Du françaU en partieuUer
Après le groupe total des quatre langues romanes, après le groupe restreint des deux langues à cas, Tordre de généralité décroissante conduit à considérer le français en lui-même et son histoire.
Cette histoire remonte fort haut. Nous avons des textes du dixième siècle qui prouvent dès lors l'existence du français; et un trouvère du douzième siècle, Benoît, nous apprend qu'à la fin du neuvième les Français firent en leur langue des vers satiriques à l'adresse
n INTRODUCTION.
d'un comte de Poitiers qui s'était mal conduit dans une bataille contre les Normands. Ce sont là des preuves directes; une preuve indirecte d'une grande force, et qu'il ne faut pas oublier de signaler, est fournie par les événements qui se passèrent en Normandie. Si, au moment où les hommes du Nord s'emparèrent de la Neustrie et s'y établirent, on avait parlé dans la Gaule du Nord un latin tel quel et non le français, la fusion des Scandinaves dans la population neustrienne créait, là, un accident particulier; et le finançais, se faisant dans le reste de la Gaule du Nord d'une certaine façon, se serait fiiit d'une autre &çon en Neustrie. s'il avait eu encore à s'y faire. Or le parler neustrien est en tout point aussi français que les autres parlers provinciaux; il.faut donc admettre que l'occupation Scandinave trouva le français tout formé, et dès lors la supériorité de nombre du côté des Neustriens absorba les envahisseurs sans qu'il en restât à peine d*autre trace dans la langue que quelques dénominations locales.
Le neuvième siècle, et même, malgré deux courts échantillons, le dixième, sont des époques toutes dépourvues; mais ce n'en sont pas moins des époques de préparation et de dégrossissement. La preuve s'en voit dès le onzième, bien que la langue se montre encore rude, peu sûre d'elle-même et inhabile; elle s*cn toit surtout au douzième où s'épanouit la fleur de la
INTRODUmON. iLi
grammaire. Alors le français a tous les caractères syntactiques qui lui sont propres, et il en fait un plein usage. Comme nous n*avons de ces hauts temps aucun livre grammatical où les règles soient systématisées et prescrites, il est probable qu'il tf y eut rien de semblable, et que dans ce cas aussi la langue se fixa d'elle-même grâce à ceux qui l'écrivirent. Voltaire dit qu'une langue est fixée quand elle a par devers elle 1 usagedebonsécrivains. Cettedéfinition, en touspoints, est applicable à la langue du douzième siècle. Les bons écrivains affluèrent, et il en résulta des règles ou, si l'on vent, des habitudes d'écrire auxquelles se conforma tout ce qui recevait éducation. Les hommes d'alors, qui n'eurent point la conscience réfléchie des mérites de leur langue, en eurent du moins le sentiment, par l'emploi qu'ils en firent. Cette demi-latinité, qui avait conservé deux cas et les facilités inhérentes aux cas, se prétait avec grâce et ampleur aux mouvements de leur esprit. Une demi-latinité n'est point une petite recommandation. On trouve dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire^ au mot langue, les préjugés contradictoires qu'inspiraient alors lignerance et lé mépris de tout le moyen âge : pour lui le latin est le type, la langue d'oïl est un jargon odieux et barbare, le français un langage corrompu sans doute, mais dans lequel les maîtres de style et la politesse
ua INTRODUCTION.
du dix-septième siècle ont remédie anx vices et aux laideurs de l'origine. Mais, si le latin est le type et si s'en écarter est tomber dans le jargon, le français moderne serait plus entaché que le français ancien, la grammaire du premier étant plus latine que la grammaire du second. La vérité est qu'il n'y a jamais jargon là où florit une riche littérature; ces deux choses s'excluent. Et pour qu'on ne croie pas à quelque dire d'une érudition complaisante qui, s'éprenant rétrospectivement des choses mortes, y découvre des beautés qui ne furent jamais connues, je rappellerai le témoignage contemporain des étrangers, pour qui la langue d'oil eut des charmes et qui, la préférant plus d'une fois à leur propre langue, y firent des compositions. Un témoignage contemporain et étranger est décisif.
Nous sommes, depuis plusieurs siècles, habitués à considérer le français comme une langue littérairement une et dans laquelle les caractères de localité n'existent pas. Les différences locales qu'on y connaît, ne servant qu'à l'usage journalier, portent la qualification de patois. Autrefois c'étaient des dialectes, c'est-à-dire des idiomes non pas seulement parlés, mais encore écrits; aucun n'avait sur l'autre une primauté qui en fit par excellence la langue commune. On comprend sans peine qu'il en avait été né-
INTRODUCTION. iLin
cessairement ainsi. La reconstitution sociale qui fit le moyen flge est la féodalité; elle morcela le territoire en fiefs, et, ne laissant subsister que la suzeraineté comme unité, créa toutes sortes de souverainetés oomme fractions. Ce fut ce qui soutint, non pas créa les langues locales ou dialectes ; la création en remonte plus haut et est contemporaine de la création même des langues romanes; quand la puissante unité du latin dbparut de la face de l'Occident, la localité se fit sentir dans les grandes régions, ce qui produisit Fitalien, l'espagnol, le provençal et le français, et, dans les petites régions ou provinces, ce qui produisit les dialectes de ces langues. L'empreinte locale fut ainsi partout, vaste comme une région, moindre comme une province, toute petite comme un canton. Ce fut ensuite l'affSeiire des centres politiques de créer des centres de langue littéraire. Ainsi fut-il pour la France. On y reconnaît quatre dialectes principaux : le bourguignon, ou langue de l'est; celle du centre; celle de l'ouest, ou normand; celle du nord, ou picard. Chacun de ces dialectes, tout en étant de langue d'oil, qui est le type général, a sa spécificité , de même que Titalien, l'espagnol, le provençal et le français ont la leur, tout eii étant du latin altéré et modifié. Dans la distribution géographique de ces dialectes, rien n'est fortuit; un système spontané, naturel, les détermine: et, quand
ILIT
IKTRODUGTION.
il est aperçu, on aperçoit en même temps que rien n'y peut être déplacé et que les dialectes tiennent, comme les idiomes dont ils sont les parties, jusle la place marquée par la loi de dégradation géographique du latin. Ceci a été amplement développé dans l'article que le deuxième de ces volumes contient sur les patois.
Dans ce qui précède, je me suis servi de termes qui pourraient faire illusion et suggérer une fausse idée. Le dialecte, langue particulière, y est opposé à la langue générale présentée comme type ; et il semblerait dès lors, ou bien que ces dialectes procèdent de ce type, ou du moins que ce type leur est coexistant et les domine; or, non-seulement il n'y a point de dérivation ou succession allant d'une langue générale au dialecte, mais encore le dialecte seul existe ; c'est nous qui, rétrospectivement et avec les dialectes, faisons un type de langue auquel nous les rapportons. Les dialectes d'une contrée, la France du Nord, par exemple, se ressemblant plus entre eux qu'ils ne ressemblent au provençal, à l'italien ou à l'espagnol, nous donnons à cette ressemblance le nom de langue française, ou, pour mieux dire, cette ressemblance fut de tout temps assez frappante pour que l'abstraction que nous faisons ait été faite et que le nom de langue française se soit de ti^-bonne heure imposé à tout ce qui s'écrivait
IRTRODUCTIOK. nt
soit en normand, soil en picard, soit en langage du centre. Historiquement aussi la succession est allée des dialectes à une langue commune : la centralisation progressive du gouvernement et la création d'une capitale donnèrent l'ascendant à un des dialectes, non sans de fortes et nombreuses influences de tous les autres sur celui qui triompha.
Tel était Télat dû finançais aux douzième et treizième siècles : partage entre des dialectes égaux de naissance et égaux en droits, et littérature riche en œuvres di« verses, surtout en œuvres d'imagination et de poésie, et satisfaisant pleinement au goût non-seulement de la France mais de TOccident tout entier. Ce n'était pourtant qu'une phase qui allait passer. Je ne parlerai pas ici de la raison extrinsèque qui, donnant la prépondércnce i la royauté sur la féodalité, à l'élément général sur Télément local, effaça les dialectes ; je parlerai seulement de la raison intrinsèque. Le résultat prouve que les langues novo-latines, allant jusqu'au bout de leur transformation, devaient perdre tous les cas ; or le français en avait conservé deux, il était donc menacé dans sa constitution intime ; et il aurait fallu des circonstances bien particulièrement favorables pour que cette organisation délicate continuât de vivre et de se développer dans un milieu qui lui devenait de plus en plus inclément. Ces circonstances ne survinrent
XLvi liNTRODUCnON.
pas; loin de là, dans le quatorzième siècle, avec la dissolution du régime féodal, avec l'insurrection des communes et les désolations des guerres étrangères, elles furent les plus propres à favoriser la crise intestine, toujours imminente, qui devait porter la langue française au même niveau grammatical que les langues ses sœurs. Aussi est-ce la dernière moitié du quatorzième siècle et le commencement du quinzième qui furent les témoins de la suppression des cas ; pendant quelque temps la langue hésite entre la tradition qui la retient et le nouveau régime qui s'empare d'elle; les cas reparaissent çà et là, tantôt bien appliqués, tantôt mal appliqués; mais, évidemment, le sentiment s'en perd, et bientôt celte parenté exceptionnelle «vec la latinité, ce caractère de demi-syntaxe latine s'efface entièrement. On a, dans cet événement véritablement curieux et iinportant, une image en petit de la dissolution qui du latin fit le français et les autres idiomes romans; on peut, là, étudier de texte en texte la désuétude qui frappe peu à peu les finales significatives. Ce qui, dans le passage du latin au roman, n'est pas consigné dans les monuments écrits, puisque rien d'écrit en langue vulgaire ne remonte aussi haut, est ici, dans le passage du français ancien au français moderne, consigné dans les livres et les pièces qui émanent de la pérWe de transformation. Cette révolution
INTRODUCTION. zlvii
secondaire est diminutive sans doute, mais elle est pleinement de même nature. Des deux côtés, on constate des manquements contre une grammaire qui s'oublie et des conformités à une grammaire qui commence et qui n'a encore qu'une autorité naissante ; à ce point de vue, la langue de la fin du quatorzième siëde et du quinzième, qui déplaît par la confusion des formes, par Tinintelligence des finales et par les irré gularités, devient objet d'étude, à lelTet de comprendre non^eulement ce qui advint alors, mais aussi ce qui advint anciennement dans une période plus obscure, dans un changement plus radical.
n ne faut pas borner la comparaison à la désorganisation, il faut l'étendre à la réorganisation. Si une vitalité puissante , qui de cet événement faisait une transformation, non une dissolution, n'avait pas animé le corps qui subissait dans la langue un aussi grand trouble, les ruines grammaticales se seraient amoncelées, et le vieux français, au lieu de se changer en français moderne, se serait évanoui en patois. Ceci n'est point une hypothèse; Texemple est à côté; la langue d'oc, qui était, comme la langue d'o!l , à deux cas, a, elle aussi, changé de grammaire; du moins c'est ce qu'on voit dans les patois qui lui ont succédé; mais elle a en même temps changé sa brillante existence contre les obscures fonctions d'un parler provincial :
iLTiii ISTRODUCTION.
la vitalité fit déraut à cette société qui, durant son autonomie féodale, avait eu de si heureux destins, et dont la littérature s'était fait écouter de tout lOccident; Yabsorption politique que les circonstances amenèrent ne permit aucune transformation ultérieure, et mit fin à l'histoire de la langue d'oc. Il n'en fut pas de même du français ; les circonstances lui préparaient une plus longue histoire, une histoire de durée jusqu'à présent indéfinie, et dès lors il se régularisa dans les conditions qui lui étaient faites. Entre la double finale que les deux cas assignaient è chaque mot, il choisit celle qui lui convint le mieux; il oublia la vieille syntaxe, apprit la nouvelle; et, dès le seizième siècle, il reparut dans la lice, prêt à suffire à toutes les exigences de la poésie et de Timagination.
Le mot d'histoire appliqué à une langue n'est point une expression métaphysique et à laquelle un sens conventionnel soit attribué pour s'entendre. L'essence de l'histoire est beaucoup moins dans des événements qui se passent, que dans des mutations qui s'enchaînent. Ici, quoi de plus enchaîné, quoi de plus régulier, quoi de plus historique que les mutations qui viennent d'être signalées? D'abord c'est la phase de formation latente et de végétation; le latin, comme un grand arbre dont le tronc est frappé de mort, se dépouille peu à peii de ses feuilles et de ses rameaux,
INTRODUCTION. luz
mais rînclémence mortelle n'en atteint pas les racines plongées dans le sol ; de ces racines il sort des rejetons vigoureux, qui, vienne le temps, seront des arbres. Ce temps arrive : et le français, pour ne parler que de lui, est en pleine sève et vigueur au douzième siècle. Vus à longue distance, les siècles ne paraissent plus que des moments; et en effet ce moment, malgré le nombre des productions, malgré la fortune dont elles jouissent, passe rapidement, et Tâge de la décadence succède. La décadence pour une langue, c'est la confusion de sa grammaire et l'emploi, dans un système qui commence, de formes qui appartiennent à un système finissant. Un tel spectacle de décadence se présente dans Tflge intermédiaire, entre la régularité archaïque des hauts temps et la régularité moderne des temps postérieurs. Mais le désordre s'arrête, la confuâon se démêle; ce n'est point pour ou contre le système de la vieille langue qu'on agit; ce système, on ne le connaît plus, il a péri sans retour dans la transi tion ' c'est contre l'anarchie d'interrègne entre la ruine de cet ancien pouvoir et l'établissement d'un nouveau pouvoir grammatical. Au quinzième siècle l'intorrègne a cessé, l'anarchie est vaincue, et le français moderne entre dans sa pleine existence. Donc dans cette longue histoire est un nœud qui la partage naturellement en deux périodes; en l'une la langue est ar-
l INTRODUCTION.
chalque et a deux cas; en l'autre elle est moderne et n'en a pas.
Ainsi à côté du changement qui désorganise, et qui, s'il agissait seul, ne laisserait que des débris sans rapport et sans cohésion, est un autre changement qui organise, et qui, s'emparant de ces débris, leur inspire un souffle de vie. J'insiste sur ce point ; car la considération s'en étend bien au delà de la langue, elle atteint toutes les choses sociales et politiques; seulement, dans la langue, elle est apparente, et le degré de désorganisation et de réorganisation est coté par les textes et les formes qui en sont autant d'échantillons successifs. Il n'est pas besom, comme dans les institutions, d'une interprétation qui fasse Toir comment ce qui cesse d'avoir vie politique est remplacé grâce à un travail de croissance et de vivification, quand toutefois il y a Tivification et croissance, car je ne veux pas dire que tous les ordres sociaux en soient susceptibles , j'irais beaucoup au delà des faits et de ma pensée; il est des sociétés en qui cette vertu de croissance, ou n'existe pas de soi ou est étouffée par les circonstances. Voyez Tempire ottoman; depuis plusieurs siècles, la croissance et la vivification n*y ont plus de part; le travail de désorganisation y est seul actif, et la réorganisation n'y est plus possible que par une influence directe ou indirecte de l'Oc-
INTRODUCTION. U
cidenl. Hais, dans Thistoire désormais ongue et toujours enchatnée que Ton parcourt depuis la civilisation grecque jusqu'à la nôtre, à toutes les époques favorables ou inclémentes, la vertu qui répare, -ei qui de l'existence antécédente tire une existence plus développée, s'exerce avec une pleine vigueur; l'ascendant s'en maintient, et quand la Grèce subjugue par les forces de Tesprit Rome victorieuse par les forces du coi*ps, et quand Rome à son tour laisse échapper son sceptre, et quand le système féodal se dissout et quand les révolutions modernes commencent. Ce sont là de grandes choses historiques, bien complexes et de difScile analyse; mais une petite chose, petite par rapport à l'ensemble, je veux dire la langue, nous offre cette analyse toute exécutée et accomplie; et celui qui prendra la loupe philologique verra, comme dans un laboratoire de physiologiste, les expériences se faire et les phénomènes s'expliquer. Les langues, étant des organismes, ont un principe interne qui, indépendamment des circonstances externes, en commande les modifications. Ceci me permet d'ajouter un trait à la définition qu'au début j'ai donnée de Thistoire des langues et d'en déterminer le sens plus précisément que je n'aurais pu faire alors. Employant un terme qui depuis longtemps s'est étendu du domaine médical dans la langue commune, et qui,
LU INTRODUCTION
en raison même de son origine en ce domaine, convient particulièrement là où il s'agit d'organisme, je dirai que les langues ont des erisesy primaires ou secondaires, grandes ou petites. J*en signale d'abord id deux primaires ou grandes, c'est celle qui du latin a fait les langues romanes et celle qui du français ancien a fait le français moderne. Dans ces deux cas principaux, le phénomène est tellement éclatant, que la lumière s*en projette sur le cours subséquent de la langue, et fait comprendre que ce qui se passe là en grand se passe en petit dans des mutations moins profondes, mais réelles aussi et effectives. Dés lors on apei^ çoit deux crises secondaires, celle qui adapta la langue du seizième siècle à la pensée et à la sensibilité du dix-septième, et celle qui de nos jours, au dix-neuvième, exerce sur notre langage une influence énergiquement néologique.
