CHAPITRE IX
LA PRÉCIOSITÉ
Le génie de Molière a fait aux Précieuses ridicules une renommée,fâcheuse sans doute, mais en mêmetempsimmortelle. Il est bien vrai que le travers dont il se moqua a existé, mais il serait tombé, sans l'existence de cette comédie, dans l'oubli où se confondent tant d'autres modes semblables. Seule la curiosité qui s'attache à toutes les œuvres du maître a fait connaître les documents concernant le langage des Cathoset des Madelon. Sans cette circonstance, il est probable qu'ils tiendraient leur place entre les Doutes du P. Bouhours et le livre Du bon usage de M. de Caillières.
Toutefois si le développement de la préciosité ridicule n'a été qu'un petit épisode, accidentellement mis en lumière, de l'histoire littéraire et linguistique, il en est autrement de la préciosité ellemême, de la préciosité sans épithète, qui n'est pas autre chose que la recherche de l'élégance et de la distinction dans les mœurs, les manières, le style et le langage. Je n'ai à m'occuper ici que de la dernière partie du sujet, j'en voudrais un peu fixer les limites.
La préciosité a des racines lointaines, pour la raison que gorriers, mignons, affotds, précieux, incroyables, dandys, gens sélects, etc., se tendent la main à travers les siècles, que leurs tendances générales se ressemblent, si leurs goûts passagers diffèrent, et que leur niveau d'esprit est en somme à peu près constant.
Dès lors il n'y a pas à s'étonner du retour de certains phénomènes. Lorsque la Précieuse, nous dit l'auteur du Portrait de la coquette ', a fait un recueil de quinze ou vingt mots nouveaux, elle s'imagine avoir fait un fonds admirable, pour paraître agréable et spirituelle dons le monde. C'est une illusion qui est de tous les temps. Au xvnp siècle, les mots qui revenaient ainsi étaient des mots vagues : air, bon air, bel air, air de la cour 2, mine ::, je ne
2. Voir Livet, Lex. de Molière, v° air. Molière s'en est moqué : « Vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses » (Préc. rid , se. iv).
3. Voir Mol.. Préc. rid.. se. ix: « Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons ». Cf. Sorel. Conn. des bons livres, 1672, p. 455 : « Nos Eloquens à la
LA PRÉCIOSITÉ
sçay quoy ;. des mots inutiles : ma chère :, car enfin '•. à n'en point
mentir '. comme je suis, comme jefais-', des mots exagérés: dernier [\ furieux, terrible', ravissant 8. Parmi ces mots, il faut citer particulièrement les adverbes servant à former les superlatifs. L'un des plus usités est furieusement '•', mais tous ceux du même
sont aussi hms gens de mine; ils ne parlent d'autre chose; ils disent : « Vous avez bien la mine de faire une telle chose ; .j "ai bien la mine de cecy ou cela ». De le dire à un autre, cela se peut souffrir, s'ils commissent les gens à leur physionomie, et s'ils observent bien toutes leurs grimaces : mais de le dire d'eux-mêmes, je voudrais donc qu'ils se regardassent dans un miroir au mesme temps qu'ils parlent pour sçavoir quelle mine ils ont ».
1. Voir Roy, Sorel, 1 19. On trouve cet italiano-hispanisme : je ne sçay quoy à l'état de substantif composé dans le Berger extravagant, 1. VII, 57, dans Ogier, Apol. p. Balzac, II, 133 : « soit qu'on cherche cette grâce et cette Vénus qu'Apollon inspirait en ses tableaux et que les Italiens nomment le je ne sçay quoy » : dans Gombauld, Endimion, 101-J02: « Le silence et la solitude a voient, 7'e ne sçay quoy d'horrible. » En 1635, le même Gombauld prononcera à l'Académie un Discours sur le je ne sçay quoy. Bouhours y revient longuement dans les Entretiens d'Aristeet d'Eugène (V).
2. Voir Livel, Lex. de Mol., et Mol., Préc. rid., se. vi : « Ah ! ma chère, un marquis! » : cf. Cart. du Roy. des Préc, clans le Recueil de Sercy : « On s'embarque sur la rivière de Confidence, de là on passe par Adorable, par Divine, et par Ma chère, qui sont trois villes sur le grand chemin de Façonnerie, qui est la capitale du Royaume ».
