‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 87 sur 189 · E FÉMININ MODERNE · texte numérisé non relu

E FÉMININ MODERNE

E se maintint aussi lorsqu'il séparait une consonne d'un groupe antérieur de deux consonnes, dont la seconde était une liquide : prenez, tremblement. Il se maintint également lorsqu'il séparait deux consonnes identiques : honne[s)teté, surtout lorsque la première de ces consonnes était déjà précédée d'une autre consonne : chasteté. Il est possible d'ailleurs qu'à cette place e n'eût pas une valeur vocalique très nette, et qu'il marquât seulement que le t double devait être prononcé autrement que le t simple.

Ces observations expliquent pourquoi dans les mots où deux e se trouvaient en syllabe consécutive, ils n'ont pas pu disparaître tous deux. Soit un mot comme chevelu. L'amiiissement des deux e eût entraîné un groupe chvl imprononçable. Un des deux s'est conservé très ferme, généralement le premier : chev[e)lu, échev[e)lé, gen{e)vois. Dans les formes verbales, une transformation s'est faite, et cet e est devenu è : chancel[e^rai > chancèlerai. C'est là vraisemblablement un phénomène d'analogie morphologique, dont j'ai traité au chapitre du futur '.

Quand il y avait plusieurs proclitiques, l'un d'eux conservait e féminin prononcé ; on choisissait en général celui qui, par sa place, permettait à lui seul de prononcer le groupe des consonnes accumulées : i nme V dira pas, tu te l'fais accroire, i nie croit pas, eVne V veut pas, je sais ce qu cest, etc., (Duez, 1662, Th., I, 208-9).

Tout ce qui précède apparaîtrait avec un caractère beaucoup trop phonétique et trop régulier, si je n'ajoutais que dans beaucoup de mots, e qui eût dû tomber, s'est conservé, et s'est changé en e sous l'influence de diverses analogies. Tantôt des formes atones de verbes ont pris le radical des formes toniques, qui était en même temps celui des substantifs correspondants : caresser a unifié son radical en è : caresser. De même aléser, regretter, quereller, receler, étrener. Tantôt elles ont simplement pris le radical des substantifs : assujettir, endetter, trompetter, d'après sujet, dette, trompette ~.

III) E FÉMININ AU DÉBUT DES MOTS. — En syllabe initiale, e féminin, dit M. Rosset (p. 14o), tantôt persista, tantôt disparut : [ploie

1. C'est éj^alement par analogie du verbe que les dérivés ont subi le même changement. C'est achève qui amène achèvement aussi bien que f achèverai. La preuve en est que les substantifs en eterie. non appuyés sur des verbes correspondants, gardent e: grenelerie, lonveterie, paneterie, pelleterie; au contraire coquetterie, boniietterie ont subi l'influence de coquet, bonnet, et même de je coquette (Th., I, 141).

De même les mots en èlerie appuyés sur un radical nominal ou verbal en èl ont passé à èierie (écrit ellerie] : sellerie, chandellerie, hôtellerie, etc.. (Ib.).

2. C'est certainement aussi à l'analogie qu'il faut rapporter la transformation d'adverbes tels que confusément en confusément. Voir t III, 347. Il semble qu'il naisse alors une sorte de suffixe ément, venu d'adverbes tels que nommément, etc. (Th., I, 127).

Histoire de la Langue française. IV. 13

et pelote (Richelet), plure et pelure, pluche et peluche, blouse et helouse. E prit aussi le timbre c : trésor, prévôt, pépie, gésir, gésier lézarde, guéret, guérite, quérir, séjour, etc. Et il ne faut pas croire que le son e n'apparaît pas entre b et l : le même mot belitre s'est prononcé blitre, belitre et bélitre (Th., I, 134).

La première idée qui vient à l'esprit pour expliquer le changement de e en é, est que e féminin ne pouvant pas disparaître, puisqu'il était dans une syllabe tonique secondaire, et n'ayant plus d'autre part assez de sonorité pour porter l'accent secondaire de l'initiale, il s'est transformé naturellement en é par simple délabialisation K Cette hypothèse ne semble pas résister à un examen approfondi des faits.

Si l'on regarde de près les listes de mots que Thurot a rassemblées, on voit d'abord qu'un certain nombre de verbes ont pris e au lieu de e par extension aux formes atones du radical tonique : téter, péter, seller, etc.

Des mots dérivés ont pris une voyelle plus ou moins semblable à la voyelle des mots primitifs : lévrier, grénetier, grégeois, grésil, chérir s'expliquent par l'action de lièvre, graine, etc.

En outre, il faut écarter les mots qui commencent par le préfixe de, comme défendre, détenir, découper, débattre, débuter, débouter, défaillir, dévaler, délaisser, délivrer, démanger, démener, décevoir, etc. ;,il y a eu là substitution de préfixe, et c?e savant, qui représente ou dis ou de latin prononcé par e, a remplacé de popuhiire.

Il y a eu de même échange entre le préfixe savant ré et le préfixe re; par suite quelques mots commençant par re sont devenus ré : réconforter, réduire, rébarbatif, réfléchir 2.

L'influence savante s'est encore exercée sur beaucoup de mots qui, écrits en latin et en français par la même lettre e, ont pris en français la prononciation latine : péril, séduire, désir, prévôt, férir, métal, quérir, présure, trésor, résine, périr, bénin, rétine, séduire, séton, trépan, bénir, pélican.

Un certain nombre de mots commençant par tre sont devenus tré, sous l'influence populaire d'une fausse analogie avec très ou avec trois : trémie, trépied, trépointe, etc.

Quelques mots étrangers ont conservé en français la prononciation é : lésine, vétille, brésil, etc.

1. Voir un article de M. Rosset, dans les Mélanges Brunot. Paris, 1904. p. 440 et suiv., et dans la Hevue de Philologie française, 1907, tome XXI, p. 228.

2. En échange, ré savant a été remplacé par re dans quelques mots savants (Th.,I, 115) comme redonder, rebelle (à côté de rébellion), relapse, reléguer, refluer, relation, etc.

Page 1