‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 14 sur 17 · U POÉSIE flOMÉRIQllK · texte numérisé non relu

U POÉSIE flOMÉRIQllK

*Si eUe me pique.

' Elle. El se trouTe souvent pour elUt enlre autres dans le Ammhi de la Bote, ^ De soi-même.

* Toujours, continuellement.

* He fait querelle.

' Disant que J'aide. Aidetf dans les anciens textes, est untôt de trois syllabes, tantôt de deui: Guenes respont: bien i povez aider, RumeUvaU, p. 35; Fust abatus, j'eu seroie aîdans, Ib,, p. 27.

* Vue.

* Que nous l'ocions tost, puis retournions ariere, Berle, xx. *® Je donnerai. ^ Plan, donné pour gage.

** C'est l'ancien infinitif de requérir. ••Retiré, révoqué.

^ Tout oe que j'ai... Mot trëssïommode et tiièsHnaUieureuseiueni perdu M On se rappelle les vers de la Fontaine:

Jupiter lear parât avec cea noirs aourdls.

Qui font trembler laa cteux sur leurs pAles asaU.

S'estant si conseillés, se partirent. Thetis

Du haut du * clair Olympe es flos profons repère;

Et il à son palais s'en rêva. Vers leur père

A rencontre se dressent li dieu ; ja si hardis.

Qui ne soit, lui venant, du siège en pieds saillis.

En son trône il s*assiëd. Hais bien par tel maniera

Junons ayait *veû à lui 'devise faire

La fille au * vieil des mers, à pieds d'argent, Thetis,

Et au fil de Saturne dist tost parole amere :

< Brillant •Vu. .

* Discours, entrelien. Cest le substantif du verbe deviner. Que vous feroic autres devises? Chronique de Normandie, v. 710. Sire, oe dist Girarz, or oiez ma devise, Chanêon des Saxons, xxin.

* Au vieiu. U viex ou trieui au nominatif le viel au régime.

ET L'ANCIENNE POÉSIE FfUNÇillSE.

« Qaek dienx, * M Jupiter, U fait taniost devise?

• Loin de moi ta te plais en secret et feintise

• Te conseiller (ousjours, et par bone franchise

• Une tienne pensée oncque ne m*as aprise. »

< Fel au nominatif, flgkm an régime, méchant, faux msé.

Si li père des hommes et des dieu's ûst * respons

c Sayoir tous mes conseils n'espère pas, Junons ;

c Seroit, *me!sme à toi, ma 'rooiliier, moût à faire.

« Conseil qu*entendre * esteut, tu le sauras première

« A?ant aucun des dieus, avant aucun des 'homs;

c Mais conseil que je * vedl sans les dieus prendre ariere,

< Sur ce n'essaie pas de me ^metre à raisons, t

* Aéponse.

* Uéme à toi.

' Femme, épouse.

^ Qu'il est convenable qu'on entei\^. Etteut est l'indicatif préienl du Tert)e esUnwoir.

s Des hommes. Yoy. XXX.

•Je veux.

^ Mettre à raison, c'est demander compte.

De la dame aus grans yeux, Junon, fut repartis :

c Quels mots, tant *■ pesme * fis de Saturne, as-tu dis?

c Je guère de long tems à raison ne t'ai mis.

c Tout en paix tu pourpenses quanque faire Test «vis.

990 lA POÉSIE HOMÉRIQUE.

c Biais moût crain-je en mon «cuer, trop bien ne fait requis f La fille au yieil des mers, à pied d'argent, Thetis; c Les toi dès Taube assise, tes genous ele a pris, c Je cuide, as ^ foi pleYie qu'honeur aura * ses fis, f Et près grégeoises nefs seront ^ plusieur occis. •

< Très-méchant, du latin peMiiitttf. Si pesmes jors vous est hui ajornés, lUmeûvaU, p. 101.

«Fils.

>Tout ce qu'il te parait bon de faire. VU^ de tnsus; nous n'avons plus que le composé a-vi<.

* Cœur. Cti«r se prononçait d'ailleurs comme nous prononçons cœur.

* Tu as engagé ta fol. Cil descendent à pied, qui ont lor foi plevie, B&nciivalêt ip,i9i.

* Son fîls. Ses au nominatif masculin singulier, <m au régime. ^ Plusieurs; le pluriel au nominatif ne prenant pas V$»

Si respondit li dieos qui nuages espant:

f Tu vas ^ cuidant tousjours, * bêle amie! et > m*entente

f Ne feschape; et si bien t'esforces vainement.

c Hais moins te tiendrai cheré, et plus seras dolente.

f S'il advient ^ que ta penses, c*est qu'ainsi * m'atalente.

f Sied-toi silencieuse, fai mon comandement;

f De tous les dieus d'Olympe n'auras ^defendeinent,

c Se mes main tant * doutées vont sur toi s'estôidant. t

* Imaginant toujours.

* Bêle amie est une locution fréquente, qui rend le iai/twhi. L'éplthète grecque, qui est ordinairement amicale, est prise id ironiquement.

' Hon entente, mon intention, Jtf' pour ma*

* Ce que tu penses.

* C'est qu'ainsi il me plaît.

* Protection. J'aurai assez defendement, Anges^ archanges, plus de cent. Du Congé, Defimknm.

Redoutée.

Si dit il, et trembla Junons, dame aas grans yeus, Se tut, s'assit, domtant son *caer imperieus. Ore aus dieus en la sale fat la * chère esmarie; Kt tost prit à parler Vulcains Findustrieus, Pour consoler Junon aus bras blans, mère amie: f Grans sera K > meschefs, à ne suporter mie,

• Se noise pour mortels se levé entre tous deus,

f Et se trouble et ^grevance jetez * en mi les dieus. f Bons repas est sans joie, quant * li mais a maistrie. « Je conseille à ma mère, sans qu'ele m'en ^desdie, f Porter au père ami * douceur, si qu'autre * fie

• U père, par ^^ tenson, repas ne trouble es cieus. c Jupiters Olympiens, qui lance esclair et feus,

• S'il veut briser nos sièges... sa force est infinie.

• Mais tu, flate son cuer de parole adoucie;

« L'Olympiens tost après nous sera gracieux. »

* Tant a vers els le cuer leloa. Chronique âe$ dua dé Normandie^ /.605.

* Le visage attristé. La chère, c'est le visage. Blanchefiors la roTne est forment esifiarie, Berte, xc.

> Heschef ou méchef, qui signifie mal et désordre, pour lequel nous n'avons pas d'équivalent, que nous perdons et que les Anglais ont conservé, mUehief,

* Ce qui est grief, affliction. Ne me doit pas trop tomer & grevanoe, Cpueit xvn.