0. «Les daines se persuadent de bien parler quand elles disent des paroles qui sont fort à la mode. La pluspart se servent de toute sorte de mots sans en considérer la signification. Elles disent : car enfin dès le commencement de leur Discours » (Sorel, Du nouv. lang . franc., eh. iv. 159-460).
i. « Quant aus passages d'une période à l'autre, si tu en retranches son h n'en point mentir, son véritablement et après tout, tu n'y trouveras rien qui ne soit commun à toutes les femmesqui écrivent» Lel.de Phyll., I. 289). Cf. : « Si je voulois commencer la pluspart de mes périodes par un A n'en mentir point, un véritablement. un après tout, un ù tout le moins, mais pour le moins, un certainement et certes. Monseigneur.... ne seroi-je pas le plus ridicule écrivain de France? Et néantmoins, c'est ce qu'on appelle aujourdhuy parler B (Balzac) » (Ib., 335-337 et 11,372).
5. Celui-ci est une des « excrescences» du discours les plus amèrement reprochées à Balzac: « Ceci est ordinaire à l'auteur des Lettres, comme : « Quand la paix ne cultiveroit pas les déserts, comme elle fait. » En un autre lieu : « Faisant profession, comme tu fais... Estant sorti, comme vous estes, de la plus belle source... » A quoi ce comme est-il bon. à quoi sert-il. pour exprimer davantage sa pensée ? [Let. de Phyll., II, 162). Vaugelas entreprit de justifier Balzac en montrant que cet appendice est quelquefois nécessaire à la phrase (II, 18-49] .
6. Voir Livet, Lex. de Molière: cf. Mol.. Préc. rid., se. i : « Ce que vous dites là est du dernier bourgeois » : et Somaize, dans son Grand Dict., v° grand : 11 signifie tantôt grand, comme l'on voit dans cette phrase : « Je vous en ay la dernière obligation » ; tantôt il signifie tout à fait, comme l'on peut voir par cet exemple : « Cela est du dernier galand ». Et enfin il signifie premier.
1. Vaugelas accepte des expressions aussi bizarres : il a une mémoire effroyable, il fait une dépense horrible (II, 62).
8. «Sesont présentées plusieurs damesexpressementrevenues du cours pour requérir qu'elles peussent s'approprier le mot de ravissant et l'appliquer à tout » {Rôle des présent., V.H.L..1. 132) : Ravi, en ce sens, est ancien. V. Astrée, L614, I, 250a. Sorel avait déjà parlé de ravissant dans le Berger extr. : « Il te faudra dire à tout propos que ta maistresse est ravissante. Cela seroit bon à dire de Synope, repartit Carmelin, elle prend tout ce quelle trouve : elle m'a ravy mon vieux chapeau ; elle est ravissante comme un oyseau de proye, et comme un loup. Cecy ne se prend pas d'un tel biais, dit Lisis, quand l'on dit qu'une fille est ravissante , c'est à dire qu'elle a des charmes, des apas. des attraits, et si tu veux tu pourras dire aussi que ta Bergère a un visage à ravir » (t. I, 385, liv. VI. Cf. Let. de Phyll., II, 364).
9. Voir Livet. o. c, Mol.. Préc, rid., se. iv et se. ix : L'abus des adverbes était du
goût étaient à la mode, ainsi terriblement '. Ajoutons aussi l'exclamation : est-ce qiïon nen meurt point, très fréquente dans les premiers temps, bientôt devenue ridicule 2, se piquer de :i, etc.
On trouverait sans peine à faire une liste correspondante sous le règne de Henri III, ou de nos jours. Les mots choisis diffèrent, ils sont plus prétentieux ou plus vulgaires, plus pédants ou plus « rosses », l'abus qu'on en fait est semblable, et cet abus, bien connu dans l'histoire du snobisme, se renouvelle à chaque époque. C'est une conséquence naturelle du désir de paraître, joint à la paresse ou à l'impuissance de l'esprit, un mélange de vanité et de psittacisme suggestif.
