MALHERBE
Quand la science sera plus avancée, quand des éditions critiques permettront de suivre, chez un Ronsard ou un Amyot, les remaniements de la forme écrite, quand des dépouillements comparatifs auront montré ce qu'il faut tenir pour général et ce qu'il faut considérer comme personnel dans la langue des divers écrivains, le jour où en particulier il sera possible de démêler les influences dialectales, le français du dernier tiers du xvie siècle apparaîtra bien différent du tableau qu'il m'a fallu en donner.
On a surtout jusqu' ici montré les aspirations, les audaces des novateurs de 1550, tout l'élan d'une g-énération jeune, éprise d'art et enivrée d'antiquité. Gomment et quand cet élan se brisa, après quels échecs les maîtres lassés battirent en retraite, alors que la foule des disciples se ruaient encore à l'assaut, en répétant les formules des chefs comme cris de guerre, cela reste à exposer en détail. Car s'il est facile d'apercevoir les effets et les résultats, les causes sont beaucoup moins visibles, étant souvent négatives. Ce ne sont point des adversaires qui ont triomphé des prétentions de la Pléiade, c'est l'opposition sourde d'un public anonyme, lassé et dégoûté, que toutes les satires du goût du « Poète courtisan » n'ont pu convertir à l'idée de faire une langue littéraire accessible aux seuls « doctes ».
On se figure trop volontiers que c'est après les guerres civiles, une fois la paix religieuse et la paix politique rétablies, que Histoire de la Langue française. III. 1
commença la réaction. On la fait coïncider avec le retour de Tordre qui suivit le triomphe définitif de Henri IV. Que cette restauration ait été favorable à la reprise de la vie de société et par suite à la grammaire de salon, cela ne fait point question.
Mais le besoin de sagesse dans la langue, le sentiment de la « démesure » où s'étaient laissé entraîner les poètes de la Pléiade est bien antérieur. Desportes, du Perron, Bertaut Pont eu très net. Si l'analyse de leur « écriture » laisse voirjdes négligences, tout au plus des libertés, elle ne montre plus d'audaces voulues, ni de hardiesses systématiques, comme celle d'un du Bartas ou d'un d'Aubigné. C'est que tous trois sont trop de la Cour pour ne pas savoir où en est le goût public, et ils n'ont ni le courage ni le désir de le choquer. Ils sont prêts à obéir à des tendances qu'ils sentent sans les analyser. En revanche, l'idée ne leur viendrait 'point d'ériger en règle les opinions exprimées autour d'eux et de s'astreindre à une discipline rigoureuse. Du Perron avait fait une grammaire, dit-on; elle estp3rdue, et c'est dommage, mais à voir les retouches qu'il apporte à son oraison funèbre de Ronsard dans l'édition de 161 1 , il n'était pas homme à dresser le nouveau Code de la langue, il lui manquait la férule et les lunettes de Malherbe.
En 1605, Malherbe fut présenté à la Cour, et les choses changèrent. La réaction, un peu vague jusque-là, acheva de se dessiner. elle avait trouvé un chef.
Peu d'hommes ont été mieux faits que celui-là pour prendre la direction d'un mouvement. Sans respect d'aucune sorte, même pour les gloires les mieux assises, d'une brusquerie native, à laquelle il ajoutait encore par calcul, gardant dans sa maturité l'humeur agressive des débutants, il eût été, même pour des adversaires solides et organisés, un ennemi redoutable ; l'ombre de la Pléiade et Desportes vieilli ne comptaient pas devant lui. En outre, ce qui en faisait un révolutionnaire complet, il était doué non pour détruire seulement, mais pour reconstruire. A peu près en pleine possession d'un talent qu'il avait fortifié et corrigé longtemps par un travail réfléchi, de principes qu'il avait appliqués lui-même à un art où jusque-là on n'avait guère compté que sur la fantaisie, confiant dans la valeur de son esprit et de sa méthode jusqu'à l'orgueil, il apportait deux choses essentielles à un maître : une doctrine et l'assurance nécessaire pour l'imposer. Aussi le jour où, pour un méchant mot, il rompit avec Desportes, éclata une querelle qui ne pouvait pas ne pas éclater.
