‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 177 sur 189 · LE LEXIQUE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

LE LEXIQUE CLASSIQUE

L'œuvre tant souhaitée était faite, le lexique français était constitué. Mais il ne ressemblait guère à celui qu'on avait rêvé autour de cette année 1539, où parurent à la fois l'Ordonnance qui fit du français la langue officielle du royaume, et le premier Dictionnaire. Les hommes du xvi" siècle avaient vu grand. Sans doute, leur facilité à recevoir des mots leur venait en partie d'une certaine humilité, commune chez les gens qui débutent et qui sont peu sûrs d'eux-mêmes. Mais cette résignation passagère, loin d'exclure les hautes ambitions, s'expliquait et se justifiait par elles.

Obligés ou naturellement enclins à employer un idiome jusquelà réputé inférieur, naïvement éblouis des trésors grecs et latins, envieux aussi, sans l'avouer franchement, des richesses d'outremonts, ils n'avaient ni le courage, ni le moyen, ni le désir de vivre sur leur propre fonds. Trois civilisations supérieures, où les arts, les sciences, tout ce que créent la pensée et le rêve de l'homme, religion mise à part, semblait avoir atteint des sommets inaccessibles, exerçaient un tel ascendant que les esprits les plus vigoureux se sentaient incapables de réagir. De même qu'ils imitaient des modèles et copiaient des procédés, de même ils s'efforçaient d'acquérir et d'adapter un outillage et un matériel. Pour égaler leurs rivaux, ce qui était leur but suprême, il fallait non seulement atteindre à la beauté, mais atteindre à la même beauté. Et elle leur paraissait hors de portée, tant qu'on n'aurait pas à sa disposition une égale richesse de moyens. Etrangers à toute notion de propriété littéraire, ne sachant guère ce que c'était que l'originalité dans les conceptions, les idées et les formes d'art, et ignorant tout à fait qu'il est vain d'essayer de les faire revivre dans un temps et un milieu pour lesquels elles n'ont pas été faites, comment eussent-ils imaginé qu'il y avait aussi une propriété des mots,

et qu'en croyant les emprunter, on n'en naturalise le plus souvent que ce qu'ils ont de matériel, leurs éléments phonétiques, pendant que leur âme reste au loin, dans le pays dont ils ont traduit le sentiment et la pensée. Et ils faisaient main basse sur tout, ainsi que des soldats ivres après un assaut, enchantés par une erreur qui était celle de tous, des artistes, des courtisans, des hommes du monde. Les mots arrivaient, s'empilaient comme des dépouilles.

Mais, il faut bien le dire, telle est la puissance d'assimilation de notre France qu'elle a adopté et transformé des architectures qui ne semblaient pas faites pour son ciel de pluie, si bien qu'on les croirait indigènes. De même, une foule de mots: caprice, délicatesse, disgrâce ont si bien pénétré dans le lexique français, ils y ont pris une telle place qu'ils semblent l'avoir toujours occupée. L'erreur n'en fut pas invariablement une.

D'autre part, il n'existait point au xvi*' siècle d'hommes de lettres, au sens où nous entendons ce mot. Les lettres occupaient des personnes de toute profession, et aussi de tout pays. Le XVI'' siècle ig-norait cette centralisation qui a eu sur la destinée de la littérature française une si grande influence. Ronsard, Du Bellay, Montaig-ne, n'ont point vécu à Paris. Rabelais est de Touraine et de partout. Jusqu'à Henri IV, tout en France est resté provincial, la paix et même la guerre. Et dans la vie ainsi organisée, quoique les distinctions sociales existassent et fussent très rigoureuses, des nécessités quotidiennes rapprochaient les classes. Un grand seigneur rural, qui faisait valoir ses domaines, percevait ses redevances, traitait avec ses intendants, ou bien directement avec ses vassaux et ses fermiers, restait tout près des paysans et loin de ses voisins de caste. Les mots de terroir, les termes d'arts et de métiers entraient ainsi dans les œuvres, comme ils circulaient dans la société. Et un Ronsard, frappé du parti qu'Homère, Hésiode ou Virgile avaient tiré de cette technique pouvait, sans se compromettre ni choquer en rien ses lecteurs, fréquenter les (( minérailleurs » et prendre à leur langage des images pittoresques et ces sonorités qui « font batterie au vers ». La cité des mots était ainsi large ouverte. Elle le resta jusqu'au début du xvii'' siècle.