Mais, outre ces rapprochements généraux, il serait facile de saisir des rapports plus étroits et plus caractéristiques entre le langage recherché de l'époque précieuse et celui du siècle précédent. On en
reste général. Somaize en l'ait la critique dans son Dictionnaire I. lu : Ces mots : tendrement, furieusement, fortement, terriblement, accortement et indiciblemenl. sont ceux d'ordinaire qui ouvrent et ferment tous ses sentimens, et qui se fourent dans tous ses discours. Si bien que l'on peut dire d'elle quelle parle furieusement. qu'elle écrit tendrement, qu'elle rît fo rtement, qu'elle est belle terriblement, qu'elle dit des mots nouveaux fréquemment, et qu'elle estpretieuse indiciblemenl, au moin> c'est une vérité, si point on ne me ment. » Furieusement était ancien. D'Aubigné dans le baron de Faeneste (1. II, ch. 22) note qu'on va jusqu'à dire : il est sage, il es! doux furieusement. On trouve en effet cet adverbe jusque dans les Let. de Phyll. I. 193). Cf. les Loix de la galanterie et Sorel, Connoiss. des bons livres, 1612. 406. Il est dans Chapelain, Guzm. d'Alfar., III, 168, et même dans Molière, le. I, 5. Il se conserva longtemps (Le Pays, Nouv. Œuvr., II, 105, let, du 10 avril 1667 : Regnard, Hom. a b. fort., I, 4 ; Légat, univ., III, 8 . Cotin, dans la Suite des Lettres gai., 1663, 275 dit: <> Elles disoient dernièrement en leur langage de la belle Cour Qu'une femme estoit furieusement agréable. J'eus beau reclamer au contraire et protester que c'estoit confondre les furies avec les grâces, je passay pour un homme de mon pays ».
1 . Molière s'en moque : « Pour moy, j'aime terriblement les énigmes » [Préc., se. ix ; cf. Sorel, Disc, sur VAc, dans Livet, Hist. de VAc., 1,472, et Conn. des bons livres. 1672, p. 396 ; Marg. Buffet, Obs., 185, et Scarron, Dern. œnv., I, 69 : une telle bonté me donne à vous terriblement, pour parler à la mode.
On trouve aussi terribilité : « Véritablement que je ne croy qu'il y ail chose au monde qui puisse égaler l'horrible, espouvantable et furieuse terribilité de mon courage » Le courtisan parfait, in-32, 1640, Rodomontades espagn., 107).
2. Elle est dans les Précieuses ridicules se. a). Le valet du Menteur l'emploie déjà ironiquement (I, 2) etScarron s'en moque {Quatrième gazette, 9 fév. 16 55 . Voir Roy. o. c, 277, cf. n. 6.
3. Mol., Préc. rid.. se. i : « il se pique de galanterie et de vers . Sorel se moquait déjà de l'expression dans le Fra ncion, en 1623 (éd. 1721. t. 1,341 . M Gournay signalait l'expression se piquer de brave et de bonne mine <>.. :><>7 et Adv., 386). Vin ventaire de Monet donne se piquer avec de nombreux exemples, et Vaugelas en avait fait une remarque qu'il n'a pas publiée, sans doute parce qu'elle n était plus à propos. «Je ne voudrois pas écrire pour rien du monde, il se pique de bravoure, qui est une faconde parler de nos Courtisans. Il n'est supportable que dans une lettre, et encore faut-il que ce soit en raillant ; ny je ne voudrois jamais escrire, Il se pique de chanter ou de faire mieux des vers que personne du monde, parce que cette phrase est encore trop moderne : et il seroit à craindre que dans les Provinces on ne m'entendist pas, ou que les hommes doctes qui ne hantent point la Cour, ne m'entendissent point non plus » (II, i55).
