THÉORICIENS ET THÉORIES
Les continuateurs de Vaugelas. Ménagea — Ménage était né à Angers, le 13 août 1613, de Guillaume Ménage, avocat du roi, et de Guionne Ayrault, sœur de P. Ayrault, lieutenant criminel. Il cultiva d'abord le droit, devint avocat au Parlement, puis, après un séjour à Paris, rentra à Angers, où son père voulut lui transmettre son office. Mais le jeune homme se dégoûta de la chicane, et, encouragé par l'évêque d'Angers, préféra la vie ecclésiastique. Bientôt pourvu de quelques bénéfices, en particulier du doyenné de Saint- Pierre d'Angers, il commença à s'appliquer à l'étude des lettres. Retz, encore coadjuteur, l'appela ensuite auprès de lui. En 1648, il hérita de son père, dont il était le fils aîné, et fut en possession d'une assez belle aisance ; il l'augmenta encore en obtenant le prieuré de Montdidier, qu'il résigna bientôt à l'abbé de la Vieuville, en échange d'une rente de 4000 livres. Sa situation fut bientôt telle que Mazarin et Golbert le chargèrent de faire un rôle des gens de lettres, « comme celui qui les connoissoit le mieux, et qui a voit correspondance, non seulement avec ceux de Paris et des provinces, mais aussi avec les estrangers ». La Requeste des Dictionnaires (Cf. t. m, 36) l'empêcha d'être de l'Académie. En 1684, la Compagnie le rejeta encore, quoique Montmor opinât qu' « il fallait le condamner à en être, comme on condamne un homme qui a déshonoré une fille à l'épouser » . En revanche, l'Académie de la Crusca l'avait reçu, et il tenait lui-même à Paris, le mercredi, une mercu-
1. Voir sur tout ce qui concerne Ménage une importante et très consciencieuse étude de M"« Samfiresco : Ménage polémiste, philologue, poète. Paris, 1902. Imprimerie de VEmancipatrice.
Histoire de la Langue française. IV. 1
riale, dont les réunions et les décisions furent célèbres. De grands personnages : le prince de Guéméné, Montausier, étaient de ses relations. Madame de Sévigné, Madame de Lafayette furent ses élèves et restèrent ses amies. La reine Christine l'invita et Aunt à sa rencontre. Ses différends avec Chapelain, d'Aubig-nac, Cotin, Boileau, de Salo, Bouhours, Baillet, sont parmi les querelles retentissantes de l'histoire littéraire. Mis par une chute dans l'impossibilité de sortir, il en vint à tenir cercle tous les jours, et malgré la fréquence des réunions, sa maison ne cessait pas de s'emplir d'une société de lettrés et de gens d'esprit, qui venaient jouir de sa conversation, émaillée de bons mots, d'anecdotes, soutenue par une science peu commune, variée par une correspondance ininterrompue avec tous les savants de l'Europe.
Ménage mourut en juillet 1692. Il laissait, imprimés ou manuscrits, une ample variété d'ouvrages, des poésies grecques, latines et françaises, des traités en italien, en latin, en français, sur toutes sortes de sujets : philologie ancienne, italienne, française, histoire, droit, belles-lettres-.
Dans cette grande œuvre, la part faite à la langue française est considérable. Elle comprend: 1" Les Origines de la langue française (Paris, Courbé, 1650), dont l'édition complète ne parut qu'après la mort de l'auteur, en 1694 ; 2" dans les Miscellanea (1652), la Requeste des Dictionnaires , pamphlet publié sous le titre de Parnasse alarmé, en 1649, sans nom d'auteur- ; 3" les Poésies de Malherbe avec des noies {iQ&Q), dont une édition refondue parut en 1689, chez Barbin, une autre en 1698, et d'autres en 1722 et 1723^; 4" des Observations sur la langue française (Paris, 1672), revues et corrigées en 1673; une seconde partie ajoutée à ces Observations, en 1676; 5" des ouvrages manuscrits : Origines des façons de parler provinciales françaises, et Observations sur Rabelais.