Force m'est d'isoler ici ce que j'ai essayé de synthétiser ailleurs.
LA LANGUE AT DÉBUT DU XVIIe SIÈCLE. MALHERBE S
Toutefois, je suis obligé de le rappeler, les mille et une remarques détachées, que Malherbe a jetées dans son Commentaire sur Desportes et qui tiennent à peu près lieu des traités qu'il n'a jamais voulu donner, constituent une méthode poétique complète, où les observations sur la versification, le style et la langue se fondent dans une unité si parfaite qu'il est souvent difficile de savoir dans quelle catégorie les ranger. Je ne retiendrai naturellement que celles qui concernent le langage; Malherbe n'eût pas admis qu'on fractionnât ainsi son œuvre réformatrice.
Qu'on doive écrire en français et non plus en latin, ce n'est plus
une question pour Malherbe. A l'Université quiconque parle français est passible du ioue*t. Sur le Parnasse, Malherbe eût voulu qu'on établît la règle inverse et que les latiniseurs fussent passés par les verges (cf. II, 91). Mais précisément il lui païaît si simple qu'on use en tous les genres de la langue nationale, qu'il n'en subordonne l'emploi à aucune condition préalable1.
Ses prédécesseurs avaient déclaré la langue pauvre et cherché à l'amplifier; il la juge, lui, assez et même trop riche, et s'étudie à l'épurer. Sur ce premier point essentiel, il les renie complètement ; ils avaient rêvé d'une règle, lui aussi en veut une, mais il la veut obligatoire, et ici il continue les hommes de la Pléiade en les dépassant, si bien qu'il en arrive presque à se mettre, là aussi, en contradiction avec eux. Son avènement marque un changement complet de régime pour le langage comme pour les lettres.
Épuration di vocabulaire. — Pour Malherbe, le principal mérite d'un écrivain, mérite auquel non seulement on doit subordonner mais même sacrifier tous les autres, consiste à écrire avec pureté. Il existe une règle du langage, elle s'applique à tous sans exception ; personne, pas même le roi, n'aie droit d'y rien changer; aucun ('crivain. pas même le poète, ne peut s'en licencier; loin que les prétendues licences soient quelquefois une grâce, aucune nécessité ne saurait les excuser. Règle infaillible , faute sans réplique, ces formules reviennent constamment sous la plume de Malherbe ; elles disent assez combien les temps avaient changé. Pour la première fois, depuis que la langue existait, on retournait le vieux brocard : verbis
1. Voir Doctr. Je cile sous ce nom le livre que j'ai publié à Paris, en 1891 : La Doctrine de Malherbe d'après son Commentaire sur Desportes.
L'histoire de la réforme grammaticale a été esquissée avec assez de bonheur et d'exactitude par MUe Marie Minckwitz sous le titre de Beitrœge zur Geschichte der franzœsischen Grnmmatik im XVHica Jahrhunderl, Berlin, 1897.
Ajoutez-y les recherches de M11' Samfiresco sur Conrart grammairien (Mél. Brunol, p. 303 el s. .
imperare. non servire debemus. Le fait ne peut être assez mis en pleine lumière, il ouvre le règne de la grammaire, règne qui a été, en France, plus tyrannique et plus long qu'en aucun pays.
On comprend tout de suite, d'après ce qui précède, pourquoi Malherbe a voulu arrêter le débordement des nouveautés par lesquelles on avait cru jusqu'à lui développer la langue. Il y avait impossibilité absolue d'arriver à quelque stabilité, en tolérant ces apports incessants, incompatibilité complète entre la liberté d'inventer et le régime d'ordre qu'il prétendait instituer. J'ajoute qu'un autre eût peut-être eu scrupule de tarir les sources de la richesse ; Malherbe, pauvre d'invention, avait moins besoin que personne d'un vocabulaire abondant. Il transportait ses métaphores d'un endroit à l'autre comme les six chaises de paille de sa chambre, et ce déplacement suffisait à ses besoins de variété.
