Qraiâewr et earacUre de la Divine Comédie
« Plus on étudie le Dante, dit M. Mesnard dans sa préface, plus on admire la puissance de son génie, et, à mesure qu'on l'admire davantage, la séduction devient plus forte de reproduire dans un autre idiome les beautés encore si neuves de la Divine Comédie. Toute version parait incomplète, infidèle, et chacun porte en soi, selon sa manière de sentir, le besoin d'une traduction nouvelle. Il semble toujours que cette étrange et magnifique épopée, qui résume toutes les conceptions du moyen fige, où tout est mêlé, la fable et la théologie, les guerres civiles et la philosophie, le vieil Olympe et le Ciel chrétien, n'a pas encore trouvé d'interprète d'un esprit assez patient ou assez flexible pour se prêter aux formes si variées d'un drame qui touche à tout, d'une poésie qui chante sur tous les tons. On se persuade que faire autrement, c'est faire mieux, et on se laisse aller au plaisir de redire, dans une langue nouvelle, la pensée tour à tour si naïve et si raffinée, si gracieuse et si terrible du poète gibelin. »
fiTUDB SUH DANTB. 4Si
Une des plus belles canzoni de Dante comnoence par ce vers que lui-même cite dans le Purgatoire :
Amor che nella mente mi ragiona,
L'amour qui discourt en mon âme... On peut en dire autant de la Divine Comédie. Ce poëme, s' emparant de celui qui le lit et relit, ne cesse de discourir en son âme. Le volume s'ouvre de lui-même aux endroits plus particulièrement aimés; Toreille, qui s'est familiarisée avec cette poésie si sonore et si forte, rappelle à tout propos le vers qui concorde le mieux avec la sensation présente; et la pensée se laisse pénétrer, non toujours sans résistance, par tout ce moyen âge devenu une épopée mystique et merveilleuse. La difficulté suprême, pour le poète, est toujours de rendre, non pas avec des couleurs comme le peintre, non pas avec le marbre comme le statuaire, mais avec des paroles et des sons la beauté indécise que l'esprit aperçoit, et qui, dans son indécision, en parait d'autant plus radieuse. L'idéal flptte brillant devant les yeux, il échappe a qui croit le saisir; saisi, quelque regret reste encore d'avoir laissé s'évanouir, en le fixant, une part de ce qui semblait vêtu de tant de lumière; et, comme il est dit quelque part :
De ces formes sans corps, de ces formes sans nombre, Heureux si je pouvais et voir une couleur. Et saisir un regard, et retracer une ombre !
A leur tour, les beaux vers qui sont sortis de cette lutte du génie avec l'idéal deviennent pour le traducteur un idéal secondaire avec lequel il faut se mesurer. Le mérite, c'est d'en approcher; l'impossibilité, c'est
d*y atteindre et de l'égaler. Tantôt l'expression est audesf»>ous de l'original, tantôt la phrase n'en a pas le mouvement, tanlôt le son ne remplit pas Toreiile. Le style de pareils maîtres est une pierre dure qui ou bien résiste à l'instrument ou bien saute en éclats. Le travail y est pénible et minutieux. La récompense est de les admirer de plus près.
Le nom de splendeurs que Dante donne aux biens de la terre, je le donnerais volontiers aux beautés poétiques. Il y a dans Y Enfer un passage célèbre sur la Fortune; il est propre à montrer Timperrection de toute traduction et les mérites très-différents des deux traductions que j'ai sous les yeux. Je citerai Toriginai, bien sûr que tous ceux qui sont familiers avec la littérature italienne le liront avec plaisir :
Colui, lo cui saver tutto trascende, Fece 11 cieli, e dié lor chi conduce, Si ch'ogni parte ad ogni parte spleude» Distribuendo ugualmente la luce :
Similemente aglî splendor' mondani.
Ordinô gênerai ministra e duce, Ghe permutasse a tempo li ben vani Di gente in gente e d'uno in altro sanguc, OItre la difension de' senni umani :
Perché una gente impera, e Taltra langue» Seguendo lo giudicio di costei, Ghe è occulte, corne in erba Tangue.
Vostro saver non ha contraste a lei :
Ella proYvede, giudica, e persegue Suo regno, come il loro gli altri dei. Le sue permutazîon' non hanno triegue ; Nécessita la fa esser veloce, Si spesso Tien, clii viconda consegue.
Quest'é coleiy ch'é tanto posta in croce
firUDË SUR DâNTE. 423
Pur da color, die le dovriau dar Iode, Dandolebiasmo a torto e mala voce.
Ma ella s'è beata , e ciô non ode :
Con Taltre prime créature lieta YoWe sua spera, e beata si gode.