'Parmi.

* Quand le mal a domination.

^ Sans qu'elle m'en dédise. One n'ot que deux enfans, n'est droit qu'on m'en desdie, Berte^ u.

* Chascuns U porte honor, douçor et compaignie, Bertât u.

* Une autre fois. Voy. IV.

«0 Par querelle.

en U POÉSIE HOIÉ&IQIIB

XLYIII

Si dit. et» se dressanti es mains * sa mère amie

Il met double *hanap, et à tant Taraisnie :

f Ma mere« endm«, et ^tien ton cuer, Inea qae marie;

f Ne * soies, tu que j'aime, sous mes yeus * maubaillie;

c Lors faider né pourroie, jà soit qu*aurai douleur;

f Car on ^ contreste mal à TOlympe sdgneur.

c Et jà quant je tentai de te porter *aîe,

« Me prit aus pieds, et jus lança du seuil divin;

c P Dévalai tout le jour, si *® qu'à soleil dedin

f Je <* cbd dans Lemnos, aiant moût peu de vie.

c Gisant me recueillirent bientost gens de **Sinthie. •

* De sa mère.

* Coupe.

>Et, cela fait, il lui adresse la parole. ÂraUiâer est une forme contracta ^arraiionier. Ses homes en a araisniés, Un de MeHtm, p. 54. ^ Tiens, contiens.

* Soiâê est de deux syllabes.

* Maltraitée, mise à maL

7 Goutrester, résister, lutter contre {contra itare). , * Aide, secours.

a Je roulai en bas.

. ^^ Au déclin du soleil. U jors va à decliu, si aprocbe la nuis. BerUiian,

** Je tombai. Chd est le parfait du verbe dunr , " Nom de peuple.

Si dit; à lui sourit et reçut sourians Le hanap présenté la déesse aus bras blans. <Ore il aus autres dieus, à destre oomençans, Terse le >douc nectar, qu'en Tume il va puisans.

Uns ris inextinguibles se levé es dieus > joians. Quant Vulcains par la sale est veùs dopinans.

' Alcxra lui.

• Doux. Yoy. XXIV.

s Heureux, jouissants.

Si < il, le jour entier jusqu*à soleil dedin, Festinent ; et ne * faut ne la pars au festin, Ne la lyre moût bêle qu'ApoHons tient en main, Ne les dianson des Muses se respondant à plein.

i Ainsi eux.

* V anque.

Quant 'jus est du soleil la tant bêle dartés, U s*en Tont, pour dormir, aus manoirs * dessevrés, . Que d'un très grant savoir à chascun a dressés Li renommés Vulcains, > dopins des deus costés. Li dieus qui lance esdairs est à son lit aies, Où, quant vient dous someils, * seut estre 'reposés; Là se git ; et Junons à trône d'or, * ddez.

' Est en bas, est descendue.

* Séparés.

'Boiteux.

* n a coutume; du verbe souloir, mot très-digne de regret et en* core employé par la Fontaine.

' Dist la dame : Vous mangerés, Et un peu vous reposerés, Jehan de Candettp.9^.

* A côté. Chascun ira al règne où il fu nés, Ou à Estampes ou à Paris delés, BoncisvaU, p. 5. U rois Hues U fors et sa rooillier delez, Traveli ofOiorUm, v. 401 .

SoHVAiBB. (Journal deê DébaU, il janVier 1857; 13 janvier; 17 jan- TÎer). — Cette étude s'est faite à propos de deux nouyelles traductions de la Divine Comédie, l'une par Lamennais (la Divine Comédie de Dante Alighieri, précédée d'une introduction sur la vie, les doctrines, les œuTres de Dante, Paris, 1855), l'autre par U. Ucsnard. premier Tice-président du Sénat (la Diuine Comédie de Dante Alighieri).

i,-^ Style de DaUe.

Dante est admiré en Italie depuis plus de cinq siècles. Tantôt rentrant davantage dans l'ombre, comme au dix-huitième siècle, où le moyen âge était traité avec mépris, tantôt reparaissant avec éclat, comme de notre temps, où chaque période historique est mieux appréciée, ii n'a jamais cessé de vivre dans la mémoire des hommes. Ses contemporains (les contemporains se trompent parfois soit dans leurs dédains, soit dans leurs enthousiasmes) ne commirent ici point de méprise : leur jugement a été ratifié par une tradition non interrompue. Depuis lors, toutes les générations se sont recommandé l'une à l'autre Dante etson œuvre.

Ce poëme, sombre, difficile, hérissé d'allusions aux choses et aux hommes du temps, tout empreint des passions politiques, tout enchevêtré de théologie, n'en captive pas moins d'âge en âge les esprits de ceux qui, l'ayant lu, le relisent et ne sciassent pas d'en contem* pler certaines beautés singulières. D'où lui vient donc ce charme qui jamais ne s'épuise? d'un style qui, dans ses excellences, n'est la prérogative que des plus grands maîtres. Hais quoi! Dante n'a-t-il pas écrit en 1300? n'est-il pas du treizième ou du quatorzième siècle, comme on voudra? n'appartient-il pas au moyen âge et pouvait-il trouver dans ce moyen âge quelque grand style digne de rivaliser avec tout ce qu'on connaît de plus beau avant ou après? n'y a-t-il pas là une contradiction entre la splendeur de la diction et la barbarie attribuée généralement à cette époque?

C'est donc du grand style au moyen âge, style dont le type est dans le poëme de Dante, que je veux m'oc* cuper. Mais peut-être* sous Tinfluence d'une erreur très-répandue, objectera-t-on que l'Italie échappa aux ténèbres du moyen âge, ou du moins que, si elle s'y enfonça quelque peu, elle y échappa longtemps avant les autres, de sorte que Dante est le poëfe souverain (je me sers ici du titre que lui-même donne à Homère) , venant couronner une époque de culture et de préparation inconnue ailleurs. Il n'en est rien, l'Italie n'a point devancé les autres populations latines, la France du moins. Le préjugé est fortement soutenu, je le sais, soit par la gloire des trois noms de Dante, de Pétrarque, de Boccace, dont les œuvres sont restées classiques, soit par l'éclat des arts dans le seizième siècle, soit

S9C fiTDDE SUR DANTE.

par le souvenir de l'incontestable prééminence de Tltaiie antique sur le reste de l'Occident, soit par l'opinion qui, confondant jusqu'à un certain point le latin avec l'italien, admet que tel mot que nous avons dans notre langue a d'abord été italien avant d'être français. Non, la langue française n'est pas fille de la langue italienne, toutes deux sont sœurs et se sont développées par un travail contemporain. Mais ce qui est vrai, et ce qui heurte directement la croyance générale, c'est que le développement poétique fut antérieur dans la France, n y eut dès le onzième siècle, et surtout dans le dou- 2ième, un épanouissement incroyable de poésie dans la langue d'oc et dans la langue d'oïl. L'Italie n'a rien de pareil à montrer pour une date si reculée. Ces poésies provençales et françaises, ces grandes compositions qui redisent les gestes des preux carlovingiens ou les exploits des chevaliers de la Table-ronde, ces romans rimes où l'on raconte les aventures de héros imaginaires, ces fabliaux malins, ces chansons d'amour, de guerre et de courtoisie, ont alors joui, dans toute l'Europe, de la plus grande faveur. L'Italie ellemême ne les a ni ignorésniméconnus; Dante, dont nous parlons, était très-versé dans la connaissance du français et du provençal et dans toute cette littérature, et des critiques ont même dressé une liste de gallicismes trouvés en ses écrits.