A cette époque, la direction passa à d'autres mains. Ce ne furent plus les écrivains, les poètes, les parlementaires, les gens des cours de justice qui continuèrent l'élaboration du lexique, ce furent les hommes et les femmes de cour. Et les maîtres de l'œuvre ayant changé, l'œuvre changea également. L'idéal qu'on se proposa fut

tout autre. On ne rêva plus d'ampleur, mais d'ordre. Il ne s'agit plus de s'agrandir et d'ajouter, mais de se limiter et de se restreindre. On se mit à vérifier, à recenser, à classer. Le lexique de la langue de cour — il ne faut pas dire de la langue littéraire, c'est trop tôt ou trop tard — sortit de cette organisation, qui dura un siècle.

11 fut dans ces conditions ce qu'il pouvait être, une réduction du lexique commun. Plus d'influences étrangères ni anciennes. On étudie les langues, mais sans idée d'y conformer la sienne. Les communications sont sinon coupées, du moins si bien surveillées par des censeurs rigoureux qu'il n'entre à peu près rien par le canal, où autrefois un flot avait passé. La tradition française ellemême n'en impose point. Assurément on ne prétend pas faire un vocabulaire nouveau, mais loin que l'ancienneté recommande un mot, elle le rend suspect. On abat sans respect tout ce qui sent le gothique, les termes vieux comme les vieilles églises. Des provinces, chacun cherche à perdre l'air et l'accent. Malherbe est normand, Vaugelas savoyard. Comme s'ils voulaient faire oublier leurs origines, ils « dégasconnent » les Gascons et. . . les Parisiens.

L'un et l'autre sont et Aeulent être de classe noble. Partout ils recherchent et dégagent le pur air de la Cour, et ne font grâce qu'aux mots qui le portent, n'aiment que ceux qui l'aflîchent. Le lexique s'aristocratise. Bientôt de même que la noblesse, en vain sollicitée par Colbert de se livrer au grand commerce, qui ne déroge point, se ferme et s'enferme, le Versailles des mots n'a plus ni faubourg, ni banlieue. Entre le quartier populaire, les rues de commerce et les avenues plantées d'hôtels et de châteaux, on a creusé un fossé et élevé un mur de l'autre côté desquels on ne laisse pénétrer qu'à grand' peine et un à un les habits noirs et les robes.

Il n'est pas besoin de faire voir ce qu'un lexique ainsi composé a gagné en unité. Tout y avait été accepté, vérifié par les maîtres ou par des commis plus sévères et plus regardants encore que les maîtres. Sur le sens et la valeur de chaque mot, la catégorie à laquelle il appartenait, le style auquel il convenait, on n'avait rien oublié de ce qu'on pouvait établir. Là où le Code officiel ne sufiisait pas, le pviblic savait où recourir. Une foule d'arrêts existaient qui faisaient jurisprudence, et que des La Touche allaient bientôt réunir en Corpus. Et puis la coutume et la voix publique suppléaient au silence des Auteurs. Toute la société du temps formait une vaste Académie.

Sans doute, on avait oublié que la vie ne souffre point de règles si précises et si immuables. Déjà, en attendant qu'une autre époque

se passionnât pour Fart, les sciences, la philosophie, dont on tenait si soig^neusement à l'écart et les idées et le vocabulaire, les grands artistes du style dérogeaient, en quelque façon, aux règles posées, en faisant un emploi personnel d'une matière qui semblait commune à tous. Mais on ne s'en apercevait point, ou on ne voulait point s'en apercevoir. Entre La Fontaine qui continuait la tradition de l'indépendance, et Fénelon qui faisait présager les futures révoltes, la soumission générale suffisait pour qu'on crût avoir établi un ordre immuable. Et dans cette illusion, s'il y avait de l'aveuglement, c'est que par une exagération de sentiments compréhensible, on croyait éternel ce qui n'était que durable. Mais il reste vrai que si l'ordre imposé ne devait pas subsister toujours, il devait du moins se conserver longtemps. L'amplitude et la vitesse des mouvements ultérieurs jusqu'au romantisme ne peuvent se comparer à celle des mouvements du xvi® siècle. On n'avait pas arrêté la vie, on l'avait ralentie.

A quel prix, nous l'avons vu. De suppression en suppression, d'interdiction en interdiction, le lexique français s'était resserré. Gomme dans ces minoteries où les tas de blé en passant de trémie en trémie, abandonnent d'abord toutes les impuretés étrangères, ensuite les grains noirs, puis ceux qui sont trop petits, et finissent par se réduire à quelques mesures de grains choisis, entre les mains de vanneurs si difficiles, la belle et ample moisson du xvi® siècle s'était fondue et envolée avec la bourre, ou avait été jetée à terre avec les rebuts. Le reste tenait maintenant dans les deux sacs de l'Académie.

