LA DIFFUSION DE L'ORTHOGRAPHE L'ORTHOGRAPHE ET L'ENSEIGNEMENT
C'est ici le moment de montrer quand, comment et pourquoi la connaissance de l'orthographe a commencé à se répandre. La question est fort obscure ; on s'en rend d'autant mieux compte qu'on s'est donné plus de peine pour étudier ce qu'étaient les petites écoles de cette époque. J'aurai à reparler de ces écoles par la suite ^. Mais en tous cas, qu'il s'agisse des écoles des chantres et écolâtres, des écoles dites de charité, des écoles fondées par des congrégations, tout le monde convient que l'objet essentiel de l'enseignement était l'instruction religieuse, et que, si on appi^enait assez généralement à lire, on apprenait beaucoup moins régulièrement à écrire.
D'abord une corporation jeune, mais puissante à divers endroits, avait fait son possible pour garder le monopole de l'enseignement de l'écriture, c'étaient les écrivains jurés. Après avoir habilement manœuvré, ils étaient parvenus, en 1570, à former une corporation, non régulière encore, mais avec laquelle il fallait compter. Chargée de la vérification des écritures litigieuses, ils eussent bien voulu l'être de l'enseignement de l'écriture. Dans certains pays, comme Rouen, ils étaient à peu près parvenus à leurs fins ~. A Laval, ils paraissent aussi avoir été nombreux, et assez forts pour obtenir la modification d'un règlement d'écoles, qui instituait l'enseignement de l'écriture et nuisait à leur privilège ^. Ailleurs, à Montfort l'Amaury par exemple, on les voit s'associer à un maître d'école pour tenir une école ^.
1 . Voir plus loin, au chapitre : Le Français et l'enseignement.
2. En 1625, ils font condamner une veuve qui enseigne à écrire à des enfants. Un règlement de Georges II d'Amboise, daté de 1520, interdisait en elîet aux ecclésiastiques d'enseigner l'écriture et l'arithmétique, hormis dans les villes où il n'y avait pas de maîtres jurés (Robil. de Beaurepaire, Bech. sur VInst. pub. dans le dioc. de Rouen, II, 275 et suiv.i.
3. V. Abbé Angot, Inst. populaire dans la Mayenne, Paris, Picard, 1890.
4. « Autre sentence dudit prévost, du i"' février Tan 1586, par laquelle exécutant ladite sentence de règlement, il aurait ordonné que Jacob Leblanc, escr ivain, demeu»
A Paris, la lutte fut longue et très âpre. Les maîtres-écrivains avaient pour eux le prévôt, tandis que le chantre, pour maintenir le privilège de ses écoles, s'appuyait sur le Parlement. Ce fut un de ces procès de l'ancien régime qui duraient cent ans. Quand il y avait lieu de faire tête à un ennemi commun, comme les frères des Ecoles, la querelle s^assoupissait, on s'alliait même, puis les hostilités recommençaient. En 16S9, il y avait dix procès en cours. En 1661, une sentence renvoyait les parties dos à dos, cependant elle défendait entre autres choses aux maîtres et maîtresses d'école de mettre plus de trois lignes dans les exemples qu'ils donnaient à leurs écoliers. Bien entendu ceux-ci en appelèrent et le débat continua K
Le chantre ne prétendait point que ses maîtres fussent grands clercs en orthographe, puisqu'ils ne savaient point le latin. Mais quelle est la prétention des maîtres-écrivains, qui, eux, n'ont jamais que la routine, comme les femmes ^ ! Et comment pouvait-on leur permettre « de monstrer l'orthographe », en leur interdisant d'enseigner à lire ^. « La doctrine de l'Orthographe est le fait d'un fort bon Grammairien : dont il s'ensuit que les Escrivains Jurés ne peuvent pas l'enseigner, puis qu'ils ne sont point du tout Grammairiens » , dit le Traitté hist. des Ecoles, 481, Le débat ne fut terminé qu'en 1714, par un arrêt du 23 juillet. Il permettait aux petites écoles d'enseigner la grammaire, la lecture, l'écriture, et de prendre des
rerait sous et à l'aide dudit Perrot pour enseigner l'art d'escripture » (A. de Dion. Les Ecoles de Montfort VAmaury, Rambouillet, 1880, p. 22).
" Seront tenus à huit heures du matin aller en la principale escole et y conduire leurs pensionnaires ; et y demeureront jusqu'à l'heure de onze heures et pendant ce temps enseigneront, ledit Leblanc tous les enfans en l'art d'escripture qui s'olïriront à lui pour être enseignes, et ledit Arnault tous les ABCdaires » (Id., ib., 23).
1 . Voir en particulier le Traitté hist. des Ecoles, 474-5, Jourdain, Hist. de V Univ. de Paris, 215, Preuves, Félibien, Hist. de Paris, Preuves, III, 447.
2. « On demandera pcut-estre pourquoi le Chantre de Paris reçoit des Maistres d'Eschole sans étude, et qui ne peuvent pas monstrer l'Orthographe, puis que ne sçachant point de Latin ils n'en sont pas capables, et que neantmoins l'Orthographe est de leur profession.
« A cela lé Chantre répond qu'il n'entend point que les Maistres d'Eschole se
mêlent d'enseigner autre chose que ce qu'ils sçavent
» Ainsi c'est une illusion, que les Maîtres Escrivains se vueillent mêler d'enseigner l'Orthographe, qui est de apicibus Grammaticse, ne la sçachans pas eux-mêmes suffisamment pour l'enseigner, quoi qu'ils en puissent sçavoir quelque chose par routine, comme il arrive aux femmes dont les unes sçavent orthographer passablement » {Traitté hist. des Ecoles, 482-4).
3. « C'est... pourquoi les Maistres d'Eschole se sont pourveus... contre l'Arrest du 2 Juillet 1661 qui porte, que les Escrivains pourront avoir des écrits ou des livres imprimez pour monstrer Vorthographe, sans que pour ce ils puissent aucunement monstrer à lire; car cette seule permission qui leur a été donnée est une destruction entière des Petites Ecoles, parce qu'en même temps que l'Arrest leur deffend de monstrer à lire, il leur permet en effet de le faire, en disant qu'ils pourront avoir des escrils etc.. Car de cette façon il n'y a point dEscrivain qui faisant lire ses écoliers dans ces escrits... ne puisse dire que c'est pourl'orthograplie » [Traitté hist. des Ecoles, 485-6).