Les textes et les témoignages établissent donc l'antériorité de la France, antériorité qui d'ailleurs est en rapport avec la teneur de toute l'histoire de cette époque. Mais, cela posé, j'ai hâte de déclarer que, si Dante n'est pas le plus ancien, il est le premier parmi

BTUDE SUR DANTE. 397

ces poètes, et que son génie, pour me servir d*une cornparaison empruntée à celui qu'il nommait son maiire, s'élève parmi eux autant que les qiprès parmi les viai*nes flexibles^

Quantum lenta soient inter vibiirna cupre^i.

Je ne veux pourtant pas dire trop de mal des troubadours et des trouvères. Il y a là une page de notre histoire, page qu'on a crue longtemps blanche et vide, et qui ne l'est aucunement. Elle mérite d'être lue. A la vérité, je me suis jeté dans ces études non sans ardeur, et l'on peut me soupçonner d'une certaine faiblesse partiale. Mais il est en France et hors de France nombre d'hommes bien plus autorisés, que moi et qui en reconnaissent le prix. Puis si, comme on voit, il serait facile de citer, en faveur de notre vieille littérature, des noms accrédités, il n'est pas moins facile de citer des raisons bonnes et décisives. Notre histoire, nos lettres, notre langue y sont intéressées : notre histoire, car quelle lumière ne reçoit-elle pas quand on en counait et qu'on en comprend le développement réel? nos lettres, car quelle négligence barbare n'est-ce pas de dater nos origines du quinzième siècle, époque de décadence, quand elles remontent aux onzième, douzième et treizième siècles avec un succès qui rendit l'Europe entière tributaire? notre langue, car quelle notion profonde en a-t-on si on lui ravit une si bonne part de son passé?

Les Italiens ont, au commencement du quatorzième siècle, leur grand triumvirat, Dante, Pétrarque elBoccace, qui ouvrent merveilleusement pour l'Italie l'ère

des poètes, des écrivains, des artistes, des savants, Mlalie, qui, malgré ses malheurs, n'a jamais cessé de tenir une haute égalité avec les nations, ses sœurs, plus favorisées par le sort. Ces trois noms ne sont pas de même valeur : Pétrarque a certainement du charme; mais, quand on voudra, on trouvera dans notre vieille langue, sans parler de celle de la Provence, de quoi rivaliser sans désavantage avec lui. Les chansons du sire de Couci, deQuenes de Bethune, du roi de Navarre et de bien d'autres, appartenant aux douzième et treizième siècles, et par conséquent bien antérieures à Pétrarque, ne craindraient pas la comparaison avec lui, soit pour la grâce des pensées, soit pour le charme de Texpression. Quant au conteur Boccace, qui ne s'est pas fait faute de puiser aux sources françaises, un bon recueil de fabliaux pourrait être mis dans la balance. Mais, en venant à Dante, il faut tenir ua autre langage. Dans la foule des chansons de geste et des poèmes d'Arthur, rien n'est digne de lui être comparé. Les plus éminentes parmi ces compositions, remarquables par Tinvention, par les caractères, par les scènes, par le style, montrent un vrai talent; mais ce n'est que du talent; et quelle est la mesure entre le talent et le génie?

Dante est le modèle suprême de la haute poésie au moyen âge. Elle est là dans toute sa sévère et subtile beauté. Qui veut la connaître ouvrira la Divine Comédie, Sans songer à rien ôter à chacune des grandes nationalités qui depuis la chute de Tempire romain et la conquête de la Germanie par Charlemagne se parta^ gent l'Europe, il ne faut pas les croire indépendantes

^UDE SUR DAKTE. 399

Tune de Vautre, ni admellre que chacune produise ce qu'elle produit par ses seules forces et sans le concours de toutes. Cela est évident dans la culture des sciences; il n'est pas une science qui puisse se dire italienne, ou française, ou allemande, ou anglaise, ou espagnole, chacun de ces peuples est venu apporter sa pierre à l'édifice commun; et, quand on veut faire l'histoire des mathématiques ou de l'astronomie, par exemple, on voit que l'ensemble de la doctrine, qui n'appartient pas à un seul homme, quelque génie qu'il ait eu, n'appartient pas non plus à une seule nation, quelque favorisée qu'elle ait été. De même pour les lettres, bien que cela soit moins apparent. Des influences secrètes émanent de chacune sur chacune; elles se donnent, sans qu'elles s'en doutent, de puissants secours. Quand un foyer se développe en un point, il échauffe les points circonvoisins, et il y crée des foyers qui à leur tour rayonnent de toute part, sans que jamais s'arrête cet échange réciproque. Elles forment un système dans lequel l'équilibre tend toujours à se rétablir. Les abaissements ne sont que temporaires, non plus que les élévations. Ce ne sont jamais ni des chutes durables ni des grandeurs isolées; tout se tient par une sorte de gravitation intellectuelle qui corrige incessamment ces inévitables perturbations. Pour avoir une vue à la fois exacte et profonde des sciences et des lettres parmi les cinq grandes nationalités de l'Europe, il faut les considérer comme un ensemble infiniment diversifié^ mais un essentiellement, dont les parties, assez séparées pour ne s'influencer que de période en période, sont assez liées pour se communiquer la chaleur et la vie«

400 ÊTUDB SUft DANTE.

