‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 145 sur 189 · PROVERBES ET QUOLIBETS · texte numérisé non relu

PROVERBES ET QUOLIBETS

« des allusions grossières, froides, insipides, fatigantes », et Bouhours a en vue non seulement « les quolibets d'usag-e dans le petit peuple, mais encore ceux qui se font tout de nouveau en écrivant ou en parlant ». Gardons-nous surtout des bons mots de cuisine : la sauase au verjus, la sausse court risque de riestre pas des meilleures, puis r/uon y met trop de verjus, ils font mal au cœur, ils n'ont ni sel ni grâce [Rem., o68-371).

Il peut y avoir des cas où le quolibet est tolérable, c'est quand il est spirituel et délicat. M. de Voiture est encore un maître en ce genre. Mais craignons de tomber dans ce style froid qui déplaît tant à Longin et à son traducteur. Abstenons-nous en, même dans la conversation, à moins « de laisser entrevoir que c'est une méchante plaisanterie, qu'on dit exprès ». Il arrive aussi que l'on trouve par là le moyen de s'expliquer finement, comme le lit Catherine, sœur de Henri IV, quand on la força à épouser le Duc de Bar. Elle aimait ailleurs, on le savait, et elle dit que, dans ce mariage, elle ne trouvait point son comte . « Mais. . . le plus seûr est de ne point donner dans ce qui s^appelle quolibet. Toutes ces sortes d'allusions (= calembours) marquent un petit esprit, et ont je ne syay quoi de rampant, qui s'accorde mal avec la noblesse de nostre Langue » (Bouli., Suit. ,o62-576) . Le censeur de La Bruyère ne peut pas supporter qu'il ait écrit : // faut juger des femmes. . . à peu près comme on mesure le poisson, entre queue et tête. « La comparaison est basse, et conviendroit mieux dans la bouche d'Arlequin » [Sentim. crit. s. les Caract., 173),

Lks jurements. — Les jurements, considérés comme des blasphèmes, avaient toujours été défendus, non seulement par l'Eglise, mais par l'autorité . Au xvii° siècle, les anciennes lois et ordonnances sur la matière furent remises en vigueur et appliquées par les cours de justice avec une extrême sévérité. On peut voir une série d'actes législatifs à ce sujet dans le Recueil des actes, titres et mémoires du Clergé, II, 197 et suiv., notamment des lettres patentes du 10 novembre 1617 (o. c, 209-210). La déclaration du 30 juillet 1666 porte : « que ceux qui se trouveront convaincus d'avoir juré et blasphémé le nom de Dieu, de la Vierge et des Saints, seront condamnés, pour la première fois, en une amende pécuniaire^ ^selon leurs biens, la grandeur et énormité du Serment et Blasphème .j. . et en cas de récidive, seront, pour la seconde, troisième et quatrième fois, condamnés en une amende double, triple et quadruple, et pour la cinquième fois, seront mis au carcan, aux jours de Fêtes et Dimanches... Histoire de la Langue française. IV. 25

depuis huit heures du matin, jusqu'à une heure après midi... et en outre condamnés à une grosse amende, et pour la sixième fois, seront menés au Pilori, et là, am-ont la lèvre coupée d'un fer chaud, et pour la septième fois la langue coupée «j

De temps à autre, la Gazette prévenait le public et relatait les condamnations ; ainsi on y lit le 6 juin 1681 : « Le roi a renouvelé ses ordres pour la punition des jureurs et des blasphémateurs. Le 29 du mois dernier... le nommé François Amiot, convaincu de bhisphéme, fit amende honorable et eut la langue percée ». Le 12 mai 1685, c'est le tour de Joseph de Rumini, qui « convaincu d Impiété et de Blasphème, fait amende honorable devant l'Eglise de Notre-Dame, et est condamné aux Galères à perpétuité ». Les poursuites de ce chef furent nombreuses, de sorte que les jureurs se tenaient sur leurs gardes, et Spanheim constate, dans sa Relation de la cour de France en 1690, que : « les débauches, les dissolutions, les blasphèmes ou autres vices scandaleux, et ci-devant assez ordinaires dans la cour n'y sont plus tolérés ni impunis et au moins font un obstacle invincible à la fortune de ceux qui en sont atteints » (éd. Bourgeois, 288) ^

( Les jurons où les noms sacrés étaient déformés, tronqués ou remplacés, n'avaient jamais eu la même gravité. Une commode hypocrisie faisait tolérerven ire bleu ou morbleuj A dire vrai, la con- A'ersation qui en était relevée sentait même son gentilhomme. Henri Estienne l'avait noté autrefois (D/a/., éd. Liseux, II, 149); M"® de Gournay le redit cinquante ans après lui (0., 605). Gombaud en fît une épigramme, que Livet a citée dans son Lexique de Molière (au mot jurons) :

Gentilhomme, fils de Marchant,

Tu n'enlens pas bien la noblesse...

