Troisième Lettre d'une Dame Sçavante, p
7. Voir tome III, 156 et ajouter Ms. Niort, p. 91-94, 185, dans Boiss.
8. « Une Dame qui a beaucoup d'esprit, mais qui tient trop de la Précieuse, m'assuroit un jour, qu'elle ne se servoit jamais de mots qui pussent laisser une salle idée, et qu'elle disoit, avec les personnes qui savent vivre, un fond d'artichaut, un fond de chapeau, une rue qui n'a point de sortie, pour ce que l'on nomme un Cul de sac. Je lui répondis quelle faisoit bien; et qu'en cela je ne manquerois point de limiter. J'ajoutay, qu'il y avoit pourtant des occasions où l'on étoit souvent obligé de parler comme les autres. Elle me défia de lui en marquer fort honnêtement ; et je lui demanday comment elle appeloit dans la conversation ordinaire une pièce qui valoit soixante sous. Soixante sous, reprit-elle. Mais, Madame, comment nommez-vous la lettre de l'alphabetqui suit le P? Elle rougit ; et repartit dansle même temps : Iloho ! Monsieur, je ne pensois pas que vous dussiez me renvoyer à la Croix de par Dieu ». {Chevrœana, éd. de Hollande, II' partie, p. 107-8).
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anc. et mod., IG97, 195). Quant à l'Académie, son Dictionnaire était une « ordure ^), on essaya de le lui montrer dans le Dictionnaire des Halles * . Furetière avait soutenu la même thèse auparavant déjà, en vingt endroits de ses pamphlets ~.
Bref, dès 1660, cette religion de la pureté est si fort à la mode, que Tallemant, le conteur d'anedoctes souvent graveleuses, n'échappe pas lui-même au désir de marquer la supériorité de son temps, et, après avoir rapporté un mot libre de la reine Marie de Médicis, il ajoute dédaigneusement : « on parloit ainsi alors n\[Histor., éd. du Mercure de France, 1906, 145) '^.
La grossièreté des anciens . — Une chose devait pourtant gêner
1. Le Dictionaire des Halles, ou Extrait du Dictionaire de l'Académie Françoise. A Bruxelles, Chez François Foppens. M.DC.XCVI (in-12, Bibl. Nat., X. 1402). C'est l'œuvre •d'un puriste intransigeant, qui s'est donné à tâche de relever les façons de parler proverbiales que l'Académie avait accueillies dans son Dictionnaire. <L L'Académie... a emprunté sagement des Halles tous les Proverbes qui y sont en usag^ et elle a consulté apparemment les Ilarengeres qui excellent dans celangage; ily a mesme lieu de croire qu'elle a consulté aussi les Gadoiiars sur certaines locutions, qui ne sont gueres usitées que parmy eux : par exemple, s'embrener dans une affaire » (Avertissement). Puisque l'Académie avait déclaré se retrancher à la langue commune, telle qu'elle est « dans le commerce des honnestes gens et telle que les Orateurs et les Poètes l'employent », notre auteur critique avec quelque raison des expressions comme, il est glorieux comme un pet ; mais son intransigeance va plus loin, et il range nombre d'expressions imagées et familières dans la langue propre « aux plus vils Artisans, les Crocheteurs, les Batteliers, les Porteurs d'eau, les Goujats d'armée et autres personnes qui ont une langue à part, et qui ne se piquent pas de politesse » {Ibid). C'est ainsi qu'il relève : ,
Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud (9);; A brebis tondue. Dieu mesure le vent (23) ; Chat échaudé craint l'eau froide (30) ; les bons comptes font les bons amis (40) ; Vous me la baillez belle (6) : rire dans sa barbe (7) ; c'est de l'eau bénite de Cour (13); à bon entendeur salut (16) ; Prendre la baie entre bond et volée (17) ; Des finesses cousues de fil blanc (78) ; être comme l'oiseau sur la branche (22) ; jetter le manche après la cognée (38) ; laclef des champs (36) ; de fil en aiguille (77); Loger à labelle estoille (105) ; un Poëte à la douzaine (64) ; le chemin des escoliers (31) ; avoir le diable au corps (43) ; etc., etc.
