E FÉMININ MODERNE
D'autres mots sont d'origine incertaine, et l'on ne sait rien du timbre primitif de la lettre e : crécelle, pépie, pépin, frétiller, sébile, luiton. Dans ces mots, les grammairiens ont pu donner à e la valeur phonétique œ ou e.
Quelques mots ont présenté l'alternance é et œ, mais c'est par affaiblissement de la voyelle e en ce ; lézard, lézarde, chétif, bélier, félon, chêneau, etc.
Sans doute, ces observations faites, il reste finalement quelques mots où les raisons précédentes ne semblent pas expliquer la transformation de e[œ) en e : déluge (Corneille), débonnaire (Richelet), bélître, génisse (Danet), créneau (1740), gésir (1740), gésier (1740), séjour, béton (Trévoux), sémillant (1835). Mais ce sont en tout huit mots dont quatre seulement ont changé op en e au xvii*^ siècle ; il ne semble pas que l'on puisse s'autoriser de leurs transformations pour émettre l'hypothèse que œ féminin tonique secondaire tendait à se délabialiser '. Il importe malgré tout de remarquer que, sauf chevelu et les dérivés de cheveu, tous les mots qui ont à la syllabe initiale la voyelle œ, suivie d'un second œ qui s'amûit, ont transformé œ en e (écrit e, è, ou e ; séneçon, sénevé, chevecier, chènevis, pèlerin, vénerie, mézeline. Toutefois la voyelle é n'est attestée que depuis le xviu® siècle).
La voyelle e(cp) est encore devenue e dans les mots cet, cette, les, ces, mes, tes, ses, des. Antérieurement les, article défini et pronom personnel relatif, se prononçait /e devant une consonne et lœz devant une voyelle. 11 en était de même de des, ces, mes, tes, ses (Godard, 1620). Mais bientôt plusieurs estimèrent qu'il était plus à propos de prononcer ces monosyllabes devant des voyelles de la même manière qu'on les prononce devant des consonnes. Et les grammairiens Maupas, Oudin, puis Th. Corneille, Andry de Boisregard, Hindret, tout en reconnaissant qu'en conversation on dit mé plumes et mœz amis^ discutèrent. Mourgues et Th. Corneille se prononcèrent pour é partout, au moins dans le discours public et la récitation des vers (Th., I, 21 1-212). Peu à peu l'analogie unifia mœz et mé en méz, mé. La question ne fut plus que de savoir si e devait être ouvert ou fermé.
IV) E FÉMININ EN SYLLABE TONIQUE. — Lcs proclitiqucs le, de, ce, que peuvent en certains cas devenir toniques k la fin des mots phonétiques : prenez-le, sur ce, etc. C'est une prononciation qui ne
1 . On trouve dans des textes populaires des u remplaçante {u):jusier. Ainsi: on la mettra bouillir avec les Jusiers (Dél. de la Camp., 23^). Bérain recommande de prononcer pépin, non pupin (21 i, non cité par Th. ; cf. I, 131).
semble pas très ancienne, car jusqu'au xvi^ siècle on pouvait faire rimer échelle et peschez-le •.
Il faut noter toutefois que la voyelle œ a tendu en plusieurs cas à se changer en e. Nous savons par Bérain qu'on disait dites-le-moi, mais dites-lé. Hindret préférait même cette façon de parler, mais elle fut abandonnée au commencement du xvin*' siècle'^ (Th., I, 207).
Œ! passait aussi à e dans chanté-Je. Le fait est très ancien '^. Mais j'ai marqué les raisons qui empêchèrent la fortune de cette forme d'interrogation. Si le parler populaire tendait à l'étendre à des verbes comme perdre : perdé-Je, d'autre part il se servait plutôt pour interroger, au moins dans la conversation, des formules composées avec c^est, est-ce : Est-ce que je perds? (Voir t. 111, 306).
Hormis les deux cas dont il vient d'être question, e féminin, même tonique, est toujours resté œ. C'est pourquoi je serais assez enclin à penser que jamais il n'y a eu de tendance véritable à une transformation purement phonétique de e'œ) en e. En réalité, ou bien e(œ) devient muet, ou bien il conserve le timbre œ moyen (en syllabe tonique), ou bien il devient une voyelle atténuée, dont le timbre est œ, mais dont l'intensité est juste suffisante pour qu'elle soutienne les articulations consonnantiques auxquelles elle est nécessaire.
1. On trouvera dans la thèse de M. Rosset, p. 150, une niasse d'exemples où des poètes du XVII" siècle ont encore clidé cet e sur une voyelle suivante : Honorons-le en tous lieux du cœur et de la bouche (Racan, 11,255).
2. Prononcer diles-lé, est un fait de corruption du à la succession de deux e muets, (Tallemant, Décis., 1698, p. 34).
3. Je l'ai noté au xvi" siècle. A. Thomas et Bourciez ont constaté qu'il est antérieur.