CHAPITRE III LE FRANÇAIS DANS LE RESTE DE L'ALLEMAGNE
Saxe. — Gomme on le voit par ce qui précède, la langue fran- •çaise fut surtout étudiée dans la région Rhénane, et dans les pays voisins. Elle s'étendit pourtant plus loin, jusque dans des contrées qui ne touchaient point à la France. C*est même dans une université lointaine, celle de Wittemberg, qui appartenait à une des branches des électeurs de Saxe, et dont Luther venait de rendre le nom à jamais célèbre, que notre langue parait avoir été pour la première fois admise dans les programmes d'une Université K Wittemberg donnait là un grand exemple de hardiesse et de clairvoyance. Un Français, Guillaume Rabot, de Salène, d'origine Dauphinoise, fut admis à y professer en 1572 2. L'ami de Calvin se rend compte <le l'importance de cette innovation, et dans sa leçon d'ouverture, il proclame qu'il donne le premier Texemple d'enseigner en public une langue étrangère, qui jusque là n'avait point de place dans les Universités ^.
Assurément, le nouvel enseignement n'était pas mis sur le même pied que les autres disciplines. Le Professeur n'avait point d'appointements réguliers, mais une simple gratification de 100 florins par an. Une annonce que j'emprunte à un des programmes des MarburgerVorlesungsverzeichnissen en dit long à ce sujet : « Il y a, dit- -elle, des maîtres très expérimentés, qui enseignent le français, l'anglais, la calligraphie, la gymnastique, la danse et le dessin ^. De
1 . Ce n'esl pas loutefois Tavis de Slengel, ainsi que nous Tavons vu plus haut.
2. Voretzsch, o. c, 7. Une élude délaillée sur Rabot a été publiée par Wahlund dans La, Philologie française au temps jadis {Recueil de MémoiTes philologiques ^ présenté à M. Gaston Paris par ses élèves suédois, à Paris le 9 août 1889. Stockholm, IS89). En dehors d*une biographie aussi détaillée que possible, on trouvera dans cette étude le texte intégral de la leçon d'ouverture de Rabot : Oratio degente et lingua franc ica.
3. <i Novo exemplo prodeo in publicum traditurus prœcepta linguœ peregrinsc, •cujus in Academiis nullus hactenus fuit usus. » Dans un article que j*ai publié sur ce -sujet, une erreur d'impression m'a fait dire que cette phrase était écrite à Calvin . Rabot a bien correspondu avec Calvin, mais pas à cette date, puisque Calvin était fiiort.
4. Non desunt Magistri peritissimi, qui linguam Gallicam, Anglicam, Calligraphiam, Athleticam, artem saltandietdelineandi recte doceant.
Histoire de la Langue française. V. 19
même, en 1603, à Essen, Potier d'Estain enseignait à la fois le français, le calcul et Fécriture ^ Mais la chose a peu d'importance. Plusieurs d'entre nous ont encore connu le temps où les langues étrangères étaient considérées de la sorte, et où le professeur chargé de les enseigner était un émigré, polonais ou croate, de son métier bottier ou ancien militaire. Malgré tout, Rabot portait le titre de Professor publions, et pouvait dire à ses auditeurs qu'il était engagé par le Prince. Toute TalFaire était là 2. L'établissement dura et Rabot eut des successeurs : Catharinus Ledoux (Dulcis), et après lui, Abraham de la Faye, puis Conrad Durbal, qui portèrent le titre de professeurs extraordinaires ^.
Autres villes bt États — On trouve de-ci de-là des indices qui permettent d'affirmer que des écoles de français s'étaient ouvertes dans bien des endroits. Il y en avait à Nuremberg. Et si le conseil de ville repoussa en 1612 la proposition d'un Français d'ouvrir une école dans laquelle chacun pouvait apprendre le français en trois mois, c'est sans doute qu'il se défiait d'une charlatanerie, non qu'il jugeât renseignement inutile ^. La preuve en est que Levinus Hulsius, Tauteur bien connu du Dictionnaire français-allemand, avait professé le français dans la ville ^.
Casp. Laudismann, semble avoir tenu école à Leipzig et à Brieg sur roder ^.
Quand Chappuzeau arriva dans la ville de Brème, a porté par une barque de Frise » (1649), il eut l'honneur, en moins de huit jours « de prononcer deux discours dans le grand Temple en présence de ceux du Magistrat, des Professeurs et du Peuple qui entendoient nôtre Langue '^. » Il est malheureux qu'il ne nous ait pas dit si cette élite était nombreuse. 11 suffit, pour que le fait mérite d'être signalé, qu'on ait pu en réunir une à cette occasion.
Au delà du Brandebourg et jusque sur les rives de la Baltique, notre langue avait pénétré chez les derniers ducs de la Poméranie,