Aussi abandonne-t-il un à un les procédés que nous avons vu appliquer avant lui à l'amplification de la langue. Il réprouve d'abord, bien entendu, les emprunts, qu'il s'agisse de mots comme aime, cave, d'expressions comme larges pleurs, de constructions comme accuser pour un dieu, faire perdre la selle étendu contre terre qui sont « bonnes en latin, mais ne valent rien en françois ». On n'est pas non plus en droit de dire attendre dans le sens de l'italien altender i faitti suoi, ni je vous veuille enchérir mon amoureux soucy : c'est une phrase espagnole (Doctr., 295 et s.).
De même^'à. gonflé, paure iou, maint et maint, poursuivir, serrer la porte sont des mots de dialectes à rayer du langage courtisan (Ibid.,30\ et suiv.). 'Le premier travail de Malherbe consiste à écarter tous ces éléments étrangers ; mais, quoique quelques-unes de ses boutades contre les Gascons soient restées célèbres, et que, suivant la tradition, il se fût donné pour mission de dégasconner la cour, il ne faut pas comprendre, suivant moi, qu'il s'est spécialement préoccupé des quelques mots qui se pouvaient entendre à Paris et qui venaient du pays d'« adiousias ». Purger la langue des éléments étrangers n'a même pas été sa principale affaire : le moment de l'importation systématique était passé. Il faut ajouter toutefois, pour être exact, que si l'invasion ne put recommencer avant deux siècles, le mérite en revient en grande partie à Malherbe, qui avait donné la direction. Après lui, écorcher les langues étrangères passa peu à peu pour une marque d'ignorance, au lieu d'être comme auparavant un signe de distinction.
Les mots de formation française proprement dite n'ont pas trouvé Malherbe plus indulgent. Il n'a pas eu l'occasion de se prononcer
L \ LANGUE AU DÉBUT DL XVIIe SIÈCLE. MALHERBE * S
sur les composés de Du Bartas, tels que babattre, ni de charger sur les épithètes chères à Ronsard : porte-ciel, aime-terre ; Desportes y avait déjà à peu près renoncé, mais nul doute que ces « sottises » n'aient été les premières barrées dans l'exemplaire annoté de Ronsard que nous avons malheureusement perdu. Malherbe n'accepte même pas empourprer, qui n'a survécu que malgré lui, ni blonddoré, qui lui paraît ridicule dans ce joli vers:
Moissonnant tout joyeux les espis blons-dorez.
Les dérivés, même les plus conformes à l'analogie, sont proscrits avec la même rigueur. Il élague en particulier dans les adjectifs, dont la langue était cependant assez pauvre. Au premier moment il semble avoir pardonné aux diminutifs, sauf à quelques-uns, tels que doucet, pourpret, sagette. qu'il trouvait usés ou mal faits ; mais un peu plus tard, revenant à son Desportes, il les condamne en bloc, (Doctr., 283-2931
Malherbe n'admet même pas qu'on fasse des substantifs avec des adjectifs, quoique ce soit à peine innover. On disait ma belle, ma cruelle, il n'en résulte pas le droit de dire ma dure, cette dure. De même, au clair de la lune n'autorise pas au vif de la flamme. Quoi qu'en ait dit Du Bellay, « ces adjectifs pour substantifs ne sont pas ions indiiféremment recevables » (Ibid., 352). Ainsi de quelque côté qu'on se tourne, les bornes sont fixes et les limites étroites. On ne peut ni emprunter, ni créer, le règne du néologisme est fini.
Mais Malherbe pousse plus loin. Il ne lui semble pas supportable que tous les mots reconnus français soient reçus indifféremment dans la langue littéraire. Il faut écarter d'abord les termes techniques : comme caler, qui est de la marine, leniment, entamer, ulcère, qui appartiennent aux médecins, idéal, qui est un mot d'école. D'autres sont sales. On verra que c'est à lui que le mot poitrine dut d'être^ presque rejeté de l'usage.