On voit tout de suite que la plus grande difficulté sera de rendre les trois derniers vers. La béatitude éternelle de cette créature supérieure qui va sans nous écouter, tournant sa roue fatale, est épanchée dans cette phrase sereine, dans le choix des mots qui la composent, dans leur son grave et tranquille. Comment faire passer tout cet effet en une traduction? Dante a eu certainement là un ressouvenir des deux vers où Virgile, je ne dirai pas dépeint, mais fait sentir le calme pur et infini du paradis des païens :
Devenere locos laetos et amnena vireta Fortunatorum nemorum sedesque beatas ;
et, dans une lutte aussi redoutable, cest beaucoup que de n'être pas vaincu. Dante excelle toujours à représenter l'âme dominatrice, sereine en soi-même, fermée à ce qui Tassaille, et non sans dédain pour les choses inférieures. C'est ainsi que l'ange qui vient forcer à la soumission les démons révoltés et ouvrir à: Virgile et à Dante le chemin ultérieur, écartant de la main l'air impur qu'il traverse, ne parait fatigué que de cette seule angoisse :
Bal volto riinovea quelP aer grasse, Menando la sinistra innanzi spesso, E sol di queir angoscia parea lasso.
Ou bien encore Farinala, couché comme hérésiarque dans les tombes ardentes, quand il ouït le langage
toscan, se lève pour interroger le voyageur des lieux sombres : il se dressait de la poitrine et du front comme s'il eûl eu Tenfer à grand mépris :
£d el s'ergea col petto e colla fronte, Gom' avesse lo inferno in gran dispitto.
Lamennais, cherchant le mot-à-mot, a ainsi traduit, non sans succès : a Celui dont la science s'élève audessus de tout, a fait les cieux, et leur a donné qui les conduise, dç sorte que sur chaque partie resplendisse chaque partie, distribuant également la lumière. Pareillement, aux splendeurs mondaines il a préposé un chef et ministre général pour transférer de temps en temps les biens fragiles de nation à nation, d'une race à Tautre, quoi que puisse faire pour s'y opposer l'industrie humaine. C'est pourquoi une nation domine et une autre languit, selon le jugement de celle-ci, lequel est caché comme le serpent sous l'herbe. Votre savoir ne peut rien contre elle; elle prévoit, juge et poursuit son règne comme les autres dieux le leur. Nulle trêve à ses changements; la nécessité hâte sa course, d*où vient que si fréquentes sont les vicissitudes. C'est là celle que tant mettent en croix, qui lui devraient des louanges, el qui à tort la blâment et la maudissent. Mais elle subsiste, heureuse, et n'entend rien de cela; avec les autres créatures premières, joyeuse, elle roule sa sphère, et jouit en soi de sa félicité, n
On voit que Dante a fait entrer dans le domaine de son voyage imaginaire la Fortune païenne, devenue un ministre des volontés divines. Il a songé, on ne peut guère en douter, à la Fortune d'Horace qui se complaît
dans son rigoureux ofGce (sxvo Ixta negotio)^ comme le rappelle M. Mesnard dans une note. En outre, je trouve à ce morceau une ressemblance singulière avec un passage d'un auteur qui appartient à une époque de décadence, qui écrit péniblement la langue latine, qui était demeuré païen au milieu du triomphe du christianisme, mais qui se lit avec intérêt comme narrateur des choses qu'il a vu faire et qu'il a faites, Ammien Marcellin. « Adraslée, dit-il (Adrastèe est un des noms de Némésis), comme reine des causes, comme arbitre et juge des affaires, gouverne l'urne du sort et " alterne les chances des événements. Souvent elle amène à une autre issue que celle où nous tendions les projets de nos volontés, et emmêle par ses changements les actions diverses. Elle enchaîne du lien indissoluble de la nécessité l'orgueil des mortels qui se soulève en vain, et règle comme elle l'entend les moments des succès et des revers; tantôt faisant plier la tète superbe des insensés, tantôt appelant les bons du fond de leur obscurité et les élevant pour bien vivre. » Je n'oserai soutenir que Dante ait connu ce passage, car Ammien Marcellin était peu lu durant le moyen âge. Quoi qu'on en pense, Dante, en de beaux vers dignes d'être mis à côté de ceux d'Horace, a, lui aussi, évoqué une Fortune pour expliquer les instabilités terrestres. La fonction de cette créature première est de rouler de main en main les biens tant ambitionnés par les hommes; elle les fait tourner sur sa roue comme les autres anges font tourner les astres radieux, cessplen' deurs de la voûte éthérée. Yoilà pourquoi tout est en un change éternel; voilà pourquoi ni la prudence ne
peut se défendre, ni le savoir ne peut prévaloir contre ses jugements mystérieux; voilà pourquoi enfin c'est folie de s'attacher à des possessions qu un agent impassible, sourd à toutes nos prières et plus fort que toutes nos résistances, a pour mission divine de ne laisser jamais à qui les tient. Les biens terrestres n'ont pas plus de pause que ces ftmes condamnées à un labeur étemel que Dante rencontre : « Tout l'or qui est et fut jamais sous la lune, ne pourrait procurer ne fôl-ce qu'une pause à une seule d'entre elles. »
Ghè tutto Toro, ch'è sotto la luna E che già fù, di queste anime stanche Non polerebbe Carne posar una.