Maintenant, qu'est en soi une pareille crise? Ciomment faut-il la concevoir? comment se fait-il qu'elle arrive et pourquoi la langue une fois fixée ne persistet-elle pas, satisfaisant aux hommes futurs, comme elle a satisfait aux hommes passés? Poser cette question c'est faire un pas et aller du fait tel qu'il est aux conditions qui le déterminent. Je définirai donc la crise de langue un désaccord que le temps amène entre la langue fixée par l'usage et par l'écriture en un
INTRODUCTION. uii
certain moment et l'esprit des hommes qui la parlent et dont les modes de comprendre et de sentir changent incessamment. Ainsi, au début de la période romane, quant au latin, sans parler de la langueur qui le saisit après son époque classique et qui ne fut secouée un moment que par le néologisme chrétien, il est évident qu'il se trouva dans le désaccord dont je parle; le christianisme établi, les barbares mêlés ou maîtres dans la population, et la féodalité s'organisant ne permettaient plus que cette langue se conservât dans son intégrité ; l'esprit du monde étant changé, l'esprit de la langue changea ; un immense néologisme prévalut; il est vrai que la gravité des circonstances sociales accrut la gravité des sacrifices, mais une part de sacrifices était inévitable, comme une part de rénovation. De même au quatorzième siècle pour le français en particulier. Alors les événements étaient très-considérables, je ne parle pas des guerres ou batailles, ni des poursuites politiques, je parle des événements sociaux, de ceux qui ruinaient l'ordre féodal. Là encore un désaccord existe entre la langue fixée parle douzième siècle et l'esprit des hommes; un raccord devient nécessaire, et ce raccord est le français moderne. De la même façon se fit la langue du dix-septième siècle; les guerres de religion finies, la puissance royale accrue, la cour établie ainsi que les
uv INTROOUCnON.
cercles des beaux esprits, le mode de pftnser et de sentir rendit conforme à soi le mode de parler ; de là ces modifications louées comme pureté, blftmées aussi comme restrictions à une liberté qui n'était pas sans mérite. Mais, quoi qu'il en soit de ces louanges et de ces regrets, l'^égance et la régie prévalaient, s'imposaient, et la langue en reçut l'empreinte. Ce fut une crise encore, c est-à-dire un désaccord entre la pensée changeante et la langue fixée qui, de nos jours, provoquant toutes sortes d'ébuUitions, a fini par modifier la tradition. Blâmé ou loué, le style de nos temps diffère de celui des classiques ; bien des éléments ont été refondus, un notable déplacement de locutions et de mots s'est opéré ; ce qui se disait ne se dit plus ou ne se dit guère; on dit ce qui ne se disait pas, mais aussi que de choses ont passé sur la langue I Les révolutions, les sciences, l'histoire, les fusions de peuples, les littératures étrangères, n'avaient pas laissé la pensée commune dans le point marqué par un tout autre état de société et d'esprit. Dans la langue le phénomène n'est pas autre que dans les institutions politiques. La langue est une sorte d'institi\tion se fixant par toutes les conditions qui fixent un état social. Mais ce qui est fixé est immobile, et ce qui fixa est mobile. De là les nécessités qui interviennent de temps à autre pour rétablir un accord qui ne peut jamais rester bien
INTRODUCTION. vf
longtemps détrait. L'auteur de VArt poétique des Latins a dit que la déchéance frapperait ce qui est présentement en honneur, et que l'honneur reviendrait à ce qui est en déchéance. Il fut trompé par celte antithèse et par la vue imparfaite qu on avait alors du cours des choses humaines. La déchéance vient à ce qui fut en honneur, sans que l'honneur revienne à ce qui fut en déchéance ; ce sont des dépouilles rejetées pour n*ètre plus reprises. Mais il est vrai que la tradition demeure au milieu de tous les changemeifts, et que par elle la langue tient aux plus hautes antiquités de la race humaine, pendant que la rénovation effeuille incessamment les rameaux du tronc vénérable.
5, — ùmelutUm
On a remarqué depuis longtemps que le développement littéraire des nations dépend étroitement de leur état social et des phases successives de leur civilisation. Il faut maintenant ajouter une dépendance de plust celle qui appartient à la langue, celle que Toutil a nécessairement sur l'œuvre produite. De quelque façon que Ton se représente la cause des phases littéraires, il ne sera indifférent ni à leur caractère, ni à leur évolution, que la langue ait été dans tel ou tel état, embryonaire ou développée, en un moment de crise ou fixée. Une analyse attentive vérifiera ces connexions
iTi INTRODUGTIOR.
dans le long parcours des huit ou neuf siècles de production qui font l'histoire de notre langue. On peut en résumer ainsi les points principaux :
L'origine, comme celles des autres langues romanes, en est cachée au sein des premiers siècles qui suivent l'invasion et l'établissement des barbares sur le territoire romain. La latinité, telle qu'on la voit à la fin de l'empire, marchait manifestement vers un changement profond ; l'immixtion germanique rendit cette rénovation moins régulière qu'elle n'eût été; mais moins de régularité ne change rien au fond; et, quand même la dissolution de l'empire eût été latine, non barbare, faite par les gens du sol, non par les étrangers, des langues novo-latines ne s'en fussent pas moins produites. Cela montre la connexion entre l'idiome qui s'éteignait et les idiomes qui naissaient et lie Thisloire des langues nouvelles à l'histoire de la langue ancienne.
Le français ne rejeta pasd'abord complètement les cas du latin; sur les six, il en conserva deux, le nominatif et le régime. Ce caractère, qu'il partage avec le provençal et qui n'appartient ni à l'espagnol ni à l'italien, constitue un degré très- digne d'être noté dans l'évolution qui engendra les langues modernes au sein de la latinité.
n n'y a aucune erreur à reporter au onzième siècle
INTRODOGTIOII. m
les premières compositions en langue française. Ainsi, en comptant le siècle où nous sommes, voilà neuf siècles sans interruption pendant lesquels cette langue sert à l'expression écrite de la pensée; une aussi haute antiquité est contemporaine de l'origine des choses modernes, alors que, Rome définitivement écartée, les barbares définitivement classés, l'ère féodale commence; ce qui est le vrai point de partage d'avec l'antiquité.
A cette haute époque, de même qu'il n'y a pas dans la demi-latinité une langue commune qui soit l'origine de l'italien, de Tespagriol, du provençal et du français, de même, dans le français, il n'y a pas une langue commune qui soit l'origine des différents parlers pro- Hndaux. Tout se forme par voie de régions et de dialectes. Ce n'est point une langue centrale qui donne naissance aux dialectes; ce sont les dialectes qui donnent naissance à la langue centrale. Alors les dialectes ont tout autant d'autorité l'un que l'autre; chaque homme écrit comme il parle dans l'idiome de sa province. Cela, dans la langue, représente exactement les circonstances féodales.
Au quatorzième siècle un grand changement s'opère, le \ français laisse tomber les deux cas qu'il avait jusqu'alors retenus do la latinité, et se fait semblable à espagnol et à l'italien. On peut dire qu'alors il devient
»ttn ÎNTRODUCnOR.
vraiment moderne ; l'exception latine et archaïque qu'il présentail disparaît, la syntaxe se modifie; et les constructions analytiques remplacent les constructions synthétiques qui dépendaient de l'usage des deux cas.
Le quatorzième siècle est aussi le témoin d'un grand changement, moins dans les formes grammaticales que dans l'état politique de la langue, si l'on me permet cette expression. Les dialectes perdent leur autorité et descendent au rang de patois; sur leurs débris se forme une langue centrale et littéraire, hors de laquelle on ne peut plus écrire et s'adresser au pays tout entier.
C'est donc sans cas et sans dialectes que la langue française franchit le quinzième siècle, le seizième et arrive au dix-septième. Là, elle reçoit delà part d'une société élégante et de beaux génies quelque chose d'achevé, et pendant quelque temps on la croit fixée.
Mais une langue n'est ni ne peut être jamais fixée. La production des nouvelles choses et l'usure des anciennes ne le permettent pas, et un nécessaire néologisme de mots et de tournures qu'il faudrait seulement raccorder avec la tradition se manifeste clairement dans le dix-neuvième siècle.
Telles sont les phases de cette longue histoire de neuf siècles, tout y est enchaîné, tout s'y succède par voie de filiation. Les modifications qui surviennent sont produites par des causes organiques inhérentes i
INTRODUCnOll. ux
l'esprit des hommes qui parient la langue et à cette langue qui est pariée par eux. Les perturbations extrinsèques, qui sont effectives sans doute, n'ont qu'une action restremte et n'empêchent pas les événements grammaticaux de se produire. Les événements grammaticaux; ce mot n'échappe pas à mon insu de ma plume, il sera la conclusion de cette introduction, car il rappelle que les langues ont des événements, que ces événements en font l'histoire, et qu'ils se lient de toutes les façons au développement social, politique, littéraire des peuples.
DE LtTmOLOGIE ET DE U GRAMMAIRE FRANÇAISE.
M LA CRAMMàllUB ANCIERIIR R DBS R&6LB8 POUR CORRIGER USB TIBUX TBXTB8 BR LAN60B D*oIl.
Un litre a élé nécessaire pour faire saisir l'enchaînement des différentes parties du travail qui va suivre et qui, ne comprenant pas moins de douze articles, a pour texte cinq ouvrages ^ Sans doute ces ouvrages y
* I'LeuOO.X ETnOLOOICUM LIROirARim ROVANARim , ITALICJB, HISPAinCJB, OAlr-
ucM, par Friederich Diez. Bonn, A. Marcus, 1853, 1 yol. in-8.
S* La LARGUB rRAXÇAISB DAHS BB8 RAPPORTS ATBC LE SANSCRIT BT ATBG LES
Avnss LAHG0E8 cciJO-BuROpftBmiBs, par Louis Delatre. Paris, Didot, 1854, l.l«%in-8.
5* Grammairb de la largitb d'oil, ou grammaire des dialecUs prançai» aux dmttième et treizième eiècUiy iuivie d'un gloaàre contenant tous le$ moti de Vancienne langue qui se trouvent dans Vonvrage^ par G. F. Burguy. Berlin, F. Schneider, t. !•', 1853; t. II, 1854.
4* GuiLuraB d'Orakab, Chansons de geste des omième et douzième sUdes, publiées pour la première fins et dédiées à S, M. Guillaume Ut, roi des Pays Bas, par U. W. J. A. Jonk-bloet, professeur à la Faculté de Groningue. La Haye, NyholT, 1851, 2 vol. in-8.
> ÂLTTRAiiiasncBE LIEDER, ctc. (CAotiMAt eu vioux t^onçots, eorri"
2 ÉnMOLOGIE.
s!bnt analysés et examinés; mais par ces analyses et par ces examens se constitue un fond général, suffisamment indiqué et caractérisé parce titre: à savoir Tétymologie, l'ancienne grammaire, et la correction des vieux textes en langue d oïl. D'ailleurs, de brefs sommaires, accompagnant chaque article, noteront ce qui y est renfermé en particulier.
SomAiM wn ntiHiBR articlb. {Jmimal det Savanii, aTril i855)- * Gel article est destiné i des remarques générales f iir l'étude de la langue française ancienne ou lingue d'oïl La langue d'oïl, celle de la ProTenoe ou langue d'oc^ l'italien et Tespagnol sont des langues sœurs qui ont été produites parallèlement par la décomposition du latin. Cette formation a suiyi, sur une aussi vaste étendue de pays, des procédés tout i fait anologues; analogies dont Télendue cl la i>fgularilé écartent let préjugés traditionnels sur la barbarie qu*on y suppose. Importance d'étudier en un temps historique, comme on le peut ici, la formation d*uae langue. Grammaire de la langue ancienne; elle a des css; elle est plus régulière et plus analogue que celle du français moderne. Rôle que l'accent latin joue dans l'élude de l'étymologie. Formation des vers, non d'après le principe classique de la quantité qui est aban- )1onné, mais d'après celui de l'accent. Ce qui éclate i cette haute période, c'est, d'une pnri, la Torce de production qni crée une langue et une poésie adaptées aux nouvelles circonstances, et, d'autre part, la généralité et la régularité de ce travail qui étend ses procédés sur l'Italie, l'Espagne et la Gaule.
Il fut un temps, notamment au dix-septième siècle, 011 les monuments anciens de notre idiome étaient tom)>és dans Toubli le plus profond. Sous la forte impulsion de la Renaissance, et dans Forgueil légitime
gées et expliquées, auxquelles des comparaisans avec les chansons en provençal, en vieil italien et en haut allemand du moyen âge, et un gtossaire en vieux français sont Joints), par £d. lliBtiiier. Berlin. Dttmmler, 1853, 1 vol. in-8.
inspiré par les chefs-d'œuvre qui succédèrent, on renonça sans peine a se croire issu du moyen âge, et Ton préféra pour aïeux les admirables modèles de Rome et de la Grèce. La conscience se serait révoUée si, dans l'ordre religieux, la descendance eât été rattachée aux idolâtres, qui avaient persécuté TËglise naissante, et que TÉglise triomphante avait anathématisés ; mais l'esprit ne se serait guère moins révolté si, dans Tordre littéraire et scientifique, la filiation eût été comptée à partir du moyen âge. De la sorte, on scindait le développement total : une part en était rapportée» comme cela devait être, à la tradition non interrompue des âges intermédiaires; l'autre part était ramenée à des origines plus lointaines, sans égard pour un passé dont on croyait n'avoir aucun compte à tenir. Toutefois, malgré ce dédain oublieux, rien ne pouvait cITacer une trace ineffaçable du travail antérieur; celait la langue qu'alors on parlait et que nous parlons encore. Celle-là, du moins, émanait, sans aucun doute, de cette période de confusion et d'obscurité de laquelle on détournait le regard, mais où, manifestement, les choses nouvelles s'étaient préparées et commencées. Il faut bien confesser que notre idiome et celui des Provençaux, ainsi que l'italien et l'espagnol, sont une transformation, une corruption, si Ton veut, du latin» De ce côté, nous tenons étroitement à notre souche, et, pour me servir du langage du poète,
. . . documenta damus qua simus origine nati.
Mais peut-être cette origine n'est-elle pas tant à dédaigner, et peut-être y a-t-il lieu de constater, dans co
4 ËTYMOLOGIE
renouvellement, plus d'ordre et de régularité qu'on ne le suppose d'ordinaire; tout au moins, il est impossible de nôtre pas singulièrement frappé de la grandeur du phénomène. Le latin , par les armes, par Tadiiiinistration , par les lettres, s'était emparé de rilalie, où il était né dans un coin, de l'Espagne et de la Gaule ; au delà de ce domaine/il avait échoué, n'en tamant ni la Grèce ni l'Asie, ne faisant quelques progrès en Afrique que pour en être chassé, et n'ayant pas eu le temps de s'imposer à la Bretagne. Mais, dans les deux péninsules et dans le pays entre les Alpes et le Rhin, il fut pleinement vainqueur des idiomes na tionaux. Il supplanta le grec dans la Grande-Grèce, l'étrusque dans l'Ëtrurie, le gaulois dans la Gaule cisalpine; des trois langues que César signale dans la Gaule transalpine, il ne laissa subsister que l'armoricain, relégué en un coin sur le bord de la mer, comme il ne laissa, en Espagne, de l'ibérien que le basque, retiré sur les deux versants des Pyrénées. Ce fut uue œuvre immense d'assimilation qui ne devait plus se défaire, quelque fragile qu'elle pât paraître, quelque violents que fussent les assauts qui allaient survenir. Et ils ne tardèrent pas : à peine était-elle achevée que commença la ruine prévue par Tacite, quand, s'apercevant que les destins de l'empire allaient à leur déclin, il souhaitait que, pour le salut de Rome, la discorde fût éternelle entre les peuplades germaniques. Les barbares s'épandirent sur la Gaule, sur ritalie, sur l'Espagne, apportant tous les dialectes qui se parlaient au delà du Rhin. Et pourtant le tronc latin résista ; et, lorsqu'une influence plus favorable eut remplacé ce
hiver qui avait dispersé au loin tout Thonneur du feuillage, il se couvrit peu à peu de fleurs et de firuiis. Ses racines même s'enfoncèrent plus profondément dans le sol, et, d'exotique qu'il élait pour l'Espagne et pour la Gaule, il devint finalement acclimaté et indigène.
Avant toute donnée sur ce grand événement, on aurait pu facilement supposer que l'irrégularité fut extrême, et que le hasard seul se chargea de déterminer les nouvelles langues qui naissaient. Comment croire que des éléments aussi désordonnés reconnaîtraient jamais quelque ordre? C'étaient, ce semble, les atopies d'Épicure lancés dans l'espace vide, sans grande chance de se rencontrer et d'entrer en des combinaisons générales. Ici s'établissaient les Ostrogoths, là les Yisigoths et les Suèves, plus loin les Bourguignons , ailleurs les Francs. Ils campaient sur des terres qui n'étaient pas plus semblables qu'eux-mêmes ; la Gaule, l'Espagne, l'Italie conservaient des marques de leur individualité, ne fût-ce que par le climat, les productions naturelles et les races d'hommes. En cet état, il seaiblait que les tendances anarchiques, en fait de langage, ne devaient avoir aucun terme ; il semblait que la langue allait se décomposer de mille manières , et que, quand enfin la crise serait passée, il y aurait autant de systèmes que de villages, que de villes, que de populations. En d'autres termes, les déclinaisons des noms, les conjugaisons des verbes, les formations des adverbes, les règles de la syntaxe étaient menacées de prendre toutes sortes de directions ; et pourtant il n'en fut rien : les influences dispersives ne prévalurent
6 ÈTYMOLOGIB.
pas« Grand fait qui montre, même en une telle pertli^ bation, que les conditions antécédentes d'une société, et surtout d'une vaste société, ont une force coercitive qui pose des limites, resserre les écarts et détermine le sens des mutations inévitables.