Ménage a été longtemps considéré comme le type de l'étymologiste ridicule, et quelques unes de ses erreurs ont jeté sur les recherches de ce genre un discrédit dont elles ne se sont pas encore relevées en France, même dans la partie de la société où l'on devrait savoir
1. On en trouvera l'énumération en tète du volume de M"" Samfiresco, p. x et suiv.
2. Le ms. existe à la Bib. Nat., n" 24.4i5, fol. 371-377. Il est signé Mesnage, advocat en Parlement. Une Response au Parnasse alarmé, par l'Académie Françoise, parut en 1649 (4° de 6 pages). Elle n'était, bien entendu, pas de l'Académie. Peut-être est-elle de Boisrobert.
3. Ménage avait commencé à imprimer en 1654. Puis il s'interrompit. Chevreau, dans l'intervalle, fit circuler en manuscrit ses propres remarques. Ménage s'interdit de les lire, ce qui n'empêcha pas Chevreau de crier au plagiat, surtout après la mort de Ménage.
qu'il est né depuis lui une nouvelle science. Je ne me propose pas de réhabiliter sa méthode. Tirer mouton de montone, et montone de mons, montis^ sous prétexte « que le mouton paît sur les montagnes », ajouter à au venu de a/), successivement e, puis ec, en alléguant la raison qu'on évite ainsi la rencontre des voyelles, et supposer que c'est par ce procédé qu'on a composé la préposition avec, ce sont là des erreurs qui prouvent que l'imagination remplaçait encore chez lui la règle, et qu'il n'avait pas pris conscience des lois véritables du langage. Il est arrivé parla aux résultats les plus grotesques. Mais si Ménage a ignoré notre science positive, il en connaissait du moins les conditions, je l'ai montré au tome I*"" de cette histoire (6-7) . Il avait du reste plusieurs qualités du linguiste. Sa curiosité était très grande et son érudition très variée et très vaste. Elle a fait que ses Observations, avec leur caractère historique, sont à part des « remarques » ordinaires. Elle eût pu et dû faire mieux encore. Ayant des notions sérieuses de divers patois, ami du savant Du Gange, connaissant, comme lui, la langue des époques antérieures, non pas seulement celle du xvi'' siècle, de Ronsard ou de Du Bellay, mais celle d'Alain Ghartier, et en remontant plus haut encore, celle des chartes, des Lapidaires,, de Villehardouin, Ménage eût pu apporter d'utiles corrections aux règles que Ton imaginait de son temps, empêcher peut-être la grammaire nouvelle de s'élaborer en dehors et souvent en dépit de la tradition de la langue. Ménage a plusieurs fois senti combien les décisions arbitraires de ses confrères étaient en contradiction avec l'esprit et les tendances marquées de l'idiome. 11 en a même parfois averti M. de Vaugelas qui lui « fesoit l'honneur de lui communiquer ses Remarques devant que de les envoyer à son Imprimeur » (0., I, 117)1.
1. A la page 70 du tome II de ses Observations, Ménage nous donne des renseignements très curieux sur ses rapports avec Vaugelas : « Si le bon P. Bonheurs s'estoit aperçu de toutes ces fautes, il n'auroit pas choisi M. de Vaugelas pour son Héros en matière de Grammaire. Il ne l'auroit pas nommé son Oracle.... Mais je say que le mot de Héros n'a pas esté fait pour un Grammairien en Langue vulgaire, tel que M. de Vaugelas. M. de Vaugelas estoit un fort honneste homme : ce que j'estime beaucoup plus que d'estre un savant homme : mais ce n'estoit pas un savant homme. Je connois une personne qui lui a fourni tous les passages Grecs, Latins et Italiens, qui sont dans son livre. Il a pourtant fait de tres-doctes, de très-belles, et de trescurieuses remarques sur nostre Langue, mais avecque le secours de ses amis : de M, Chapelain, de M. Conrart, de M. Patru, et de quelques autres de ces Messieurs de l'Académie. Je ne lui ay pas nui aussi. Je lui ay fait part de plusieurs observations que le P. Bouhours admire aujourdhuy, et qu'il se garderoit bien d'estimer^ s'il savoit qu'elles sont de moi ».
",« M. de Vaugelas au reste me fesoit bien l'honneur de m'aimer; et c'est à son amitié que je dois cet éloge qu'il m'a donné à l'endroit où il parle du mot de bailler... De mon costé, je Ihonnorois infiniment : et j'ay aussi parlé de lui avantageusement dans plusieurs endroits de mes écrits » (Id., ib., II, 71).
