‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 28 sur 189 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES PRINCIPES. LES DOCTRINES. LES AUTORITÉS. UN NOUVEAU MAITRE « LA RAISON ».

L'usage; la Cour ; les écrivains. — Sauf pour Ménage, la tradition française n'existe pas, ou du moins elle ne remonte pas au delà de Malherbe. Les observateurs partent de Vaugelas, ses remarques sont le Symbole des puristes. A prendre à la lettre leurs déclarations, ils n'auraient même rien changé à ses principes : l'usage continuait à commander en maître ^.

Bien entendu, il ne s'agit pas de l'usage général du pays, qui est comme s'il n'existait pas. Celui de Paris même compte à peine. On le voit bien par exemple lorsqu'il s'agit des nombres du substantif; les habitudes du commerce qui parle au pluriel des matières n'empêchent pas de décider que les noms de matière n'ont pas de pluriel. Il s'agit de l'usage de la Cour. Comment eût-elle perdu son prestige, à l'époque du « Grand Roi» ? Sitôt que lui-même veut bien se servir d'une façon de dire, la courtisanerie régnante oblige à considérer cette parole comme sacrée ~. Toutefois cette autorité absolue semble lui avoir été personnelle. La Cour, malgré son prestige, n'est plus à elle seule l'oracle infaillible du beau langage.

Sans doute, on l'allègue souvent, et, pour les besoins de la polémique, on l'oppose soit aux savants dans la langue, soit aux écrivains. Girard, au commencement du xviu® siècle, revendiquera encore pour les dames de la Cour le droit de donner leur avis 3. Respirer l'air de Versailles valait mieux, pensait-on, qu'étudier Vauge-

1. « En fait de Lang^ape,... le seul Usage, à proprement parler, est le Roi, ou plutôt le Tyran, qui commande impérieusement selon son caprice et sa bizarrerie, même souvent contre les loix fondamentales de la Grammaire et de la Raison » (A. Renaud, 3fan., Pref., 10).

2. «M. de Langres...m'a dit que tous les joïieurs de distinction disent : perds-je mon argent, et non pas perdé-je. Et si j'osois prendre la liberté de me servir d'une authorité au-dessus de toutes les autres, je vous dirois... qu'il m'a assure que le Roy, qui parle mieux que l'Académie dont il est le Protecteur, disoit ces jours passez : Depuis six ans que j'ay tant d'ennemis sur les bras, perds-je un seul pouce de terre ? » {Roursault, Letl. Nouv., 1, 28i).

.3. n Quand il s'agit de langue françoise, lés dames ont leur voix, surtout celles de la Cour ; leur autorité en cete matière n'est pas au dessous de celle des Savans » {Orth., 47, dansThurot, I, en).

las. « Je connois, dit Perrault, des Provinciaux qui sçavent par cœur les Remarques de Vaugelas, et toutes celles du P. Bouhours, de M. Ménage et de M. [Thomas] Corneille, et qui parlent fort mal François, pendant que tous les enfans élevez à la Cour parlent trèsjuste et très correctement, sans avoir jamais appris un seul mot de Grammaire » [Paraît, des Ane. et des Modernes, II, 39-60) '.

Mais en général, les théoriciens commencent à considérer que pour avoir le secret du bon usage, il faut observer aussi la pratique des bons écrivains. Bouhours, par exemple, est très ferme là-dessus. Dès les Entretiens, ils nous dit : « Je dois le peu que je sçay au ■commerce des honnestes gens, et à la lecture des bons livres. Ce sont, à parler en gênerai, les deux voyes qu'il faut tenir, ce me semble, pour sçavoir bien la langue Françoise : l'une ne suffît pas sans l'autre » (p. 130).

Et à divers endroits, il répète ce jugement : « Pour en avoir l'éclaircissement (de mes difficultés), je ne me contentay pas de lire les Livres, et de consulter les Maistres ; j'observay le plus exactement que je pus comment parloient les personnes qui parlent bien... Si je semble quelquefois décider, ce n'est pas de mon chef ■que je décide ; ce n'est qu'après avoir observé l'usage, et avoir ■consulté les personnes les plus habiles dans la Langue, ce n'est que sur le témoignage des bons Auteurs que je prononce » [Rem., Avertissement). Il n'y a point de doute, auteurs signifie bien ici •écrivains. Ces « bons Auteurs » ne sont pas, comme bien on pense, ceux que nous choisirions. Molière, La Fontaine, etc., ne figurent pas parmi eux ^. Mais peu importe.

1. Le privilège des œuvres de Bensserade attribue une partie de ses mérites à l'influence de la Cour : « Louis. . ., etc. Nostre amé Ch. de Sercy, Marchand Libraire de nostre bonne Ville de Paris, Nous a fait remontrer, que les œuvres du feu Sieur de Bensserade, de l'Académie Françoise ont un certain air de galanterie, qui ne se trouve point ailleurs, et quelque chose de si naturel et de si fin tout ensemble, qu'on sent bien qu'il en estoit plus redevable à la Cour et au commerce du grand monde, qu'à ses Livres et au Cabinet. » Il est curieux de trouver une semblable opinion dans une pièce administrative.