Dante, quoiqu'il donne à Homère la souveraineté et qu'il le nomme ce Grec allaité par les Muses^ plus que jamais nul auircj ne le connaissait pourtant qu'imparfaitement; mais il connaissait et admirait Virgile; c'est lui qu'il a choisi pour guide dans son voyage sombre; et quand le Mantouan s'est nommé, il lui adresse en beaux vers la sensible expression du culte intime qu'il lui avait voué : <x Es-tu ce Virgile, cette source d'où s'épanche un si large fleuve du parler? 0 des autres poètes honneur et lumière I que me soit compté le long désir et le grand amour qui m'ont fait cherclier ton volume 1 Tu es mon maître et mon père; de toi seul je pris le beau style qui m'a fait honneur, d Quand, avec son guide, il eut laissé derrière lui les portes qui menaient à la cité dolente, à Tétemelle douleur et ft la genl perdue, et rencontré la région où sans joie ni sans tristesse errent les âmes des païens vertueux, il signale un lieu et un groupe privilégiés : c'est le lieu et le groupe des poètes; le monde retentit de leurs noms glorieux, et pour cette gloire le ciel leur accorde la faveur qui tant les élève. Homère, Horace, Ovide, Lucaih et Virgile, qui arrive de son excursion sur la terre, composent cette petite et illustre société. Je me sers de la traduction de Lamennais : a Ainsi je vis se rassembler la belle école du roi des chants élevés, qui, au-dessus des autres, vole comme l'aigle. Lorsqu'ils curent ensemble un peu discouru, ils se tournèrent vei*s moi, me saluant du geste, et mon maître en sourit. Et plus d'honneur encore ils me firent, me recevant en leur compagnie, si bien que je fus le sixième parmi ces grands esprits. » Que de délicatesse et aussi

que de confiance! Dante n'a pas douté de son génie. Développant un vers de Yirgile sur les poêles pieux et dont le parler fut digne de Phébus (pii vates et Phœbo di(jnalocuti)y il fléchit quelque peu en leur faveur la rigueur du ciel chrétien. Le roi des chants élevés lui ouvre son école; cette haute compagnie Tadmet, et son maître en sourit.

Entrons un peu plus avant dans ce beau style que Danle dit lui avoir fait honneur, et pour lequel il fut accueilli, lui dernier venu, en sixième dans l'étroit cénacle des grands poètes; et entrons-y par la comparaison. Virgile (car à qui le comparer, sinon à celui qu'il nomme son maître et son père?) a quelques vers splendides où il décrit le souffle de l'aquilon hyperboréen :

Qualis hyperboreis aquilo quum densus ab oris Incubuit, Scythiaeque hiemes atque arida differ Nubila; tum segetes altae campique natantes Lenibus horrescunt flabris, summseque sonorem Dant silTse, longique urgent ad littora fluctus; Ille volât, siraul arva fuga, simul aequora verrens.

Dclille a traduit ainsi, faiblement et pauvrement :

Tel le fougueux époux de la jeune Orythie Yole et disperse au loin les frimas de Scythie, Fait frémir mollement les vagues des moissons. Balance les forêts sur la cime des monts, Gbasse et poursuit les flots de TOcéan qui gronde, Et balaye en fuyant les airs, la terre et Tonde.

Dans l'original ce morceau, j*allais dire ce paysage, est d'une beauté merveilleuse; l'aile du vers suit le vol de l'aquilon rapide, et, à mesure que l'un et l'autre passent, tout s'émeut à son souffle puissant.

40S ferUDE SUR DAKTB.

Écoutons Dante à son tour décrnant, lui aussi, le Tent qui s'abat sur la terre :

Non aUriiiienti.iaUoche d^on Teolo bnpelnoso par gli afrersî ardori, Cbe fier la sdfa, e senza alcan rattento U ranî schianU, abatte e porta fort, IHoanzi poWeroso Ta sapertio, E fa fuggir le ùere e li pastori.

Ce qui captive singulièrement dans le tableau de Virgile, c'est la peinture de ce grand mouvement qui se communique de proche en proche, et, si je puis dire ainsi, ce frissonnement qui parcourt successivement loule la nature; Tœil voit tour à tour les nuages s'enfuir, les moissons profondes et les campagnes liquides s'agiter, la cime des forêts s'incliner et les longues vagues rouler vers le rivage. Autre, çhei Dante, est le tableau : le vent qu'il décrit est un vent d'orage qui se soulève pendant les chaleuris malignes; rien ne l'arrête en sa course impétueuse; il heurte et fracasse la forôt; roulant des tourbillons de poussière, il va devant soi et fait fuir les troupeaux et les pasteurs. Enfin tous deux, louchant au terme de leur peinture, arrivent à ce point où la pensée poétique, devenant, par le progrès même de l'inspiration, plus vive et plus lumineuse, jaillit en un dernier trait qui achève et couronne. L'un veut figurer la vitesse :

nie volât, simul arva fuga, sîmul aequora verrens:

Tautre peint \^ superbe de l'ouragan poudreux :

Dinanzi poiveroso ^a superbo.

Qui donnerait la préférence entre le Mantouan et le

Florentin? entre le vers latin du siècle d'Auguste et le vers italien du moyen âge?

Encore un exemple, et je finis. Il y a dans Virgile une description de la nuit d'une suavité infinie :

Nox eraty et placidum carpebant fessa soporem Gorpora per terras ; silvaeque et saeva quierant £quora; quum medio volvuntur sidéra lapsu; Quum tacet omnis ager ; pecudes pictsque volucres, Quaeque lacus late liquides, quaaque aspera duinis Rura tenant, somno positae sub nocte silenli Lenibant curas et corda oblita laborum.

Le repos silencieux de la nature endormie, pénétrant jusqu'à l'âme du poète, s*est insinué dans le style et a fait rendre à la langue latine des accents qui glissent de vers en vers comme les sphères célestes et qui semblent respecter le sommeil des créatures fatiguées. Le Tasse, qui ne s'élève jamais à une telle poésie, mais qui manie avec habileté la langue italienne, a traduit ces beaux vers dans sa Jérusalem :

Era la nette allor ch'alto riposo

Han l'onde e i venti, e parea mute il monde.

Gli animai lassi, e quel che* 1 mare ondoso»

0 de' liquidi laghi alberga il fonde,

E chi si giace in tana e in mandra ascèse,

E i pinti augelli neir obblie profende

Sotte il silenzio de' secreti erreri

Sepian gli afîanni, e raddeldane i cori.

Ceci est une traduction, non une imitation. Si Dante avait imité, il eût voulu ajouter un trait à ce tableau, un son à celte harmonie ; et c'est sans doute en ce sens que Virgile trouvait aussi diflicile d'arracher un vers à Homère que la massue à Hercule. Le spectacle de la nuit sombre n'est pas retracé dans la Divine Co^

401 ËTDBE SUR DANTB.

médie; mais le soir, celle heure qui change le dësîr et allendrit l'âme du voyageur; celle heure qui rappelle le souvenir de l'adieu dit aux doux amis; cette heure où la cloche qui sonne au loin semble plaindre le jour qui se meurt, lui a inspiré ces beaux vers :

Era già l'ora che volge il disio

À' naviganti e ^ntenerisce il cuore,

Lo dl ch' han detto a' dolci amici addio,

E che lo nuoTO per^rin d'amore

Punge, se ode squilla di lonlano,

Che paia "i giorno pianger che si muore.