LA PRÉCIOSITÉ
trouverait en grand nombre. La fureur des adverbes, qui sévissait en 1650, amusait déjà Henri Estienne. Et quelquefois les rencontres sont plus piquantes encore : ce n'est plus un procédé qui se retrouve, mais des phrases qui se ressemblent étonnamment d'un temps à un autre. Mascarille prie Madelon d'attacher sur ses gants la réflexion de son odorat (Préc. rid.), mais l'Athènè de Jean Lemaire disait déjà à Paris d'une manière assez analogue : Séjourne les pupilles de ta circonspection discrète au miroir de ma spéciosi/é céleste. Cent ans avant que Somaize recueillît la célèbre périphrase les mais 1res muets, pour dire les livres, Pontus de Thyard écrivait à Ronsard : « [Je] vois accompagnant ma morne solitude Des biens disans muets, hostes de mon estude. »
Il ne faudrait pas néanmoins se fonder sur ces coïncidences pour soutenir que la préciosité du xvnc siècle se retrouverait telle quelle au xvie. Sans doute l'Hôtel de Rambouillet n'a fait que reprendre avec plus d'éclat des tentatives que la société française a renouvelées constamment pour se créer un langage distingué. Il n'en est pas moins vrai que ces tentatives ont pris alors une direction bien particulière.
La Cour, au xvie siècle, comme les écrivains eux-mêmes, accepte dans son langage toutes les nouveautés ; si elle proies te contre les mots grecs et latins, c'est qu'on l'en surcharge ; elle italianise autant et plus que les poètes les plus infectés de pétrarquisme. Au contraire, depuis le siècle nouveau, les tendances vont au rebours : les auteurs italiens et espagnols sont lus et goûtés, la langue échappe à peu près à leur influence ; quant au grec et au latin, c'est d'un pédant d'y recourir. Voilà, pour ne pas pousser plus loin la comparaison, une différence essentielle : la langue courtisane du xvic siècle est tout ouverte, la nouvelle est rigoureusement fermée ; la première était toutfue et pédantesque, celle-ci est « gueuse et délicate ' ». Une nouvelle mode est née, celle de la pureté du langage ; une nouvelle haine, celle du barbarisme. '
A quelle date à peu près se fait ce grand changement ? Très probablement à la fin du xvi' siècle. C'est ici le mot qui trompe. Comme celui de précieux n'apparaît guère avec le sens avantageux qu'on lui connaît, qu'aux environs de 1650 *2, on reporte générale-
i. Balzac, I. 802.
'2. Liltré l'a trouvé dans Eust. Deschamps. Il csl aussi dans Molinct : Les f&ictz et dicls. 1 :>-H7, 1" 40. Voir l'abbé de Pure : La Précieuse, lre p., 1656, p. 2b : « C'est un mot à la mode... comme autrefois celuy de Prude, et depuis, celuy de Feuillantine. Ainsi, aujourdhuy, on appelle les Pretieuses certaines personnes du beau sexe qui ont secu se tirer (]\\ prix commun des autres » (Cf. Somaize. Procès des Précieuses, t. II. 1 1 i .
ment la naissance de la chose vers cette époque. C'est une erreur grave. En 1650, la préciosité finit de se répandre et de dégénérer, loin qu'elle commence à régner. Elle existe quand Malherbe arrive à la Cour en 160o, et j'ai déjà dit qu'il obéit à la mode, plutôt qu'il ne lui commande. Son système d'épuration de la langue est conforme à l'amour de la pureté qu'on professe parmi les gens élégants ; ses retranchements se fondent sur leurs dégoûts.
L'expression de « châtier son style » est deux, elle exprime bien le régime de pénitence auquel ils entendaient mettre la langue. C'est d'eux que viennent toutes les proscriptions de mots vieux, bas. obscènes, vulgaires, pédants ou « palatiaux ». Cette grammaire fantasque, sans lois, mais hérissée de règles et de distinctions. « ambigu » de puérilité et de finesse, c'est la leur, ou à peu près.
Les créations des précieux. Les mots. — Toutefois il n'était pas possible qu'on se bornât à chercher l'élégance dans la pureté, la netteté, la clarté, qui sont, à tout prendre, des vertus presque négatives. S'abstenir peut être, en matière de style comme en morale, une règle excellente, ce n'est pas une méthode pour briller et se faire une place parmi les gens d'esprit. Au reste, même en dehors de toute visée ambitieuse, ne pas créer, c'est ne vivre qu'à moitié. Il fallait donc que la littérature mondaine au XVIIe siècle se signalât par quelques innovations ; elle n'y manqua pas.
