‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 10 sur 17 · Conclusion, Defarehadme · texte numérisé non relu

Conclusion, Defarehadme

L'érudition, en exhumant des choses oubliées, a soulevé ici, comme en beaucoup d'autre cas, une question cl renouvelé un procès qui semblait vidé. L'arrêt de Boiloau était adopté et faisait loi universellement. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi, et l'on se demande si notre antiquité doit dater de Yillon et du seizième siècle ou s'il faut la reporter à l'origine de notre langue et de notre littérature. Les textes abondent : chansons de geste, poésies légères, fabliaux, histoires originales, romans, chroniques, tout se trouve avant l'époque fixée par Boileau. D'autre part, la langue antique n'est nullement le patois grossier et informe que l'on prétendait. Ni l'une ni l'autre ne font honte à l'orgueilleuse descendante qui les dédaigne, et, si leur véture (qu'on me permette ce vieux mot) est simple, même parfois enfantine, ce n'est pas de haillons qu'elles sont couvertes.

Ce cas n est pas le seul où l'érudition bien conduite ait obtenu d'importants résultats. Il lui est arrivé plus d'une* fois de dissiper des préjugés, d'exhumer des vérités oubliées et de trouver des démonstrations auxquelles on ne serait arrivé par aucune autre voie. Grâce à elle, il commence à s'établir que nous avons aussi un passé littéraire et que l'arrêt porté au dixseptième siècle est à reviser. Cest certainement un notable triomphe que d'avoir ainsi ébranlé des opinions qui paraissaient fixées irrévocablement. On aurait tort de penser que cette étude deâ débris de l'antiquité, des vieux textes et des vieux monuments, soit stérile et sans portée ; elle a une action sur les intelligences, elle les modifie, et coopère aussi pour sa part aux mutations successives qni affectent les sociétés. Voir le passé sous un plus véritable jour importe grandement à rintelligence que l'on a du présent et à l'usage qu'on en fait.

Un penchant naturel conduit l'homme à la contemplation du passé. Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux souvenirs, éveillent chez lui un intérêt profond. Les récits traditionnels de la famille et de la tribu enchantèrent les populations primitives, et reffet des histoires positives n'est pas moindre sur les populations civilisées. La rupture avec les âges antérieurs, qui serait un méfait contre la science, serait aussi un méfait contre le sentiment moral; et, si l'esprit humain s'est complu aux traditions alors même que ces traditions étaient bien courtes, il se sent de plus en plus captivé à mesure que s'agrandit l'espace qu'il aperçoit derrière lui. Le temps est une étendue qui ne s'ouvre à

nous que dans une seule direction, et encore à la concliiîon que nous la parsèmerons de jalons et que nous emploieronsnotreinduslrieàyentretenir quelque phare qui nous éclaire. Tout ce qui fait un peu reculer ces ténèbres est bien venuderesprithumain. Lorsque Cuvier composa son Anatomie comparée^ celivrene fut que pour les savants ; mais, quand il exhuma des entrailles de la terre une histoire plus ancienne que l'histoire de l'homme, toutes les imaginations raccompagnèrent dans ses recherches et jouirent avec lui des merveilleux résultats de cette nouvelle archéologie.

lie tout ce qui reste des siècles écoulés, les monuments des arts et en particulier ceux de la littérature nous mettent le plus directement en rapport avec les hommes qui ont vécu jadis. Quelle histoire pourrait aussi bien que les poèmes d'Homère nous faire pénétrer au sein de Tflge héroïque ? Quand dans une de ses paçes éclate une pensée sublime ou une harmonie, et que le charmé nous pénètre, alors nous nous sentons transportés au milieu d'un temps qui n'est pas le nôtre, et c'est le suprême effort de cette poésie antique. Homère, en une de ses plus belles comparaisons qui lui est suggérée par les feux de l'armée troyenne allumés dans la plaine, se représente les astres splendides qui brillent au ciel autour de la lune radieuse. La nuit est paisible ; les sommets aigus, les pentes escarpées, les forêts, les vallons apparaissent sous cette lumière nocturne ; les profondeurs du ciel elles-mêmes s'entr'ouvrent devant le regard, et le berger qui contemple ce grand spectacle sent son cœur ému d'une joie secrète. De môme pour le lecteur, guand rayonnent les

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flammes de la poésie, les profondeurs do temps s'enlr ouvrent, les choses do passe s'éclairent ; un moment on croit assister à la scène qu'on a devant soi, et, comme le berger du poète, on est touché d'une émotion inconnue.

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Après le conseil, l'exemple ; après la théorie, la pratique ; mais le vieux poète grec est bien difficile à reproduire et le vieux français est un instrument bien peu familier à nos oreilles. Je conviens de tout cela, et je comprends le risque que court la pratique ; cependant je ne m'en tiens que plus fermement à la théorie, et même, en finissant, je prétends que le vieux français n'est point, à vrai dire, une langue absolument morte^ qu'il faut peu d efforts pour en raviver certaines parties, et que l*étude en est salutaire, instructive, attrayante.

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