‹ Histoire de la langue française des origines à 1900Chapitre 95 sur 385 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES QUELQUES TEXTES ET QUELQUES FAITS · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES QUELQUES TEXTES ET QUELQUES FAITS

Position de la question. — Quand des maîtres de langue fraaçaise, tout au commencement du xvu® siècle, essayaient d'établir que leur langue était la plus avantageuse à apprendre, étant la plus répandue, leurs prétentions ambitieuses ne pouvaient être acceptées et elles ne Tétaient point en effet. Ils avaient beau alléguer des faits et citer des noms ^ . On pouvait les soupçonner de mêler à beaucoup d'orgueil un peu d'intérêt.

Les Italiens, en particulier, fiers de la gloire du toscan et de sa primauté, jusqu'alors incontestée, non seulement n'admettaient pas qu'il eût perdu la place qu'il avait occupée à la tête des langues modernes, mais ne concevaient pas qu'il pût jamais la perdre, car il n'y avait point à leur estime de langue formée autre que la leur^. Les Français contestaient cette doctrine; ils avaient tort, comme notre Histoire même l'a montré. En dépit d'Henri Estienne et de ses successeurs, il faut reconnaître que jusqu'à Descartes, Corneille et Vaugelas, le français, malgré les plus belles promesses, n'avait

1. Voici par exemple de quels faits Le Gaygnard élaie ses dires : « En Angleterre la Royne (elle était Danoise) parle François et les Princes en tous leurs propos. En Escosse, le parler François est aussi familier que le language de son pays. En Espace le Roy (Philippe III) se plaist aux discours François, et applique ordinairement les mois François en ses deuis, et parle-on François aux lieux les plus célèbres de son Royaume. En Italie, la langue Françoize y est toute commune. En la Cour de l'Empereur on vse le plus souuent des dictions Françoizes et des façons de parler François, lequel est si fort deziré en Escosse, en Angleterre, en Flandre, en Alemagne et en tous les autres pays, que l'on en tient escolc, comme on fait en France de la langue Latine et Grecque. » {Làprenmol., 1609, 173-4).

2. Vers 1639, à l'Académie des humoristes, on se demandait encore « si la langue françoise estoit parvenue à un aussy haut poinct de perfection que Titalienne », et il fallait qu'un de nos compatriotes, J.-J. Bouchard, relevât le gant [Tallemant, Histor.^ VU, 159).

pas encore acquis cet ensemble de qualités qui rendent une langue classique et lui donnent Tautorité.

C'est vers 1650 que la question se posa déGnitiveraent. Encore faut-il bien voir comment elle se posa. Le mot d'universelle, qui revient plusieurs fois dès ce moment-là, risque d'induire en erreur. Il ne s'agissait pas tout à fait de savoir à qui appartiendrait Va universalité». La question était de décider quelle langue parmi les langues latines les pays du Nord apprendraient. Ou plutôt r <( empire » que les diverses langues pouvaient s'assurer n'était pas identique. Celui du monde civilisé tout entier, peut-être Titalien eût-il pu l'acquérir, s'il avait vaincu ; le français, lui, ne pouvait y prétendre, pour le moment. Ayant encore à chasser définitivement de chez lui ses rivaux, il n'avait aucune chance de s'établir chez eux. Il lui restait le Septentrion : Angleterre, Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie, Pologne, c'est-à-dire, malgré tout, une portion seulement de l'Univers.

Les TÉMOIGNAGES. — En revanche, dans ces divers pays, dès avant le règne personnel de Louis XIV, son succès était décidé, et les apologistes du français pouvaient célébrer son triomphe : « Je ne mettrai aucune langue en parallèle avec elle. Car elle est trop aimée, et je puis dire en toute sûreté que les nations la reconnaissent comme la première de toutes et comme leur Reine », disait Raillet K « Si Du Bellay a dit que les Estrangers aimoient bien moins la Langue Françoise, que les François n'aimoient les Estrangères, nous pouvons dire le contraire à cette heure, que les Escrits de nos Autheurs célèbres sont les délices de TEurope, et la lecture ordinaire de tout le Septentrion », reprend l'éditeur de Balzac^. « Quant à ce que vous m'opposez du peu d'étendue qu'a notre Langue, sçachez que son règne n'est pas si limité que vous pensez, proteste à son tour Le Laboureur. Si vous aviez été dans les Cours du Nort, où je suis assuré que l'on ne parla jamais Latin du temps des Romains, vous sauriez que la Langue Françoise y est

1. « Ncc idcirco vllam linguam aduersariam ei opponcreinlendo ; Nimis eniiii ab aliis diligitur, et omnes nationes iliam omnium Principem, ac suam fateri Dominam, coniidenler assero »> {Le Triomphe de Ui l. fr., Lion, Darth. Rivière, 1664, 12»). « Quant à rexterieur, qui est la douceur du langag^e François, et la facilité de sa prononciation, il est tel, que toutes les nations voisines de la France ont du respect, et de l^amour pour ses grâces, puis qu'en Angleterre, et en Flandres, en Hollande, voir mesmes en Allemagne, en Pologne, et autres pays Septentrionnaux, il est entendu par les Princes, et par la Noblesse, qui voyagent en France à ce dessein » (Davily, Descr. gen, de VEuropCy 1660, II, p. 27).

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