On va voir, en comparant ici M. Mesnard, combien deux traductions d un même texte peuvent différer. « Celui dont le savoir est au-dessus de tout créa les cieux et les fit se mouvoir par une loi qui, distribuant également la lumière, fait que chaque point lumineux du ciel correspond tour à tour à un point de la terre. Ainsi, pour les splendeurs terrestres, il établit un ministre souverain qui, au moment voulu, déconcertant la résistance et les conseils de la sagesse humaine, fait passer la vanité des biens périssables de telle nation à telle nation, de telle famille à telle famille. C'est ainsi qu'une nation domine et qu'une autre s'éteint, obéissant l'une et l'autre aux secrets desseins de cette puissance invisible comme le serpent cadié dans l'herbe, et sur laquelle voire prudence ne saurait prévaloir. EUe pourvoit, juge et gouverne son empire comme les autres divinités; ses révolutions n'ont pas de trêve; et la nécessité, qui la fait si rapide, la précipite
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sans œsse à de nouvelles vicissitudes. Telle est cette puissance que mettent si souvent en croix ceux qui devraient le plus la bénir et qui Taccablent à tort de leurs oulrages. Mais elle est heureuse et ne les entend pas; sereine au milieu des créatures primilives, elle donne le branle à sa roue et se complaît dans ce mouvement. » Cette traduction est certainement élégante et soignée. Elle s'eiTorce de rendre justice à l'original > tout en évitant ce qu'une exactitude rigoureuse pour* rait avoir de rude, elle ne s'égare pas loin du texte à la recherche d'un éclat étranger. Toutefois, si le lecteur veut me prendre pour guide, je lui indiquerai quelques points où il me semble que, plus fidèle, elle serait plus heureuse. Je voudrais qu'en parlant de la révolution des cieux le mot loi fût eflacé, mot qui ne se trouve pas dans le vers, et qui est abstrait et moderne en ce sens. Pour Dante, ce n'est pas une loi qui régit les orbites célestes, c'est une créature première qui les meut de manière que la lumière d'en haut vienne toujours éclairer les choses d'en bas. Je voudrais encore que de telle ruition à telle nation^ de telle famille à telle famille fût modifié; tel^ ainsi employé, n'est pas de ce style, et est vulgaire : le simple doit être cherché, le vulgaire doit être évité. Enfin je voudrais que le vers Vostro saver non ha constrato a leij si bien détaché, n'eût pas été fondu et mêlé dans la phrase. J'examine de près, et j'entre dans de petits détails. Mais qu'est-ce qu'une traduction? In tenui labor. Quant aux trois derniers vers du morceau, ni Lamennais ni M. Mesnard (ailleurs ils prennent leur revanche) n'y ont réussi. Le subsiste de Lamennais est
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chétif à côté de Titalien, et M. Mesnard, ajoutant, pour compléter sa phrase, dans ce mouvement^ n'est pas dans l'intention de son auteur. Tous deux ont manqu.é à rendre ce que Dante a exprimé, la sérénité tranquille et bienheureuse. Dante, évidemment, a voulu changer le type de la Fortuno ancienne; ce n'est pas pour lui la déesse aveugle qui distribue sans y voir les biens aux mortels, et ne s'inquiète que de tourner rapidement sa roue toujours mobile. La Fortune de Dante est un génie sage, une créature première dont les yeux sont vigilamment ouverts sur son immense empire; un peintre qui voudrait la représenter aurait à mettre en cette figure, avec la béatitude infinie, une sagesse sévère et sûre de soi, à ouvrir l'empyrée devant son vol éternel, et à rendre par le trait et la couleur ce que quelques paroles choisies et cadencées expriment à loreille.
