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CHAPITRE VI CAUSES DE LA VICTOIRE DU FRANÇAIS

Personne assurément ne songera à voir dans ce succès une victoire personnelle de Villars, le pendant de Denain. Il me semble difficile même, après Texposé que je viens de faire, de le considérer comme un résultat de la politique française. Si elle était pour quelque chose ici, ce n'est pas à Utrecht que le prestige de Louis XIV Teût emporté, après tant de défaites et de ruines, mais à Nimègue. Qu'on n'oublie pas la note mise en marge des propositions transmises par le maréchal : « Le Roi consent que le traité soit en latin. » J'irai plus loin. Je crois que si le français a fini par être adopté, c'est peut-être parce que les hommes d'état français n'ont jamais prétendu l'imposer ni même le proposer, tandis que les Impériaux, au lieu de présenter l'emploi de leur latin comme une tradition, prétendaient le faire reconnaître comme supérieur, et participant des prérogatives de la Majesté Impériale. En se défendant de reconnaître ces droits, les Français apparaissaient comme les soutiens de l'indépendance générale. Et comme ils se gardaient — soit sagesse, soit plutôt indifférence — de prétendre faire accepter leur propre idiome, ils n'éveillèrent aucune susceptibilité, ils n'eurent qu'à laisser agir les facteurs puissants qui travaillaient pour eux. La révolution se fit d'elle-même.

Les conditions étaient fort bonnes. L'Espagne, dès avant qu'une dynastie française allât y régner, ne semblait en aucune façon attachée à la tradition latine, satisfedte qu'elle était de l'usage qui mettait espagnol et français sur le pied d'égalité.

En Angleterre, si le français n'était plus la langue officielle de Tadministration, une longue tradition en maintenait l'emploi dans les relations extérieures. Sans doute il ne serait pas difficile de citer des traités et des conventions passés entre l'Angleterre et divers États, même entre l'Angleterre et la France, qui ont été rédigés en latin. Mais ceux-mêmes qui ont combattu la primauté du français, comme Moser, en conviennent, le français était, aussi bien que le latin, la langue d'État de l'Angleterre dans ses rapports

avec les puissances étrangères : « Plenipotences, Approbations de Traités et autres choses de ce genre, sont toujours en une de ces deux langues », dit Moser, qui va même plus loin dans ses constatations : « Dans les Congrès, ajoute-t-il en effet, les Ambassadeurs anglais expriment leurs vœux et propositions la plupart du temps en français. Le langage des ambassadeurs étrangers à la cour anglaise estle français le plus souvent, laquelle langue fut autrefois la langue maternelle de l'Angleterre et garde du reste avec le latin grande parenté. » On pourrait citer des centaines de faits à l'appui. J'ai donné, en parlant plus haut des hommes d'État d'Angleterre, la preuve qu'ils apprenaient le français pour s'en servir dans les affaires. Aucun Puttenham ne parvint à les détourner de cet usagée Ce n'est pas seulement dans les pourparlers ^ mais dans les Actes que lés représentants de l'Angleterre se servaient du français ^,

Les puissances étrangères, en conformité avec cette coutume, usaient aussi de notre langue dans leurs rapports avec l'Angleterre. Ainsi le marquis de Lede, ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, et Alonso de Cardenas, son ambassadeur ordinaire, voulant céder en 1655 Calais aux Anglais, qu'ils pensaient inciter à combattre les Français, rédigent en français le mémoire qu'ils adressent au « Serenissime Protecteur d'Angleterre *. » En 1664, l'ambassadeur de l'Empire, le comte de Koenigsseck, reçu pour la première fois en audience solennelle par Charles II, le harangue en français, etc.

En Hollande, la situation était plus favorable encore. On a vu ailleurs quelle était la diffusion de notre langue dans le pays, la société, l'armée. De leur ancienne union avec les Pays-Bas, les Provinces-Unies avaient gardé l'habitude de considérer le français comme une langue d'État dans les affaires extérieures. Elles n'allaient pas l'abandonner, au moment où il devenait le plus utile de la conserver, quand elle était en mesure de servir dans les relations avec le monde entier, et que l'utilité l'eût imposée, si la tradition ne l'avait déjà acclimatée longtemps auparavant, dans la chancellerie hollandaise ^,

1 . Voir dans Charlanne, Vie sociale, 166, comment il essayait de les convaincre de n'user par prudence que de leur langue maternelle.

2. Brienne conférait en français avec Buckingham {Mém., Mich. et Pouj., 33- 34K Le chevalier Temple, je Tai dit plus haut, faisait les « écriture» » en français à Nimègue, etc.

3. Quand Turenne eut pris Dunkerque aux Espagnols, la ville fut cédée le même jour aux Anglais, alliés des Français. Les traités furent en français (mars 1657). En 1662, le roi d'Angleterre rendit Dunkerque à la France. L'acte est en français (Paul Cormier, o. c, II, 46), etc.

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