Rien n'égale le charme de ces vers et leur douceur mélancolique. Si Ion voulait pénétrer plus avant dans le procédé des deux poètes, on y apercevrait des différences sensibles. Virgile est visiblement plus frappé des beautés extérieures de la nature; son âme les embrasse dans leur grandeur, son regard en voit toute la lumière, son oreille en saisit toutes les harmonies; elle vers, vibrant à l'unisson, exprime ce que Byron, admirateur, lui aussi, des grandes scènes, disait ne pouvoir ni exprimer jamais ni cacher tout à fait. Dante sent autrement; le flot de poésie que lui apporte la nature, au lieu de se dérouler paisiblement, comme dans Virgile, et d'exposer toutes ses pndes et tous ses reflets, se brise dans son âme comme contre un écueil sonore, et revient sur lui-même. Virgile représente la nuit cheminant dans son solennel silence et s'étendant sur tout ce qui dorl. Dante ne peint pas le soir ni ses teintes variées, ni le soleil suspendu au bord de l'horison, mais il entend la cloche qui semble pleurer la fin du jour. 11 n'y a point à mettre de préfé-

rence entre les deux manières; mais qui ne sent que des deux parts la beauté s'idéalise autant qu'il se peut faire par la pensée et par la langue humaine?

Les vers de Dante ont éveillé un écho digne d'eux. Un grand poète les a traduits et leur a laissé leur charme infini. Je ne crains pas de citer ici le texte de Byron; suivant moi, il importe qu'on s'habitue à con< sidérer les littératures des cinq grandes nations européennes comme un bien commun, comme le patrimoine de chacun de nous. Un des objets de l'éduca* iior. -loit étr'î de tendre là. Voilà mon excuse pour les citations que je fais; je demande qu'on la pèse et qu'on la juge.

Sofl hour ! which wakes the wish and melts the heart

Of Ihose Yiho sail the seas, on Ibe first day

^hen they from their sweet friends are tom apart.

Or fills with love the pilgrim on his way,

As the far bell of vesper makes him start,

Seeming lo weep the dying day*s decay ;

Is this a fancy ^rhich our reason scorns?

Ah! surely nothing dies but sometbingmourns!

fiyron, en grand poète qu'il était, ne s'est pas contenté d'imiter son modèle. Je ne dis pas qu'il l'ait embelli; car c«la me parait impossible; mais il se laisse inspirer par lui; une tendresse mélancolique le pénètre à son tour et sexhale en deux vers incomparables et intraduisibles, où, se demandant si c'est une illusion que la raison dédaigne, il s'écrie que sûrement rien ne meurt sans que quelque chose pleure. On éprouve un plaisir à s'arrêter sur ces vers du poète italien ou du poète anglais comme devant un tableau ou une statue de quelque grand maître; l'émotion

qu'ils ressentaient en écrivant se communique à celui qui les lit; car c'est leur privilège de transmettre ainsi à travers tous les temps une part de leur âme. Dante songe au soir, aux adieux du matin, au navigateur qui regrette d^èlre si loin, au pèlerin dont le cœur se serre, et, sous l'empire de ces tristesses pénétrantes, il entend, dans la cloche qui sonne, une plainte pour le jour qui finit, faisant apparaître devant la pensée émue le merveilleux spectacle d'un rapport suprême qu'elle ne soupçonnait pas. Byron à son tour, pour qui Dante a ouvert cette perspective, la prolonge, et, sous le jour poétique, niontre dans la nature entière un deuil pour tout ce qui succombe. Ici se fait voir d'une façon sensible Tanalogic entre le génie poétique et le génie scientifique, tous deux révélant des rapports que le vulgaire des esprits ne trouve pas. II serait facile de développer cette comparaison; mais ce n'est pas le lieu, et il me suffit de remarquer comment le beau suscite le beau et comment de siècle en siècle les perfections naissent des perfections. Ainsi parmi les hommes se transmet la tradition d'une beauté qui ne vieillit jamais.

Les grands poêles donnent la peirpctuité à ce qu'il y a de plus fugitif, le sentiment, Tëmotion, le charme du moment. Leur œuvre demeure éternellement, et, pour parler la langue de Malherbe, garde de périr ces choses frêles et précieuses. Ils emportent une âme aux temps qui ne sont plus, aux âges lointains, aux époques primitives. Ils nous font asseoir au bord de la mer écumantc, et entendre ce qu'ils entendaient dans le bruit de ses flots; ils nous introdirisent parmi les

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joies et les tristesses des hommes disparus; ils nous font toucher ce rapport qui nous émeut si profondément entre une nature toujours la môme et une humanité toujours croissante. Dans Homère, le héros troyen, pressentant l'avenir et la gloire, voit les navigateurs futurs longeant les rives du large Hellespont et se montrant du doigt la plage illustrée par ses exploits. L'oracle n'a pas été trompeur. La poésie nous conduit incessamment sur cette plage déserte, la repeuple pour la satisfaction de nos yeux, et jette dans notre vie présente et passagère quelques toudianls et suaves reflets d'une vie désormais ensevelie et immobile.

s. — JHfférentt mode$ de traduetian

Lamennais a labsé dans ses papiers une traduction de Dante, publiée aujourd'hui par M. Forgues. Ce vrgoureux esprit que la vieillesse n'avait pas atteint, employa ses derniers jours à méditer sur l'œuvre du poète toscan. Mais la vieillesse avait affaissé son corps; et je nepuis pas ne pas me représenter, en ce moment même, ce frêle et débile vieillard attaché à la lecture de la Divine C(médie jusqu'à ce qu'il eût achevé ce long et difficile travail qu*il ne devait pas lui-même donner à la publicité. Combien de fois, pour me servir des expressions d'un autre grand poète italien, dut tomber sa main fatiguée? Cadde la slancaman^ a dit Manzoni. Combien de fois, en luttant contre son redoutable modèle, a-t-il pu regretter, comme le héros d'Homère, de n'être plus dans la vigueur de l'âge pour mener à terme sa laborieuse entreprise? Mais conibien

de fois aussi, sans doute, n'a-t-il pas été ranimé par le souffle inspirateur de son poète, suscité par la contemplation de ses beautés, encouragé par le désir d*en rendre le trait et le dessin ?