Surtout il répète à satiété qu'il y a des termes ou des expressions « plébées ». ainsi : faire conte, coup de fouet, fallace, etc., et il les rejette. Il y aura désormais des mots nobles et d'autres bas dont certains genres pourront s'accommoder, non la haute poésie. Les distinctions des délicats des ruelles s'imposaient et devenaient loi {Ibid.. 237 et s.).
Enfin, au lieu que l'ancienneté d'un mot le recommandât aux préférences des écrivains, elle le déclasse. Etre vieux, aux yeux de Malherbe, est presque même chose qu'être bas; c'est en tout cas
aussi infamant et aussi funeste (Doctr., 249 et s.). Ce « qui est banni du langage, doit l'être de récriture ».
Les mots du Palais ont à la fois ces deux derniers défauts. Ils sont vieux:, étant tiges dans des formules, et bas. En outre ils ont un caractère beaucoup trop technique pour entrer dans la langue litté- J raire, qui est la langue de la Cour (IbicL, 307).
On voit assez qu'il ne faut pas se tromper, comme l'a fait Vaugelas lui-même, à la fameuse, boutade par laquelle Malherbe déclarait que ses maîtres pour le langage étaient les crocheteurs du Port-au-Foin [Ibid., 223 et s.). Voici ce qu'elle signifie, suivant moi. Malherbe n'admettait pas qu'on pût écrire un mot que les crocheteurs ne comprissent et ne connussent pas : mais jamais il n'eût supporté qu'on écrivît, même en prose, même dans des genres familiers, certains des termes qui étaient le 'plus usuels dans le langage « ponceâu » ; loin d'accepter en bloc dans sa crudité ce parler du Port-au-Foin, l'écrivain devait choisir, et se montrer très scrupu- . leux dans son triage.
Ainsi toute la doctrine de Malherbe sur le vocabulaire est essentiellement restrictive. Là, surtout, il a bien été un « docteur en négative ». Sans abandonner l'idée qu'il doit exister une langue littéraire distincte de la langue courante, il veut qu'on la constitue de tout autre façon que faisaient ses prédécesseurs : ce ne sont pas des additions, ce sont des retranchements qu'il s'agit d'y faire.
Réglementation de la langue. — On verra en détail dans les chapitres qui vont suivre comment Malherbe a essayé d'ordonner ce qu'il ne supprimait pas dans les mots, les formes et la syntaxe ; il est descendu pour cela jusqu'aux dernières minuties. Sans doute on peut dégager de l'ensemble de grandes règles très importantes. Ainsi l'une commande de toujours faire suivre ne de pas et de point, sauf dans certains cas très spéciaux (IbicL. 467) ; l'autre, tout analogue, ordonne de toujours exprimer le pronom sujet des verbes ( Ibid. , 378 . Préparées depuis longtemps par l'évolution de la langue, ces deux prescriptions devenaient pour la première fois absolues. Avec ce caractère elles sont toutes nouvelles. Je pourrais citer aussi, dans un autre ordre défaits, la condamnation des formes de temps périphrastiques : être tenaillant, aller ronronnant, rendre sou lagé. -Depuis Malherbe, la périphrase avec aller a pu seule survivre, avec une nuance de sens spéciale (Ibid., ilT).
Voilà des faits considérables. Mais ils ne sont pas plus caractéristiques de la nouvelle langue et de la nouvelle règle que d'autres plus minces, et tout à fait isolés. Quand, par ordre, on cessa d'em-
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ployer à possessif (la fille a Galafron, Doctr., 473), que ni fut définitivement substitué à ne (Ibid., 487), que quand cessa de remplacer que, comme il le fait constamment en vieux français Ibid., 490), la rupture avec la vieille langue, moins apparente, ne fut pas moins nette. Malherbe tenait autant à ces minuties qu'au reste. S'il eût dû l classer ses observations par ordre d'importance, les plus spéciales n'auraient probablement pas tenu la dernière place. Ses adversaires lui reprochaient de regarder les textes avec des lunettes : il était en effet avant tout un homme de détail.
