LA DIFFUSION DE L ORTHOGRAPHE J
pensionnaires. Les maîtres écrivains ' pouvaient enseigner récriture et l'orthographe, mais ne devaient avoir chez eux ni alphabets, ni rudiments, ni grammaires ~.
Je dois ajouter, avant de terminer ces éclaircissements préalables, que ce ne sont point ces revendications seulement qui empêchaient l'enseignement de l'écriture de se généraliser. Quelque bizarre que cela puisse paraître aujourd'hui, l'écriture était une spécialité. On trouvera la chose moins étrange, si l'on se souvient qu'il j avait un art de la calligraphie, et que la pratique de la ronde, de la bâtarde, des fioritures et des pataraphes étaient une forme et non des moindres, la seule scolaire en tous cas, de l'art du dessin. Bien des maîtres ou maîtresses y étaient tout à fait étrangers, et nombre d'instructions font allusion à cette insuffisance : « Si le Maiti^e ne se sent pas assez fort pour montrer lui-même à bien écrire, il se servira d'exemples imprimez, ou encore mieux de celles qui sont faites à la main, lesquelles il colera sur de petites Cartes » [Lettre pastorale de Mgr VEvesque de Bayeux, p. 67). En 1684, un règlement de l'évêque du Mans pour une école de filles dit : « On pourra même aussi apprendre à écrire à quelques-unes, qui y seroient plus propres, en se servant pour cela des livres d'exemples qu'on leur aura envoyez » 3. La phrase est significative, surtout qu'elle vient après une autre où il est dit « qu'on ne doit rien négliger pour l'instruction des enfants » . L'art de l'écriture était un luxe, dont les éléments même ne s'enseignaient pas partout, et ne faisaient pas partout partie intégrante du programme d'éducation.
Là où les maîtres, quels qu'ils fussent, enseignaient à écrire, ils s'efforçaient d'enseigner aussi les rudiments de l'orthographe, du moins ce qu'ils en savaient. Une chose n'allait pas sans l'autre. En
1. Leur corporation avait été reconnue et les statuts avaient été confirmés en 1696.
2. « Arrest de la Cour permettant de mettre aux portes des tableaux avec l'inscription : Céans petite école, et le nom de celuy qui voudra mettre le dit tableau, et ■ensuite^ Maiire d'Ecole, ayant droit et faculté d'enseigner à la Jeunesse le Service, à Lire, Ecrire et former les Lettres, la Grammaire, iArithmélique et Calcul, tant au jet ■qu'à Li plume, et de prendre des Pensionnaires ». On ne doit rien ajouter, ni ornements, ni traits de plume ; ils peuvent prendre des sous-maîtres, même pour donner des exemples d'écritures de trois lignes seulement, mais ces sous-maîtres ne peuvent ni être l'éservés à cet enseignement spécial, ni en tenir école séparée, mais ils doivent donner l'instruction générale. Les maîtres écrivains sont autorisés à se servir « de leurs Imprimez et Manuscrits pour enseigner l'Orthographe seulement, sans qu'ils en puissent abuser, et sans que lesdits Maîtres Ecrivains puissent avoir chez eux, Alphabets, Rudimens et Grammaires » (23 juillet 1714 dans Anciens Statuts, Ordonnances et liegleinens. 1725).
3. Art. 20. Angot, o. c, 173. A S'^-IIaon-le-Chatel, on tire les exemples de l'Abrégé des Actions des Saints, imprimé pour ce sujet. Un livre sert fréquemment à cet usage, le Manuel de civilité. De là les caractères spéciaux dont on y fait usage.
Histoire de la Langue française. IV. " 9
général, l'enfant copiait, et c'est sur l'imitation fidèle de son modèle qu'il avait à se guider. L'instruction de l'évêque de Baveux dit r « Pour leur apprendre FOrtographe, on aura soin de voir d'abord s'ils imitent fidèlement ce qu'ils coppient. On leur montrera en suite comme se font les lettres Majuscules, les Initiales et les Finales ; et où il s'en faut servir, comme aux noms propres, au commencement de chaque période et de chaque vers en Poésie : de même les Accens Aigus et Graves et Circonflexes, que l'Accent Aigu se forme de la droite à la gauche'; le grave de la gauche à la droite 'et le circonflexe des deux joints ensemble*, en leur montrant où il les faut appliquer (69-70) ». Le rédacteur ajoute ensuite naïvement : « Si on les juge capables, on leur marquera ce que c'est qu'un Masculin, un Féminin, un Singulier, un Plurier, etc. ^ ».
Ailleurs les moyens sont moins mécaniques, et l'enseignement,. tout pratique, eût été fort bon, s'il eût été un peu poussé^. Mai& toutes sortes d'indices nous montrent que les connaissances des maîtres étaient assez courtes. L'imprimeur Rodilard se moque de ce « chetif écrivain, qui, à grand peine sçait-il lire, nous enseigne rOrtographe » (o. c, Ep.^ 10).
J'ai publié jadis •^, et je redonne ici un placard retrouvé à la Bibliothèque Mazarine, qui est des environs de 1655. Il nous fait assister à une sorte de tournoi, ouvert dans une école de charité. On y défie à deux contre un les élèves des autres écoles. Le document est très curieux, mais il est unique, je crois. Cette école paraît avoir été une vraie école spéciale. Irson compose pour elle une méthode de français, qui est certainement le premier bon ouvrage de grammaire fait en notre langue pour des écoliers '^.
1. Lettre pastorale de Mgr. L'evesque de Bayeux, 1690, p. 69-70. Caen. chez Moriu Yvon .
2. « Les escrivains liront et escriront à part, prendront exemple après les premières, leccons, lesquels exemples leur seront baillés sur leurs leccons, s'ils lisent de g^ranimaire ou aultres choses ; lesquels escrivains seront tenus rendre leurs exemples et les. dire par cœur pour apprendre le francoys, et mesme dire enépelant par cœur,commc chacune diction et mots de l'exemple est escrite orthographiée, pour appx-endre ledit orthographe, sur quoy le régent les interrogera, remarquera leurs faultes, les leur remontrera et souvent leur conduira les mains en escrivant pour leur apprendre dès le commencement à bien former leurs lettres » (V. Angot, o. c, p. 14-15). Uéglement de Laval enl606.