2. Peut-être trouvera-t-on quelque utilité à savoir quels ouvrages ce maître <;onsidère, en 1671, comme des modèles de beau langage. (Je nomme les ouvrages qui sont simplement désignés par allusion.) Ce sont, d'après les Enlrel., 131 et suiv. : Yaugelas, Remarques et Quinte-Ciirce, Balzac (qu'il ne faut pas trop imiter). Voiture (quoique son style ne soit pas toujours fort e.xact ni fort châtié), Costar, Défense de Vot7jjre, d'Ablancourt, de La Chambre, Patru, Lettres et Plaidoyers, Pellisson, Hist. de V Académie Françoise, la Préface des Œuvres de Balzac, celle de la nouvelle traduction de l'Enéide, les Réflexions ou Maximes morales, les Conversations du Maréchal ■de Cléramhault et du Chevalier de Méré parues en 1670, les Observations sur Homère ■et Virgile, les Paraphrases sur les epistres de saint Paul, les Actions publiques d'un Prédicateur célèbre {'.^), la Guide des pécheurs de Grenade, traduite par Girard, l'Histoire Sainte du Nouveau Testament, la Morale du Sage, V Imitation de J.-C. de la tra-

Alemand, comme Bouhours, oppose plusieurs fois aux re^ratteurs de métier les écrivains: Sarrasin, d'Ablancourt, Pelisson (v. p. 59). Charpentier disait, paraît-il : Ce sont les g'ens de Lettres qui font le bel usag-e, selon Quintilien [Carpenteriana, 167) K

L'Académie commence à apparaître comme le corps des gens de Lettres. C'est à elle que Bouhours soumet ses Doutes, comme à un tribunal suprême. On veut lui déférer le Testament de Mons. L'abbé de Bellegarde témoigne du respect qu'il a pour elle, en lui dédiant ses « Réflexions, » et professe que c'est une « restitution qu'il lui fait ». Quand elle aura publié son Dictionnaire, malgré Furetière et les pamphlétaires, malgré l'œuvre elle-même, son prestige grandira encore, elle s'acheminera peu à peu vers le rôle qu'elle a tenu si longtemps d'arbitre de la langue. Or, à l'Académie les écrivains comptent, s'ils n'ont pas la « pluralité ». Les notes d'audience de l'abbé Choisy nous montrent qu'on allègue Racine en son absence [Journ., 251). Présent, on dut quelquefois au moins l'écouter.

Contre l'usage. Pour la « raison ». — Fidèle à la doctrine de Vaugelas, Andry écrivait encore en 1689, en tête de ses Réflexions : « L'usage est l'unique régie qu'on j a suivie, et bien qu'il ne s'accorde guéres avec la raison dont il franchit souvent les loix, il a semblé néanmoins que la raison vouloit qu'il fût suivi dans une matière où il est le maistre » (Préf.). C'était là une formule traditionnelle, on la répétait, mais personne ne la considérait plus comme absolue.

Un des plus obscurs, mais des plus vigoureux adversaires de la tyrannie de l'usage, est Courtin. Dans son Traité de la paresse (F aris, Elie Josset, 1677)^ il aperçoit tout ce qu'il y a, dans les prétendues lois des auteurs de remarques, d'imagination personnelle, là où on prétend énoncer des lois objectives : « S'ils disent quelque chose d'avantage (que ce que les autres ont dit avant eux), ce n'est qu'en les censurant, et alors mesme ce n'est que l'opinion, ou peut-estre la vision d'un seul homme qu'ils opposent à l'imagination d'un autre homme.

ductionde Port-Royal, les Confessions de saint Augustin et la Vie de D. liarthelemi des martyrs (malgré les longues périodes).

Dans ses Remarquas, Bouhours cite souvent Racine, et aussi Fléchier, Bossuet, « dont le talent est au dessus des louanges » {Suite, 101), Rodriguez, Pratique de laperfeclion chrétienne, traduite par Régnier, les Méditations, traduites par Dupont, le P. Cheminais «excellent Predicateurque Dieu n'a fait que montrer au monde [Suite, 101).

1. En revanche Andry ne se fie point à eux: « Il n'y a rien qu'on ne dût recevoir, s'il suffisoit pour justifier une expression, que d'habiles Ecrivains l'eussent employée;: il faut déférer à l'autorité des grands hommes, mais il n'y faut pas déférer par tout et sans discernement» (Sui<e, 412).

(( Ceux qui ne veulent que l'usage disent que c'est ce qui se pratique par la plus saine partie de la Cour ;' et comme on leur représente que cette saine partie de la cour mène bien loin, les autres qui se tiennent uniquement à l'autorité, soutiennent pour eux que cette saine partie se doit entendre de celle qui parle et écrit selon la plus saine partie des auteurs. Que si on leur demande qui sont ces auteurs, ce seront, selon eux, les auteurs des Remarques sur la Langue françoise... Et si on leur fait voir qu'ils ne s'accordent pas entre eux, chacun répond hardiment : c'est moi qui suis l'ortodoxe, qui ay trouvé le fin, le délicat, qui veux desabuser le public » (I, 144 et s.). Ce qu'il faudrait consulter, ce serait la raison, « à savoir le rapport que l'esprit trouve qu'un terme ou une expression ont avec des principes établis, certains et immuables » (//)., 156).