La grandeur de certaines œuvres du temps nous dissimule ce résultat. Séduits par leur grave et noble ordonnance, épris de leur beauté morale et psychologique, émus de la puissance affective que l'âme d'un Racine a communiquée à ses vers, nous ne nous occupons guère des mots dont il s'est servi. Je suis de ceux qui estiment que sa gloire a tout à gagner aux analyses qu'on en pourra faire. La pauvreté de la matière grandit le mérite du génie qui l'a mise en œuvre. Dans les arts plastiques aussi, il n'est pas rare de voir les plus grands effets obtenus avec les matériaux les plus pauvres. Mais là n'est pas la question. Quelque conséquence que puissent avoir des recherches de ce genre, aucune superstition ne doit nous empêcher d'examiner si, en supportant les conditions faites à la langue, nos grands écrivains ne se sont pas résignés à certains renoncements, s'ils n'ont pas aussi accepté certaines faiblesses. Il serait vain d'objecter que s'ils en avaient eu conscience, ils auraient

cherché à s'émanciper de règles trop étroites, comme un ou deux l'ont fait. J'ai montré pourquoi la soumission fut et devait être générale.

Nous qui avons et le recul nécessaire et la liberté de juger, nous sommes obligés de constater que cet art classique, qui fut admirable, s'est en général interdit de riches sujets, qu'il s'est appliqué surtout à l'homme intérieur et à la vie de société plutôt qu'à la vie sociale. Le monde matériel, la nature aussi lui échappe, presque tout entière. Et ce qu'il en a étudié, il a essayé de le comprendre plus que de le voir. Il n'est pas pittoresque, il n'est même pas plastique. Pour peindre, un La Fontaine a dû emprunter des couleurs. Ce n'est pas le lieu de discuter pourquoi ses contemporains n'ont pas fait comme lui. Se sont-ils interdit les mêmes goûts parce que les moyens autorisés leur manquaient, ou ont-ils renoncé à se procurer ces moyens parce que leurs goûts ne les portaient pas de ce côté? Le fait est que, chez les plus grands, l'épithète est froide^ banale : Son heureuse fécondité, dit Bossuet, redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuelle {Or. fun. d^Henr. de Fr. , éd. Rébell., 82). La périphrase est déjà un peu noble pour dire que « tous les ans », sinon « tous les jours », il leur naissait un enfant ! mais elle était nécessaire. Soit. Les mots heureuse et sacrés ne la relèvent guère, même si on donne au premier son sens latin, au second sa valeur religieuse. Dans Esther^ dans Athalie, si on rencontre de-ci de-là quelques adjectifs évocateurs, la plupart du temps on peut annoncer, avant de les avoir entendus, ceux que les substantifs traîneront par la main. Nous verrons, au chapitre de la phrase, comment ces répétitions s'accordaient mal avec les règles qui imposaient de la variété dans le style. Il convient de reconnaître dans ces faiblesses moins une négligence des auteurs qu'un eiîet des théories qui n'avaient cessé de réduire le vocabulaire.

Quoi qu'il en soit, en pleins chefs-d'œuvre, il nous faut, à nous, un réel effort pour nous accommoder de ce vocabulaire pauvre, stérile, où les mêmes expressions, les mêmes ornements surtout sont répétés à satiété. Nous avons peine à nous figurer le spectacle d'une ville prise d'assaut et détruite d'après les mots si froids d'Andromaque, ancienne princesse de cette ville : « des toits que la cendre a couverts ». Nous nous représentons mal le cadavre d'un homme qui vient de mourir victime d'un accident et d'un monstre, dans ce vers si nu, tout négatif : « Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur » (Rac, Phèd., v. 1579). La célèbre bataille de Rocroi elle-même, malgré le mouvement dramatique du récit, ne

