le prendre, dont l'Apoticaire s'irrite, et lui dit toutes les impertinences dont les gens de sa sorte sont capables. . . (à la première représentation la réponse de l'honnête homme à l'apoticaire indigna les auditeurs) au lieu qu'on futravi à la seconde d'entendre dire : Allez, Monsieur, allez, on void bien que vous n'avez pas coutume de parler à des Vi.sa(/^e.9 ». C'est dire la même chose, et la dire bien plus finement » [Letl. nouvelles, 1702, 97-98).
mot qui pût le moins du monde blesser la pudeur. La suite lui montra qu'il se trompait ; du moins il avait voulu, comme le Président de Lamoignon le lui disait, purger même la poésie satirique de la saleté qui lui avait été jusque-là comme affectée ^ .
On ferait un recueil avec les censures que les termes déshonnêtes ont valu aux écrivains. Personne ne fut épargné -'. Dans les odes de Malherbe, Ménage signala des ordures, depuis ce vilain mot équivoque, de ponant jusqu'au verbe puer, qui lui' paraissait peu odorant ^.he même donnait amicalement à M"'' de Scudéry, qui lui avait soumis des vers, le conseil de ne point écrire mes fleurs^ « expression peu bien-seante à une Demoiselle, il falloit écrire ces fleurs » [Menagiana, I, 334)^
L'honnête Coëffeteau avait eu raison de condamner les mœurs de Poppea Sabina, mais non de l'appeler du nom qui lui convenait •'. Bouhours, si réservé, n'avait pas su éviter le scandale '\ Chevreau, lui-même, le grand-prêtre de la pudeur", dont le commentaire sur Malherbe est un manuel de pruderie, dut se défendre contre une dame qui lui reprochait ses imprudences de langage ^. ^alzac n'eût pas dû salir l'imagination du lecteur en disant de quelqu'un qu'il est un Clou aux Fesses de la Nature [Guerre des Aut,
1. Les Satyres... ont pris un caractère de pudeur qui est pour le moins aussi admirable que l'esprit, le tour, le sel, et les agrémens que llllustre M. Des- Préaux y a fait briller (Bayle, Répiihl. desLelt., 1684, 1,363).
2. J'ai vu, s'écrie Subligny, les Dames les moins délicates n'entendre ces mots, dont cette pièce est farcie, qu'avec le dégoût que donnent les termes les plus libres, dont la modestie ne peut s'empêcher de rougir. ([Subligny], Dissert, sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte, 1671, Granet, II, 359).
3. Ménage, Obs. sur Malh., II, 7, 133. Il prétend que Malherbe eut honte d'un verset que, pour cela, il tronqua, en la citant, sa strophe : Quand je verrais Iléleine au monde revenue. En Vétat glorieux oii Paris Va connue.
i. Néanmoins on trouva que le censeur s'était bien oublié lui-même dans le Mena,giana, et le Journal des Savants jugeait que ce livre ne pouvait être lu sans pudeur (21 Février 1695, p. 96, Paris, chez Jean Ciisson. Le mot ciï n'est pas rare dans le Menagiana,cï. I, 216).