2. La délicatesse du choix paroitra dans les exemples suivans : bran du prêcheur si on ne Vécoute; il a ch... au lit ; cet homme a ch... dans ma malle ; ils font comme les grands chiens, ils veulent p... contre la muraille, ou bien pendant que le chien p..., le loup s'enfuit {Factums, éd. Asselineau, I, 189-190).
3. La Reine avait dit : Vous y mènerez bien desp... Ailleurs Tallemant avoue que de son temps on appliquait ce mot « même aux meilleures dames ». La chose est difficile à croire. En tous cas ce fut un beau scandale, quand, plus tard, le maréchal de Villars laissa échapper que « dans l'ennui où il se trouvoit dans son armée, il étoit bien las de monter à cheval comme ces p... de la suite de Mme laduchesse de Bourgogne »... Un tel propos, tenu en pleine promenade par un général d'armée peu aimé, courut bientôt d'un bout de l'autre du camp, et ne tarda guères à voler à la cour et à Paris. Les dames cavalières s'offensèrent, les autres prirent parti pour elles » (S'-Simon, éd. Boilisle, XIX, p. 404). On trouve, ibid., p. 546, les lettres de Villars à Voysin où il se disculpe d'avoir tenu le propos; il aurait simplement dit, à table, « il falloit
me mettre à cheval comme une p > (il avait une blessure à la jambe). (Cf. une
lettre citée par M. Boilisle dans son éd. de Saint-Simon, IX, 351, et une lettre de M"" de Se vigne (Recueil Capmas, II, 253). Saint-Simon, lui, ne se gênait pas pour employer le mot (éd. de 1873, XIX, 173).
nos théoriciensi Gomment justifier les anciens et concilier les règles étroites de la bienséance avec le respect qu'on professait pour des œuvres où ces règles sont souvent enfreintes ? Chevreau avait beau appuyer sur leur autorité ses exigences de puriste *, il ne pouvait empêcher que Plante, Martial, Ovide, Virgile même, ne fussentpleins de mots grossiers.
Comment faire pour traduire Pétrone « qu'on n'ose nommer, dés qu'on a de la pudeur » [Refl. sur la Poet. d'Arist., Avert., 3) ? Le traducteur de 1677 rend .se circumminxere par le mot vague de faire sur lui, en disant qu'il n'a pas voulu dire compisser « qui n'est pas honnête ». A meretrix il substitue la maîtresse de la cellule, et déclare « qu'un autre terme serait malhonnête » et « qu'on ne pourrait l'écrire sans rougir » (p. 206). Le respect du texte cède ainsi le plus souvent aux exigences du goût moderne. L'auteur du Dialogue sur les plaisirs reconnaît franchement « que dans (juelques-uns des plus excellens Poètes anciens, il y a un petit nombre d'endroits scabreux et qui font rougir. Et véritablement ces morceaux doivent être cachez avec soin aux enfans. Pour ceux qui sont plus avancez, il faut croire, à moins qu'ils n'aient le cœur entièrement corrompu, qu'ils ne s'arrêteront pas là-dessus, et qu'ils n'y prendront pas de criminelles impressions. Ajoutez à cela, que ces endroits fâcheux sont ce qu'il y a de plus mauvais dans les bons Ecrivains » ~.
uXIn cas, particulièrement embarrassant entre tous, se présentait. Allait-on appliquer le système à la Bible, qu'on se décidait à faire passer en français ? A quoi se résoudrait-on ? à modifier un texte sacré, intangible, ou à blesser les oreilles? La première solution n'allait pas sans de graves inconvénients ; j'en voudrais donner
1 . « C. Servilius Glaucia, Questeur l'an six cens quarante-un de Rome bâtie, étoit regardé comme l'ordure et la boue des rues pour toutes les bassesses de son âme. Cependant, le plus éloquent de tous les Romains ne put souffrir qu'on leùt appelle Curix stercns : ni que l'on eût dit, pour exagérer la grande perte que l'on avoit faite dans la mort de Scipion, liespiihlica morte P. Scipionis Africuni castrala. M. de Halzac ne s'en tenoit pas à la bienséance, ni aux préceptes des Anciens Rhéteurs qu'il appelloit bien souvent ses Maîtres, quand il écrivojt d'un certain homme, Qu'il étoit tout composé de parties honteuses » {Chevrœana, Paris, 1700, II' partie, p. 273).