Un ancien assurait que celui-là avait beaucoup profité qui se plaisait à la lecture d*Homère. On peut en dire autant de Dante. Ces grands poëmes, à cause de leur grandeur même, ne sont pas d'un accès facile à tous. Une étude y est nécessaire. Ce qui se fait de nos jours entre sans effort dans nos esprits ; les compositions présentes sont imprégnés de nos idées, de nos sentiments, de nos goûts, de nos mœurs, de notre histoire entière ; nous les comprenons, nous les sentons sans intermédiaire et sans obstacle. Tout cela fait défaut avecllomère ou Dante : idées, sentiments, mœurs, histoire, rien ne se ressemble; et, pour se plaire, il faut se familiariser. Mais que satisfait est celui qui, suffisamment altiré par les premières impressions, se plonge dans ces eaux vives et profondes f Plus croit la familiarité, plus le charme agit. Il n*en est pas autrement qu'avec les compositions musicales des maîtres. On ne les goûte bien qu'à mesure qu'on les entend davantage; loin de lasser, c'en est le propre de devenir plus claires et plus sensibles. C'est aussi le propre de la grande poésie de se faire plus sentir à qui plus converse avec elle; les nuages s'écartent, les lointains se rapprochent, la lumière et Tharmonie se manifestent, et Tâme silencieuse est parcourue par des joies pénétrantes (tacitum pertentant gaudia pectus).

Ces joies pénéfrantes, c'est justement ce qui disparait le plus vite sous une traduction. Elles dépendent

dun certain accord de la poésie avec l'expression, le mot, le son, le rhythme. Traduisez ce vers qui vous plaît tant; qu'en reste-l-il? Yous ne trouverez plus dans les mots français, quelque bien choisis qu'ils soient, ni le même nombre ni la même couleur; le charme s*est évanoui. Comme ces formules magiques qui n'avaient d'efficacité qu'étant répétées textuellement et sans erreur, de même le vers n'a qu'une forme satisfaisante et qui tient complètement parole à l'oreille et au cœur: c'est la forme que lui a donnée le poète.

Pourtant traduire a son plaisir comme son utilité. Ces luttes assidues avec un modèle, même inimitable, sont salutaires et à l'esprit qui les subit, et au lecteur qui compare, et à la langue qui s'assouplit. Plus le passage est beau et par conséquent difBcile, plus on est tenté de s'y appliquer. La pensée n'est pas à chercher puisqu'elle est toute donnée : c'est l'expression seule qu'il s'agit de trouver. L'expression 1 mais elle échappe quand on croit la tenir : celle-ci est exacte, mais elle n'a point d'éclat; celle-là est heureuse, mais l'harmonie n'en est pas suffisante. Ainsi l'on va cherchant sans cesse le mot qui fuit; on pèse à chaque instant la traduction avec l'original, et, si elle n'est pas trouvée trop légère, on est satisfait.

Il est aussi une autre raison pour laquelle plus d'un traducteur a éprouvé beaucoup de peine à se contenter; celle- d s'applique particulièrement aux œuvres qui appartiennent à des époques anciennes : c'est la différence entre une langue moderne et une vieille langue. La langue moderne est plus abstraite, les mots y sont plus éloignés de leur racine, plus réduits au simple

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r61c de signes conventionnels, et par conséquent, si je puis dire ainsi, moins parlants. Les qualités mêmes qu'elle possède la servent peu; elle sait à la fois analyser et généraliser; mais son analyse est trop subtile et trop avancée, sa généralité est trop élevée et trop savante pour s'accommoder facilement aux pensées archaïques. La pensée humaine, telle qu'elle était aux temps d'Homère, n'est pas celle des temps de Dante; et, à son tour, celle des temps du poète florentin n'est pas celle du dix-neuvième siècle. La langue la reflète d'époque en époque; les nuances varient; et, quand on les rapproche et qu'on veut les Taire accorder, on est frappé des disparates entre la nuance antique et la nuance moderne.

Justement, afin de conserver, s'il était possible, une certaine fleur d'antiquité, quelques-uns ont tenté de modifier profondément le système de la traduction. Paul-Louis Courier, très-fin connaisseur des beautés de la langue grecque, ne trouvait pas qu'on pût rendre en français moderne le livre d'Hérodote; non pas que ce livre eût rien d'intraduisible, puisqu'il s'agissait d'un historien, sorte de Froissard grec, qui conte avec amour les traditions et les hauts fiaiits de son peuple. Mais, suivant lui, quand la phrase de son auteur favori était mise dans l'idiome actuel, elle perdait sa simplicité un peu enfantine, sa grftce un peu naïve, sa négligence non cherchée, enfin tout ce qui en faisait une phrase du cinquième siècle avant Tère chrétienne et une prose commençant à se former. Aussi, pour retrouver quelqu'une de ces qualités, pour jouer l'archaïsme, et pour reproduire quelques-uns des

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effets qu'il sentait si bien, il essaya de translater (je me sers exprès de ce terme vieilli) un chapitre d'Hérodote en français du seizième siècle; non sans succès à mon avis, mais il est vrai que je suis un juge partial en cette affaire.

Peut-être même eût-il eu plus de facilité à réussir si^ remontant plus haut, il avait pris la langue de Froissard. Les récits si vivants du vieux chroniqueur français, les aventures du temps qu'il a racontées, les em^ prises guerrières et les batailles sanglantes, les prouesses des chevaliers, les agitations des communes de Flandres, leurs orageuses libertés et leurs vaillantes corporations d'ouvriers constituaient un texte où Courier aurait eu à choisir pour rendre les récits du vieux chroniqueur grec. On ne se méprendra pas, j'espère, sur la portée de ma comparaison. La lutte entre la France et l'Angleterre, que le livre de Froissard a pour sujet, quelque grave qu'elle ait été, n'a pas, il s'en faut de beaucoup, l'importance historique de la guerre médique et des journées de Marathon et de Salamine; aussi l'essor de l'écrivain grec est-il plus élevé. Je veux dire seulement que des analogies nombreuses permettraient d'user du style de l'un pour imiter le style de lautre.

Lamennais n'a point suivi l'exemple de Courier, c'est à une autre manière qu'il a demandé des efl'els qui accusassent, plus que ne fait la traduction ordinaire, les os et les muscles du modèle. La construction française ne se prêtait pas; il l'a brisée. Les tournures équivalentes ne le satisfaisaient pas; il a adopté une sorte de mot-àmot. Puis, faisant choix d'expressions

M fiTDDB SUR DAHR.

vives, brilbntes, énergiques, il a pu les disposer de manière à correspondre aux endroits lumineux du poète. Le lecteur est à chaque instant arrêté par cette espèce de mot-à-mot et par cette construction brisée. L'art du traducteur est dors de disposer la phrase de maniée que ces arrêts du lecteur, ces sortes d'achoppements tombent justement sur les points qu'il veut relever et faire remarquer. Par cet arrangement, l'attention est dirigée. Si bien que, malgré son apparence rude et négligée, malgré le mot-à-mot auquel elle est astreinte, cette traduction comporte mille artifices dont la combinaison exige une grande connaissance des ressources de la langue, beaucoup d'habileté à les maniei^ et non moins d'audace à les employer. Lamennais avait tout cela à son service.