Au moindre coup d'œil jeté sur les quatre principales langues romanes, on en découvre les analogies intimes et profondes. Non-seulement elles firent leur fonddu vocabulaire latin et de la grammaire latine ; ce qui prouve que, quant à la langue, la situation fut assez dominée pour qu'en Italie, en Espagne, en Provence et en France, ce vocabulaire et cette granunaire aient imprimé leur cachet ; mais la conformité ne s'aiTète pas là, et, pénétrant plus loin, elle se marque même dans ce qui s'écarte du latin et dans les innovations auxquelles le nouveau parler est contraint. Ainsi la plupart des mots germains qui ont été incorporés ont passé simultanément dans les quatre langues. Helm a donné le français haume^ le provençal*e/m^, l'italien dmo^ l'espagnol yelmo; brand a donné l'ancien français brand, épée (d'où brandir) ^ le provençal ^ron, l'italien brando (il manque en espagnol) ; war a donné guerre^ provençal et italien jfti^fra, espagnol guetra ou gerra; jsehmelzen a donné Anail, provençal esmaut^ italien, smalto, espagnol esmalte; schnell^ rapide, a donné ancien français et provençal, isnel, italien snello (manque en espagnol); }iring, cercle, adonné harangue^ provençal arenguaj italien aringaj espagnol arenga; herberge diàonné auberge, ipToyençaA dberCj italien albergo^ espagnol aWergue. Je m'arrête à ce petit nombre d'exemples, mais on n'a qu*à poursuivre cette recheiv
GRAMMAIRE. GORREGTfON DES TEXTES. 7
che, et Ton verra que la plupart des mots tudesques qui ont passé le Rhin sont communs souvent aux quatre langues, ou bien à trois ,ou bien à deux, et que rarement ils n'appartiennent qu'à une seule d'entre elles. Cette tendance à la conformité s'observe aUleors que dans les emprunts Taits à Tallemand. Le latin n'est pas toujours entré, si je puis ainsi parler, tout droit dans les langues romanes, et plus d'une fois c'est avec un sens détourné qu'il s'y est impatronisé. Il y avait, • dans la langue de la cuisine, fieatwm signifiant un foie d'oie engraissée avec des figues; eh bien, pour les quatre langues sœurs, ce mot, perdant ce qu'il avait de spécial et s'ennoblissant , a pris la place de jecur y sous la forme de foie, provençal felge^ italien fegato , espagnol higado. Calumniari signifiait , dans la bonne latinité , chicaner en justice , accuser à tort ; dans la basse latinité primitive, qui parait l'intermédiaire entre le latin et les langues romanes, il a pris le sens de provoquer : en vieux français, chalengery perdu pour le français moderne, mais conservé dans l'anglais, qui a hérité de plus d'un de nos anciens mots, to challenge ; en provençal, ealonjar ; en vieil italien, calognare ; en vieil espagnol, ealonjar. Talentum^ qui voulait dire un poids, une certaine somme d'argent, avait déjà chez Fortunat le sens de quantité ; dans les langues romanes, talent^ talerij taletUOj talanie^ ont signifié désir, volonté, sens aujourd'hui modifiés dans quelques-unes. Je sais que l'étymologie de talent est controversée, que quelquesuns le tirent de OéXeiv, à quoi répugne la forme du mot, et que d'autres le font venir du celtique toily vo-
8 tTYMOLOGIB.
lonlé. Quoi qu'il en soit, ce mot n*en est pas moins commun aux quatre langues, et cette communauté est une raison pour admettre une dérivation plutôt latine que celtique.
C'est grâce à ces tendances connexes que l'article, qui s'est introduit dans les quatre langues romanes, a été, dans toutes, tiré du pronom latin ille. De la même façon, dans aucune, le neutre n'a subsisté, et elles se sont réduites au masculin et au féminin. La conjugaison, en ce qu'elle a de dissemblable de la conjugaison latine, est également caractéristique; toutes quatre ont ce temps passé qui est composé du participe passif avec le verbe avoir : jai aiméj ai amatj ho amatOy heamado. Le conditionnel, qui manque au latin, existe dans toutes les quatre : j'aimeraisj amariaj amerdy amara ou amaria. Je termine ces exemples par unfe concordance véritablement frappante, c'est celle de l'adverbe. L'adverbe latin ne suggéra rien qui con- . vint; la terminaison en «, comme nuUe^ ou en ter^ tomme prtidenterj ne trouva pas à se placer, sans doute parce que, le sens de ces désinences étant complètement perdu, l'oreille et l'esprit cherchèrent quelque chose de plus significatif. C'est le mot mens qui, dans les quatre langues, se transformant en suffixe purement grammatical, est devenu la base de l'adverbe, et comme tnens est du féminin, toutes quatre ont observé l'accord de l'adjectif avec ce substantif ainsi employé. D'après cette règle, ont été formés : les adverbes français chèrement, hardiement, outréement (je cite les vieux mots, parce qu'ils sont réguliers; j'expliquerai plus bas en quoi et comment certains adverbes mq-
GRAMMAIRE. GORRECriON DBS TEX1£S. 9
demes se sont altérés); les adverbes provençaux earamen^ ardUamen; les adverbes italiens earamentey ardilamente; les adverbes espagnols earamentey friamente. On le voit, nulle anomalie ne se présente ; dans la vaste étendue où le latin se décomposait et où les langues nouvelles se faisaient, le mot mens s'est combiné en adverbe et a régulièrement commandé l'acoord avec son adjectif.
A mon avis, on ne peut étudier trop minutieusement le travail de transformation qui s*est opéré alors. Sans parier du provençal, qui est déjà une langue morte, ou du moins une langue réduite à Télat de patois, l'italien, le français et l'espagnol comptent bien des siècles d'existence, régnent sur des populations nombreuses, et ont produit de merveilleux chefsd'œuvre. Eh bien! tout cela est né dans une époque dont les limites sont déterminées; tout cela s'est fait d'une langue antérieure qui se défaisait; tout cela appartient à un temps pleinement historique, que ne voilent pas les ténèbres d'une longue antiquité; tout cela est dû à l'intervention de causes que j'appellerai historiques, puisqu'elles ont dépendu de l'état des nations romanes et des envahisseurs germains. C'est donc le cas le plus favorable où Ton puisse rechercher le mode de formation de ces grands instruments de la vie commune, de la pensée, de la civilisation, les langues. Plus on pénétrera ce mécanisme, quant aux idiomes romans, plus on fortifiera la chaîne des inductions, quant aux langues dont elles émanent et qui se perdent dans Tàgc anté-historique. Il faut donc chasser, s'il en reste quelque trace, l'opinion qui jadis délais-
10 ÈTTMOLOGIE.
sait cette élude, comme relative à une barbarie grossière. Je crois que le mot de barbarie est impropre pour caractériser le phénomène. Je l'appellerai décomposition, ce qui concilie, en Texpliquant, le désaccord des jugements. Cette décomposilion, comme tous les mouvements intestins de ce genre, a son côlé repoussant ; . et, quand on voit ce noble et sévère latin dépouillé de ses cas, altéré dans ses formes, ruiné dans sa syntaxe, Tesprit est désagréablement affecté par le spectacle de ces éléments morts et dissociés. Mais on ne doit pas pour cela négliger l'autre phase, c*est-à. dire la recomposition qui se fait simultanément, et qui tire de ces débris une nouvelle vie et de nouveaux destins.
Ceci est comparable aux formations géologiques pour l'étendue et la régularité. Ce ne sont pas des amas çà et là disséminés par l'action turbulente el saccadée de mille courants variables; mais ce sont des dépôts produits par l'action lente et uniforme de vastes ^Dcrs et de grands lacs. Étant établi que des causes constantes de décomposition et de recomposition sont intervenues, il n*y a pas plus, en général, de place pour le caprice que pour la barbarie, si barbarie est synonyme de barbarisme. Ces deux conditions sont incompatibles ; qui reconnaît Tune écarte l'autre. Il est bien vrai que le latin, à cette époque de décadence, devient barbare, car il devient en désaccord avec ses propres règles et ses analogies intimes. Mais il n'est pas vrai que la nouvelle langue qui se dégage soit entachée de ce vice, car elle se fait ses règles, sa grammaire, ses analogies, tellement puissantes, que, ainsi
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. il
quejeTai dit, elles s'èlendent sur d'immenses régions; ces irrégularités, qu'elle pourra dissimuler plus tard sous réclal véritable d'une heureuse culture, elle les contractera quand, dans le cours du temps, elle oubliera çà et là l'esprit qui présidait à sa naissance.
Dans celte succession d'un idiome à un autre, on a un exemple instructif de la filiation qui s'applique à toute cliose dans le domaine de l'histoire. De même qu'ici une portion des mots et de leurs flexions devient inutile et meurt, tandis que le reste se prolonge et fructifie, de même, dans l'ensemble des institutions sociales, une part se déforme et se détruit, une autre part se modifie et se transmet vivante et agissante. L'interruption n'est nulle part, la filiation est partout. Au temps qui nous occupe, ce qui ruina le latin, ce fut que la signification des cas se perdit parmi les populations; ce qui fonda les langues romanes, ce fut qu'il fallut suppléer à cette lacune. Le génie des temps nouveaux ne faillit pas à son office; et, sous Timpulsion du génie ancien dont il avait l'héritage^ sous la pres*^ âon des circonstances qui s'imposaient, il sut, nous pouvons le dire, nous gui lui devons ce que nous sommes, il sut : *
Signatam praesente nota procudere linguam,
si Ton me permet de détourner ainsi le vers d'HoracCi D'après une opinion fort accréditée dans le dixseptième siècle, on voulait que les mots français vinssent des mots italiens correspondants, comme si sans doute l'Espagne, le pays d'Oc et le pays d'Oîi avaient été des terres barbares où le nouveau l8)tiD
. tS imOLOGIE.
: eût pénëlrè comme avait fait Tancien. Cette opinion est, de tout point, erronée. Il y a entre œs idiomes non pas un rapport de filiation, mais im rapport de . confraternité. Toutes ces formations sont contemporaines, semblables par le fond et par les tendances, différentes par les conditions locales. A un certain point de vue, on peut considérer Fitalien, l'espagnol, le provençal et le français comme quatre grands dialectes qui ont reçu leurs caractères spécifiques par l'empreinte des lieux, des circonstances et des antécédents. Puis, au-dessous de ce premier étage, viennent les dialectes secondaires, qui se comportent aussi à l'égard de chacune des quatre langues comme autant de productions simultanées, mais qui présentent leurs particularités dans un champ beaucoup plus rétréci. Il ne 8*agit plus de vastes régions soumises tout entières à un régime qui» le même dans son ensemble, ne reconnaît pour limites que de hautes montagnes ou des fleuves profonds; ce sont seulement des provinces aussi bien en philologie qu'en géographie. Enfin on peut poursuivre cette division jusqu'au bout et aller iBux plus petites circonscriptions où ne cessent pas de s'unir, tout ea se combattant, la généralité régulatrice due au système et la diversité dialectique due aux in fluences locales. La langue d'Oil (car c'est d'elle surtout que je parle) compte trois dialectes principaux, le français propiement dit, le picard et le normand. Le français, qui appartient à l'Ile-de-France et qu'on peut prendre pour type, puisque en somme c'est celui qui a prévalu malgré des immixtions non petites, se distingue parla diphthongueoi : roijToineyestroU^espoîSf
GRAMMAIRB. CORRECTION DES TEXTES. iS
t/ lisoitj que je $oie^ elc. Le picard change le ch en fc, un cat, %m kemxn, une kose; il conrond l'article féminin avec l'article masculin, disant le femme^ le moUan; c'est de là que viennent, par apocope modemei plusieurs noms propres, Delpiene^ Delfosse^ qui se disent en français de la Pierrej de la Fosse. Le normand, au lieu de oi^ met ei : que je seie^ rei^ rdtte, estreit^ espeiSy il liseit, etc.; de plus il conjugue l'imparfait de la première conjugaison autrement, disant famovoe, tu amowes, il amot, au lieu de jamoies^ tu amoies^ il amoit. On voit tout de suite combien d'emprunts le français définitif a fait- aux autres dialectes. Ainsi la prononciation normande a triomphé pour les imparfaits, et non l'influence italienne, ce que prétendait H. Estienne. C'est encore la prononciation normande qui Ta emporté dans reine, dans épais, dans eréaneej à c6té de croyance; elle a failli l'emporter dans étroity témoin La Fontaine.
Voyez-vous ces cases étraites, Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? Je me suis proposé d*en faire vos retraites.
Et ailleurs :
Damoîselle belette, au corps long et fluet, Entra dans un grenier par un trou fort étrait.
Ki7.)
La langue moderne s'est servie quelquefois de ces différences dialectiques pour établir des nuances en un même mot; bien que attaquer ne soit que la prononciation picarde de attacher^ pourtant deux significations ont été réparties entre eux.
Il ËTYMOLOGIE.
Pas plus pour la grammaire que pour les mots, le lien n'est rompu avec le latin. Dans les langues romanes, un fonds ancien subsiste, d'autant plus apparent qu'on les considère plus près de l'origine. Il Ait un temps où une trace certaine de ces cas, qui avaient été la pierre d'achoppement des populations romanes, se taisait remarquer. On n'est point allé subitement d'une langue pourvue de cas à une langue sans cas, et Tabo* lition a été graduelle, au moins pour le vieux français. Celui-ci, ainsi que le provençal, distingue très-nettement le sujet et le régime. La marque du sujet est une s, tirée de Y s de la deuxième déclinaison latine domtnu8j car il semble que, pour les esprits en qui périssait le sentiment du vieux latin, toutes les déclinaisons se soient réduites à celles-là. La marque du régime est l'absence de cette s. An pluriel, c'est l'inverse, car le latin ayant damini et dominos^ Ys manque au sujet pluriel et se retrouve au régime pluriel. Ce reste de déclinaison, qui était loin de suffire, puisque les noms féminins en e muet y échappaient, avait encore d'autres formes : tels sont H fcom, sujet, et rhomme^ régime (hùtn est devenu notre particule indéterminée on, Ton); H cuens, sujet, et le eomte^ régime : comte et homme sont formés du régime latin comitem et hominem; cuens et /lom, du sujet cornes et homo. Sur un modèle analogue ont été faits H enfe et Vaifanij H abe et (abéj li lerre et le larron^ etc. Ces formes, qui paraissent singulières, sont très-correctes; c'^ l'accent latin qui les détermine. Infans avait l'accent sur inj de là li enfe; mais infantem avait l'accent sur an^ de. là F enfant; abbas avait l'accent sur ob, de là
H abe; mais abbatem avait l'accent sur ba, de là Fabé; lairo avait l'accent sur /a, de là lerre; mais latronem l'avait sur trOy de là larron. La syllabe muette en français est celte qui n'a pas l'accent en latin : c'était donc une erreur d'écrire, comme on a fait en quelques édi* tiens, enfèSj obéi; car, en prononçant ainsi, on rend impossible l'explication des formes dont il s'agit. Les noms latins en ator^ qui, dans la langue moderne, sont en oif, ont, dans la langue ancienne, un cas pour le sujet et un pour le régime : donercj sujet, dotieoTy régime, aujourd'hui donneur; baUlerCj sujet, bailleor, régime, aujourd'hui bailleur ; jonglereySUjel^ jongleor^ régime, aujourd'hui jongleur. On a dit qu'ici s'était fait sentir une influence celtique, et que la terminaison ère du vieux français pouvait être la terminaison gaélique airj qui répond à la terminaison latine ator. Non, c'est encore l'accent latin qui est en jeu : donaîor^ avec l'accent sur tia, forme donere^ et donatorem^ avec l'accent sur to, forme doneor. Cela se voit dairement aussi dans le dérivé français de melior : mieudre, au sujet, parce que, dans melior^ l'accent est sur mey et meUlor au régime, parce que, dans melioremy l'accent est sur o.
Ces cas, tout frustes qu'ils étaient, et bien qu'Usaient ultérieurement disparu, n'en ont pas moins laissé une marque profonde dans le français moderne. Les pluriels en aux des noms en d et en ail sont un débris de cette formation. Pour cheval, par exemple, le ré* gime pluriel était chevaux^ qui est resté notre pluriel actuel. Beau et bel^ fou et fol (un fol amour), mou et. moly cou et col sont encore des cas demeurés dans la
16 ÉTtMOLOGIE.
langue et employés à un autre usage; beau^ fou, num (non ainsi écrits, mais ainsi prononcés) étaient au sujet; bel, foly mol étaient au régime; on s'en est servi pom éviter des hiatus ; cou, sujet, a été réservé pour signifier la partie du corps qui supporte la tête, et col, régime, pour signifier une pièce d'habillement, et, en anatomie, la portion de certains os, le col du fémur. En cette «du sujet, on a aussi Texplication de certaines particularités de Torlbographe actuelle ; Y s dans /!/«, repas, appas^ bras provient de la persistance de ces mots à la forme de sujets ; mais, à la forme de régime, qui est celle que le français moderne a gardée d'ordinaire, ils seraient écrits /il, repast, appast, broc.
Une telle déclinaison, on l'aura remarqué sans peme, n'est qu'un débris; elle, ne s'étend pas à tous les mots, et elle n'a que des règles de seconde main, c'est-à-dire des relations avec la forme et l'accentuation latines. Elle était donc particulièrement fragile, n'ayant point de soutien et de garantie dans l'enchainement même de la langue; et, s'il survenait de grands malheurs nationaux et des invasions étrangères qui, pendant de longues années, confondissent toutes choses, si le genre de littérature qui avait fleuri, et qui était une sorte de dépôt conservateur du langage, perdait de son attrait, ce reste de déclinaison était fort compromis et il devait disparaître ; c'est ce qui arriva dans le cours des quatorzième et quinzième siècles. Celte perte est ce qui a le plus rapidement et le plus complètement vieilli la langue des douze et treizième siècles, et établi la profonde démarcation entre les deux ères de notre idiome.
GBAHUAIRE. GOUnLCTlON DES TEXTES. 17
La régularité de l'ancienne grammaire ressort quand on prend pour compai*aison Jes irrégularités survenues dans la grammaire moderne. Nous mettons maintenant une s à la première personne du singulier dans les verbes : je prends^ je reçois, je vois, el aussi à l'imparfait et au conditionnel. Cette s est étrangère à l'ancienne langue. Toutes les fois que le verbe n'a pas une s au radical, il n*en a point à la première personne du présent : je pretid, je reçoi, je voi, A l'imparfait et au conditionnel, ce n'est point une s, c'est un e qui figure à la première personne : j'amoie, f amer oie ; ce qui s'explique très-bien : la finale latine en am ou em était non accentuée, muette, et elle a été remplacée en italien, en provençal, en espagnol, comme en français, par une syllabe sourde. Mais Tintroduction de ïs est regrettable et irrationnelle : elle confond la première personne avec la seconde; !'« est caractéristique de la deuxième personne dans le latin, dans le grec, dans le sanscrit, et ne l'est pas de la première. C'est donc un vrai méfait grammatical que d'avoir ainsi brouillé les signes primordiaux des personnes, signes que nous avait apportés la tradition de la plus haute antiquité.