2 . J'ai regret, ajoute-t-il, sans mentir, qu'Horace, le plus poli et plus honnête-hom me de la Cour d'Auguste, soit tombé dans ce vilain défaut, en deux ou trois endroits de ses Ouvrages ; mais il me semble qu'en ces lieux-là il sort un peu de son caractère, tant le vice est laid et malheureux en tout. Je n'y reconnois plus l'Horace de l'Ode à Barine, qui est à mon sens, un des plus galants Ouvrages de de toute l'antiquité, et celui quia plus de ce finbadinage, dont si peu de gens sont capables.
Ainsi, il ne faut qu'avoir quelque délicatesse pour passer ces endroits-là, et si on les rejette, comme simples honnêtes-gens, à plus forte raison on les rejettera comme Chrétiens (200-1).
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deux exemples. ; La généalogie de J.-C. n'est pas la même suivant Mathieu et suivant Luc. Le premier dit : Jacob genuit Joseph, le second : Jésus, ut putahatur , filius Joseph, qui fuit Heli (Luc, m, 23). Pour concilier, les Pères de l'Eglise ont imaginé de répondre, dès le temps de Julien, que Jacob était père de Joseph selon la nature, Héli, père de Joseph selon la Loi, de sorte que saint Mathieu a écrit dans le premier sens et saint Luc dans le second. De là, suivant eux, la différence d'expression : Jacob engendra Joseph. Dans le second : Joseph fut fils d'Hély. Or, le père Bouhours, veut éviter engendrer. Il traduit : Hély fut père de Joseph, Jacob fut père de Joseph. C'est donner beau jeu aux hérétiques j]\ comme on le lui reproche dans la III^ Lettre d'une Dame Sçavante (6-7). Ailleurs on trouve : Parietautem Filium et vocabis nomen ejus Jesum. Le père Bouhours traduit : Elle mettra au monde un fils que vous nommerez Jésus. Si on ne traduit pas pariet par enfantera, on n'exclut pas l'opinion des hérétiques, tels que les Valentiniens, qui disaient, je cite textuellement : que « J.-C. étoit venu au monde en passant par le sein de la Vierge Marie comme l'eau de la fontaine passe par l'aqueduc et parle canal; mais qu'il n'avoit point été formé de sa substance ». Malgré le danger, le P. Bouhours n'hésite point à expurger. Il condamnait la liberté des Jansénistes qui avaient rendu directement : Abraham genuit Isaac, par: Abraham engendra Isaac, parce que, disait-il, ce mot engendra salit l'imagination ^ Jl évite jusqu'au terme innocent de vierge 2, et, chose à peine croyable, il s'arrange pour ne pas employer convertir^ ni même confesser^
1. Ce mot s'emploie au fij^^uré : la vérité engendre la haine ;... ou en matière de Religion... le Père engendre son Fils. Mais au propre, en parlant des hommes, c'est un terme bas et sale. Il se dit dans le propre au sujet de la vermine et des plus vils insectes,.-, mais ici le sens nest pas le même, et ce qu'il y a là de sale est d'une autre espèce. (Bouh., Suif., 203).De Villafrancjugequeces raflînementssont ridicules {Disc., 8) : génération est un mot dont sans doute Bouhours n'usera pas de peur qu'il ne salisse l'imagination de quelque tendre lecteur, mais il est parfois nécessaire de traduire generalio par génération, quand on veut exprimer non pas que quelqu'un naquit, mais comment il fut conçu. A. de. B. observe que mettre au monde, que Bouhours veut substituer à engendrer, ne se dit que de la femme, ou du père et de la mère réunis{Suit., 190-191). — Engendrer esi,bicn entendu, dans tous les Lexiques. On trouvera des exemples en foule dans L. O Th. Goi'n. seul. Saint Jean... commence son Évangile par la génération éternelle du Fils de Dieu (Bossuet, Catech. des f estes, 1687, 101); il n'estoit pas permis d'avoir des enfans... de-sorte que le mariage, ou plûtost la génération des enfans estoit défendue (Bossuet, Hist. des Var., II, 162 ; cf. Avert. aux Prot.,lV, §5, p. 260; Instr. s. la Vers, du Nouv. Test., 84,85, et M"« deSévigné, VIII, 27).