Dans ses Origines, dans ses Observations sur Malherbe surtout, il se montre assez favorable aux archaïsmes. Il trouve que ire, parentage et d'autres pourraient être conservés ; il déclare même que les « mots anciens employez sans affectation rendent les vers et plus merveilleux et plus majestueux » . Pour les mots réalistes ou obscènes, il relève dans Malherbe des « ordures », depuis son « ponant », jusqu'au verbe « puer », qui lui paraît « peu odorant » (II, 7, 133) ; il critique connu et accouplement: mais il proteste eu faveur de poitrine {Ib., 27). Parmi les termes réputés bas, il défend le mot face {Ib., 27-28). Quant aux néologismes, comme on le verra plus loin par les reproches du P. Bouhours, il resta convaincu jusqu'au bout que ce n'était point un crime contre la langue d'oser en risquer un qui était nécessaire, non seulement pour exprimer une chose nouvelle, mais pour donner aux choses des noms plus beaux et plus significatifs que ceux qu'elles avaient (O., II, 179).
Il y a dans le Menagiana (I, 374-5) des considérations fort justes sur l'incurable faiblesse des remarqueurs à qui l'histoire de la langue est étrangère : « On est toujours enfant dans sa langue, y est-il dit, quand on ne lit que les Auteurs de son tems, et que l'on ne parle que la langue de sa nourrice. On donne un tour plus net et plus sublime à son discours quand on sait la généalogie des termes dont on se sert ; et comment le saura-t-on si l'on n'a point lu les Anciens dans leur langue ? ' »
Mais ces réflexions, qui accablaient les Bouhours et les Vaugelas, qui eussent pu et dû servir d'épigraphe à une publication dont le caractère eût été unique, il les a gardées pour la conversation. Jamais il n'a nettement pris position, et on ne saurait l'en excuser en supposant qu'il s'est senti trop faible pour lutter seul contre l'Académie et le monde. Sans doute on l'a moqué, et on s'en est pris, comme à ses petits vers, à sa fréquentation des vieux auteurs'-*.
1. « M. de Vaugelas estoit un bon homme, mais il estoit si mauvais Etymologiste, qu'il ne savoit pas mesme comment il faloit écrire le mot d'Elymologiste.... Il l'écrit toujours par th » (0., II, 69-70).
2. Le P. Bouhours ne se lassait point de railler la familiarité de Ménage avec Nicot : « Un Dictionaire est une grande autorité pour M. Ménage, et c'est pour cela sansdoute qu'il cite si souvent Nicod. Mais je ne sçay si un autre Dictionaire que celuy de l'Académie Françoise peut décider absolument ces sortes de questions ». {Rem., 370, cf. 526).
Ménage répondit : « Puisqu'on m'oblige de m'e.vpliquer sur Nicod, j'avoue que je l'estime davantage que je n'estime M. de Vaugelas, que j'estime pourtant beaucoup.
Nicod estoit un des plus savans hommes du Royaume, non seulement dans les belles lettres, mais dans la Jurisprudence et dans la Politique ; ...et c'est ainsi qu'il ut part aux atTaires ; qu'il fut et Maistre des Requestes, et Ambassadeur en Portugal.... A l'égard de son Dictionnaire (de Nicod), c'est un ouvrage où Ranconnet, Président des Enquestes du Parlement de Paris, qui estoit encore plus savant que
LES GRAMMAIRIENS ET LA GRAMMAIRE a
Mais son autorité n'en était pas moins très grande, et il le savait. S'il n'a pas .>oué son rôle, ce n'est pas qu'il ait manqué d'audace, c'est qu'il ne l'a pas compris. Aussi précieux qu'érudit, il unissait en etîet à la curiosité des vieux textes et à l'instinct scientifique un goût raffiné de puriste, et était épris autant que personne des grâces du jour et des conventions du beau monde. De la sorte, et quoique ses opinions diffèrent parfois très sensiblement de celles de ses contemporains, il n'a pas été un homme d'opposition, mais seulement un dissident, et encore un dissident par intermittences, qui se prend lui aussi à légiférer avec la même Wgueur arbitraire que ceux qu'il combat.