Les adjectifs du vieux français suivaient le latin , c'est-à-dire que ceux qui avaient une terminaison pour le masculin et une pour le féminin, bonus jbona, avaient aussi deux terminaisons dans la langue dérivée, et que ceux qui n'en avaient qu'une pour ces deux genres n'en avaient non plus qu'une en français, témoin l'ancienne formule : lettres royaux. Cette règle s'est perdue, mais elle a laissé des traces dans nos adverbes, dont la corn*
position est tout à fait anomale. DansFancicnne langue, rien de plus simple et de plus conséquent que celte composition ; l'adjectif féminin se joint avec la termi* Hdisovï ment : hardiement^otUréement;Tm\s loyalmenty granmentj attendu que, pour ces adjectifs, le féminin est semblable au masculin. Au contraire, l'adverbe moderne est formé tantôt avec Tadjectif masculin , hardiment^ tantôt avec Tadjeclif féminin, bonnement. Les adjectifs qui jadis n'avaient qu'une terminaison se partagent : les uns se mettent au féminin, loyalement^ grandement j et ils seraient des barbarismes dans l'ancienne langue ; les autres se mettent au masculin , prudemment j savamment^ et ils sont conformes à l'ancienne grammaire. D'autres enfin gardent un accent circonflexe, indice du féminin primitif, résolument j pour résoluement. Cet exemple montre à découvert comment se détruisent ces belles formations grammaticales (ici la régularité est de la beauté), quand les analogies intérieures tombent dans l'oubli.
Je ne porterai pas en ligne de compte d'autres anomalies qui sont plus spéciales. Tel est l'article indûment confondu^vec le mot dans le lendemain^ le loriot^ le lierre^ que nos aïeux disaient, sans barbarisme, Teftdemain^ Voriot^ lierre. Tels sont les pronoms possessifs mis au masculin avec un nom féminin commençant par une voyelle, mon épée, mon dme, qu'on disait autrefois m'espée^ m'ame^ comme /'^p^e, Vâme. Ce sont là des accidents qui surviennent durant une longue vie. L'enfant qui naît ne porte pas ces stigmates sur son corps tout fraîchement échappé des mains de la nalure; mais l'homme adulte a des cicatrices et des
GRAUSIAIIIE. GOMECTIOM DES TEXTES. 19
nodosités qui témoignent de sa lutte avec les éléments contraires et rinclémcnce des saisons.
La première enfance écoulée, un vif essor entraîna rimagination vers la poésie; et simullanément venait à point une versification nouvelle. A un certain mo« ment du développement, une versification, une poésie Tut un luxe dont ne put se passer même une langue qui se formait des ruines dune autre; et, sans que les savants s'en mêlassent, qui, eux, ne connaissaient que les dactyles et les spondées, il se produisit un système qui a eu la fortune de durer, à travers le moyen âge, jusqu'aux âges modernes. Notre vers est en effet celui du moyen âge, et celui du moyen âge est directement fik de l'antiquité. Il y a dans la poésie latine un vers harmonieux connu sous le nom de saphique. Horace Ta beaucoup employé en l'assujettissant à une loi plus rigoureuse que n'avaient fait ses devanciers; il lui donna la césure penthémimère, c'est-à-dire une césure après le deuxième pied, par exemple :
AbsluHt clarum | cîla mors Âchillem Longa Tithonum | minuit seneclus Et mihi forsan» | tibi quod negarit Porriget hora.
Horace a tellement familiarisé notre oreille avec cette césure, que les saphiques où elle manque nous semblent mal cadencés. De fait, ce fut cette cadence qui prévalut dans Toreille des populations romanes. Ce vers hendécasyllabe est composé d*un trochée, d'un spondée, d'un dactyle et de deux trochées^ ceci est la part de la versification ancienne qui n'a pas passé dans la nouvelle ; mais, en même temps, il a un accent à la
20 ÊTYMOLOGIB.
quatri&me syllabe el à la dixième, et la onzième est toujours muclle. Ces caractères sont ceux du vers héroïque dans le vieux Trançais, dans le provençal , dans ril^lien, dans l'espagnol, c* est*à-dire un accent sur la dixième syllabe, avec un ou deux accents, suivant la langue, dans Tintérieur du vers, à des places déterminées. C'est notre vers de dix syllabes; il est hendécasyllabe, toutes les fois qu*il se termine par une voyelle muette, par exemple :
Per me si va nella cilla dolente, ou
J'ai vu l*impie adoré sur la terre,
et si l'on veut des vers du douzième siècle :
Li nouviauz tanz et mais et violete Et lousseignolz me semont de chanter, Et mes fins cuers me fait d*une amorete Si doue présent que ne Tos refuser.
Pour cette dérivation du vers moderne, j*ai suivi TopiniondeM. Quicherat, si versé dans la connaissance de la versification latine et de la versification française. M. JuUien, qui s'est occupé curieusement et ingénieusement de ces questions, pense qu'il dérive de l'hexamètre, par la contraction des mots et par l'influence de la césure, qui partage souvent l'hexamètre en deux parties. Mais il me semble, outre les analogies signalées plus haut, que ce qui a dû surtout influer sur Toreille populaire et l'harmonie qu'elle chercha, c'est un vers qui, comme le saphique, était mêlé aux chants pi*ofanes et sacrés.
Ainsi, par cette dernière évolution, se trouve pleine-
GBANVAIRE. CORRECTION DES TEXTES. St
ment achevée l'œuvre de substitution des langues modernes à la langue latine. Des siècles furent nécessaires pour une aussi vaste élaboration. L'histoire n'a pas gardé le souvenir d'une tourmente pareille à celle qui assaillit le monde civilisé quand l'empire s'affaissa sous sa propre caducité et sous la pression des barbares; et, n'eût-on pas d'autres témoignages de la grandeur de la catastrophe, il suffirait de considérer ce naufrage de toute une langue en Italie, en Gaule, en Espagne. Durant l'intervalle du remaniement, tout ce qui dépendait de l'existence d'un idiome propre aux nations romanes fut frappé de stérilité ; mais en ceci, comme dans le reste, les anciennes choses remplirent un office provisoire pendant que se formaient les nouvelles. La vieille langue, vénérable même dans sa décadence, entretint la tradition, ne pouvant toutefois /communiquer un souffle vital qu'elle n'avait plus. Cette vie passait aux langues qui se dégageaient et qui annoncèrent tout d'abord leur existence par les chants de guerre, d'amour et d'aventure.
n ÈTYHOfcOGIB.
BoniAiRB i>D DBDxiftiiB ARTiaB. JifUTtUil tUt SowmiSf mai 1855. — Considérations générales sur l'élymologie. Son imporlance dans l'histoire générale; c'est elle qui a révélé la parenté des nations qoi parlent le sanscrit, le grec, le latin, le celtique, ralleinand, le slave. Étudiée dans les langues romanes, qui ont transtormé le latin pour leur usage, elle permet de contempler en action la force de création qui fait les langues; car transformation est, {Mur ane part, création. Sortie de l'époque rudimentairc ou elle n'était guère qu'une sorte de divination plus ou moins beureuso, elle est désormais fondée siir des principes certains que la méthode inductive a tirés d'une comparaison trés-étendne. Une grande régularité est suivie par chaque langue, dans son domaine respeclif, pour la transformation des mots; cette régularité, représentant une sorte d'organisation, impose les conditions auxquelles l'étymo* logiste doit satisfaire. Parmi ces conditions, une des plus importantes, et que nos prédécesseurs ne connurent pas, est Taccent que portait le root latin et qui détermine la forme du mot roman; c'est toujours la syllabe accentuée en latin qui demeure accentuée dans le moi transformé. Du bas-latin. Y a-t41 eu, comme le pensait Eaynouard, une lan* gue romane commune issue du Ulin et qui produisit l'italien, Tespe* gnol, le provençal et le français? Les langues romanes proviennent-elles du latin mstique?
Le premier point, quand on jette un coup d'œil général sur l'étude des langues romanes, c'est d'en constater Tétymologie. L'élymologie est la racine par laquelle ces langues tiennent au sol maternel et en ont reçu, dans le temps, leur sève et leur développement* Le nombre des mots créés de toutes pièces est infiniment petit; il se réduit à quelques onomatopées. D'autres sont dus à des accidents qui à certains ob^ jets ont attribué des noms sans aucun rapport essentiel avec la chose nommée : par exemple, dans le siècle dernier, silhouette^ nom d'un financier qui fut
transporte à ce genre de dessin ; plus anciennement , le joli mot espiètjle, né de l'allemand Eulenspiegel^ titre d'un recueil de facéties ; et, plus anciennement encore, renard^ qui, de nom propre d'homme, est devenu le nom d'un animal, expulsant le nom ancien et étymologique de goulpil ou goulpille (vulpecula), dont il ne reste plus de trace que dans goupillon. Ces sortes d'accidents ne sont pas très-rares, et, quand tout renseignement fait défaut, ils peuvent égarer bien loin les étymologistes. En tout cas, il faut voir 1& des signi- Gcations accidentelles, mais non des mots nouveaux ; et silhouette j Eulenspiegel et Renarty de leur côté, ont leur origine qui les rattache à des anneaux antérieurs. Il est donc vrai de dire que le fonds des langues romanes relève de l'étymologie.
Il faut soigneuseuicul distinguer ces deux sources , l'une qui est accidentelle, et l'autre qui est véritablement historique. Dans la première, il n'y a aucun rapport avecl'idée, laquelle n'a été liée au mot que par une association fortuite ; dans la seconde, on peut toujours suivre, même dans les plus lointains détours, les transitions. Ainsi , dans les exemples cités, quand on a résolu Euleiispiegel , en Eule^ chouette, et Spiegelj miroir, ou le nom propre Renard en ses éléments germaniques, il ne reste plus pour attache commune qu'un hasard, et, à partir de là, les radicaux prennent une direction qui leur est propre. Dans l'autre cas , au contraire, où tout se suit, on remonte de proche en proche sans perdre le fil ; et, en étudiant, par exemple, notre mot copier on arrivera, sans erreur, au mot latin apesj richesse, opulence; le bas latin a étendu copia,
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abondance, jusque signifier multiplicité, reproduction, d'où copie, et, cela constaté, on sait que copia vient de eum et ops.
Au moment oùTétymologie, et ce moment n'est pas bien loin de nous, prit véritablement son essor, les recherches se concentraient de préférence sur les rapports des langues que Ton a nommées indo-européennes, le grec, le latin, l'allemand, le slave et le sanscrit. D*abord, il est vrai de dire que c'est celte comparaison même qui a établi les principes ; puis il y avait, contre les langues romanes, un certain préjugé qui les représentait ou comme barbares ou comme faciles. Elles ne sont ni faciles ni barbares, et méritent toute l'attention que Ton commence à leur donner. H. Diez est un de ceux qui ont rendu le plus de services à cette étude, et aujourd'hui il Tenrichit d'un nouveau travail où, tantôt se rectifiant, tantôt se développant , il dépose le résultai de sa longue expérience des textes et des formes. Non pas qu'il ait entrepris un glossaire étymologique de tous les mots des langues romanes ; lui-même il déclare qu'il ne s'est senti ni assez de force ni assez de courage pour un pareil labeur. Pourtant il a voulu donner quelque chose qui fit un tout, et, de la sorte, il a tourné son attention: l*" sur les mots les plus usuels, sur ceux qui reviennent le plus souvent dans le discours et dans les écrits, exceptant toutefois ceux qui s'expliquent sans peine par le latin, et qui, dés lors, n'exigent aucune recherche ; 2"" sur des mots moins usuels, mais importants étymologiquement ; tels sont des particules, des verbes simples, des adjectifs simples, en somme, bon nombre de mots plus d'une
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fois traités par les linguistes et arrivés à un certain renom. De ce choix de mots il a fait deux parties : la première comprend, d'une manière assez complète, du moins pour ce qui est encore usité, le fond commun aux langues romanes, c'est-à-dire celui qui appartient à la fois aux trois domaines, l'italien, l'hispano-portugais et le franco-provençal. Dans chacun des articles , il a donné la préséance à la langue italienne, tant à cause du pays qu'elle habite qu'en raison de son aiBnité plus grande avec le latin ; et, là même où elle s'écarte plus que les langues sœurs de la forme primitive , l'auteur, naturellement, n'a pas dû déroger à son principe. Dans la seconde partie, il a mis trois glossaires contenant respectivement le fond propre à l'italien, à l'hispano-portugais, au franco-provençal. Il n'a donné de place particulière ni à la langue valaque, fille du latin, élevée sur une terre étrangère, ni à la langue du pays de Coire, et il s'est contenté de les citer pour la comparaison. Comprenant que les patois contenaient d'excellents matériaux qui souvent éclaircissenl les rapports des lettres et le développement de l'idée, il les a partout consultés. Tel est Tordre général suivi par M. Diez, sauf quelques infi-aclions auxquelles, d'ailleurs, un lexique des mots expliqués sert de remède.
L'étymologie est une science accessoire de l'histoire . le but essentiel en est de discerner comment un mot dérive d'un mot, comment une langue dérive d'une langue. Les langues se transmettent comme les institutions ; il importe de connaître aussi bien la transmission des unes que des autres. De même que l'his-^^
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(orien est chargé de dire de quelle façon, Torganisation de lempire romain Yenant en conflit avec rétablissement des barbares» il en sortit d'abord la période transitoire de la monarchie franque, puis enfin la société féodale, de même Thistorien, devenant alors élymologiste, est chargé de dire comment du conflit des langues entre les populations diverses sont nés les mots et les iiUomes qui ont finalement supplanté la latinité. Même je dirais, sans grande hésitation, que la seconde étude est une excellente préparation à la première. En effet, du premier coup d'oeil, la filiation est encore mieux accusée dans les langues que dans les institutions. Le mot, le radical est quelque chose de matériel et de visible qui s'y laisse mieux voir et toucher, qui se perd moins de vue dans la transformation, et dont la trace est la plus appa* rente. Nul n*en connaît la naissance ; il provient d'une antiquité lointaine; c'est un trésor traditionnel que les peuples se passent ; et, quel que soit le point de son passage où on le saisisse, on le suit, à partir de là, dans les métamorphoses h l'aide desquelles il satisfait non-seulement à la pensée nouvelle, mais même à la pensée croissante. Aucun phénomène historique plus que celui-là ne donne la conviction que l'histoire n*est qu'une constante évolution de ce qui est en ce qui sera, et ne montre la part qui revient aux deux éléments toujours en présence, le fond préexistant et la nécessité de le modifier.
L'enseignement n'est pas moindre quant à la théorie môme du langage et aux facultés fondamentales de Tesprit humain. Sans doute l'étymologie ne mène pas
encore et, on peut dire, ne mènera jamais à toucher les origines et les sons primordiaux d'où les langues sont sorties par un développement régulier. Mais pountant elle a fait du chemin dans cette voie ascendante vers le passé de notre histoire; et elle en fera certaine* ment bien davantage à mesure que le cercJe de ses comparaisons s'étendra, et que, dans chacune des grandes familles d'idiomes, elle* aura réussi à diâtin* guer, avec une précision suffisante, les éléments radicaux. D'ailleurs les espaces intermédiaires lui sont ouverts ; et le fait est que la faculté qui transforme est de même nature que la faculté qui créa ; les transformalions étant, dans tous les cas, une création pour une part. Or, c'est dans l'histoire seule qu'on peut étudier et connaître cette faculté. Chez l'individu elle est tellement rudimenlaire que l'observation la plus attentive ne peut en constater ni la nature ni l'étendue. L'histoire est, si je puis ainsi parler, un microscope qui grossit considérablement et rend perceptibles des phénomènes autrement incompris de nous. La courte durée d'une vie individuelle ne suffit jamais au développement qui ne trouve place que dans la longue durée de la vie collective. L'étymologie est l'instrument analytique qui permet d'observer cette grande faculté dans Bes opérations, et de concevoir par quelle délicate et fécondeélaboration les sons produits par le larynx humain setransfonnentenmots,c'est-à-direenidécsexprimées. Les anciens ont dit que la géographie et la chronologie sont les deux yeux de l'histoire, ne pouvant attribuer aucune efficacité historique à l'étymologie qui, au fond, leur était tout à fait élrangère. Mais depuis
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elle a conquis sa place par de grands services. Le plus grand de tous est certainement celui qu'elle vient de rendre, pour ainsi dire sous nos yeux, quand elle a constaté les affinités fondamentales du sanscrit avec l'ancienne langue des Perses et avec la plupart des idiomes européens. Non-seulement elle gagna, par cette vaste comparaison, une consistance scientiflque qui, jusque-là, lui avait fait défaut, substituant partout des règles organiques aux divinations plus ou moins heureuses dont elle se servait précédemment, mais encore elle changea la face des choses historiques en établissant des connexions qui n'avaient jamais été soupçonnées, et en portant le regard sur des périodes antérieures à l'histoire. Elle a révélé, sinon les faits réels qui sont advenus, du moms les linéaments du cadre, et, grâce à elle, l'étude a fait un progrès dans la reconstruction du passé. Il faut bien, aujourd'hui, concevoir un temps où les populations qui sont établies sur les bords du Gange et celles qui sont allées à Touest jusqu'aux rives du Rhin et de la Seine ont eu des relations suffisantes pour qu'un fond de vocablec leur soit commun, aussi bien dans les langues qui ont péri que dans les langues qui ont continué. De sorte que, là où tous les documents, livres, inscriptions, traditions même, avaient disparu, la langue, conservée à travers tant et tant de métamorphoses, a permis de remonter pas à pas le dédale. L'étymologie a été le fil, de même que, pour rattacher les formes des animaux antédiluviens à ceux de notre époque, le fil a été l'analogie de structure et le plan général auquel est soumis le système des organismes vivants.