Il faut parler d'une autre sorte ;

I! faut dire en déterminé :

Mort ! Teste ! Sang ! Je sois damné !

Je veux que le Diable ni emporte !

Longtemps encordes marquis affectèrent de se distinguer par là. Ils semaient leurs propos de ces jurons que la civilité interdisait aux gens du commun [Civ., 6i) ; toutefois la piété croissante rendit peu à peu suspect tout ce qui ressemblait à un jurement. II y aurait

1. Un Règlement du|)rince de Gonti, gouverneur de Languedoc (•}■ 1666), pour ses <li)mesLiques, porte à l'article 1" :

Tous mes domestiques doivent savoir que je ne souflVirai dans ma maison aucuns jurements, blasphèmes, impiétés (Abbé, Cl. Fleury, Œuv., éd. 1837, p. 580).

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à faire une petite histoire des jurons . Les choses ont bien changé entre le temps où Henri IV essayait de corrig-er son verbe, et où le jésuite Garasse se moquait des scrupules exagérés des Pasquiers [Doct.cur., 960-961), jusqu'au règne de Madame de Maintenon. Il y a des inventions boufTonnes, dues aux burlesques : Par mon ame et sur ma fressure (Rich., Ov. houff. , 366) ; par la mordondienne (Scarr., Virg., II, 238) ; ventre de moy (Id., ib.. \, 342, etc.). Il y a aussi des préciosités comme : je donne mon âme à l'amour (Sorel, Bercj. extrav., 1627, p. 280). Mais, en dehors de ces fantaisies^ nul doute que pas mal de formes n'aient été créées ou vulgarisées pour permiettre d'échapper aux soupçons d'impiété. Jarny (du Verdier, Le Flatteur^ I, 2); mardi (Regnard, Div . , I, 5) ; tuchou (Regn., Hom. à h. fort., II, i); vertuchou (Ghampellé, Rue S. Denys, 16) ; la^peMc~n3£~j:£Jiie (Montfl., Fil. capit., V, 3), d'autres encore, qui sont ou patois, ou français, ou mi-partis, et qui ont tous le mérite de n'avoir point de sens apparent, conciliaient les besoins d'explosion de certaines natures et les exigences d'une société dont la bigoterie était devenue de plus en plus chatouilleuse.

Vous ne sauriez chang'er votre style sauvage,

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?

demande Philaminte au notaire (Mol,, F. sav., V, 3). Depuis si longtemps qu'on travaillait à « débarrasser la Langue des ordures contractées dans la foule du Palais et les impuretés de la chicane », on en était venu à vouloir nettoyer le Palais lui-même de « ces vilaines taches». Vaugelas avait déjà eu à prononcer (V, t. III, 26). S'il se fût agi de rendre aux débats un peu de clarté, on n'eût pu que féliciter les gens qui s'indignaient contre les archaïsmes traditionnels de la procédure ^ Mais leurs réclamations n'allaient point si profond, ces dames n'avaient que faire de comprendre, elles voulaient seulement que leur purisme ne fût pas choqué. Pour éviter la <( barbarie» dans son contrat, Bélise elle-même n'eût point refusé le mariage, et il y a bien de Tinvraisemblance dans l'anecdote que nous conte Sorel, d'un jeune homme en passe de s'avancer chez un Secrétaire d'Etat, et qui aurait abandonné la carrière, par dégoût du langage qu'on y employait 2. Mais si le conte est inventé, le senti-

1. C'était le cas de Cotin: « Il luy echcut, dit Perrault, tout à coup deux ou trois successions qui le rendirent riche. Les allaires et les procez qui luy vinrent avec les richesses, l'obligèrent à plaider contre des fermiers et contre des locataires qui ne payoientpas, il fallut faire des baux, faire faire des réparations, et enfin donner et recevoir des exploits à tous momens. Le langage et le stile du Ghastelet où il ne connoissoit rien ledesoloient. Il estoit au desespoir de ne pouvoir lire le moindre exploit, luy qui lisoit sans peine l'Hébreu, le Siriaque, et toutes les langues Orientales « (Par,ilelle (les Anciens et des Modernes en ce qui regarde la poésie, 1692, p. 256-257).