BounouRS. — La vie et l'œuvre du P. Bouhours sont maintenant bien connues, grâce au travail de M. Doncieux^ Ses doctrines grammaticales ont été très complètement exposées par M. Rosset-. 11 était né à Paris, le 15 mai 1628, d'une famille de bourgeoisie parisienne ; il étudia au Collège de Clermont, devint en 1644 novice chez les jésuites, dans leur maison de Saint-François-Xavier, puis, après une année de scolasticat, commença à enseigner à ce même Collège de Clermont. Obligé d'interrompre pendant quatre ans, il rentra dans la vie enseignante comme régent de rhétorique à Bourges. On le retrouve ensuite à Rouen en 1660, précepteur du fils de M. de Longueville. 11 prononce ses vœux en 1662. La même année, Colbert ayant sollicité de la Société deux Pères pour les envoyer comme missionnaires à Dunkerque, qui venait d'être rachetée à l'Angleterre, Bouhours y est envoyé, et quelque temps après, rédige sur l'état de la ville un mémoire, qui attire l'attention du ministre. Celui-ci l'appelle auprès de son fils aîné, le marquis de Seignelay, et désormais le voilà fixé à Paris ; sa carrière de professeur est à peu près terminée, il commence celle d'homme du monde et d'homme de lettres. A ce moment, chaque salon à Paris avait son genre, et chaque genre son salon. Celui que fréquenta particulièrement Bouhours s'ouvrait tous les lundis, chez le président Lamoignon ; Pellisson, Fleury, Guy-Patin, Ménestrier, et surtout le P. Rapin en étaient les habitués. Il allait aussi chez M"" de Scudéry, où son esprit, naturellement porté vers la délicatesse, trouvait à se répandre et à s'affiner encore. Ce fut en 1668 seulement qu'il débuta réellement, à propos de l'affaire de la Bible
Nicod, a beaucoup de pari : et puisque le P. Bouhours méprise cet ouvrage, il faut qu'il n'ait pas de goùst pour les ouvrages d'érudition » (Mén., 0., II, 73 4).
1. Un jésuite homme de lettres an XVlI'siècle, Le P. Bouhours. Paris, 1886.
2. Entretiens, Critique, Doutes et Bemarques du P. Bouhours sur la langue française. Paris, 1911, 8".
de Mons par la Lettre à un seigneur de la Cour et une Lettre aux Ecclésiastiques de Port-Royal. Cette polémique le mit déjà en pleine lumière. Quand, en 1671, il eut donné les Entretiens d'Ariste et d'Euffène, il fut célèbre. Ce livre eut un succès immense ; les diverses éditions de Paris, de Grenoble, de Lyon, et de Hollande, en furent c enlevées avec avidité ». C'était un dialogue, dont le fond très bigarré devait plaire par sa variété même aux hommes et aux femmes du temps. Il débute par des réflexions sur la mer, et se termine par un exposé de l'art des devises. Un des entretiens (le deuxième) concerne la langue française, et, il faut le dire, même dans ce sujet aride, l'auteur avait su montrer de la grâce et de l'agrément. Ses adversaires eux-mêmes l'accordaient '. Quant à la doctrine, elle laisse beaucoup à désirer. Non seulement Bouhours y montre déjà ses défauts, mais le meilleur de sa science est pris presque mot pour mot d'Estienne Pasquier; il emprunte même à Le Laboureur, son contemporain, quelques-unes des observations qu'il avait faites sur l'usage du temps. Barbier d'Aucour ne manqua pas de relever ces emprunts dans la piquante critique qu'il fit du livre, sous le titre de Sentimens de Cleante sur les Entretiens d^Ariste et d'Eugène ^, et Montfaucon de Villars ^ eut beau défendre Bouhours de l'accusation de plagiat, le succès des Sentimens balança le succès des Entretiens. En vain le jésuite blessé essaya-t-il de faire supprimer le pamphlet, les éditions de Hollande continuèrent à le répandre ; et ce fut son adversaire que Colbert appela pour jouer auprès du marquis d'Ormoy le rôle que Bouhours avait joué auprès de son autre fils. En 1674, il donna son livre des Doutes, où un gentilhomme de province propose à l'Académie un certain nombre de questions que lui ont suggérées ses lectures. Cette fois ce fut Ménage qui prit mal certaines critiques des décisions qu'il avait insérées dans ses Observations sur la langue. Dans sa deuxième édition, il releva vertement les erreurs de son adversaire, et une guerre acharnée commença. Bouhours répondit à Ménage dans ses Remarques ; celui-ci riposta dans le deuxième volume de ses Observations. Il suffit d'en lire l'index au mot Bouhours pour comprendre à quelle colère ces futiles discussions avaient poussé les adversaires ^. Les