On a fort souvent accusé les Précieux d'avoir inventé et employé de nouveaux mots. J'avoue que je ne trouve à peu près rien qui justifie cette affirmation, souvent répétée. D'abord, je ne vois pas comment cette habitude eût pu se concilier avec l'horreur du barbarisme qu'il était de bon ton de professer. Puis, si elle a réellement existé, comment Somaize n'a-t-il pas rapporté ces mots alors nouveaux, pourquoi Molière ne s'en est-il pas moqué, pour quelle raison Vaugelas les a-t-il passés sous silence ? Tout cela doit nous mettre en garde, et il nous faut souvenir en outre qu'on accusait l'Académie aussi d'être une fabrique de mots nouveaux, ce qu'elle n'a jamais été, nous le savons de science certaine.
Au reste, quand on va à la recherche de ces mots nouveaux, spéciaux aux Précieux, force est toujours de revenir les mains à peu près vides. Il convient en effet d'écarter tout d'abord ces adjectifs substantivés, tels que les aimait Balzac, après Du Bellay : ainsi du profond de mon esprit. J'en reparlerai plus loin, mais remarquons tout de suite que la plupart de ces adjectifs permettaient d'éviter des mots abstraits ; de V inouï fSom. , I, 63), du sérieux (Préc. rid.. se. ix .
LA PRÉCIOSITÉ 71
empêchaient de dire de la sériosité, de V'inouïsme. Vaugelas eû1 accepté le premier, il eût eu évidemment horreur du second. Je confesse que la mode s'étendit, et Somaize a raillé les amoureux qui parlaient d'être dans leur bel aimable, de ne pas exciter son fier contre quelqu'un. Néanmoins, il semble bien qu'on soit parti ici précisément du désir d'éviter un nouveau vocable ' .
Restent alors quelques mots cités par Vaugelas, et dont il sera parlé : le féliciter de Balzac, le dehrutaliser de Mme de Rambouillet (Vaug., I, 346, II, 230). M. Roy a collectionné ces nouveautés, et il énumère : anonyme, hasardé par Scudéry (278); bravoure (279), qu'on dit rapporté par Mazarin ou par M. de la Galprenède ; s'encanailler, de la marquise de Maulny (290) ; importamment de Mu<! de Scudéry (289) ; pommadé (303) ; encendrer (Som., I, 42) ; encapuciné (Id., Ib.) ; enthousiasmer (Mol., Préc. rid., se. ix) ; incontestable (Id., Ib.) ; incuit (Som., I, 64), intercadent (Id., 63), soupireur[G. Cyrus, X, II, 895).
Cette liste s'allongerait facilement, mais fût-elle dix fois plus étendue, qu'elle ne signifierait rien. Si la fabrication des mots nouveaux eût été une des occupations des Précieux, ces mots seraient à foison dans les romans, et ils n'y sont pas ; il faut lire des pages et des volumes pour en trouver un. La création en est si lente qu'on note leur origine et qu'on sait leur histoire. Ils se rencontrent, il est vrai, plus nombreux dans les Lettres, comme ils devaient l'être dans la conversation, mais c'est qu ils s'y improvisent, et Vaugelas lui-même reconnaît qu'on ne saurait condamner les audaces de la conversation, orale ou écrite, avec la même sévérité que les barbarismes d'un ouvrage composé à loisir. Il se peut que chaque Précieux de marque se soit cru obligé de hasarder un mot nouveau, deux peut-être, pour faire apprécier l'invention ingénieuse de son esprit, mais il est sûr qu'il se gardait avec soin de répéter l'essai, de façon à ne pas risquer sa réputation de pureté.
Ainsi, quand Tallemant dit de Mlle de Scudéry : « Elle a autant introduit.de méchantes façons de parler que personne ait fait il y a longtemps 2 », il fait surtout allusion, je crois, à des assemblages de mots, non à des vocables nouveaux. Et je dirai de même des autres textes analogues5. Un assez grand nombre de vocables entrent
I. On trouve aussi quelques noms concrets dont il sera parlé plus loin: des destin, billes (Sorel, Berg. extrav., Rem. du 1. VII, p. 217, Roy, 150). Somaize en a raillé plusieurs : (v)u«'ls sont les particuliers de votre âme? (I, 202) un inquiet (t, 42).
•2. VII, 59, cité par Roy, Sorel, 288.