J'ai cité plusieurs passages de l'une et de Taulre traduction, afin que le lecteur pût se faire son jugement à lui<méme, indépendamment de ma critique et de ma louange, et aussi, je l'avouerai, pour donner satisfaction au goût vif que j'ai pour le poêle italien et au penchant qui m'entraîne vers sa poésie. Lui et les autres grands poètes, les écrivains qui ont illustré la pensée, les savants qui ont fait les découvertes, en uîi mot, pour me servir d'une de ses expressions, les maîtres de ceux qui savent (maestri di color che sanno)^ j'aime à me les représenter comme des sommets élevés qui resplendissent échelonnés dans le long espace des temps. Tout est autour d'eux dans l'ombre et le silence; mais eux, assis dans leur gloire éternelle, lais-
trUDB SUR DANTE. 4»
sent, comme les monts sourcilleux, tomber les eaux vives et fécondantes. Les générations y mouillent leucs lèvres et passent; mais le flot, désormais perpétuel, apporte à celles qui suivent la saveur toujours nouvelle des hautes et lointaines régions d*où il descend. Ainsi en est-il de Dante, à la fois type de beauté antique pour tous les Occidentaux, et type de langue pour les Italiens. Nul plus que lui n'a contribué à fixer ce bel idiome, que j'appellerais avec Byron le doux bâtard du latin j si je ne prétendais que l'italien, avec les autres idiomes romans ses frères, l'espagnol et le français, sont des fils légitimes qui, ayant été livrés pendant leur minorité à la violence des voisins, ont fini par reprendre le rang dû à leur haute origine. C'est grâce à Inique les Italiens entendent couramment leur langue du quatorzième siècle; nous qui n'avons pas eu de Dante, nous avons vu la nôtre, dont alors la culture était plus ancienne et plus étendue, tomber rapidement en désuétude, si bien qu'elle est reléguée aujourd'hui dans le domaine de l'érudition. Dante a défendu le vieil italien contre la vieillesse; Dante, et non comme on dit dordinaire présentement, mais à tort, le Dante; dans le seizième siècle, nous ne mettions pas l'article à son nom; c'est plus tard que cette mauvaise habitude s'est introduite, par une fausse connaissance de l'usage italien : les Italiens mettent l'article devant le nom de famille, VAlighieiij il Tasso, mais jamais devant le prénom; et comme DanlCj contraction de DurantCj est un prénom, il ne prend pas l'article en italien et ne doit pas le prendre en français. L'extrême exactitude, cela est certain, me platt par
dessus tout. Mais il faut définir ce terme et ne pas rentendrc au sens étroit. L'exactitude ne porte pas seulement sur les mots, elle comprend aussi la reproduction, autant que cela se peut, du mouvement, de la couleur, de l'harmonie, en un mot, de Tefiet. Un soin y est de quelque secours, du moins, dans les traductions d'auteurs aussi anciens que le poète de Florence, c'est d'éviter les mots qui ont une marque de néologisme, soit qu'ils proviennent de fabrique nouvelle, soit qu'appartenant au domaine purement scientifique, ils aient été depuis peu introduits dans le langage ordinaire. Il faut puiser rigoureusement dans le vocabulaire de nos classiques; par quoi on évitera plus d'une dissonance. C'est à ce titre que je ne suis pas satisfait du mot affluent^ employé par M. Mesnard dans la traduction de ces deux vers :
La marina, dove*! Po discende,
Per aver pace co' seguaci suoi.
(La mer oU se jette le Pô pour $e reposer aoee ses nom^ breux affluents). Et, à vrai dire, j'ai un plus grave reproche à faire à cette phrase, c'est que le sens de l'auteur n'a pas été bien saisi. Lamennais, qui met: La mer oU descend le Pô pour s'y reposer avec son cartége, a commis même erreur. A mon avis, le sens est: Le rivage où descend le Pô pour avoir paix avec sa suiU de fleuves. Dante a voulu peindre et a peint, en efTet, ces eaux rapides qui, venant derrière le grand fleuve, ne lui laissent la paix qu'autant qu'il s'achemine d'un cours précipité vers la mer. Un mot, et c'est là un de ses suprêmes mérites, un seul mot lui suffit pour
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tracer un tableau immense. J'ai rencontré dans un auteur anglais un très-heureux emploi de ce vers détourné de sa signification propre pour représenter le mouvement progressif de la civilisation, et le grand fleuve de Thumanité roulant ses ondes : Per aver pace co' seguaci snoi.