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H. Diez appartient à celte école, dont le mérite a été de fonder Tétymologie sur des principes certains. Quand Platon, dans un de ses dialogues, essaye quelques dérivations, il est fadlc de voir que toute régie lui manque, obligé qu'il est, dans son ignorance des idiomes étrangers, de demander à la langue grecque qu'elle rende raison d'elle-même. Les grammairiens indiens, avec une sagacité qui leur fait certainement honneur, ont poussé bien plus loin l'analyse étymolo* gique, ramenant tous leurs mots à un thème radical. Mais je pense que la critique européenne, quand elle revisera tout cela et tentera le départ entre les éléments nationaux et les éléments étrangers, aura des corrections à faire. On est porté à le soupçonner, par exemple, à propos du mot dinaraj qui, évidemment, le denarius des Romains, importé par le commerce, est traité comme un mot sanscrit, et rattaché à une racine indigène : ditia, pauvre, et riy aller (ce qui est donné aux pauvres), ou di, dépenser, avec un ^fTixe, tandis que la vraie racine est deeem^ par l'intermédiaire de dent. Varron compare le latin au grec, mais sans que de son travail ait pu résulter aucune théorie générale. Manifestement il n'y avait qu'une comparaison étendue entre des idiomes divers il est vrai, mais tenant les uns aux autres par des liens intimes, qui pût donner la clef de tant de problèmes. Autrefois on n'avait pour se guider que la ressemblance des mots et du sens ; mais ce procédé de recherches avait toute sorte d'inconvénients; il laissait échapper des concordances très-réelles, car il arrive maintes fois que des mots, différents en apparence» émanent cependant
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de radicaux identiques ; il exposait à confondre ensemble des mois semblables en apparence, mais dii^ semblables au fond ; enfm ce n était qu*un moyen enni« pirique de recherdie qui ne fournissait pas la clef pour pénétrer dans Fintimité des vocables et en suivre les permutations régulières. Je dis régulières, car l'observation des faits a montré qu'une grande uniformité, respectivement propre à chaque langue, prévalait dans ce domaine, que les exceptions étaient rares et qu'elles étaient, elles aussi, susceptibles d'explication. Ainsi, considérant un mot commun au sanscrit, au persan, au grec, au latin, à l'allemand, ou, si l'on Tout se borner au système roman, un mot commun au français, au provençal, à l'italien, à l'espagnol, il a fallu rendre compte des formes qu'il a prises, et suivre pas à pas chaque lettre qui entre dans la composition. C'est une opération analogue à l'analyse chimique. De la substance mise dans le creuset et réduite en ses éléments, le chimiste doit retrouver le poids équivalent ; ici les éléments sont les lettres, et l'analyse est incomplète et parlant incertaine tant que les équivalents n'ont pas été rigoureusement retrouvés. Cette exactitude n'est possible qu'à une condition, c'est que chaque langue aura un système qu'elle suivra, et que les permutations ne seront pas indéterminées d'une langue à une autre. Cela est en effet, et Texpérience le démontre. Dans chaque idiome les lettres du radical se permutent, se développent ou se resserrent suivant des règles suffisamment constantes. Il est donc possible de tracer des paradigmes auxquels les étymologies de-^ vronl satisfaire pour devenir certaines.
On se fera sans peine une idée de ces paradigmes à l'aide de quelques exemples empruntés au français. Les infinitifs lalins en ère sont changés en eindre, gemere^ geindre (gémir est une autre forme), pitigerey peindre, ezUtiguerCy esteindre, stringere, estrcindre. Vs suivie d'une consonne au début d un mot n*est pas reçue dans le français ; il faut toujours qu'elle soit précédée d'un e; spathûy espée, status, estât, stare^ ester, spiiitus, esprit, a»ltfRar^,esmer. Dans Tintérieur d'un mot, le français supprime volontiers une consonne et rapproche les voyelles : rotutidus, reond, aujourd'hui rond; maturus, meûr, aujourd'hui mur; seeurusj seûr, aujourd'hui sûi'; redempUoj raençon, aujourd'hui rançon; sollidiarâj soulcier, aujourd'hui soucier; augustus^ aoust. L7, précédée d'un a ou d'un ^, disparaît et fait place à une voyelle : balsamum^ baume, alterj autre, altar^ auter, aujourd'hui autel, ealidttSj chaud, psalmus, saume, aujourd'hui psaume. Ce sont encore des formations analogues que somnium, songe, simiusj singe, iiidiearej juger, ealumniariy chalenger, prxdicare, preecher, impedicarcy empêcher, pertica, perche, porticuSj porche. En étendant cette recherche à tous les mots, on aura un ensemble de formes qui seront dans un rapport certain avec l'origine latine. Maintenant, le même travail se fait pour le provençal, pour l'italien, pour l'espagnol, ce qui procure autant de filières par lesquelles l'étymologie romane doit pouvoir passer.
Les mots ne sont pas seulement composés de lettres, c'est-à-dire d'articulations, ils sont en outre alfectés d*un accent dont la place est variable. Accenty qui, chez nous, a des significations diverses, veut dire ici
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Télévation de la voix sur une syllabe, ce que les Grecs appelaient icpo'stùlia. On a longtemps dit que la langue française n'avait point d'accent ; il est difflcile de comprendre comment une pareille erreur a pu être commise, vu que notre vers dépend essentiellement de la place des accents. Seulement l'accent français a, dans chaque mot, une position très-uniforme, et la règle en peut être donnée en deux mots : toute terminaison mas* culine est accentuée ; toute terminaison féminine reporte l'accent sur la syllabe pénultième. L'accentuation latine n'est pas beaucoup plus compliquée : l'accent est sur la pénultième, quand cette pénultième est longue, et sur Vantépénullième quand la pénultième est brève. Eh bien, cet accent latin a exercé la plus grande influence sur la formation de la langue française; il a constamment déterminé la conservation de la syllabe sur laquelle il portait, de sorte que les retranchements et les contractions ont agi sur les syllabes non accentuées dans le latin. Ainsi, dans les infinitifs que j'ai cités, et qui ont Ye non accentué, imprimerez gémere^ plngeiej l'accent en français est resté sur la syllabe accentuée en latin : empreindre, geindre^ peindre. L'accent étant sur per et por dans périica et pôrticus^ est sur les mêmes syllabes en français : perche et pôrche; amûbilis a donné aimable; et ftdélis a donné feàl^ legàliSj loyàly amâvimus s'est changé en aimâmes; féminaen femme; primârius en premier; prlndpem en prince; amaritûdinem en ameriime; xtàtem en aé^ ancien français, synonyme à*âge. Il y a quelques anomalies qu'on fait disparaître en connaissant l'historique du mot. Manger est dans ce cas; à Vinûnitit'il
est régulier, manger accentuant la syllabe finale comme fMnducàre; mais à l'impératif, maTijf^, la régularité est détruite ; car mandûea a Taccent sur dû, et mange l'a sur mén. Remarquons que manger n'est pas autre chose qu une contraction de Tancienne forme manjuer^ qui, à rimpératif, a Tachent où il faut, manjue. Voilà donc une règle de plus, c^est-à-dire la conservation de l'accent latin, à introduire dans l'examen des procédés par lesquels un mot latin devient roman.
Pourtant l'on rencontre quelques exceptions, c'esti-dire quelques cas qui prouvent qu'au moment de la rorroation les populations accentuaient certains mots autrement que ne faisait la latinité. Il ne faudrait pas mettre dans cette catégorie des exceptions l'ancienne ktmeprouooirey qui existait à côté de pre^fre et qui avait la même signification ; prestreyientôeprésbyter^ elpraur voire iepresbyteremy avec conservation exacte des accenls. Mais il n'en est plus de même de autour et vautour. Vultur a donné correctement en espagnol buitre; mais en français, vautour suppose un vultûrem au lieu de tilturem; semblablement autour suppose astûrem^ au lieu de àsturem. A côté de chanvre^ dont l'accentuation reproduit cannabis, il y a un ancien mot cavene, qui force d'admettre un cannabis. Ce sont des exceptions extrêmement limitées; il n'y a donc aucune pétition de principe à remonter de l'accentuation romane à une accentuation fautive, mais antique. En efTet, la règle est tellement constante qu'elle s'impose aux irrégularités mêmes, et en donne la clef.
A Taide de ces règles appliquées avec une critique rigoureuse, on parvient à replroduire les formes d'où
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émanent immédiatement les mots romans. En beaucoup de cas ils ne déiivent que médiatement du latin, et il a existé un mot qu'on peut appeler bas-latin et qui sert d'intermédiaire. M. Diez distingue avec beaucoup de raison deux sortes de bas-latin, l'un qui appartient aux premiers siédes, alors que le» langues populaires étaient plus voisines de la source latine , celui-là est une mine féconde pour Texploration, attendu qu'il donne des formes non altérées ; l'autre, dû aux notaires et aux moines, alors que les langues nouvelles commençaient à s'écrire, est dénué d'importance, et souvent égarerait plutôt qu'il ne guiderait , car ces gens qui latinisaient n'avaient pas la connaissance de la formation du mot. A côté de ces deux baslatins on peut en placer un troisième, c'est celui qui se refait à l'aide des formes romanes. Age dérive certainement de SBtas; mais il n'en vient point directement : et âge est contracté de l'ancienne forme eage^ oagcy edage, qui, vu les lois de la permutation des lettres, mène à une forme «toticum, qui a dû exister au moins virluellement. Hommage vient de homo; là le bas-latin des notaires, hommagiumj ne nous apprend rien ; mais, en recomposant la finale âge en atkumj dont elle est l'équivalent, on trouve hominaticum. De même courage vient de cor^ mais par Tintermédiaire de la même finale, et par un mot qui a éiécoraticum. Naître ne tient à nasù que par un verbe nascere; apparaître j à appart^re que par un verbe apparescere. Admonester se rattache à admonere par l'intermédiaire d un mot admo* nestutriy qui est d'autant plus justifié que les Romans disaient, non pas monére^ mais mônerey comme on ]»
GRÀHHAIRE. GORMCnOM DES TEITES. S5
Yoitf^v êemondrey àesummonere; ce qui a permis de faire on participe admonestus. Convoiter^ ancienne forme eovoitet'j revient de la même façon à cupidus, par Tintermédiaire d'an verbe cupidUarCj en provençal, cobeilary en italien cubitare.
H. Diez est pénétré de la nécessité de reconstruire les formes de bas-latin, et il n'a pas manqué d'en montrer la voie et d'y recourir en maintes circonstances. Cependant aucun travail général de ce genre n'a été fiiit; et, selon moi, il mériterait d'être entrepris. Un glossaire des formes de transition et qui résulterait de ranal]fse des mots romans, serait un utile compté* ment aux glossaires qui résultent du dépouillement des textes. Il faudrait y faire concourir toutes les langues romanes; il faudrait ne pas négliger les patois; il faudrait enfin noter les cas où l'accent latin a été transposé. En y réunissant les mots bas-latins qui sont donnés tous faits dans les anciens textes (à l'exclusion, bien entendu, de ceux qui doivent être rejetés, comme je Toi dit un peu plus haut avec M. Diez), on aurait un aperçu de la décomposition que subit alors ia langue latine.
Le bas-latin, ainsi conçu et complété, peut servir h juger certaines hypothèses. Celle de Raynouard était, qu'avant les langues qui sont actuellement le français, le provençal, Titalien, l'espagnol, il y avait eu une langue commune qui était fille directe du latin, et mère des langues modernes. Cette hypothèse a beau* coup perdu du crédit qu'elle devait à son auteur, car les recherches, quelque loin qu'elles se soient portées, n'ont mis nulle part en lumière cet idiome, relative»
^ ËTYNOLOGie.
ment primitif. La comparaison avec le bas-lalin ne lui est pas non plus favorable. En effet, ce qui parait commun, ce sont les altérations du latin qui procèdent d'une façon uniforme, mais, qui, d'une façon uniforme aussi, donnent, suivant les lieux, naissance aui formes françaises, provençales, italiennes, espagnoles. En résolvant ces formes d'après les règles établies, on remonte, non pas à un roman commun, mais à un latin modifié.
Une autre hypothèse a été de supposer que les langues romanes provenaient d'un certain latin rustique. Si par là on a voulu dire qu'au moment de la désorganisation ce fut la langue populaire qui prévalut, on a raison. Mais si l'on entend que le patois latin, qui se parlait sans doute dans les campagnes au temps d'Auguste et de ses successeurs, est plus particulièrement l'origine du roman, c'est-à-dire que les mots bas-latins, tels que cupiditare, hominaticum, coraticunij étaient dans les patois ; je crois qu'on est dans l'erreur. En général ces formes du bas-latin sont des formes qui allongent; par cela elles indiquent que les populations qui les avaient créées, et qui s'en servaient, avaient perdu le sens des formes plus courtes et plus analogiques qui étaient propres à la latinité. Or un patois (on n'a qu'à le voir par nos propres patois) n'a pas ce caractère, et il tient plus de l'archaisme que de toute autre chose, tandis que ces formes allongées sont néologiques, étant dictées par la nécessité d'assurer le sens des mots qui s'obscurcit. Ces conditions reportent donc le bas-latin, non à des patois où les tendances auraient été plutôt archaïques,
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mais à la corruption qu*entraina le mélange des populations. Ajoutez que c'est à ce moment que s'introduisirent bon nombre de mots germaniques, qui sont (Certainement d'origine récente dans le latin. Tout nous ramène donc, pour l'ensemble de la modification, à la dissolution de Fempire romain.
Quand on faisait les étymologies en n'ayant égard qu au sens et à la forme, ou bien en créant, comme Ménage, arbitrairement des formes qui servaient à rejoindre les deux bouts, elles étaient peu sûres, mais faciles. Aujourd'hui qu'il faut se subordonner rigoureusement à la doctrine des sons et aux règles qui en découlent, elle sont plus sûres, mais difficiles, a Celui. là seul, dit H. Diez, se fraye un chemin à un jugement établi scientifiquement, qui embrasse tout le lexique des langues romanes jusque dans leurs patois: Si on ne se sent pas Yensie de pénétrer si avant, qu'on ne se plaigne pas de perdre pied bien souvent. Il n'y a pas lieu de s'étonner que plus d'un explorateur habile dans le domaine d'autres langues, commette maintes méprises dans celui des langues romanes, n'examinant qu'un fait isolé, et à un point de vue particulier, sans connaître l'histoire entière et les relations du mot dont il s'a^t. L'étymologie romane n'a pas moins de parties obscures que toute autre ; même les matériaux latins ne sont pas, en plusieurs cas, plus aisés à reconnailre que les matériaux étrangers. Après avoir épuisé tous les moyens qui sont à notre disposition, il se trouve, dans chacune des langues romanes, un reste considérable de mots réfractaires à l'analyse. A la vérité, plusieurs langues où les Romans puisèrent n'ont pas en-
9S fiTYMOLOGIB.
core été soumises à une élaboration suffisante. Et eertainement des eRbrts judicieux parviendront encore à résoudre bien des énigmes qui, jusqu'à présent, demeurent insolubles. »
Il faut donner un plein assentiment à ces paroles de H. Diez. La base de Tétymologie est désormais placée dans rinduction historique; et induire historiquement, c'est rassembler et conférer toutes les formes collatérales d'un môme mot soit dans les différentes régions où il s'est produit, soit dans les différents temps où il a existé*
fioniAns m noisiftn kvnax {Journal de$ SoMUii, loAt iS55.) — Qo^. qoes discussions élymologiques : Aiier, ipù. Prédominance étymologique, dans les langues romanes, du latin tut le çelUque ou le gcr« maniqne. B/éf» oM» diner^ danger^ blaireau. Époque de Jean de GarlandeJ
En mettant rigoureusement sur le ten^in de la mutation des lettres et des formes Tétymologie des langues romanes, H. Diez a travaillé à. augmenter la précision des recherches et des résultats, et plus que jamais il faudra, dans les investigations qui auront ces langues pour objet, suivre maintenant son exemple. Dans le choix des mots qu'il a réunis, il y a souvent à louer, souvent' aussi à discuter, et quelquefois à reprendre. Je n'ai pas l'intention de tout passer en revue, un article de journal n'y suffirait pas. Pourtant quelques exemples me serviront à montrer et les difficultés et les mérites du sujet.
Certains mots, surtout des mots usuels ont pris des formes qui n'offrent qu'à grand'peine une issue pour remontera l'origine, d'autant plus qu'on ignore même en quelle source il faut les chercher, soit dans le latin, soit dans l'allemand, soit dans le celtique. Tel est le verbe aller, italien andare, espagnol et portugais andar^ provençal anar^ pays de Vaud annar. Ici se présente une première question, aller et andare sont-ils un seul et même mot? H. Diez me parait l'avoir résolue
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d'une manière satisfaisante. Il rapporte un vers de la chronique de Benoit :
Si qu'en exil nos en anium.
et un vers du Tristan :
Que vos anez por moi fors terre»
qui montrent qu'il y a eu dans l'ancien français, à côté de aller j une forme anery qui est tout à fait parallèle aux autres formes romanes. La permutation de l'it, en / n'est aucunement sans exemple dans le français, témoin orphenin et orphelin. Cela constaté, et Tidentité d'aller et A*andare établie, reste à savoir d où l'on peut les tirer. H. Diez examine les diverses conjectures : 1* celle de Grimm, qui le dérive d'un ancien prétérit gothique ididêdunj dont le radical aurait pu être and dans la langue lombarde ; mais dire que ce radical aurait pu être and^ c'est montrer combien le fil est peu sûr ; S"" cellç qui le tire à'ambulare; ambulare pourrait, à la rigueur, donner la forme aller j bien qu'il ait donné régulièrement amble^ mais il ne peut se prêter à la forme italienne; 3* celle qui a recours à un verbe ambitare, dérivé d'ambire^ mais l'italien répugne k changer Yn[t]( en nd. Ayant ainsi exdu les conjectures qui lui semblent erronées, il indique celle qu'il préfère, c'est aditare^ qui, du reste, avait déjà été indiqué par Ferrari. Aditare a pu sans peine devenir en italien andarej par l'intercalation d*un n, pour donner au mot roman plus de corps, comme dans rendere, rendre,
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de reddei^e. Le sens aussi est satisraisant. Pourtant je trouve une difficulté ; c'est qu'il faut supposer que le français et le provençal aner^ aller, amir, sont venus non pas directement du latin, mais de Titalien. Or^ cela est difficile à admettre sans preuve suffisante ; et H. Diez lui-même, discutant la conjecture relative à ^ambitarCj remarque que ambitare aurait très-bien donné l'espagnol andarj mais que l'introduction d'un mot tel que andar^ d'Espagne en Italie, est tout à fait invraisemblable, la syllabe amb ne se transformant pas, dans l'italien, en and. Mon objection est que anar^ anefj qui se laisseraient facilement dériver de andare^ par la perle de la dentale, ne se laissent aucunement dériver de aditarey dans lequel il n'y a point d'n; oiMfr, anefj ayant un n et point de dentale, ne peuvent venir d'un mot qui a une dentale et point in. Je ferais la même difficulté à une provenance celtique : athu en kymri, eath en irlandais, qui signifient aller y se prêteraient fort bien à andare; mais n'ayant point d'n, ils ne se prêtent pas à anar ou aner. llfaut donc, à moins qu'on ne découvre quelque fait qui établisse d'une manière plausible, que c'est le mot italien andare qui a servi de type au provençal et au français, s'adresser à un mot qui permette le second type. Or, ce mot est cité par M. Diez lui-même, mais aussitôt rejeté, c'est adnare que Papias traduit justement par ventre^ et qui prend ce sens général, comme adnpare a pris celui d'arriver; là nous avons ee qu'il nous faut, adnare^ fournissant sans peine anwr et aner.