La grammaire générale. — Ce qui avait ébranlé les convictions, c'était la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal. L'année même où les petites Ecoles étaient fermées, paraissait un livre fait pour elles, dont la portée fut énorme. Encore une fois le mot de Pascal se vérifiait. La force avait le dessous dans son duel contre la pensée.

La (( Grammaire générale » est du nombre des chefs-d'œuvre qui sont l'œuvre de plusieurs. Lancelotl'a écrite, mais Arnauld l'a pensée, et on sait ce qu'il pensait K Le titre dit: Grammaire générale et raisonnée. 11 ne faut pas comprendre par là que la grammaire d' Arnauld fût polyglotte, ni qu'elle fournît pour la morphologie et la syntaxe l'équivalent du Lexique de Calepin. Port-Royal a fait pour les langues latine, grecque, italienne, espagnole, des méthodes séparées. Celle-ci n'en est ni un amalgame ni un résumé. C'en serait bien plutôt l'introduction. S'il est fait allusion à des faits appartenant aux langues savantes ou vulgaires ; hébreu, grec, latin, italien, espagnol, voire allemand (p. 126-134), c'est que de toutes Fauteur s'efforce de dégager des principes communs, et les définitions des parties essentielles du langage. Raisonnée, l'œuvre d' Arnauld l'est doublement, d'abord en ce qu'elle cherche à expliquer les faits au lieu de les exposer ; et en outre parce qu'elle tâche de retrouver au terme de son analyse, derrière les formes variables des langues, la raison universelle réglant les principes du langage.

1. On peut cependant constater des taches dans son œuvre. C'est une imagination puérile que de considérer l'invention du pronom de la première personne comme inspirée par le désir de ne pas se nommer soi-même, « ce qui eût eu mauvaise grâce» (59). C'est une inadvertance que d'afllrmer qu'on commande fort rarement au singulier. Dans les « petites écoles » de Port-Uoyal peut-être, les élèves étant de Petits Messieurs, à la Cour aussi, mais ailleurs?

Ce genre de recherches n'avait rien d'absolument nouveau. Les anciens s'y étaient déjà livrés. Plus hardis même, ils avaient posé tout entier le problème des rapports de la parole et de la pensée ; ils avaient agité la question de l'origine du langage et de la valeur, naturelle ou conventionnelle, nécessaire ou arbitraire des signes L Au xvT" siècle, J.-G. Scaliger consacre aux « causes » de la langue latine ~ un ouvrage en treize livres (Lyon, 4540). Sanctius •'^, qui lui emprunte ses idées, n'hésite pas davantage à mettre de force les faits linguistiques en accord avec ses conceptions philosophiques : ainsi, il avance d'abord que la langue grecque, « comme toutes les langues », doit avoir un ablatif, parce que la nature a donné à tout nom six parties ; il ne cherche qu'ensuite des preuvesa posteriori, et naturellement il en trouve ''. Scioppius, grand admirateur de Sanchez, qu'il annota, et auteur d'une Grammaire philosophique ^', ne se contente pas de justifier par des raisons intrinsèques la préférence de Cicéron pour telle construction plutôt que pour telle autre *^ ; il va jusqu'à reprendre des fautes dans le modèle avéré de la bonne latinité, et, au nom de la logique, cet Allemand du xvii' siècle en remontre à l'orateur romain sur le latin de ses. oraisons '.

On voit que la méthode grammatico-philosophique, qui devait bientôt prendre tant d'importance, s'était déjà produite avec tousses excès, quand parut la Grammaire de Port-Royal. Aussi Lancelot ne croyait-il donner l'exemple d'aucune nouveauté, lorsque^ travaillant « aux Grammaires de diverses langues », il se prit à rechercher les raisons de plusieurs choses qui sont ou communes-

1. Aristote, avant Port-Royal, avait fondé l'analyse du langage sur celle de la pensée et s'était appliqué à définii" le rôle et la nature du nom et du verbe {Hermén., premiers chapitres). Les écoles stoïciennes se signalèrent par leurs efforts pour déterminer le nombre des « parties du discours » et pour établir une nomenclature dont chaque terme exprimât avec une parfaite justesse la nature de son objet. Les grammairiens, s'y employant à leur tour, mirent la langue dans la dépendance des conceptions philosophiques. ApoUonios d'Alexandrie se sert plus d'une fois de l'analyse logique pour rendre raison des règles en usage, et même pour en imaginer de nouvelles.

2. Au nom de la i-aison, Scaliger condanme assez rudement les fantaisies de l'usage: interest philosophi placitis humanisanleponere ralionein {Caus., II, ch. 63).

3. Minerva, seii de causis linguae lalinae. Salamanque, 1587.

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