Dante est subtil, et il Test non-seulement dans la pensée, mais aussi dans l'expression, et c'est là un des caractères de son style, trouvant maintes fois la beauté dans la subtilité. Ainsi, quand il se peint, lui et son guide, mettant le pied sur les ombres vaines étendues par terre sous la pluie froide et éternelle :
PoneYam le plante
Sopra lor yanità, che par persona,
l'expression est subtile, mais belle. Lamennais a reculé devant le mot-à-mot, disant : a Nou9 posions les pieds sur leur vide apparence qui parait une personne.» Et M. Mesnard a détruit la fine trame de ce vers : « Nous mettions les pieds sur ce vide qui simule un corps. » Mais peut-être n y a-t-il pas moyen de bien faire. A cet égard, quand on examine Dante de près, on comprend que la scolaslique a façonné les esprits des Occidentaux pendant des siècles et leur a donné une empreinte durable. Comparé avec Homère, quelle différence I Le vers d'Homère est une eau tranquiUe et pure qui laisse aussitôt arriver le regard jusqu'au fond; toutes! simple et droit; la pensée et l'expression sont limpides, car il était le chantre inspiré d'une race qui n'avait pas encore une longue histoire. Longue, au contraire, était l'histoire des races romanes, quand à
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leur tour elles eurent leur diantre inspiré; rhomme avait fait sur lui-même ce grand retour qu'on nomme le moyen âge; et cela se marque dans la prisée comme dans l'expression. On a souvent rapproché Dante et Mîlton. Les Anglais, fiers, ajuste titre, de leur grand poêle, sont disposés à le mettre au-dessus de l'illustre Toscan; ib lui trouvent un essor plus élevé, une sublimité plus vraie, plus de puissance poétique. Malgré ma profonde admiration pour Hilton, je ne puis souscrire à ce jugement. On cède en ceci, je crois, à une illusion, prenant l'agrandissement de la pensée générale au dix-septiéme siècle pour une marque qui fixe rinfériorité du poète du quatorzième. Qu'on les mette tous deux à leur temps, qu'on les rapporte tous deux à leur type de beauté, et l'on ne trouvera chez Dante ni moins d'essor, ni moins de^ublimité, ni moins de puissance poétique.
On a dit, et cela est vrai, que Dante, dans ses peintures de démons, n'a rien qui soit comparable au Satan de Milton. Mais remarquons ici l'influence des temps cl des milieux sur les génies les plus puissants. Milton est sans doute un chrétien pieux et convaincu; toutefois il appartient au protestantisme qui a brisé l'antique unité catholique; il s'est trouvé mêlé aux luttes politiques, et il a figuré parmi ces révolutionnaires ardents qui, au dix-septième siècle, tentèrent de fonder une république anglaise. Eh bieni qu'est Satan, sinon un révolté indomptable que Milton condamne comme l'ennemi du Très-Haut, mais qu'il n'aurait jamais conçu dans sa foneste et sombre grandeur si lui-même n'avait vécu, le cœur palpitant et déchiré, dans ce
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tourbîUon d'insurrections opiniâtres, de convictions inébranlables, de pensées indépendantes? C'est le côté par lequel son poème, véritablement épique, refléle son époque; mais ce côté, tout eflectif qu'il est et tout splendide, combien moindre paralt-il que l'ensemble immense où Dante nous déploie le moyen âge I Lamennais a raison de dire : a Le poème entier, sous ses nombreux aspects, politique, historique, philosophique, théologique, offre le tableau complet d'une époque, des doctrines reçues, de la science vraie ou erronée, du mouvement de l'esprit, des passions, des mœurs, de la vie enfin dans tous les ordres, et c'est à juste titre qu'à ce point de vue la Divine Comédie a été appelée un poëme encyclopédique... Dans cette vaste conception, Dante toutefois ne pouvait dépasser les limites où son siècle était enfermé. Son épopée est tout un monde, mais un monde correspondant au développement de la pensée et de la société en un point du temps, et sur un point de la terre, le monde du moyen âge. Si le sujet est universel, l'imperfection de la connaissance le ramène en une sphère aussi bornée que Tétait, comparée à la science postérieure, celle qu'enveloppaient dans son étroit berceau les langes de l'école. » Cette dernière restriction qu'in^ dique Lamennais, je voudrais non pas l'effacer, mais l'expliquer. La vraie philosophie de l'histoire, concevant que le moyen âge, héritier de la civilisation gréco-romaine, fille elle-même des civilisations asiatiques, enferme en substance et représente tout ce qui le précède, conçoit aussi qu'à ce titre l'épopée de Dante est universelle, du moins jusqu'à l'époque
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qu'atteint le poète. C'est pour être en dehors de la série que les épopées des civilisations collatérales, par exemple de Tlnde, malgré d'incontestables beautés, demeurent toujours à un rang inférieur. Rien, même pour le génie, ne peut remplacer cette condition su-^ préme d'appartenir au courant direct de la grande série historique.