CONTRADICTIONS DE LA MODE
dans la lecture. Peu à peu et inconsciemment se forme cette idée, qui règne encore, que les mots n'ont point d'existence phonétique propre, et que, ce qu'on fait entendre en les disant n'est que la traduction de l'écriture par la voix, une forme orale du type réel, qui est le type écrit, pour tout dire en un mot, une prononciation. Déplorable préjugé qui en se répandant a depuis lors contribué à déformer notre langue 1
Peut-être est-ce déjà par lui qu'il faut expliquer la préférence qu'on eut pour les prononciations : voisine, brune. On avait dit ivczèn, brœn. Les voyelles^, œ, en se dénasalisant, passaient aux voyelles è, œ, ; ivezèn, hrœn. On les rencontre écrites voisaine, breune, mais c'est fort rare. Il est possible que la contradiction entre l'écriture courante et ces prononciations ait fortement contribué à les faire considérer comme populaires et k assurer le succès des formes modernes i.
La prononciation étymologique. — Les cas où l'on voit le plus nettement l'influence de la langue écrite sont ceux où l'étymologie amène des restitutions soit de voyelles, soit de consonnes nettement étrangères à la phonétique populaire, et la chose est si fréquente qu'il y a lieu d'y insister. Elle a agi par l'orthographe, par les grammairiens aussi, mais surtout par le latin appris au Collège, et elle a fait naître une nouvelle phonétique toute latine, à côté de la phonétique proprement française.
En voici deux exemples : Vaugelas tenait pour sarffe, auquel était acquise d'abord la grande Arthénice. Serge triompha néanmoins; M""" de Rambouillet elle-même changea d'avis : l'étymologie iserica)- favorisait cette prononciation, dit Ménage (Th., I, 8).
Le verbe savoir faisait à la 3*^ personne de l'indicatif présent ; ils »event. Depuis le xv'^ siècle apparaît une autre forme : ils savent. La tendance phonétique était pour elle. Mais l'analogie générale des formes du verbe était contre. D'habitude le français assimile la 3® personne plurielle aux trois personnes du singulier, fortes comme elle : ils demeurent, ils lèvent, etc. Les grammairiens furent néanmoins pour ils savent, parce qu'il leur paraissait plus près de sapiunt.
Un ou deux siècles plus tôt, l'action du latin n'eût été ni égale, ni semblable. Le latin était alors prononcé à la française, d'où les calembours que répète encore un Tabourot: omnia tentate: on y a tant tasté. Mais au x vu" siècle, la prononciation érasmienne avait
1. Dans le monde, on affectait de dire pourcelines (Call., B. et m. lis., 43).
2. C'est Ménage qui a rapporté serge à serica, ; avant lui on le faisait venir de sarjca.
vaincu : on articulait en général om, ten, et non plus à, ta, etc. Or il ne faut pas oublier que tous ceux qui apprenaient à lire apprenaient à lire d'abord en latin, et beaucoup s'en tenaient là, comme on le verra dans les chapitres de ce volume consacrés a l'histoire externe de la langue. Ainsi, dès l'enfance, la suggestion de la prononciation latine invitait à lire à la latine les mots français, la présence des lettres étymologiques dans l'orthographe continuait à y convier.
// INITIALE. — L'histoire de h initiale ofl're un bel exemple de l'inlluence latine. Au xvi" siècle, on avait commencé à vouloir reprononcer h aspirée, qui était muette dans la prononciation populaire. Scaliger nous conte que des gens instruits s'observaient et s'efforçaient de prononcer h, quelquefois avec affectation, et que les ignorants, venant à leur suite, la faisaient entendre hors de propos et semblaient aboyer (Th., 11, 397, note 1).
Au xvii*^ siècle, se fît le compromis entre la tendance populaire et l'autre, tel qu'il existe encore. Des textes soignés du commencement du siècle font encore l'élision : Je ne puis l'hayr [Fleutide Véloq. fr., 32 v°) ; il ne faict pas bon shazarder {Ib., 34 v°) . Mais bientôt, dire fais, allebarde, arangue fut considéré comme une marque de peu d'éducation (Hindret, 1687). Pour éviter ce reproche, ceux ({ui apprenaient le français étudiaient des listes de mots où li est muette, et d'autres où h est « aspirée ». 11 y a des listes de cette sorte, même dans des livres très élémentaires. Palsgrave en avait déjà donné une. On y changea peu de chose. 11 fut seulement établi au xvii^ siècle que harmonie, hélas, ortolan, n'auraient pas d'/i aspirée, mais qu'il fallait la donner à harceler, houblon, hurler (Oudin), haïr, héros (Vaugelas), hallebarde (Marg. Buffet), houle (Th. Corneille), halener, hideux (Académie).
Quant à la nature de cette h, la description qu'on en fait varie ; mais il est bien sûr que ce n'était pas une consonne, ni aspirée, hi autre. Hindret disait bien qu'elle consistait en « un souffle qui se fait dans la bouche sans aucune articulation ». Il ajoute même que dans lès mots comme le harnois, la hache « on entend » l'aspiration sensible de h. Mais comme il recommande aux Bretons de l'aspirer un peu moins fort, il y a là une indication que cette h, aussitôt qu'elle se faisait vraiment entendre, comme chez les Bretons ou les Lorrains il'aujourd'hui, le choquait. Lartigaut, en 1670, a très bien vu ce qu'il en était; il dit que le rôle de h, c'est d'empêcher soit l'élision de la voyelle précédente, soit la liaison avec la consonne, soit les