Le problème étymologique en est là : anar et aner
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se laissent dériver de adnare; andare et anâar se laissent dériver de aditare. Mais ni aditare ne peut donner directement anar ou aner, ni adnare ne peut donner directement andar ou andare. Il faut donc admettre ou qu'il y a eu deux formations provenant de deux radicaux différents : Tune, dans le domaine hispano-italien; l'autre, dans le domaine franco-provençal (ce qui, jusqu'à preuve du contraire, répugne^ les formations étant d'ordinaire simultanées dans les deux domaines); ou que andare a fourni aux francoprovençaux anarj aner^ ou que anar^ aner a fourni aux hispano -italiens andare j andar (ce qui répugne aussi, en l'absence de toute preuve positive). Le problème reste posé, non résolu.
A l'ocxasion à^espée, italien spada^ espagnol espada^ qui vient de spatha^ H. Diez dit qu'en ancien espagnol let en ancien français ce mot est souvent masculin, et il cite : Deste espada. (Poëme du Ctd, 3676, etc.)
U D*OQt espée, ne soit bien acérée
(Raoul db Gaibrai, p. Si.)
Je n*ai rien à dire sur l'exemple espagnol ; mais je suis parfaitement sûr que l'exemple français ne peut valoir. Il est impossible qu'une forme ée soit du masculin, et le vers est très-certainement altéré; il faut lire ou :
Il n*ont espée, ne soit bien acérée,
OU, plut6t :
11 n*oni espié, ne soit bien acéré.
GRAMUAIRE. CORRECriOU DES TEXTES. 43
Ve^pié était la lance dont étaient armés les chevaliers. Les personnes qui s'occupent de l'étude des langues romanes sont impliquées dans une difficulté dont on ne sortira qu'à la longue. Beaucoup de textes sont inédits ; ceux qui sont publiés ne reproduisent guère que les manuscrits. Mais les manuscrits, quoique source et point de départ de tout travail ultérieur, ont besoin d'être soumis à la révision de la critique, à mesure que la critique elle-même connaît mieux le sens des mots, leur forme correcte, leur orthographe et les règles dé la versification. En un mot, il faut bien se persuader maintenant que ces textes, longtemps dédaignés, doivent être traités comme l'ont été les livres venus de l'antiquité. De combien de taches ceux-ci n'étaient-ils pas souillés, quand ils sont sortis pour la première fois des manuscrits qui les avaient transmis? Et combien de ces taches une étude persévérante n'a-t-elle pas fait disparaître? En attendant que les éditions des textes romans aient été améliorées sur ce module, on est souvent obligé de les discuter ou de les corriger avant d'en faire usage.
Les idiomes romans dérivant pour la plus grande partie du latin, pour une petite partie de Tallemand et pour une plus petite partie encore du celtique, et ces trois langues, le latin, l'allemand et le celtique, ayant fréquemment des radicaux communs, on peut quelquefois être embarrassé sur une dérivation, non pas quant au latin, dont la prédominance est si grande, mais quant à l'allemand et au celtique. Roi vient certainement de rex; pourtant il y avait, dans le celtique, un mot righ de même acception et de même radical. San^
14 fiTYVOLOGIB.
doute le mot rigk ne peut entrer en compétition avec rex; mais, quand on trouve l'allemand bloch, suédois blotky etc., et le bas-breton bloe% le gaélique bloCj à laquelle des deux sources faut-il rapporter le mot français blocî Boue vient-il de Taliemand bockj ou du basbreton bouc h j gaélique bocî Briser doit-il être tiré de l'allemand breehen^ anglais to breaky ou du gaélique brisy irlandais brisimî Le mot dune, italien, espagnol et portugais dutuij anglais down^ est certainement celtique; car non- seulement il se trouve dans une foule de noms de villes celtiques, tels que Lugdunum^ Augus^ todunum^ etc.; mais encore il existe présentement dans les langues celtiques : en irlandais, dûn, une ville fortifiée; en gaélique dun, un tas, une colline; en kymri àtUy une ville fortifiée. Hais, si la provenance n'en était pas aussi certaine, on pourrait vouloir le rattacher à l'allemand %aunj ancien haut-allemand otâit, ancien anglais tune^ anglais moderne town^ qui sont réellement d'un même radical que le celtique, radical signifiant enclore, enfermer.
Ce dernier exemple, je l'ai emprunté à un opuscule de M. Mahn, érudit allemand qui s'occupe aussi des langues romanes et qui a commencé une grande édition du texte des troubadours. Sous le titre de : Etymo^ logisehe Untersuehungen auf dem Gebiete der romanischen Sprachen^ il vient de publier trois Spécimens où il s'occupe soit de chercher une étymologie à des mots pour lesquels M. Diez n'en a pas donné, soit de soumettre, là où il diffère d'avis, à un examen ultérieur les étymologies données. C'est un utile supplément, que je dirais trop court s'il n'était pas interdit de de-
mander à un auteur autre chose que ce qu'il a voulu fournir.
Un de ces articles où M. Mahn a voulu apporter sa coniribulion est bléj sur lequel, de fait, les trois langues concourent, ou plutôt sur lequel les étymologisles débattent à laquelle des trois langues il faut le rapporter, le latin, l'allemand ou le celtique. Blé^ à côté duquel on trouve aussi blée^ italien biadùj provençal blatj est tire par M. Diez de ablata, sous-entendu messisj ou simplement ablatunij ce qui a été enlevé, recueilli dans les champs. Le fait est qu'on a dans le bas-ladn, ablatunij abladium avec le sens de blé; mais ces mots ont ici moins d'importance qu'on ne le croirait au premier abord ; car ils dépendent d'un verbe aUadiarej emblaver, qui a été formé du bas-latin bladmn avec la préposition ad. Cela remarqué, la diflQcullé reste entière, à savoir comment il se fait qu'une aphérèse pareille ait pu s'opérer. S'il ne. s'agissait que de l'italien, cette aphérèse serait tout à (ait admissible ; il jena, dans cette langue, beaucoup d'exemples. Mais, pour qu'une étymologie romane soit bonne, il faut qu'elle satisfasse à toutes les conditions et qu'elle passe par toutes les filières. Or, celle-ci ne peut guère passer par la filière française. Aussi l'étymologic s'était-elle, avant M. Diez, adressée à la langue allemande, anglosaxon blada ou blxda^ anglais actuel blade^ tige, qui parait tenir à l'aliemand Blatt^ feuille. Mais, comme le remarque M. Mahn, le celtique offre une dérivation plus directe; on trouve dans le bas-breton et le gallois ilôt, bleudy bled, blawd, qui signifient farine. Seuleniest, dès que Ion dépasse l'étymologie romane, on
46 ÈTYMOLOGIE.
reconnaît ridenlité fondamentale des mots celtiques et germains; les uns et les autres se rattachant au sanscrit phull^ phalj fleurir, qui donnent à la fois du cAté grec (pâXXov du côte latin foliutn et florere, et du côté allemand blûhenj anglais to blow.
C'est cette concordance fréquente entre l'allemand et le celtique qui a engagé un érudit allemand, M. HoUz* mann, à soutenir une thèse que je crois tout à fait paradoxale et qui est que jadis, au temps de l'invasion des Romains et sous leur domination, c'était non pas une langue celtique que l'on parlait dans les Gaules, mais une langue germanique, le celtique étant borné à la contrée où il est encore usité, c'est-à-dire la Basse- Bretagne. Non-seulement une telle thèse suppose le fait singulier d'une rèlégation ancienne du celtique dans un coin, rélégation dont les écrivains de l'antiquité ne nous ont rien dit; mais encore il faudrait que H. Hoitzmann démontrât que les mots gaulois que ces mêmes auteurs nous ont transmis sont non pas celtiques mais allemands. Les arguments dont il s'est servi dans la discussion sont absolument insufflsants, pour renverser une opinion qui s'appuie sur les dires de l'antiquité.
Je continue à suivre H. Hahn à propos de M. Diei, cela me donnant l'occasion de parler de l'un et de l'autre à la fois* M. Diez n'avait pas trouvé que abriy espagnol abrigo^ provençal abric^ et abrier^ aujourd'hui abriter^ (Arigarj abricaf\ pussent provenir du latin apricusj disant que ce que le soleil éclaire est et demeure non couvert. 11 avait donc cherché ailleurs, et CQi^iecluré que le mot ancien haut-allemand birtlian^
GRAVHAtRE. CORRECTION DES TEITES. 41
couvrir, était peut-être la racine cherchée. On voit, du premier coup d'œil, que celte conjecture manque de tous les soutiens, l'auteur n'apportant aucun de ces intemiédiaires qui rapprochent les extrêmes. H. Mahn pense, et je suis tout à Tait de son avis, qu'il ne faut pas sortir du latin. Le mot roman signifie essentiellement un lieu où Ton se défend du froid, de la pluie, de toute intempérie. Le latin aprieus loeus^ ou, au neutre, apricum^ est le lieu exposé au soleil. Or, il n'a été besoin que d'une légère extension de sens, pour faire, d'un lieu exposé au soleil, un lieu où Ton est à l'abri du froid et de l'humide. Remarquez de plus, que l'accent vient en confirmation ; comme dans apricum^ l'accent est sur i, dans abrigo et dans abri.
n y a un verbe d'un usage aussi commun que le verbe aller j et qui a toujours embarrassé les étymologistes, c'est dtner. Les formes sont, ancien français, ditner; provençal, (/miar,(ltfRar, dinar ^ dinnar; italien, ^nare etdesinare. La première difOculté, dit M. Diez est desavoir si, dans ce mot, Y s appartient au radical, ou si ce n'est qu'une lettre épenthëtique, comme, par exemple, e est épenthétique dans espée. H. Diez ne tranche pas, à mon avis, assez nettement cette question; il ne me parait pas douteux que Vs soit primitive. Sans parler des Gloses du Vatican^ publiées par W. Grimm, qui sont du neuvième siècle, et qui ont : Disnavi me ibi, disnasti te hodie, avec 1'^, il faudrait admettre qu'il y aurait eu épenthèse non-seulement deP^, mais encore, en italien, d'un t. Ce qui de^* vient tout à fait invraisemblable, tandis qu'avec Ys au radical la forme italienne est seulement plus aUongéOi
48 EnMOLOGIB.
la forme française plus courte, et dans le provençal Ys radical s'est transformé, ce qui est commun, en r, ou en une double rx>nsonne. Cette condition, ainsi posée, élimine plusieurs des étymologies données : 1* Seticvetv, le repas de l'aprés-midi chez les Grecs, ^^ dignarij à cause de dignare Daminey commencement d'une prière de table ; 3* dedma horaj à cause du diner à dix heures, comme on a dit dans l'ancien français, fwnery pour diner à midi ; 4"" decosnarcj que M. Diez propose, et pour lequel, à la vérité, on pourrait admettre un déplacement de Taccent, décœnOj au lieu de decœnoj je dime; ce qui ne parait pas une difficulté insurmontable ; mais Vs manque, et, pour la trouver, il faudrait avoir discœnare, ce qui irait contre le sens, voulant dire bien plutôt cesser de manger que se mettre à manger. Pourtant, quoiqu'elle ne soit pas satisfaisante, celte étymologie parait avoir suggéré à M. Mahn celle dont il me reste à parler, et qui a quelque plausibilité. On connaît notre mot français déjeuner, anciennement desjeunerj et qui, venant de disjejunarey signifle proprement cesser de jeûner. C'est à ce même verbe que M. Mahn s'adresse, l'idée de cesser déjeuner étant relative et pouvant s'appliquer aussi au repas de midi ou du soir. Il y a certainement à objecter que la contraction est bien forte ; car disjejunare a donné, outre la forme française, en italien, sdigiunare; et disadjejunare a donné, en espagnol, desayunar. Dans tous ces mots lu est conservé, tandis qu'il faut supposer qu'il ail disparu dans desinare^ disner. Cependant le sens appuie cette dérivation, Y s et l'u se retrouvent, la contraction n'est pas absolument impossible (comparez
GRAMMAIRE. CORlikCTlON DES TEXTES. 40
corvée, qui dérive de corrogaia^ devenu, dès le neuvième siècle, corvada). Pour rendre celte étymologie plus sûre, il faudrait que le hasard fit mettre la maiu sur quelque forme intermédiaire entre disjqunare et iesinare.
H. IKez tire danger de damnum^ par l'intermédiaire d'une forme non latine damnarium. Sans doute la dérivation est régulière, et damnarium aurait pu faire danger; mais le sens y répugne, non pas tant le sens moderne, car, à la rigueur, on pourrait concevoir comment l'idée de péril proviendrait, par gradation, de celle de dommage, mais le sens ancien. Dangier^ dans le vieux français, a le sens primitif et perpétuel de autorité, domination ; or, cette signiflcation ne conduit par aucune voie à daunnum^ aussi est-ce dans un autre radical latin qu'il faut chercher. Dangier vient de dùminiumj par l'intermédiaire d'une forme non latine dùminiarium. Le sens concorde parfaitement; mais, si l'on trouve que la dérivation n'est pas aussi régulière, à cause que la syllabe on a été changé en an^ • il sera très-facile de montrer que cette permutation est très-commune dans notre vieille langue : je citerai, par exemple, li cuens, de cornes^ comte; l'en, en, pour l'on, on, forme qui abonde dans une foule de textes, qui est restée populaire en quelques localités, et qui a failli expulser la forme par o; aina, pour onc^ de unquam; achoison, à côté de ochoison, forme régulièrement tirée de oceasio; mains, à côté.de moinsy et rolentéy qui est à peu près exclusivement usité dans les anciens textes. Au reste, il est bon de remarquer que le radical latin dont il s'agit, a justement subi d'une
5(r ÉTYHOLOGIE.
façon très-remarquable, dans ses dérivés, la mutation de Yo en a. Dominus lui-même, à côté de dom, don, a donné dam^ ou, suivant une orthographe vicieuse, damp, titre de certains abbés ; il a aussi donné dame, dans la phrase plaise dame Dieu, domitio Deo, et dans le mot vidame, vice-dominus; domina a fait dame, tandis que la forme dôme se trouve à peine dans quelques textes ; dominicellus a donné damoiseau, et, par une contraction qui * se rapproche beaucoup de celle de dangief*, Tancien mot dansel ou danzel; dominicella a donné demoiselle, et, par une atténuation plus grande de la voyelle, demoiselle. Ces rapprochemenls ne laissent aucun doute; et la présence de la syllabe an pour la syllabe on ne fait pas obstacle à ce qu'on tire dangier de dominiatium.
Quand on n'a pas une dérivation directe du latin, ou quand on manque de formes intermédiaires anciennes, on rencontre maintes fois des conflits étymologiques qui causent beaucoup de perplexité. A côté de taisson, provençal tais, italien tassa, espagnol texotiy qu'on tire de l'ancien haut-allemand dahs, et qui pourrait bien avoir aussi une racine concurrente dans le celtique, puisqu'on trouve dans Isidore taxoninus, sans doute altéré, mais donné comme un mot gaulois ; à côté, dis-je, de taisson, il y a blaireau, qui désigne le même animal. On a, dans le bas-latin, bladarius, italien biadajuolo, qui ont la sens de marchand de blé ; un diminutif serait bladarellus, qui donnerait sans aucune difficulté blaireau. M, Diez, qui fait ces rapprocbrments, conclut que telle est l'ëlymologiedu moi blaireau, sans
pouvoir dire, il est vrai, par quelle intuition on a nommé cet animal un petit marchand de blé. Ici M. Mahn vient à son secours. « Le taisson, dit-il, a été nommé bladarellus^ non comme petit marchand de blé, mais comme petit voleur de blé, qui dérobait aux paysans le blé et le sarrasin, ce qui lui fit donner le nom de blaireau. Dans Y Histoire naturelle de Gmelin, il est dit que cet animal vit de petits animaux, d'œufs de grenouilles, d'insectes, de miel, de racines, de pommes et de poires; et^ d'après Blumenbach, il est Carnivore ; mais il ne dédaigne pas non plus le sarrasin (ou blé noir). Ce qui le montre, c'est que, dans le Dtctionnaire français-breton^ de Grégoire, 1834, au mo* blaireaUj on lit : le bruit des blaireaux, lorsqu'ils transportent du blé noir dans leurs tanières, charrebroc'hed. Pour qu'un tel mot ait pu se former, ce vol de grains doit être une chose ordinaire et caractéristique. De cette façon, le blaireau put se faire assez remarquer des paysans comme voleur de sarrasin et faiseur de provisions, pour qu'ils lui aient donné le nom de bladarellus. )> Tout ceci est habile et ingénieux; cependant je remarque d'abord que je ne connais pas d'exemple plus ancien de blaireau qu un exemple du quinzième siècle, dans une ballade de Villon:
De fiel de loups, de regnards et blereaux Soient frittes ces langues venimeuses.
Je neveux pas dire par là qu'il n'y en ait pas; mais, tant qu'on n'en aura pas trouvé, on est privé de la lumière qu'auraient pu fournir les formes anciennes. De
53 ÉTYHOLOGIE.
plus, blaireau ne se trouve ni dans le provençal, ni dans ritalien, ni dans le bas-lalin; car Ducange n*a aucun mot qui puisse y être rapporté. Dans cette absence de tout document, qui montre qu'en effet, dans la langue, quelque association entre blé et blaireau a existé, il me parait trop hasardeux de s'en rapporter à une simple dérivation, qui, dans le fond, pourrait être tout autre.
Ménage supposait que blaireau, c'est-à-dire blereau^ venait de melis^ qui est le nom latin de cet animal. II admettait un diminutif, melerellus, puis un changement de Y m enb. Le mot latin a donné le provençal melota^le napolitain mologna; mais, du resté, le roman n offre aucun vestige de melis. L'étymologie de Ménage est donc trop peu appuyée par les formes connues pour qu'on puisse s'y fier.
