‹ Histoire de la langue française des origines à 1900Chapitre 50 sur 385 · CONFÉRENCES, CERCLES ET SALONS · texte numérisé non relu

CONFÉRENCES, CERCLES ET SALONS

Rouen. D'après un Mémoire adressé à Colbert en 1663, par un de ses subordonnés Babin, on rencontrait dans la ville des gens d'esprit. Mais f< comme ils sont assez voisins des Normands, dit-il, ils en affectent les allures et le jargon ; et quoiqu'ils en aient un particulier qui est assez pesant et désagréable aux oreilles des gens de Cour, ils tâchent de se défigurer par cet autre, étranger, qu'ils mêlent :surtout dans leurs railleries et dans leurs meilleures pointes » (Bibl. Nat., Afél. Colb., VI, f« 42). Cette ignorance s'explique. Rennes était, après tout, la capitale d'une province qui parlait une langue non romane : le breton.

L'indocilité était plus rare. S'il se rencontre aussi de temps en temps un provincial rebelle, tel Du Maurier, qui refuse d'accepter le joug de la Cour, et n'a jamais pu supporter la lecture des Remarques de Vaugelas, c'est là une véritable exception. On désire •en général se former au beau langage. La difficulté était de s«nvoir comment s'y prendre ^ .

Précieux et puristes de province. — Dans plusieurs centres, il •existait, dès le commencement du xvii^ siècle, de petits groupes où on cherchait à connaître la mode pour la suivre. Une raillerie des dames de Lyon aux dames de Paris au sujet de leur langage, comme celle qui leur fut adressée au xvi® siècle, n*aurait plus eu de lieu. Si les Lyonnaises entendaient garder une suprématie, ce n'était plus sur les Parisiennes, mais sur dautres Lyonnaises, et en contrefaisant les Parisiennes. Un accent ne s'attrape guère, mais les mots,

1. Mem. hist. HolL, 1680. « Les Syntaxes, les Clenards, et les Despautercs, •que mon Pore appelloit les Croix de la jeunesse, me sont des Pais incon- <iius. Je n'ay jamais pu comprendre ce que c'est qu'un Supin ny qu'un Gérondif : et je m'en sers à l'occasion par l'usage, sans les pouvoir définir ny décrire. J'ay lu et relu avec plaisir le Quinte-Gurce de M**, de Vaugelas, dont j'estimois la vertu solide, Textréme douceur, et la fidélité inviolable pour ses Amis ; mais je n'ay jamais pu achever ses remarques sur nôtre Langue ; De plus, ayant corrompu ma langue naturelle par une longue demeure dans les Pais Etrangers, où j'ay été nourri, et par une plus longue station dans le Mayne, où l'on parle tres-mal : m'êtant lassé de pioquer inutilement les coffres à la Cour... on ne doit pas s*ôtonncr si on remarque en cet Ouvrage des termes et des façons de parler qui ne sont pas au goût de ces censeurs pointilleux qui ne s'arrêtent qu'à Técorce, et qui condamnent un bon livre pour un mot qu'ils ont banni du commerce, et pour une manière de parler qui n'est pas de la délicatesse de la langue, pour me servir de leurs termes.

« Je convie donc ces Messieurs' de me laisser en repos,... leur laissant tres-volontiers en partage les huit parties d'Oraison, toutes len Grammaires et tous les Dictionnaires, avec toutes les remarques et toutes les observations sur les Langues...

« J'estime fort ceux qui parlent régulièrement : mais je ne puis souffrir ces petits -critiques enflez de vanité, qui dans les ruelles des Dames décrient les meilleurs ouvrages, pour une manière de s'expliquer qui ne leur plaît point. 11 ne s'ensuit pas pour cela que de Grands Hommes ne puissent écrire solidement et poliment t^f^ut ensemble : ayant autant de vénération pour ces Illustrcs-lù, que d'aversion et de «épris pour de simples Grammairiens qui n'ont que l'orgueil en partage » (Préface).

les expressions, les tours de phrase même s'empruntent aisément. Il y a eu des Précieuses à Lyon^ On dit quelles s'y prenaient maladroitement, et que ce sont elles qui ont inspiré a Molière l'idée de sa pièce. L'affirmation ne repose pas sur des preuves bien sérieuses. Peut-être les pecques qui lui ont servi de modèle sontelles celles de Valence ou de Vienne. La chose au reste ne nous importe guère. Ce qui est sûr, c'est que dans bien des endroits, il y eut des Cathos et des Madelon. Chapelle s'est assez moqué de celles de Montpellier *. Fléchier nous en a présenté aussi qu'il a rencontrées à Vichy en 1665, s'emp ressaut autour d'un homme qui devait tenir un des premiers rangs parmi les beaux-esprits ^.