3. Sorel, sur cette question, se contredit absolument à quelques pages d'intervalle- Dans sa Connoissance des bons livres, 1672, p. 389, il dit : « Jamais il n'y eut une telle
au xvne siècle dans la langue, mais ce n'est pas du tout grâce aux Précieux. En tout cas, le néologisme n'est pas une caractéristique de leur manière.
Les phrases. — ?*Si Précieux et Précieuses ont été très réservés à inventer des mots, ils se sont exercés à donner à ceux qui existaient de nouveaux emplois et de nouveaux sens, à les faire entrer dans de nouvelles combinaisons.
C'est d'abord un fait important, que de répéter un mot à tout propos, cela le fait sortir, souvent pour peu de temps, quelquefois pour toute une période, d'une obscurité relative. Le mot prend ainsi plus de vie, il a chance d'entrer dans un plus grand nombre d'expressions, et d'être fécondé par la dérivation et la composition. -^Én outre, la société du temps a créé, accepté, ou vulgarisé un nombre appréciable de locutions nouvelles. Ce fut l'échappatoire par laquelle l'esprit précieux put sortir du langage courant, sans que les innovations ainsi tentées parussent autant faire violence aux règles et à l'usage de la langue que le néologisme proprement dit.
Je rapporterai donc les expressions précieuses, quand je traiterai de la création des expressions nouvelles. Ne les citant point ici, je ne les jugerai pas non plus. J'avertirai seulement quelles ne se présentent pas exactement dans les textes, comme on les trouve chez Molière et chez Somaize, de sorte qu'avant d'en porter un jugement, il faut prendre garde de les remettre d'abord dans leur contexte. Ainsi Balzac a dit (L 86 | : Les parfums que je brusle niempeschent de trouver à dire la saison des fleurs, et un grand feu, qui est de la couleur de celles qui sont les plus belles, et que f appelle le soleil de la nuict et des mauvais jours, veille tousjours dans ma chambre. Ce n'est pas du tout la même chose que s'il avait dit le soleil de la nuit, pour dire un feu, dans une phrase toute simple comme : apportez-moi de quoi faire le soleil de la nuit. Le P. Le Moyne. à bout de veine sans doute, a écrit que les stances estoient les chevalets des esprits et les roues des oreilles. On n'est pas pour cela en droit de dire qu'il écrivait : j'ai composé, de fort beaux chevalets des esprits '.
licence comme celle qu'on a prise depuis quelques années (vers lt)ô<> : les mots ne se font plus insensiblement, mais tout exprès et par profession. »
Et un peu plus loin (471 : « Nous n'ajouterons plus de foi à ceux qui nous veulent faire croire que pour deux ou trois méchants mots qu'on a mis eu crédit, notre langue va être dans sa perfection, et que les mots qu'on a retranchés ne nous rendent point plus pauvres, parce qu'on en remet d'autres à leur place. »
i. 1640. in-î. p. 81 (cité par Roy, Sorel, 315). Cf. Grenaille, Plaisirs des dames 1641, <-ité par Livct. Préc. rid., 160 : « Je pourrois adjouster icy que l'excellence du
LA PRÉCIOSITÉ 7M
Or c'est là le procédé de Somaize. Pour être plaisant, il extrait et isole, faisant des métaphores véritables de ce qui n'est encore quasi que des comparaisons en chemin vers la métaphore. Et avec
procédé on ferait passer facilement n'importe qui pour grotesque. Victor Hugo a dit : Le possible est une matrice formidable ; la guerre est une pourpre où le meurtre se drape ; celte cuirasse écaillée (jue nous appelons la mer ; les systèmes sont des échelles au moyen desquelles on monte à la vérité. Qu'on en fasse un dictionnaire à la manière de Somaize : une matrice formidable = le possible ; une pourpre où le meurtre se drape = la guerre ; une cuirasse écaillée = la mer ; les échelles au moyen desquelles on monte à la vérité = les systèmes. Les Précieux, par ce procédé, seront bientôt dépassés.