2. Ces gens là, dit-il (les Précieux, les délicats)," sont aussi dans la pensée que tous les Termes de Droict ou de Pratique, ceux du Conseil et des Finances, sont Termes Barbares, ce qui peut nuire à leur fortune ; et on fait le Conte d'un Homme de cet le humeur qui estoit des plus zclez pour la Nouvelle Caballe des Critiques, lequel avoit esté dans le chemin de s'auancer chez un Secrétaire d' Estât, ou chez un Trésorier de l'Espargne; mais après y avoir esté Commis quelques Mois, il abandonna tout par chagrin et par dépit, nepouuantplus lire ny écrire de Mots qui luy sembloient eslre contre la pureté de la Langue Françoise. Voyez si ce galant Personnage n'estoit pas de ceux qui critiquent jusqu'aux Lettres Patentes et qui croycnt que les Privilèges du Roy inserez dans les Liures en sont la pai'tie grossière... et qu'ils sont tous remplis de Solœcismes ».

« Ces délicats ont donc vne terrible opinion des Termes du Palais et de la Chicane,

ment qui en fait le fond a réellement existé ^ et les imitateurs de Molière n'ont pas manqué de mettre à profit l'indication -. Toutefois les aig^rettes de cour perdirent leur temps. La tradition judiciaire était trop forte ; la grande ordonnance de 1667 sur la réforme delà justice et l'ordonnance criminelle de 1670 maintinrent tous les mots abhorrés : icelle, nonobstant, es-qiia/ités, et leur séquelle.

Le xMONde et le jargon de la chicane. — En revanche la langue littéraire fut expurgée avec plus de soin que jamais, et parmi les mots de robe, tous ceux qui gardaient quelque air de la profession furent pourchassés et exclus.

11 fallait im de ces utopistes que leurs contemporains regardent comme des fous, pour imaginer que les jeunes gens trouveraient profit à s'initier au vocabulaire de l'administration et delà justice, « aussi utile à connaître que le jargon des philosophes ». Cl. Fleur j a eu, avec d'autres courages, celui de penser ainsi : « Je fais, dit-il, consister cette conoissance médiocre, nécessaire à tout le monde, premièrement à entendre les termes, dont on use ordinairement en parlant d'affaires, et qui sont employés dans les ordonnances, les coutumes, et les autres livres de droit : comme fief, censive, propres, acquest, déguerpir, garantir, et tous les autres. . . et plùtost les enfants les auront apris, moins ils leur paroîtront barbares, dans la suite : toujours vaut-il bien autant en charger leur mémoire, que des noms des figures de réthorique, et des termes de philosophie . . . Mais

et ils ont étranjirement à souffrir quand ils sont obligez de les entendre en poursuiuant le jugement de quelque procez» [Discours sur la nouvelle Allégorique el sur la relation faite ensuite, 1659, p. ir)3-15i. Imprimé à la suite de la Relation Véritable de ce qui s'est passé au Royaume de Sophie).

1 . Livet a déjà cité un passage des Nouvelles nouvelles (1663, p. 279-80) : « Clorante s'écria qu'il avoit quelque chose à luy donner pour mettre dans sa Comédie : C'est d'un Nouvelliste, dit-il, mais dun Nouvelliste de Parnasse, c'est à dire, d'un de ceu.x qui veulent toujours voir de la pureté dans le langage, et qui n'y sçauroient, disentils, rien souffrir de rude. Ce Nouvelliste s'estant trouvé chez un Nottaire, releut cent fois un Acte qu'on luy vouloit faire signer, déclama contre la barbarie, et la dureté des ternies, les voulut faire changer, et ne le voulut jamais signer, disant que c'esloit non seulement approuver, mais mesme authoriser une méchante chose, et qu'il y alloit de son honneur de le signer avant que de l'avoir fait mettre, ou mis luy-mesme eu meilleure prose » .

2. Cf. Ilauteroche, Bourg, de qualité, IV, 5 : « Il faut vous épargner le jargon des Notaires, Tandis qu'on dressera les clauses nécessaires. Je vay vous envoyer ma fille. — Trop d'honneur ».

« Croiriez-vous bien, Madame, que je ne me suis fait séparer de corps et de bien d'avec mon pénultième mari, que parce qu'il m'étourdissoit tous les jours de quelquebarbarismcdu Palais (Dancourf, II, 238, La fein. d'intr., I,sc. 7). Voir tout ce qui précède : Dorise voudrait entrer à l'Académie, surtout pour sa réforme de la langue du Palais.