Il est possible cependant de retrouver dans les préceptes qu'il a donnés les diverses tendances qui dominaient son esprit. Il est bien vrai que souvent il n'impose la règle que parce qu'elle est la règle, et qu'elle a en soi sa vertu propre. Mais souvent aussi il tend, ou au moins contribue, sans s'en rendre comptera donner à la langue les
Qualités qu'il aime avant toutes.^] La première de ces qualités est la clarté. Il la veut complète ; hésiter sur un texte équivoque, choisir entre deux sens est encore une peine, le lecteur doit pouvoir lire distraitement : « Je ne vous ° entends point, » dit-il souvent à Desportes, et la critique est des pires Doctr., 185). Beaucoup de ses observations grammaticales se sentent très visiblement de ces préoccupations. Aucune exigence ne lui paraît excessive ; sur des vers aussi clairs que ceux-ci : Et par ma contenance, Mes pleurs et mes soupirs, Elle auroit connaissance, Que je sens bien ma faute... Malherbe fait semblant d'être arrêté, de ne savoir si mes pleuras n'est pas nominatif, et réclame la répétition de la préposition, comme il demandera ailleurs celle de l'article, de la conjonction ou du pronom, au risque de donner aux phrases une insupportable lourdeur (Ibid., 400, 471, 492).
En second lieu, pour écrire clair, il faut écrire juste. Malherbe»* s'en rend très bien compte, et une grande partie de son travail grammatical a consisté à donner à tous les éléments de la langue un rôle et une valeur bien précise. Le xvie siècle avait laissé sous ce rapport à peu près tout à faire ; les confusions les plus grossières ne sont pas rares dans des poètes très soignés. Desportes écrira ses pour ces (Ibid., 389), soy pour lui : Un seul mauvais penser na place auprès de soy (Ibid., 388). Malherbe non seulement met fin à ces erreurs, mais applique toute sa finesse à distinguer, classer et définir sans relâche.
Malherbe a le sentiment très vif qu'il n'y a pas de synonymes : — v aspect n'équivaut pas à spectacle, ni même débile à faible, ou dormir à sommeiller. Toute cette partie de sa critique est très pénétrante, très solide, et inaugure dignement le beau travail que
les analystes du xvne siècle devaient faire sur la sémantique, travail positif et fécond celui-là, puisqu'en distinguant les sens on multipliait en réalité les moyens d'expression.
Malherbe a apporté le même désir de classification rigoureuse dans l'examen des formes et des tours grammaticaux. Balzac se moquait qu'on fît de si grandes affaires entre pas et point. Je ne sache pas qu'en fait le « bonhomme » ait dogmatisé par écrit sur la vertu de ces deux particules, mais il s'est rattrapé sur une foule d'autres points. De quelque catégorie grammaticale qu'il s'agisse : genre, nombre, cas, degrés des adjectifs, personnes, voix, temps, modes, il n'en est pas une où le maîlre n'ait cherché à remettre quelque chose en sa place :
« Quand on lui disoit que quelqu'un avoit les fièvres en plurier,
- il demandoit aussitôt : Combien en a-t-il, de fièvres ? >» Il n'admettait pas en effet qu'on usât du pluriel pour le singulier, comme on
> l'avait fait au XVIe siècle pour les besoins de la rime [Doctr.. 354 . Dans ce genre d'observations, on pourrait citer et citer encore. Malherbe descend jusqu'aux subtilités ; il inaugure la fameuse distinction des passés, suivant qu'ils sont construits avec être ou avec avoir : « j'ai demeuré, dit-il. a un autre sens que Je suis demeuré » Fbid., US ; il cherche à élever la barrière, toujours franchie, entre les verbes transitifs et les intransitifs (Ibid.. 126 el s.), ou même entre deux constructions du même verbe : éclairer quelqu'un et
- éclairer à quelqu'un. Il pose que la conjonction concessive bien que s'entend d'une chose douteuse, quand on l'accompagne du subjonctif : bien ([lie vous fussiez ; qu'avec l'indicatif, au contraire, elle s'en-
J tend d'une chose certaine : bien que vous fûtes Ihid.. 140). Il analyse comme la grammaire classique les régimes des pronominaux : « Pour bien parler, il faut dire : ils se sont élu des rois. Si l'action fût retournée à l'élisant, il eût fallu dire : ils se sont élus, comme .ils se sont blessés, ils se sont chauffés. Mais puisque l'action \j va hors de l'élisant, il falloit dire se sont élu >> Fbid., 456).