A côté de noms comme ceux de Paul-Louis Courier et de Lamennais, il est hasardeux de se citer; et certes je ne me citerais pas si la question des traductions, ainsi envisagée, n'était pas un terrain où très-peu de gens encore se sont engagés, et où il est permis aux moindres de rappeler ce qu'ils ont tenlé. 11 y a une dixaine d'années, j'essayai, dans une dissertation, de montrer qu'Homère ne pouvait être traduit dans le français moderne; que toute cette beauté archaïque s'efTaçait, et que, de deux choses l'une, ou Ton était traducteur inexact, et alors on donnait ce qui plaît au dix-neuvième siècle en place de ce qui plaisait dans les temps héroïques ; ou bien Ion était traducteur exact, et les procédés d'un art aussi antique, mis à nu dans une langue qui ne les comporte pas, manquaient tous leurs eftets et s'approchaient de la puérilité. J'ajoutai

tTUDE SUR DANTE. 413

que le français du treizième siècle, accoutumé, ddins les chansons de geste, à chanter les hauts faits des chevaliers, appartenant, lui aussi, à une sorte d'époque héroïque, et étant dans la fleur de la simplicité, offrirait des afQnités dont on pourrait user; et, poussant jusqu'au bout l'argumentation, je traduisis un chant de Ylliade en ce vieux langage. C'était le système de Courier, mais étendu à un autre ordre de compositions et employant un autre instrument. Il est clair que cet instrument peut s'appliquer surtout à Dante. Dante est né en 1265; l'Italie et la France avaient les communications les plus suivies, il connaissait très-bien la langue d'oïl, et la langue d'oïl sa contemporaine a des ressources toutes naturelles pour se prêter aux tournures et aux expressions de la langue italienne de ce temps-là.

Les premiers vers de la Divine Comédiej lesquels je prends pour exemple, peuvent donc se traduire dans trois systèmes différents. Voici ces vers, pour que le lecteur apprécie plus facilement:

Nel mezzo del cammin di nostra vite.

Mi ritrovai per una selva oscura,

Gbe la diritta via era smarrita.

Ahi quanlo a dir quai era è cosa dura,

Questa selva selvaggia ed aspra e forte,

Che nel pensier rinnova la paûra;

Tanto era amara, che pooo è più morte. '

Lamennais traduit :

« Au milieu du chemin de notre vie, ayant perdu la droite voie j je me trouvai dans une forêt obscure. Ahl que chose dure est de dire combien cette forêt était

4t4 feniDE SUE DAHTE.

sauvage, Caisse et âpre; dans la pensée cela renonvelant la peur. Si amère elle était, que guère plus ne l'est la mort. »

Je traduirais à peu près ainsi qu'il suit:

En mi chanin de cesle nostre vie.

Me retrouvai en une selre osoore; Car droite Toîe ore esCoil esmarrie.

Ah ! cesle sehe, dire m'est ckiose dure, Com ele estoit sauvage et aspre et fort» Si que mes cuers enoor ne s'asseflre; Tant ert amere que peu est plus la mort.

Le moindre regard montre que le vieux français est bien du français; il n'est pas difficile de passer de l'un & l'autre ; et quelques mots suffiront pour expliquer ce que cette traduction peut avoir d'obscur. Ore signîfle maintenant. Fort et non pas forte, quoique se rapportant à selve qui est féminin, parce que, les adjectifs latins en is n'ayant qu'une forme pour le masculin et ' le féminin, les adjectifs français qui en dérivaient n'avaient non plus qu'une forme pour les deux genres; d'où Tarchaisme longtemps conservé en chancellerie* lettres royaux^ où royaux est au féminin, non au masculin. Mes cuers (le son que nous peignons par eu se peignait alors le plus souvent par ne) est au sujet et signifie mon cœur; au régime il faudrait dire mon cuer. Asseurer est notre mot assurer j où Taccent circonflexe indique la fusion des deux voyelles anciennement dis* tinctes : securus, seur^ sûr; maturus^ mdir, mûr; rotundusy reond, rond, etc. Ert est l'imparfait du verbe être, lequel imparfait avait deux formes : je estoie, tu estâtes, U estoit, et je ère, tu eres^ il ert (de eram^ eras^ erat).

ÉTUDE SUR DANTfi. 415

La versification de ces temps anciens, bien que mère de la nôtre, en diffère cependant en quelques points, par exemple la liberté de mettre à Thëmistiche (voyez Belvâj amere) une syllabe muette non élidée; liberté exceUente, qu'on aurait dû garder, que Ton devrait reprendre, puisque Toreille est satisfaite; et en versifi- .cation, c'est l'oreille qui doit commander.

M. Mesnard a traduit : « A moitié du chemin de la vie, ayant perdu la bonne voie, il arriva que je m'égarai dans une forêt sombre, forêt sauvage, âpre, immense, dont le souvenir renouvelle ma terreuri Raconter ce qu'elle était serait une tftche si cruelle, que la mort seule me parait plus affreuse. »

Ainsi rapprochées, ces traductions montrent aussitôt en quoi elles l'emportent Tune sur l'autre. Celle que je propose et qui est un jeu d'esprit et un essai littéraire se recommande par son extrême exactitude; elle suit de très-près le mouvement de l'original; et, comme à ce moment de leur évolution les deux langues étaient plus voisines, plus sœurs qu'elles ne le sont devenues, parfois le vers français est un calque du vers italien. A la vérité, une telle conformité ne pourrait pas toujours être atteinte; dans maint passage l'équivalence entre les deux idiomes ferait défaut, et il faudrait re» courir à des artifices de traduction. Toutefois^ quelque succès que l'on obtint dans ce genre de reproduction ^ avec quelque fidélité que fût reflété l'original, on n'échapperait pas au vice qui y est inhérent, c'est qu'elle n'est pas facilement intelligible à la plupart, et qu'une pareille traduction a besoin d'une traduction à son tour. Cela csl vrai; néanmoins le vieux français, tout

416 £TUDK sur DANTE.