donne à nos imaginations, sans doute parce qu elles sont blasées, que des visions un peu vagues. Vieilles troupes ressemble trop k vieux régiments et à vieilles bandes. Comme trois fois une portion de l'armée ennemie est ainsi qualifiée de vieille, ce n'est presque plus qu'une désignation de corps, comme serait : les réservistes, ou la vieille garde. Braves revient aussi deux fois, et il n'a rien qui frappe l'attention, quand il s'agit de soldats. Grand prince, jeune prince, sentent trop ces circuits de parole, dont l'étiquette obligeait à couvrir la nudité simple d'un pronom, et que l'orateur a multipliés sans fin d'un bout à l'autre des Oraisons funèbres. D'autres épithètes, soidisant pathétiques, sont flasques, comme timides appliqué à brebis. Il est naturel qu'un prêtre occupé à représenter le caractère d'un héros insiste sur Tair assuré du chef, sur les grâces que la clémence ajoute à sa haute contenance, et nous n'avons rien à y redire, mais de la scène de carnage et de lutte, presque tout ce que nous apercevons est également psychologique : la furie, l'enivrement, les courages émus, et jusqu'à la décharge qui est qualifiée par l'impression que l'orateur entend qu'elle donne aux esprits : effroyable. Il n'y a que la belle image des bataillons semblables à des tours, où se retrouve l'imagination si naturellement concrète de Bossuet, pour nous rappeler nos façons d'écrire. Et il est bon de remarquer que c'est une comparaison, on n'a pas osé la métaphore'. 11 en est ainsi partout, ou presque partout. Font seuls exception les indépendants, comme La Fontaine, les égarés ou ceux qui nont pas écrit pour le public de leur temps, comme Retz ~, M""' de Se vigne ou S^-Simon. Nous acceptons sans peine la syntaxe d'alors, car si elle a été étroite et sévère, la phrase y a gagné une clarté et une sûreté dont nous profitons ; la versification, pour raide et monotone qu'elle ait pu être, ne nous gêne pas plus, nous l'assouplissons par notre façon actuelle de lire. Au contraire critiques et écrivains modernes ont souvent reproché aux plus grands maîtres de l'art classique ce lexique qu'il n'ont pas fait, mais dont ils ont accepté de se contenter, choisi, ordonné, noble, juste, mais qui parlait plus à la raison qu'à l'imagination, et ne pouvait suffire qu'à une société repliée sur elle-même, dont la littérature était toute d'observation intérieure et de fine analyse.

1. M"* de Goligny écrivait qu'il y avait souvent « de mauvaises épithètes et de méchantes expressions » dans l'oraison funèbre de Condé (Boss., Or. fun. de Condë, éd. Rébell., 537, n. 3).

2. « Il s'y rencontre nombre de mots dont Richelet ni Furetière ne firent jamais mention » (Senecé, dans Hcrvier, Les Écriv. franc., I, 283).

INDEX LEXICOLOGIQUE '

Abandon, 586.

Abandonnement, 58(5.

Abâtardissement, 586.

Abattre un bonheur, 559.

Abattu, 518.

Abayer, 587.

Abdication, 26.

Abdiquer, 586.

Abdomen, 586.

Abéquer, 586.

Abhorrer, 586. Ab intestat, 401.

Abjection, 586.

Abois (être aux — ), 586.

Abonner, 26.

Aboutir, 587.

Aboyer, 587.

Abrègement, 587.

Abrier. 587.

Abrogation, 400.

Abroger, 400, 587.

Absolutoire, 587.

Abstinent (un — ), 452.

Abstract, 587.

Abstrait, 587.

Abstrus, 588.

Acabit, 588.

Acacia, 444, 588.

Académie, 588.

Acajou, 588.

Acariâtre, 28, 588.

Accablant, 588.

Accablement, 588.

Accagnarder (s'}, 25, 31,

Accastillé, 588.

Accélération, 588.

Accélérer, 588.

Acceptable, 588.

Acceptant, 400, 589.

Accointance, 26.

Accointer (s'), 26.

Accoiser, 26.

Accoler, 589.

Accommodement, 589.

Accommoder, 589.

Accorder les instruments,

Accort, 28, 589.

Accortise, 589.

Accostablc, 26, 589.

Accoster, 26.

Accoster (s') de qq"", 26.

Accoter fs'), 26, 589.

Accoucher, 589.

Accouplement, 589.

Accoutrement, 589.

Accoutrer, 589, 590.

Accoutumance, 238, 590.

Accouver, 590.

Accra vanter, 28.

Accréditer, 590.

Accrocher, 590.

Accroupir, 596, Accueillir, 590.

Accumulation, 590.

Accusateur, 518.

Accusation, 399.

Acertener, 26.

Achalander, 590.

Acheminement, 590.

Achevé, 591.

Achever, 539.

Achoppement, 26.

Achopper, 26.

Acicrologie, 48.

Acier de courage, 554.

Acoquiner, 591.

Acquêt, 400, 591.

Acquiescer, 27, 591 .

Acquisition, 396.

Acquit, 400.

Acquit patent, 591.

Actes des Apôtres, 431.

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