Enfin il prépare la séparation des participes et des gérondifs. Cette affaire, dit Balzac, était pour lui comme une question de frontière entre deux peuples voisins. Tout ironique qu'elle est. la comparaison exprime bien l'idée que Malherbe se faisait des classifications grammaticales ; elles étaient destinées à déterminer des possessions entre rivaux. A quelques exigences qu'ait donné lieu cette conception étroite, qui dure encore, il faut considérer qu'elle a assuré à la langue moderne un de ses mérites les moins discutés.
Je dois ajouter que Malherbe a entrevu ce que ses successeurs appelleront la netteté. Il a poursuivi les phrases sans construction.
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même celles qui n'étaient qu'en apparence irrégulières (Doctr. , 508 ; il a voulu les périodes suivies, symétriques, formées de membres égaux en valeur et de nature semblable. Mais je n'insiste pas sur ces remarques, qui sont plutôt de style que de langue.
Le caractère commun de toutes les observations que j'ai citées jusqu'ici, on a pu le remarquer, et celui des centaines d'autres que j ai dû omettre, est qu'elles ne constituent pas à proprement parler des nouveautés. Malherbe ne crée pour ainsi dire jamais. Sans doute il développe quelquefois. Son esprit logique l'entraîne de temps en temps à des généralisations excessives ; ainsi quand il simplifie la règle d'accord d'un verbe avec plusieurs sujets, jusqu'à vouloir que l'accord en pluriel soit toujours obligatoire (Ibid., 366). Mais en général il se borne à suivre l'usage, et c'est là le secret de son succès. On le voit clairement, lorsqu'on compare sa doctrine à celle des grammairiens contemporains, comme Maupas (1607), qui n'ont pu subir en aucune façon son influence. Ils sont par endroits plus archaïques que lui, mais les différences qui résultent des conditions respectives de chacun mises à part, l'accord entre Maupas et Malherbe est presque constant.
Le système de Malherbe serait présenté ici trop avantageusement, si je n'y signalais de graves défauts. Presque dans toutes les directions. Malherbe est allé trop loin. Sous prétexte de régularité, il impose à la phrase un tracé géométrique, supprime l'imprévu, tout ce qui fait par moments la hardiesse et le bonheur du tour. Il demande la clarté et ne s'inquiète pas des répétitions et des surcharges. Parce qu'il veut qu'on écrive avec précision, il irait jusqu'à rayer les nombres indéterminés, et voudrait empêcher de dire qu'on s'en est repenti vinçjt ou cent fois. Il épluche le lexique, mais avec une telle sévérité qu'il laisse tomberbien des mots nécessaires, qu'on regrettera pour la plupart de n'oser ramasser et qui seront perdus. Il se soumet à l'usage, mais jusqu'au point de se mettre parfois dans une posture fort gênante, comme lorsqu'il préfère supprimer le pluriel des mots en euil, indispensable cependant, pour la raison que les anciennes formes sont mortes et les nouvelles non encore approuvées (Ibid., 352). C'étaient là des exagérations incontestables. Il n'est pas jusqu'à la conception même de la règle et de son empire absolu qui ne fut discutable. Il semblait que la langue ne pût jamais échapper aux excès. Après avoir subi les inconvénients de l'anarchie, elle allait connaître ceux du pouvoir tyrannique ; on l'avait chargée d'ornements fastueux; maintenant, elle devait renoncer au luxe, et apprendre à faire grande figure avec une petite aisance, toute proche de la pauvreté.