U y a encore moins à compter sur le celtique. Le gaélique et l'irlandais nomment le taisson broc, le basbreton et l'idiome de Cornouailles, broch, d'où l'anglais brock. Mais, sans intermédiaire, il est interdit de passer de ces mots à blaireau.
J'ai une autre conjecture à proposer. Notre mot belette est un diminutif de l'ancien français belt. Il me parait possible que de bêle, un diminutif masculin se soit formé, belerellus, d'où belereau, puis blereau. La contraction de belereau en blereau se justifie par des exemples tels que bluter, forme contracte de beluter. Des diminutifs, sans idée de diminution, sont fréquents dans la formation de l'ancien français, taurellu>s, un taureau, et, parfois avec changement de genre, avicellus^ oiseau, du féminin avis. Enfin, les noms d'à-
nimauz passent facilement de l'un à l'autre. Maintenant d'où vient belef ou bien du kymri bele^ martre, ou du hautallemand bUle^ ancien haut-allemand bilih, qui désigne une espèce de rongeurs? Remarquons, en tout cas, que le mot celtique et le mot allemand sont les mêmes.
A larlicle baron^ M. Diez invoque Tautorité du Dietionnaire de Jean de Garlande, autorité qui serait en effet très-grande pour la langue française, si cet auteur était du onzième siècle ; à la vérité, les Bénédictins, dans YHistoire littéraire de la France^ lui avaient attribué une aussi haute antiquité, et ils avaient été suivis par Géraud, qui publia, il y a moins de vingt ans, une édition de ce dictionnaire. Mais c'est une erreur, et Jean de Garlande est postérieur de deux siècles, ainsi que M. Leclerc Ta démontré, dans cette môme Histoire littéraire^ t. XXI, p. 369-371. En voici les preuves, afin de prévenir, du moins ici, ceux qui s'occupent des antiquités de notre langue. Dans son dictionnaire, aux articles 16, 34, 67, Jean de Garlande parle des écoliers de Paris comme d'étrangers que l'on trompe, et comme faisant une partie considérable de la population de la ville, ce qui est vrai, non du onzième siècle, mais du treizième. A l'article 73 , il appelle nemus régis le bois de Vincennes, que Philippe-Auguste ne fit clore de murs qu'en 1183. A l'article 48, il raconte qu'il a vu à Toulouse plusieurs machines de guerre; entre autres, celle qui tua le fameux Simon de Montfort (en 1218), et qu'il y était fort peu de temps après la fin de la guerre contre les Albigeois, qui ne se termina qu'en 1229. Dans un poème intitulé de Trium-
54 ÊTTM0L0G1B.
phis ecd€six, il rapporte les ëTénements de la croisade albigeoise, et donne de longs détails sur la mort de Simon de Montfort, disant expressément qu'il était à Toulouse vers la fin de la lutte, disant aussi qu'il avait étudié la philosophie à Oxford avec Jean de Londres» dont parle Roger Bacon, qui se souvenait d'avoir entendu Jean de Garlande disserter sur le sens d'un mot latin. Un autre de ses poèmes, intitulé de Itlysteriis Ecclesix^ se termine par quelques vers chronologiques à la gloire du célèbre docteur Alexandre de Halès, qui venait de mourir, le H août 1245. Enfin, il y est aussi question de Foulques, évèque de Londres, qui siégea de 1244 à 1259.
n n'y a donc aucun doute, Jean de Garlande est bien du milieu du treizième siècle. M. Mahn dit dans un court préambule, mis en tète de ses spécimens : « Dans les langues romanes, les étymologistes nationaux n'ont produit rien que d'imparfait et d'à peine digne d'être nommé. A un Allemand, au professeur Diez, il était réservé, dans son lexique, exclusivement étymologique, de mettre au jour une œuvre éminente et véritablement admirable, et de faire plus que tontes les académies française, italienne, espagnole et portugaise. » Je ne suis aucunement enclin à contester les éloges qui sont ici donnés à M. Diez ; pour cela, j'ai accordé trop d'allenlion à son livre, et je m'en suis trop servi; mais je suis disposé à reprocher aux savants allemands de ne pas tenir assez compte de ce qui se fait chez nous, de ne pas connaître suffisamment ÏHistoire littéraire de France, ouvrage utile à tous ceux qui étudient les langues romanes, ou du moins la langue française, et
d'attendre sans doute, pour mettre Jean de Garlande à sa place chronologique, que la \raie date, trouvée il y a dix ans par M. Leclerc, soit retrouvée sur la rive droite du Rhin.
se firmoLOGfs.
SovvAiRB DO QUATRiÈiiE ARTICLE. (Joumol des SovoniSj septembre 1855). — Discussions étymologiques sur les mots bachelier, mr, au «ens de manière; ffrimoire, fouteau, chenille, Inuie, frayeur, guivre, vau* trer. bélier, trouver
Le travail de M. Diez, sur Tétymologie des langues romanes, est destiné à être beaucoup consulté, aussi j'en prolonge l'examen, me plaisant à discuter avec un auteur muni de tant d'informations sur le sujet qu'il traite, et si habile à en tirer parti.
^Bachelierj bas-Ialin baccalarivs^ italien baccdarej provençal bacalar, ancien catalan baixeller, espagnol bachillerj portugais bacharelj est un mot sur lequel M. Diez n'a rien essayé. Il se contente d'écarter des étymologies anciennement données : bas chevalier, que ne permettent ni l'histoire du mol ni la grammaire; et baculusy qui, avec un mot celtique de même signification, gaélique bachall, irlandais bacalj conviendrait très-bien pour la forme, mais qu'il ne trouve appuyé, quant à la liaison logique des sens, que sur des présomptions tout à fait incertaines. Il va sans dire qu'il n'y a ici à faire aucun compte de baccalaureus^ Bachelier a eu^ entre autres acceptions,' celle de gradué dans une faculté ; et, cherchant une étymologic au mot pris ainsi, on l'a décomposé, contre toutes les lois de l'analogie, en bacca-laureus, comme s'il venait de bacca laurij baie de laurier. Le sens primitif du bas-latin bac-
GRAMMAIRE. GORRECnOlf DBS TBXTBS. 57
edafm est tout autre que étudiant doté d'une palme, et, si on l'avait connu, on n'aurait songé ni à laurier ni à baie. Le baecalarius était celui qui tenait une bacealaria, et baccalariaj usité, comme le fait remarquer M. Diez, dés le neuvième siècle, voulait dire une espèce de bien rural que le bachelier avait à cens. Il était donc compté parmi les gens de la campagne, quoique d'un rang plus élevé que ceux qui, tenant un manse, étaient assujettis aux œuvres serviles, et on peut le définir un vassal d'un ordre inférieur. A cAté de cette signification, il a encore celle de jeune guerrier qui n'est pas encore chevalier. Puis il y eut des bacheliers d'église, qui étaient des ecclésiastiques d'un degré iniérieur ; il y eut, dans les corporations de métiers, des bacheliers qu'on nommait aussi juniores^ et qui géraient les petites affaires de la corporation; enfin, et parle même mouvement d*idées, naquirent les bacheliers des facultés. De là aussi, par une autre extension, bachelier prit le sens d'homme jeune non marié et, en général, de célibataire, sens qui est resté celui du mot anglais baehelor. Avant d'aller plus loin, remarquons qu'il faut tâcher de découvrir, dans quelqu'une des sources des langues romanes, un mot qui ait eu une double signification, celle de vassal et celle de guerrier. Vassal lui-même nous offre cette double qualité; d'une part il signifie celui qui est subordonné fêodalement ; et, d'autre part, il veut dire courageux guerrier ; vasselage est constamment usité pour valeur et prouesse; les chansons de geste sont pleines de l'emploi de ce mot; et on trouve dans Ducange baccalaria rapproché de vasseleriaj fief.
2^8 ËTYMOLOGIE.
A propos de bachelier et de vassal^ il faut, par digression et parenthèse, parler d'un vocable qui semble y tenir. Nous avons un vieux mot, non encore complètement tombé en désuétude, qui doit intervenir ici; c'est bachelette; il est évidemment congénère de bachelier^ et signifie jeune fille, comme l'autre signifie jeune homme. Mais, à côté de bachelette^ on trouve une forme différente, à savoir baisselete; par exemple dans rOu^/iU^m^^ au Vilain j p. 16, parlant des enfants qui vont nalhre dans le ménage :
Et se ce est vallet (uu garçon) , Si lui quiere un auget; Et se c'est baisselete.
Si lui quiere minete.
Et dans le poème de Du Guesclin :
Or avant, baisseletes, ce lor disoit Bertrand, . La plus pauvre de vous aurez assés vaillant.
Le changement de v en fr ne fait pas une très-grande difficulté, car on trouve dans Ducange bassalhis pour vassallus; mais ce. qui en fait bien davantage, c'est le changement des deux s en c. Cependant il parait certain, par la comparaison de bachelette et baisseletej que les deux s ont pu se changer en ch. Quant à Tétymologie de baisselete^ ce mot est le correspondant de vasselet^ qui a donné vaslet et varletj et qui signifie jeune garçon ; et baissele^ le correspondant et le féminin de vassal. Maintenant bachele et bachelette^ qui sont le même mot que baissele et baisselete^ pour le sens, le sont-ils parce que le radical est le même
GRAiniATBE. CORBECTIOIf DES TEXTES. 50
{vassal)^ ou parce que Tassimilation a confondu le radical vassal, et le radical baehal ou baehel?
Bachele ou baissele^ d'où le àimmuiit baehelette, ou hasseleie a été pour M. Diez l'occasion d'un rapprochement différent. Il ne parle pas de bachelier^ soit qu'il n'y ait pas songé, soit qu'il l'ait rejeté; et il aura pu le rejeter, parce que, bachelier ou bacalarius venant directement de baehelerie ou baccalaria, sorte de fief, bachele ou baissele, qui est plus court, n'en peut venir; pourtant je pense que, dans baehelej on a un mot plus voisin de Tétymologie et produisant baehelerie^ comme vassaUus produit d'une part vasseleria et d'autre part vasseletusy d'où vaslet^ varlet, valet^ qui voulait dire, à l'origine, un jeune homme. M. Diez cherche un rapport entre bachele et bagasse. Je ne crois pas qu'il en existe un, de la manière qu'il le conçoit. Suivant lui, bachele conduit à bagache^ qui est le primitif, et pour lequel il n'a que de vagues conjectures entre le kymri bach, petit, et deux mots arabes, Tnn signifiant honteux, l'autre signifiant servante. Bagasse est la forme italienne ou provençale, bagascia^ bagassa, reprise en français ; la forme ancienne y était baasse^ baiasse, ou baesse .
Sire, serjant, baiasse ou dame {La Rose, 11,120); 11 n'ont baasse ne sergent {Ruteb,, 128); 5(tft.,2,16). ,
n signifie simplement servante, domestique, sans aucune acception défavorable. Baasse et bagascia sont certainement le même mot; mais l'italien ayant un jf, qui est supprimé naturellement dans le français.
eO tTTVOLOGIE.
montre que la consonne n'est pas cb, et ne permet pas ridentification de haasse^ hagascxa^ avec bachele.
En définitive, je pense qu'il y a deux séries de mots : ceux-ci commençant par b et ceux-là par r, et ayant les uns et les autres la double signification de serviteur et déjeune, et se rapportant soit à un primitif vassalins^ vassuSy qui est d'origine celtique, soit à un primitif frachal^d^t le sens est inconnu. On objectera que le changement de t; en 6 n'est pas très-commun. Mais, d'une part, les mots tirés du celtique forment une ca- 'tégorie trop petite, et nous connaissons trop mal les formes anciennes de cette langue pour que nous puissions beaucoup raisonner sur les permutations de lettres; et, d'autre part, le b pour le t; se trouve dans berger de vervieariusj quand bien même, ce qui est douteux, berbex serait dans Pétrone au lieu de verveXj car cela montrait déjà une tendance à substituer le b au v; il se trouve dans le provençal berrolh à cdtë de verrolh. Bien entendu, pour cette difficulté de changer le V latin en fr, il s'agit du français et du provençal.
Tout en constatant la coUatéralité de baccal avec vassaly qui y a sans doute influé, il faut s'arrêter à ce radical bâchai^ qui est donné par une étude attentive des formes. Et dès lors on est conduit au celtique : gaélique baehally irlandais bacalj qui conviennent pour la forme, et qui, d'ailleurs, ont pénétré dans les langues romanes : en termes de marine, ancien italien : baccdaro^ pièce de bois; ancien français, baecalât j même sens; espagnol, vacalas, baccalas, bâtons fichés sur la couverture des galères. Ce n'est pas une conjecture dénuée de toute vraisemblance de penser
GRAMMAIRE. œRRECTlON DES TEXTES. 01
que le mot de bâton, de pièce de bois, ait passé au délenteur d'une bachelerie, sorte de domaine rural.
Au mot italien aria, M. Diez place notre mot débofh nairây que Ménage lirait fautivement de la préposition de et de l'italien bonario, qui existe réellement, mais qui n'a rien à faire ici. Car, quand à côté de débou' mire on trouve, dans les vieux textes, de mal airej 4e fut aire, il faut bien reconnaître un radical commun qui constitue la finale de tous ces adjectifs. Air en français, aire en provençal, aria en italien, signifient à la fois le gaz qui constitue Talmosphère et manière. De là, d'après M. Diez, il est possible que ce soient deux mots qui sont confondus en un et qui n'ont rien de commun; et il se demande s'il ne faudrait pas rattacher air avec Tacception de manière à l'allemand art^ qui a le même sens. Aire^ dans l'ancien français, signifie demeure, famille; témoin ce vers cité dans Ducange:
Nés fu de Mazovie et norri de vostre aire.
D'où les adjectifs débonnaire^ deputairey etc. Il en est de même du provençal aii*e. Aire^ avec l'acception de famille, genre, manière, vient, suivant moi, de area^ qui, signifiant espace de terrain, a signifié, par suite» demeure et famille, ou à cause du genre (quoiqu'on pût facilement admettre un changement de genre, et un areum au lieu d'aria), il vient du bas-latin atim, territoire. Maintenant, quel est le rapport entre air et aireî Air^ comme le spiritus des Latins, qui signilie courage (etVest une remarque de M. Diez), a pu prcii- ' dre le sens de tenue hautaine, décidée, et de là venir
«3 ÊTYUOLOGIE.
à celui de manière; mais il y a tout lieu de soupçonner une fusion entre air et aire^ fusion qui a facilement introduit sous la rubrique air le sens manière, et qui a fait perdre à aire son e et l'a assimilé à air.
Suivant M. Diez, grimoire rappelle un mot germanique grima, qui signifie masque, spccire, et qui est réellement le radical de grimace. On manque de tout texte intermédiaire qui témoigne d'une liaison entre grima et grimoire. Aussi, je me range du côté de M. 6énin, qui, dans son édition dix Patelin, regarde grimoire comme une forme de grammaire. Guiliemette, en parlant d'un homme habile, dit :
Aussi a il leu de gramaire,
Et aprins à clerc longue pièce. (F. 18.)
Les variantes portent grimoire et grimoire^ et M. Génin ajoute : « Grimoire n'est autre chose, en effet, -que grammaire défigurée. Dans Baudouin deSebourg, poème du quatorzième siècle, Tarchevèque de Reims, envoyé par le roi pour traiter de la paix avec le redoutable Baudouin, s'informe où il pourra le trouver. Baudouin parait tout à coup devant lui :
Et li bastart s'escrie : vez me chi, biaus amis. Lui avés de gramare; je sui li anemis (xz, p. 242).
Il fait allusion à ces histoires, si répandues au moyen âge, de curieux qui, lisant imprudemment dans le grimoire d'un sorcier, avaient fait apparaître le malin esprit. « Vous avez lu dans la grammaire, dit Baudouin « en plaisantant, vous avez évoqué le diable : me « voilà! » Si on trouvait quelque difticulté à cause de .
la mulatîon d'aire en oire, on n'aurait qu'à se rappe* 1er le mot armoire, qui, dans les anciens textes, est aununre^ de armariam»
Noire mot fouteau, liètre, est tiré, par M. Diez, de /ttsi», bâton. Ce sont là des inadvertances que je ne relèverais pas si le livre de M. Diez ne devait pas^avoir une grande autorité parmi ceux qui s*occupent des langues romanes; le lecteur n y doit voir qu un eira • tum que M. Diez a oublié de relever et que je note ici. Ménage a donné la vraie étymologie, c'est fagus qui a fourni l'ancien mot fou ou faUj d'où un diminutif, sans idée de diminution, fouteauj comme sureau, de l'ancien français seu, mot directement venu du latin salix. «On pourait songer, dit M. Diez, dans l'article Citettille, à catenula (catenicula), à cause du corps composé d'anneaux isolés, si cette intention n'était pas trop anatomique. Aussi faut-il préférer canicula, vu que plusieurs têtes de chenilles ont de la ressemblance avec des tètes de chien. » Sur quoi il fait remarquer que, dans le Milanais, on appelle le ver à soie can ou cagnon, et, dans des patois lombards, la chenille, gatta, gattola, ce qui doit signifier chatte. Cela n'est pas douteux; et, aujourd'hui encore, en Normandie, la chenille se dit ehattepelouse, c'est-à-dire une chatte velue; et chaitepelouse est devenu l'étrange nom de la chenille en anglais, Caterpillar.
