‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 5)Chapitre 1 sur 134 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Voici mon Tome III. Il est gros, si gros que j'ai dû le diviser en deux parties. Encore ne contient-il pas tout le nécessaire, et causera-t-il la même déception que le précédent à certains de mes lecteurs : il ne « remplacera pas tout ». Peut-être au contraire devra-t-il être lui-même remplacé bientôt, car on ne saurait étudier avec trop de précision cette période de 1600 à 1660, pendant laquelle la langue classique s'est constituée.

J'ai essayé de montrer ici quels ont été les réformateurs, célèbres ou anonymes, qui l'ont marquée de leur empreinte, comment des individus et des groupes, des grammairiens et des écrivains, des courtisans et des femmes ont mêlé et associé leurs idées et leurs sentiments pour faire une langue littéraire à leur goût, et l'imposer.

Les caractères généraux de cette langue sont si connus, que je n'y ai point insisté. Mais il m'a paru nécessaire de faire une analyse minutieuse de ce travail de détail auquel toute une génération s'est passionnément attachée. Sur chaque point, je me suis efforcé de suivre l'élaboration de la règle naissante, de découvrir la date approximative où l'usage observé, codifié, sanctionné, est devenu loi. Pour y parvenir, j'ai interrogé avant tout les grammairiens qui, tout en se défendant de rien imposer, faisaient d'un usage une règle dès qu'ils le déclaraient seul reçu à la Cour, dont tout le monde acceptait l'autorité. Un texte, même signé de Descartes ou de Corneille, ne compte pas devant une remarque que Vaugelas a rapportée d'un cercle, et à laquelle il laisse ce modeste nom de « remarque ». Si donc je cite aussi souvent Malherbe ou Vaugelas, ce n'est pas par goût personnel, ni pour avoir eu avec eux une particulière familiarité, c'est que la bonne méthode l'exige. Au fond ce n'est point eux que je cite, ils ne sont que des témoins, c'est le monde qui parle par leur bouche.

Assurément j'aurais pu, et cela m'eût évité bien des difficultés de toute sorte, conduire d'un seul coup mon exposé jusqu'à la fin du siècle. J'ai préféré, après réflexion, l'arrêter en 1660. Les

écrivains de la première moitié du xvue siècle ont alors à peu près terminé leur œuvre. Ceux de la seconde moitié commencent seulement la leur. Vaugelas est mort et consacré, ses remarques sont entrées dans les livres et dans l'usage, Corneille se révise pour se mettre au goût du jour. Il y a désormais une langue littéraire, que d'autres essaieront encore de corriger ou de « fixer », mais dont la physionomie ne changera plus de longtemps. Le but du présent volume étant d'en montrer la formation, je puis le clore à cette date, sans m'interdire bien entendu, ou d'empiéter à l'occasion sur l'époque qui suit, ou au contraire de renvoyer au tome IV l'étude de certaines questions, telle que celle de l'évolution phonétique, ou de la formation d'une orthographe. J'y reviendrai plus tard pour les exposer d'ensemble.

J'ai essayé de lire les textes avec critique ; cependant j'ai dû me tromper bien des fois sur l'interprétation de divers faits. Plus on avance dans l'histoire de la langue, plus les écrivains font du matériel linguistique qui est à leur disposition un usage réfléchi et conscient, moins on est sûr, malgré l'apparence, de pouvoir pénétrer leur intention. Voici un mot qui passe pour hors d'usage en 1650. Il se rencontre chez un burlesque. Là, il a été sûrement employé pour faire un effet bouffon. Point de doute. Mais tous les textes n'ont pas un caractère si net, et un même texte ne garde pas toujours d'un bout à l'autre un caractère unique. Dès lors, y trouver un mot dans un endroit particulier, c'est preuve que ce mot est démodé, mais le trouver quelques pages plus loin, ce serait une preuve du contraire. Avec des gens comme Sorel, qui font |de la parodie verbale, l'incertitude est souvent extrême. Je m'excuse à l'avance des méprises où je n'ai pu manquer de tomber. Je m'excuse aussi d'avoir laissé encore tant de dates incertaines, tant de faits inexpliqués. Sur bien des points j'ai dû me résigner à ignorer. Mes lectures ne me fournissaient pas les précisions suffisantes. Elles ont été cependant très variées et très vastes, on en pourra juger aisément. Encore faut-il ajouter que ces lectures s'augmentaient de celles d'un autre. Lorsque j'ai acquis la bibliothèque de feu Gh. L. Livet, j'ai en effet acheté, en même temps que ses livres, un nombre considérable de fiches lexicologiques, qui m'ont été d'une grande utilité dans certaines parties de mon œuvre, et je ne voulais pas manquer au devoir de le dire ici.

On me pardonnera les fautes qui se sont glissées dans l'impression. J'espère qu'aucune ne sera assez fâcheuse pour tromper ceux qui étudieront dans ce livre. En tous cas, chacune des références a

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