obscur qu'il peut paraître à une première lecture, ne l'est point autant que lest la langue étrangère la plus voisine de la nôtre, par exemple l'italien ou l'espagnol. L'homme le moins familier avec nos anciens auteurs comprend tout d'abord, sans élude préalable, la moitié, les trois quarts des mots et des tournures. Le vieux français n'est donc pas une langue absolument morte. Puis voyez : il n'est personne qui ne prenne un vif plaisir à la lecture de Montaigne, d'Amyol, de Rabelais et de tant d'auteurs du seizième siècle; cette langue pourtant n'est plus exactement la nôtre; elle en diffère notablement. Faites un pas de plus; allez à Froissard, cet auteur favori de Waller Scott, qui y a puisé une bonne part de son inspiration générale; vous aurez plus de peine sans doute, car la langue s'éloigne encore davantage; cependant cette lecture vaut la peine d'être faite, et nul ne se repentira de l'avoir menée à bout. Eh bien! pourquoi ne pas franchir un degré de plus? Pourquoi ne pas aller aux écrivains des treizième et douzième siècles, à cette grande époque littéraire de la France du moyen âge, à ces œuvres diverses qui furent alors traduites dans toute l'Europe, et qui procurèrent dès ces temps reculés un tel crédit à notre langue et à notre littérature? C'est une gradation non interrompue et facile à remonter. Dans une certaine mesure, l'archaïsme, dont le goût s'oblitère quelquefois mais ne s'éteint jamais, est salutaire à l'ime et à l'écrit.

Autant une traduction du genre dont je parle ici rebute par son obsciirité, autant celle de M. Mesnard attire par sa facilité Elle est claire et coulante : une

élégance suffisante y est répandue; rien ne trouble Tarrangement de la phrase; aucune aspérité n'y arrête, et elle est un bon échantillon de la traduction en français actuel. Pourtant combien, à mon gré, elle s'écarte de son original, et combien elle lui est peu fidèle I D'abord j'y perçois une dissonance : Une tâche si cruelle j ainsi employé, est une locution moderne, et le vieux poète florentin ne s'en est pas servi. Puis l'ordre des phrases n'est pas suivi. Remarquez que je fais ici non pas tant la critique de ce passage en particulier que du français moderne en général, qui, appliqué à rendre nn vieil auteur, exige beaucoup de sacrifices. Cest dans un sacrifice de ce genre qu'a péri jusque dans son dernier reflet le sentiment de ce vers si singulièrement beau :

Ahi quanto a dir quai era è cosa dura,

OÙ rémotion profonde se fait sentir dans l'interruption qu'y éprouvent la construction naturelle et la marche des idées. Ce n'est pas que je songe à attribuer à Dante le dessein formel d'arranger ses mots en vue d'uu certain effet. Non, je conçois autrement comment les grands poêles parviennent à mettre leur parole en harmonie avec leurs sentiments, ce qui est le don suprême. L'émotion qui les saisit s'incorpore dans l'expression, fait bégayer le vers, si, comme ici, il s'agit de trouble et d'épouvante, ou le fait rouler impétueux et rapide, ou l'adoucit en un suave murmure. C'est elle, non la réflexion, qui produit les effets; seulement, quand ils sont trouvés, le goût et la correction viennent y retoucher quelques traits. Le poète sait spontanément

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faire frémir la parole mesurée, comme son flme frémit elle-même au pressentiment du beau qui va naître.

Autre est Taspect de la traduction de Lamennais, Elle est pénible à lire; car la phrase en est heurtée, rompue, irréguliére; mais ces bosselures, si je puis m'exprlmer ainsi, doivent indiquer, et dans le fait, quand il y a réussite, indiquent quelque vigoureux relief de l'original. Puis cette teneur d'un style à moitié français et dantesque chez un homme qui, on le sent, pourrait si bien trouver le bel arrangement des mots, n'est pas sans captiver l'attention. On s'y familiarise, et en s'y familiarisant on y sent de la saveur. Le système une fois admis, j'ai quelques observations à y faire. Au fond, Lamennais a entendu certainement que sa traduction fût un mot-à-mot relevé çà et là par des expressions éclatantes; et c'est de la sorte que je le conçois; mais, par cela même, je désire un mot-àmot très-rigoureux, plus rigoureux même que celui auquel Lamennais s'est astreint. Ainsi, dans le premier vers de l'inscription de Tenfer,

Por me si ya nella città dolente,

Lamennais met : Par moi [on va dans la dté des pleurs. Je n'hésiterais pas à mettre : Par moi l'on va dans la cité dolente. Pour 'le troisième vers:

Per me si va tra la perduta gente,

que Lamennais rend : Par moi l'on va che% la race perdue; je n'hésiterais pas non plus à dire : Par moi Von va parmi la gent perdue. Dante, parlant des âmes misérables de ceux qui vécurent sans infamie et sans louange, ajoute :

Mischiate sono a quel cattivo coro Degli angeli che non furon ribelli, Né fur fedeli a Dio» ma per se foro.

Ce qui dans Lamennais est ainsi : a Mêlées elles sont à la troupe abjecte de ces anges qui ne furent ni rebelles, ni fidèles à Dieu, mais furent pour soi.» Abjecte est de facture trop moderne et ne va pas ici. Le raot-à-mot vaut mieux : à la troupe chétive. Ces remarques tiennent par un certain côté à l'emploi des termes archaïques. Lamennais en a usé, et avec grande raison suivant moi. J'aurais même voulu qu'il en usât davantage, avec discrétion, c'est-à-dire en ne se servant que de mots qui, bien qu'en désuétude, sont cependant compris sans peine, car pour lui, dans sa manière, là est la limite.

Traduire un auteur contemporain est chose simple, bien que parfois très^difBcile; la grande conformité de pensée entre les nations européennes donne aux langues une conformité correspondante; mais traduire un auteur de Tanliquitë héroïque ou du moyen âge est une entreprise qui se complique de la différence des temps. C'est surtout en traduisant qu'on s'aperçoit qu'un écrivain du treizième ou du quatorzième siècle, par exemple, ne pense ni ne s'exprime comme nous faisons. A chaque instant il nous surprend par ses idées, ses tournures, ses locutions inattendues. Tant qu'on a cru qu'il n'y avait qu'une bonne manière, qui pour nous était celle du dix-septième siècle, il n'y a eu qu'un mode de traduction : rendre les auteurs anciens non tels qu'ils étaient, mais tels qu'ils auraient dû être» c'est-à-dire les conformer à ce type unique

4Î0 ÉTUDE Sim DANTE.

de correction et d'élégance; aujourd'hui Thistoire, en faisant comprendre le rapport nécessaire entre les temps et les formes, a changé le goût et montré la tradition des types de beauté. Aussi les traductions qui plaisaient à nos aïeux nous déplaisent, et l'on tente des voies diverses pour satisfaire davantage à ce qu'exige le sentiment de ces vieilles compositions.

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