2. Anne avoit été sept ans avec celui qu'elle épousa étant encore fille (Luc, II, 36); cf. IV' Lett. d'une Dam. Sçav., 26.
3. Quand vous serez un jour revenu à vous (Luc, XXII, 32); cf. ibid., p. 26.
4. Quiconque se déclarera pour moy devant les hommes, le fils de l'homme se déclarera pour lui devant les anges de Dieu (Luc, XII, 8) ; cf. ibid., 28.
Protestations. — Molière fit contre la bégueulerie une campagne assez rude et fort habile. Au fond Climène avait raison de trouver que ce le n'est pas « mis pour des prunes ». 11 me paraît hors de doute que Molière s'est arrangé pour que l'article, si innocent qu'il fût en lui-même, éveillât « d'étranges pensées » ^ Mais il suffit à la décence qu'on ne soit pas obligé de les avoir. Et l'auteur se réserve le droit de sourire de celles qui ne comprennent pas et de vitupérer celles qui comprennent. « L'honnêteté d'une femme, s'écrie Uranie, dans une belle tirade d'aspect janséniste, n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu en toute autre ; et je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses. Croyez-moi, celles qui font tant de façons, n'en sont pas estimées plus femmes de bien. Au contraire, leur sévérité mystérieuse et leurs grimaces affectées irritent la censure de tout le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de découvrir ce qu'il y peut avoir à redire ; et, pour tomber dans l'exemple, il y avoit l'autre jour des femmes à cette comédie, vis-à-vis de la loge où nous étions, qui par les mines qu'elles affectèrent durant toute la pièce, leurs détournements de tête, et leurs cachements de visage, firent dire de tous côtés cent sottises de leur conduite, que l'on n'auroit point dites sans cela ; et quelqu'un même des laquais cria tout haut qu'elles étoient plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps » (III, 324, Crit. de VÉcol. des F., se. III).
\ Climène est une femme qui a de l'esprit, mais (<. elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l'âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et prétendent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celle-ci pousse l'affaire plus avant qu'aucune ; et l'habileté de son scrupule découvre des saletés où jamais personne n'en avoit vui On tient qu'il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la sévérité de cette dame ne veuille retrancher ou la tête ou la queue pour les syllabes déshonnétes qu'elle y trouve (Id.,
1. Le procédé, que la chanson de café-concert a popularisé, se trouve ailleurs.
De la Beuvron j'en aime toute chose,
J'aime ses yeux, sa bouche, et son,
Oûy-da, oiiy-da,
Son teint de rose.
(Airs et Vand.de Cour, I, 92).
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338,//>., se. v). La comtesse d'Escarbag-nas, Arsinoé, Bélise, Philaminte sont de sa famille. -La prude est désormais un type de théâtre que Gélimène ne ménage guère :
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle : Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence... ~7
(Mol., V, 503, Mis., v. 924-9304I
Un des articles essentiels du programme de l'Académie que doivent fonder les Femmes Savantes, c'est la guerre aux syllabes :
... le plus beau projet de notre académie. Une entreprise noble, et dont je suis ravie, Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté Chez tous les beaux esprits de la postérité. C'est le retranchement de ces syllabes sales. Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales. (Mol., IX, 138, Fem. Sav., v. 909-918.)
On connaît la .suite, que j'ai du reste citée plus haut (p. 282). Molière, malgré certains amis, n'était pas homme à céder à de ridicules exigences. Mais ses œuvres appartenaient à un genre placé en dehors des règles. Eût-il gai^né sa cause que la question restait entière .
LLes chicanes en arrivèrent à fâcher Boileau lui-même. Quoiqu'il eût fait la théorie de la chasteté du style français, et qu'il fût, par nécessité, disaient les malveillants, le plus chaste des hçmmes, il sentit qu'on allait trop loin^ Comme on lui avait rapporté que M. de Termes ne pouvait pas souffrir dans son épigramme sur le Livre des Flagellants le mot de lubricité * : « Eh bien ! s'écria-t-il, qu'il en cherche un autre. Mais moi, pourquoi ôterais-je un mot qui est dans tous les dictionnaires au rang des mots les plus usités ? Où en serait-on, si l'on voulait contenter tout le monde? » (Boil., éd. B. S. P., IV, 416, Lettre à M. Le Verrier) ~.