Depuis 1660, le zèle puriste prit en général d'autres formes et produisit d'autres fruits, parce que les maîtres étaient meilleurs, mais c'était le même zèle, fait chez les uns de vanité mondaine et chez d'autres d'un amour véritable de la langue et de sa gloire. Il y a eu à côté des « Illustres », des abbés Boisot, désireux de vivre parmi les œuvres d'art et de science, capables de refuser pour cela de séduisantes propositions, qui ont assez aimé le français pour venir l'apprendre, et qui Tout possédé assez bien pour qu'on pût dire à leur mort qu'ils eussent disputé « la politesse et la pureté à toute l'Académie Françoise » *. Les correspondances du temps nous montrent à chaque instant un Le Bossu ou un Moisant de Brieux ^ qui non seulement se laisse corriger par un correspondant parisien savant en la langue, mais qui sollicite les avertissements et les censures.

Sociétés et groupes. — Il y a plus. Tous les documents n'ont pas été étudiés, et cependant, de ceux qui ont été mis au jour, grâce à l'activité des Sociétés Savantes des départements, il résulte qu'en divers endroits s'étaient formées des réunions, je n'ose pas dire s'étaient constituées des compagnies, parce que précisément la plupart de ces réunions sont restées à l'état de petits cercles libres qui échangeaient sans formalités des visites et des conversations. Il

1. Voir Baldensperger, Et. d'hisl. litt.y 2* série. 3. Voyages^ éd. Tenant de Latour, 81.

3. Gr. Jours d'Auvergne, éd. S'«-Beuve, Paris, 1862, p. 50 et suiv.

4. Lettre de Bosquillon à M"* de Scudéry sur la mort de l'abbé Boisot. Journ, da S&v., 1695, p. 260.

5. Chapelain avertit le R. P. Le Bossu à Chartres que son style n'est pas pur et qu'il aurait besoin de lire Balzac, Ablancourt, Giry (Chapel., LelL, II, 823). Sur Moisant de Brieux, j'aurai à revenir plus loin. On lui eût fait de la peine, en considérant « son Académie » comme une simple réunion mondaine. M. de Montaigu, doyen du présidial, consulte Chapelain sur des minuties de lang^ue (Id., /ib., II, 790).

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yen eut un à Castres, en 1648, dont les procès- verbaux existent encore, groupe de latinistes, dont le chef, Spérandieu d' Aiguefonde, traduisait la « Pucelle » ^ M. Jacquet '-^ a montré que Dijon en possédait un autre, où se rencontraient des amateurs de belles-lettres. Le beau langage était un des objets de leurs études et de leurs entretiens.

Que ces groupes aient eu plus de bonne volonté que de compétence, c'est ce qui ne fait point question. A distance, quelque application qu'on y donne, il est difficile dans les choses d'esprit et dart qu'une conformité de goût arrive à s'établir parfaite et universelle. Et cela est fort heureux, du reste. Les Dijonnais érudits pouvaient être des puristes, ils le voulaient même sans doute, ils n'étaient pas des puristes complets. Ménage était fort en honneur parmi eux, Bouhours aussi. Je vois que La Monnoye le cite comme le correcteur dont le style de Bussy aurait besoin ^. C'est donc que le nom, les remarques peut-être même du jésuite lui étaient connues. Or, elles ne l'ont pas empêché d'écrire ses Noëls, qui ne sont point d'un puriste, et où le patois, si méprisé de Bouhours, joue un rôle essentiel. Dans un excellent chapitre de son livre, M. Jacquet montre du reste combien dans ce monde des grandes villes de province, où les hommes de robe et d'administration tenaient une place si considérable, les traditions de style du xvi® siècle se conservèrent, à la faveur de l'éducation gréco-latine.

D'autres recherches ont donné des résultats analogues. Celles de M. Latreille sur le Dauphiné établissent qu'à Grenoble, dans la « société polie », on a eu des goûts littéraires. On y a aimé Balzac, Faret, on y a écouté Molière. Ghorier avait été en relations avec Pellisson, Boileau, Bossuet, Fléchier. Mais aucune mention chez personne de Pascal, de La Fontaine, ni même de Racine. Pour le premier, soit, les jésuites tenaient fortement le Dauphiné. La Fontaine n'était goûté que d'un groupe de délicats. Mais comment expliquer l'ignorance où on restait du maître de la tragédie? Rien ne montre mieux combien on avait peine, malgré les voyages, les correspondances et les livres, à suivre le mouvement^.

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