(lira quelqu'un, n'y a-t-il pas déjà trop de chicaneurs en France, sans vouloir que tout le monde le devienne? Voilà le langage ordinaire des ignorans, de nommer chicaneurs, tous ceux qui entendent les alVaires, ou qui en parlent en termes propres. Au contraire, une des plus grandes sources de la chicane, est cette ignorance du droit » [Traité du choix et de la méfh. des Etudes, 193-195),

Mais tout autour de Fleury, c'est à qui se sauvera du « Palais de la Reine-chicane, Et du Roy des Fesse-cahiers ». Furetière a joué ici un des personnages principaux *. Le Jeu de houles des Procureurs, qui forme la 5** Satire des Poésies diverses (Paris, Guil. de Luynes, 16oo, p. 40), n'est guère qu'une parodie du langage de la corporation. Qu'un des joueurs place sa boule, ou la lâche, qu'il touche au « noyon », qu'un autre le veuille chasser, tous les mots des partenaires sont transposés en mots du palais. Et l'auteur, comme s'il craignait qu'on ne l'eût pas remarqué, croit bon de signaler le procédé :

Le plus divertissant, c'est que chacun se pique De bien dire en parlant sa langue de pratique "'^.

1. Une mention cependant àBerthod qui dans La Ville de Paris en vers burlesques fait toute une tirade contre le langage du Palais (p. 103 et 106).

2. Quand vne boule pousse vne autre en son chemin, Elle a lettres, dit-on, pour la confortemain ;

C'est subrogation, quand elle entre en sa place,

Distraction se fait, alors qu'elle la chasse,

Et c'est réintégrande, alors qu'elle revient,

Ayant un peu gauchi du chemin qu'elle tient :

Quand elle tourne ailleurs, c'est un déclinatoire,

Va-t-elle un peu trop doux, c'est lors le pétiloire :

Si quelqu'un met au but. soudain il s'aplaudit,

Disant qu'il a fourni pièce sans contredit.

Et si l'un des perdans joue à l'acquit son homme,

Qu'il luy gagne ou pareille, ou plus notable somme,

Ils disent au vaincu pour consolation

Qui gagne an principal, perd en sommation.

Enfin si je voulois achever ce qui reste

l'aurois plùtost décry le Gode et le Digeste.

Tous les mots du Palais soit à droit, soit à tort,

Trouuent auec ce jeu, chez eux quelque rapport.

Ils se querellent mesme en semblables paroles,

Qui joue f'i contre-temps, n'estpoint au tour des rôles

Qui donne un démenti, dit qu'il s'inscrit en faux,

C'est dol, quand la partie est faite entre inégaux ;

Qui vend ses compagnons, est stéllionataire :

Qui conteste souvent, vn plaideur téméraire ;

Et si quelqu'vn soutient vn mot qui fait affront.

Il dit qu'il va subir le récol el confront.

(p. 50-51, cf. Voy. de Merc, 62).

Il dit certification.

Quand il se parle de criées ;

LA LANGUK DU PALAIS LT-LA LANGUE DK COUU 391

Toute la deuxième partie du Roman bourgeois (1666) est encore la caricature de ce monde des cliicanoux, Collantine, plaideuse née, qui a appris k lire, non dans les « sept Pseaumes moulez » mais dans des « contrac^ bien grilïonnez » (11, p. 13), préfère à un sonnet d'amour un « exploit en retrait lig-nager » bien dressé, et ne sait donner aux mots que leur sens judiciaire. Une déclaration, elle n'en a que faire, elle en a une de bien rédigée en trois cents articles, si belle qu'il n'y a dans tout le texte, ni une raie, ni une croix. Une lettre, elle en possède en forme de requêtes civiles, obtenues contre treize arrêts, tous contradictoires.

Le jug-e Belastre ne sachant pas le droit, avait été obligé de prendre un <( sifleur ». Mais au bout de cinq ans, dès « ([u'il sceut une douzaine de termes, il crut en sçavoir tout le secret et toutes les ruses » (II, 57), si bien qu'une fois tombé amoureux de Collantine, il saisit dun coup le moyen de lui plaire, qui était de plaider contre elle : « Je veux intenter un procès criminel contre vos yeux, ({ui mont assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon cœur » (II, 61). Et comme cette manière enthousiasme la défenderesse, sûr (ju'il a trouvé le secret, et le « Praticien françois » à la main, comme un enfant qui compose à l'aide des « Epithètes de Textor et des Elégances poétiques », son sifïleur derrière lui, il produit sa célèbre déclaration '.

Lors qu'elles sont certifiées,

Il dit signification;

Il dit une assignation.

Ma foy, si je voulois tout dire,

Je te ferois pisser de rire.

Ce sont des mots du temps jadis,

Comme en usoiént les Amadis.

(Cl. Le Petit, Chron. Scand., Paris ridic, p. 106).

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