En second lieu, il faut se souvenir que telle image qui nous semble baroque, l'était moins aux yeux des gens du xvu° siècle, en raison de l'existence de locutions voisines où elle était déjà entrée. Rien ne nous paraît plus absurde que : Voiturez-nous ici les commodités de la conversation. Il est probable du reste que Molière a inventé la phrase telle qu'elle est, suivant le procédé de Somaize. Mais il me semble qu'on comprend bien une phrase comme : les fauteuils sont les commodités de la conversation, si on se souvient qu'on appelle alors commodités ce qu'il faut pour être à l'aise dans son ménage, vaisselle, batterie, etc., et qu'on dit d'un objet : c'est une commodité nécessaire dans un logis.
Enfin, quoiqu'on nous rapporte de l'affectation de certaines gens, seuls, les niais ont entassé l'un sur l'autre ces mots spécieux. Pour parodier leur langage, des railleurs les accumulent, mais c'est là un procédé de polémique, non la reproduction d'un usage quelconque. On sait comment Molière en use, il n'est point le seul :
Avouez avec les gens de la belle volée qui sont nos véritables Juges, que c'est ce qui vous manque, et que vous donnez rarement dans la veuè. si vous n'empruntés de moy un certain je ne sçay, quoy, sans lequel vos plus grandes perfections sont terriblement en désordre : Et qu'il vous souvienne que je suis en passe de faire vos honneurs ; Et si l'art qui vous embellit chaque jour a besoin de mon passe-port pour s'introduire de la belle manière, je vous laisse a juger si vous pouvés de vous mesme rendre vos ouvrages achevez. et leur donner le bel air » (Dialogue de la mode et de la nature. Paris. 1662, p. 5-6).
Ces réserves faites, je n'ai pas l'intention de défendre les inven-
»ir parai I encore en et' qu'il est le iidelle conseiller de la beauté, ainsi <•;■;,; Très porte l'appelle ...
HISTOIRE DE LA LANGl E FRANÇAISE
lions de tous ces Figuriborum. Ils ont quelquefois joliment rencontré. Trop souvent on sent dans ces nouveautés le souci de se distinguer, de trouver des rapprochements inédits, et la recherche amène de véritables rébus.
Faut-il croire, avec M. Livet, que les expressions heureuses sont en général des Précieuses de l'aristocratie, tandis que les ridicules seraient celles des Précieuses bourgeoises? Quelle que soit L'autorité de celui qui a été de notre temps l'historien de la préciosité, et quelque abondantes qu'aient été ses lectures, je crois Impossible a priori toute classification fondée sur cette base. Inutile d'abord de démontrer que l'aristocratie ne pouvait avoir le monopole de l'esprit et du goût. En outre, nous savons de science certaine que, malgré toutes les barrières, les salons du xvn' siècle ont été fréquentés par une société déjà mêlée. Voiture n'était-il pas l'àme de l'Hôtel de Rambouillet? Que la mode, en descendant de petites sociétés choisies à des réunions quelconques, se soit dégradée en s'étendant, c'est chose qui va de soi, et qui est ordinaire. Mais de chercher à établir une ligne de démarcation, de se représenter aussi le développement de la sottise prétentieuse comme régulièrement progressif, au fur et à mesure de la diffusion de la préciosité, c'est une conception contraire à la nature des choses, comme on eût dit alors, et au développement ordinaire des faits. En vérité, la préciosité ridicule me semble avoir côtoyé l'autre partout, et cela dès les premiers jours. Elle n'en est que l'exagération et on sait que, dans toutes les compagnies, il se trouve toujours des membres pour forcer le ton. Au reste, à certains jours, on outre soi-même sa manière. N'est-ce pas le cas de Balzac on de Voiture eux-mêmes? Il est bien vrai qu'autour de 1650 les Précieux ridicules sont plus nombreux, et, pour parler comme eux. renchérissent sur Le mauvais goût. Mais Sorel a eu parfaitement raison de ae faire, dans ses critiques, aucune distinction entre les sottises dont il s'était moqué dans le Berger extravagant, et celles
<|ii il reprenait dans la Connoi&Sance </<:s boflê lirrrs.
A dire vrai, La préciosité ae finit pas non plus sous les coups de Molière. Sa pièce lit pire, et amena un retour sensible a la simpliela est exact. Mais Boileau el Molière Lui-même n'eurent- (prendre ta Lutte contre ce Btyle figuré ■■ dont on continuai! Le P. Bouhours, qui écril aux environs de 16 ute plus d e\ pressions précieuses <ni< Vaugelas.