Buste, italien, busto, provençal, bust, est, dit M. Diez, un mot d'origine douteuse. On trouve dans Ducange busta, avec le sens de tronc d'arbre, et le tronc d'arbre peut très-bien se comparer au tronc du corps. Bustom, du latin, n'offre pas de prise, et de bûcher^ rao-
M ÊTYHOLOGIE.
nument funéraire, à tronc du corps, il y a trop loin pour que l'on passe de Tun à l'autre sans chaînon mitoyen. H. Diez écarte sans discussion l'allemand brustj anglais breast^ et il se demande, après Ferrari, si l'italien busto (et, avec lui, les vocables des autres langues romanes) ne serait pas le même que fusto (par un changement de Vf en b)\ fusto^ qui vient de fusHs, bâton, est notre mot fûl, et, à côté de ce sens primitif, il a celui de buste, de taille; mais ceci est trop peu ap puyé pour qu'on insiste beaucoup; et, quant à moi, malgré la condamnation de M. Diez, je crois qu'il y a lieu de discuter l'opinion de Ménage, qui avait indiqué l'allemand brust. Ce qui me décide, c'est que dans le provençal il y a non-seulement la forme bust^ mais encore les formes bruc, brusc, brtU^ où Yr figure. A côté, l'ancien français offre le mot fru, qui a exactement la même signification; ce mot se rencontre continuellement dans les chansons de geste; et les chevaliers ne font autre chose, sur le champ de bataille où ils déploient leur valeur, que, à leurs ennemis
.... Lechiefdel bu tolir.
BUj qui fait au sujet H bus, ne peut être le même que l'italien ou le provençal, qui, au radical, ont une s et un t; autrement, il ferait au régime bust^ comme ozy armée, fait au régime ost. Je le rapproche du mot du pays de Come, bugh^ tronc du corps, cité par H. Diez à l'article JSuco, et je le tire, avec lui, du germanique : ancien haut-allemand, bûh^ allemand moderne, bauch^yenire. Cette circonstance me parait expliquer les triples formes buy bust et brut; il s*est fait.
ce qui arrive, confusion entre deux racines ayant des sens avoisinants, bûli et brust, confusion qui a importé, pour l'italien et le provençal, st^ du germanique brust^ dans le dérivé de l'autre mot germanique bûh.
Nous écrivons présentement poids par un d; c'est j comme le remarque M. Diez, une fausse orthographe londée sur une fausse étymologie. Nos aïeux écrivaient po», provençal, pes, peiis^ italien, peso. C*cst qu'en cITet, ainsi qu'on le voit du premier coup d'œil par ces rapprochements, il vient non de pondus^ mais de pen* snm. On remarquera ici, à côté du substantif poids, le \crhé peser ^ l'adjectif p^sûn^ Dans ranciennc langue parlée sur les bords de la Seine et dans ce qu'on appelait rile-dc-France, on disait pois, poiser, poisant; dans Taocien normand, on disait peis, peser, pesant. Ces immixtions, qui rompent l'analogie, sont curieuses à observer.
M. Diez a la coutume, trés-louable sans doute, de Taire d'abord tous ses effoiis pour trouver à un mot roman une racine latine; puis, ce n'est qu'après des tentatives infruclueuses qu'il se met en quête dans l'allemand ou dans le celtique. Il me semble que, parfois, celte tendance l'emporte trop loin, et qu'il néf glige, pour la suivre, de s'occuper de dérivations qui mcrilenl d'entrer en ligne de compte. Pour lui, frayeur^ effroi, effrayer, provençal, freior, esfrayar, esfreidar^ viennent de frigidus. 11 n'est pas douteux que la forme des mots comporte une telle étymologie. Pourtant il y a dans le provençal et dans le français, toute une série de mots qui ont gardé le sens du latin et qui diiïèrent de ceux-ci. Mais surtout ce qui m'empêche d'adopter
60 ÊTTH0L06IE.
l'opinion de M. Diez, c'est la signiflcation, pour laquelle il faut franchir la distance considérable qui est entre froid et frayeur. Au lieu que les langues germaniques offrent un radical pleinement satisfaisant pour le sens, et satisfaisant aussi pour la forme; c'est l'anglais to fright et to fray, inspirer de la crainte. On a piT composer, avec ce radical, frayeur^ ^f-froij ef-frayer comme avec le radical allemand magan, pouvoir, on a tiré émoij ancien français esmai^ esmaier^ estnoi, esmoier. M. Diez a, .pour émoi, très-bien résisté à la tentation de suivre Ménage et de s'en prendre avec lui au verbe movere. L'analogie de formation entre esmoi, esmaiy esmoierj esmaier, et ef-froi, ef-fraij ef-froierj ef'fraiery est visible; cela porle, pour ces derniers mots aussi, à une origine germanique. Il est permis dés lors de penser que le germanique a fourni le sens et le gros du mot, et que le latin frigidus a influé pour modifier la forme et l'assimiler.
Guivre est un ancien mot français qui signifiait ser* pcnt, et qui est resté un terme de blason. Il vient inconteslablement de vipera; mais, suivant M. Diez, il en vient non pas directement, mais par Tintei^médiaire d'un mot de l'ancien haut-allemand wipera ; de même guipe a pour origine vespâ^ mais par l'intermédiaire de l'allemand. En un mot, le gu français suppose un w allemand, et ne répond pas au t; latin» Cette interposition de l'allemand entre le français et le latin dans des mots qui proviennent si manifestement de celui-ci est-elle nécessaire? Pour soutenir cette thèse, à l'égard des autres mots où le v latin est, en français, changé en un 0, on peut dire que gué vient non pas du latin
vadimj mais de rallemand waten; c'est aussi ce que fait M. Diez. Quant à vulpeculay ([ui a donné goupille^ ou, par transposition de genre, gûupil^ et dans lequel aucun mol allemand ne s'interpose, on peut arguer que la syllabe vu, à l'oreille romane, a représenté un double w germanique. Mais il faut absolument renoncer à cette hypothèse et reconnaître que le t; latin a pu se changer en g dans le français, le provençal et l'italien. Tel est gatne, italien guaina^ qui vient de vagina^ et {/ui, qui vient de viscum. Il n'y a donc aucune raison pour ne pas rattacher directement à l'interjection latine V» rinterjection française gwai^ italien et espagnol guai^ sans passer par l'ancien haut-allemand we. Il me parait certain, par ces faits, que l'oreille romane a été entraînée à une certaine confusion entre le v latin et le double w germanique.
Suivant M. Diez, se vautrer est l'équivalent de l'ita* lien voltoïare^ qui a la même signification, et il vient, comme lui, de volvere. Le mot est très-ancien dans le français; on le trouve dans un poôme du douzième si^ de, Raoul de Cambrai; le dextrier
Trois fois se viutre, sor les pies se dressa» Si fort henni que la terre sonna. (V. 133.)
Nulle part on ne le trouve écrit sans r ; puis la formé viutre semble moins désigner un radical en o qu'un radical en e. Or ce radical me parait être l'ancien français metitre^ italien, veltro^ chien; et, dans cette opinion, «evflMtrer voudrait dire se rouler comme un cl]ien.
Mier est tiré, par Ménaf^e^ de vellariu$y de velluê^
es ÊTYMOLOGlIi.
toison, comme étant Tanimal à toison par excellence; ce changement du t; en 6 n'est pas un obstacle absolu; mais à cette ëtymologie il manque des mots où, de fait, vellus ait été employé, et qui la soutiennent. Puis^ à côté de bélier^ nous trouvons belin^ qui est le nom du mouton dans le roman du Renart; Ducange a un texte .du quinzième siècle où bcHn est employé comme adjectif : pluseurs beufs^ bestes belines et porcines; et Tarliçle où il cite cet exemple est balem^ mot expliqué dans un vieux lexique par brebis ; rien de tout cela ne peut s'accorder avec t;^I/ariftô. Aussi j'avais pensé avec d'autres que bélier et belin venaient de bêler. Mais M. Diez a singulièrement ébranlé ma confiance en celte dérivation. Il rappelle le mot belière^ qui signifie l'anneau placé au dedans d une cloche, pour tenir le battant suspendu, et qui est en bas-latin beUeria. BeUeria conduit à bella^ qu'on trouve, en effet, dans un glossaire, avec le sens de cloche, et qui est Tanglaîs bell. On le voit, bélier tient, pour la forme, de bien près à belière. A la vérité, on pourrait objecter que ce sont deux mots qui, bien que distincts, sont venus se confondre; c'est ainsi que cousin, parent, et cousitij insecte, quoique identiques en apparence, n'ont pourtant rien de commun; Tun vient de consobrinusj et l'autre deciUicinus; de môme louer, donner des louanges, et Unter, donner à ferme, sont tout à fait étrangers l'un à Uauti^, celui-là représentant laudare et celui-ci locare. Mais ici, dans notre cas, le sens intervient d'une manière frappante. On a l'habitude d'altaclier des clochettes au cou de certains animaux; en hollandais, il y a bel4iafnely le mouton à la sonnette; en an-
GRAMMAIRE. CORRBGTIOTf DES TEXTES. 69
glais, bell-ivether^ le bélier à la sonnette. Vu -ces rap-: prochements, je suis tout disposé à suivre l'opinion de M.Diez.
Il n'en est pas de même pour poile^ dais et drap qu'on étend sur la tète des mariés. M. Diez rejette lUÛHuMf qui est Tétymologie ordinaire, et indique, pour le premier sens, petalum^ qui, dans le bas-latin, signifiait une feuille d'or que Ton étendait sur la tête du pape; et, pour le second sens, il n'indique rien^ Je crois, comme Ménage, que c'est, dans les deux cas, le même mot dérivé de paUium. Sans doute, pallium a donné paikj et c'est la forme que Ton trouve dans les anciens textes; mais il ne faut pas se laisser tromper par l'orthographe moderne; poêle n'est pas autre chose quepoilcj et poilCy à son tour, est seulement une autre prononciation de paile^ comme j> vois pour je vais, je fois pour je fais y rater et roter, où l'a se trouve également dans le radical latin, et émoi^ anciennement emai, où l'a se trouve dans le radical germanique.
C'est une remarque du même genre que me suggère le mot pieu. M. Diez, se demandant s'il vient à^espieu^ observe qu'une telle aphérèse est fort rare, et qu'il ne faut y recourir que là où la langue se refuse à une étyroologie directe. Puis, supposant qu'il y a un ancien mot français pieily il le rattache à une forme non la* Wne, piculusy et à piquet^ pic. Je ne sais s'il y a une forme pieilj mais j'ai rencontré très-souvent peUj paw, pou, qui veut dire bâton, brin. Par exemple, àpexagus (Roncisvals, p. 156), et : alloieiit les paux jusque à la rivière (Juvénal des Ursins, ch. vi, 1419). Peu ou pou vient du latin pa/ia. Quant à pieUy ce n'est qu'une
70 BTYMOLOOIB.
forme de la prononciation, forme qu'on trouve même dans des textes anciens :
Cest cortil fu moult très bien dos De piez de chesne agus et gros.
(Renart, 1289.)
Baron est un des plus anciens mots dans les langues romanes. On le trouve déjà dans la loi des Allemands et dans celle des Ripuaires. Bien entendu, il n'a pas le sens qu'on lui donne aujourd'hui. Il signifie homme, mari, et, par extension, guerrier courageux, et, finalement, un noble qui porte les armes; d'où vient la signification actuelle. Il fait, dans Tancien français, au sujette, au régime baron; dans le provençal, au sujet bar, au régime baro. Mais quelle en est lorigine? La latinité offre baro^ qui signifie un homme stupide, et le scoliaste dePei'se dit que baro est un mot gaulois et a le sens de goujat, serviteur de soldat. Quoiqu'il y ait loin entre le sens du mot latin et celui du mot roman, cependant M. Diez incline à les réunir : il y a, dans l'ancien haut-allemand, un verbe, beranj porter, en anglais, to bear^ qui pourrait avoir fourni le substantif bero, porteur, ce qui conviendrait au sens indique par le scoliaste; de l'acception porteur, portefaix^ on serait allé à celle de garçon vigoureux, et, finalement, à celle d'homme. Mais tout cela, comme il en convient lui-même, est une hypothèse, et, j'ajouterai, une hypothèse peu satisfaisante. D'abord la dérivation ne l'est pas; Va est dans les mots romans, carie ber du vieux français n'est qu'une atténuation de l'a, qui reparait au régime, et le verbe allemand d'où on vou-
drait le tirer a un e; dans Tincertitude générale qui plane sur ce mot, cela fait une vraie difTiculté. Puis la signification n'a rien non plu^ qui se prèle commodément à la déduction. II y a bien loin de celle de goujat h celle de vir^ de maritus, de vir fortis. Si l'on remarquait que vassal, varlet, \alet, présentent quelque chose d'analogue, on répondrait que les racines celtiques, d'où ces mots proviennent, contiennent à la fois les sens de serviteur et de vaillant. Il faut ajouter que rien n'est plus incertain que la latinité de ce mot baro. L'or* thographe n'en est pas sûre; et M. de Hildebrand, dans le Glossaire latin du neuvième siècle, qu'il a publié, at taque fortement la forme baro avec le sens de stupideet pense qu'il iàut lire varo, ce qui ruinerait l'étymologie allemande de beran^ porter pour le latin baro^ si l'on pensait que c'est de ce baro que vient baron.
H. Diez rejette absolument le gaélique bar^ héros, et il le rejette comme ne s'accordant pas avec les règleç de la flexion des langues française et provençale, attendu que les mots de ce genre, drac^ dragon^ fel, félon^ le^re, larron, etc., dérivent seulement d'un thème, laiin ou allemand» qui permettait ce déplacement de l'accent, c'est-à-dire d'un thème qui s'allongeait au cas (lùrivë : or les langues celtiques n'ont rien de pareil. Mais pourquoi un mot celtique n'aurait-il pas été assiu)ilé? d'hantant qu'une forme bains, bari^ parait avoir èlc usitée, puisqu'on trouve dans la loi des Allemands.: barum vd feminam; et barus n'aurait pu donner baron que par assimilation et métaplasme (le fait est que ces assimilations se rencontrent ; le nom propre Petrus a un régime qui est Perron). J'avoue même que jurais
7^ ÊTYMOLOGIL
plus loin, entraîné par la force de la signification, et que je suis disposé à regarder ber^ baron^ comme Téquivalent du celtique fear^ homme, ou du gothique vairj ancien saxon wer^ anglo-saxon, ver^ veor^ qui ont la même signification. Ces mots, tant le celtique que Taliemand, se répondent pour le sens et aussi pour la forme, émanant d'un radical commun qu'on trouve aussi dans le sanscrit vira^ héros. La signification me parait l'emporter sur la difTicuIté que fait le b dans le français et dans le provençal. Remarquez qu'on trouve varones^ il est vrai, dans des textes qui proviennent des environs des Pyrénées, et farones, dans un très-vieil auteur. M. Burguy tire aussi baron du germanique bairoHj porter, mais par une autre dérivation : anglosaxon beam^ frison berriy un enfant, un être humain ; anglo-saxon, beorUy un homme, un grand. Il est probable que le celtique bar^ ainsi que fear^ le gothique vaii\ et le germanique beran ou bairan^ porter, ont concouru pour former un nouveau et commun radical il sens déterminé.
r Nous venons de voir ber ou baron passer de l'acception générale de viry de maritus, à celle de vaillant guerrier et de noble personne; garçon n'offre pas de moindres variations en français. D'abord il avait simplement le sens déjeune homme, de seiwiteur; et, dans un texte du douzième siècle, nous trouvons : Li garz Jtuilli les sajetesy Rois, 82. Mais, dès ce temps-là, il se prenait aussi en mauvaise part, comme dans ce vers de Quesnes, de Bélhunc :
Fols est et garz qui à dame se fîe.
{Romancero^ p. 86.)
A côté, le mot garce signifiait simplement une jeune fille. Mais voyez la fortune des mots, garço7i est redovenu un mot honnête, et garce n'est plus qu'une injure grossière. Ces exemples montrent, en même temps, qu'il y a, en français et en provençal, un sujet qui est gars^ et un régime qui est garçon. Les autres langues romanes ont aussi ce mot : italien, gar%one; espagnol, ganum; bas-latin, garcio. M. Diez en donne une élymologie toute nouvelle. Il remarque qu*il y a en italien une série de mots qui, pour la forme, s'en rapprochent extrêmement. Ce sont : lombard, garzo, cœur de chou, italien, 9ar«io/o,même signification; milanais, garxoiu, bouton de la vigne; lombard, garzon^ laiteron, sorte de plante. Tous ces mots, il les rattache, avec Muratori, au latin carduus^ remarquant que, dans l'italien, il y a à la fois cardatore et garzatore^ cardeur, de sorte que le e latin a pu très-bien se changer en g. Ceci est certain, M. Diez l'a établi; carduus est Torigine de cette série de mots. Mais, cette première difficulté levée, il en reste encore une grande, c'est de montrer comment de ces idées on a passé à celle de garçon. Suivant M. Diez, voici la transition : on compare sans peine un enfant, un jeune homme, à quelque chose qui n'est pas développé, à un bouton, à un trognon; c'est ainsi que les Grecs se sont servis de x^poç dans la double acception de branche et de garçon. Cette étymologic de M. Diez, qui est très-bonne quant à la forme, et possible quant au sens, gagne encore en vraisemblance par la présence simultanée, en italien, de garzone^ garçon, et du milanais ^a/^o», laiteron. Gars, garçon^ italien garzone^ supposeraient une forme non latine,
14 ËTYV0L06IE.
mrdeo. Cependant, tant qu on n'aura pas trouvé queN que anneau de plus, il restera des doutes; si bien que je ne puis écarter complètement les formes provençales guarz^ guarzon^ que M. Diez considère comme de simples erreurs d'orthographe, et qui, en efTet, ne s'accommoderaient pas bien avec carduus. Le bas-breton gwercliy jeune fille, ne me semble pas encore de* voir être complètement mis de côté; le sens le protège; quant à la foxme, le gw bas-breton n*est pas une difficulté insurmontable; car, quand même, faisant comme M. Diez, on ne tiendrait aucun compte des formes provençales en (jfua, il n'est pas incompatible avec ga. On n'est pas autorisé à traiter le celtique comme l'allemand, pour qui le gu indique un double w. Et, de fait, on trouve que le gwas celtique a donné vassus, vassal, gwem a donné verne^ et gwalen a donné gaule.
C'est dans le même esprit que M. Diez a traité le mot trouver j provençal trobar, italien trovare. La langue latine ne paraissant offrir aucune ressource, on s'est adressé à la langue germanique, et on a indiqué treffen^ rencontrer, atteindre, qui, dans l'ancien haut-allemand, a un participe rro/flM. M, Diez objecte qu'on n'a pas d'exemple d'un verbe roman formé d'un participe allemand, et qu'il n'est pas permis d'enfreindre une règle pour lever une difficulté; et, comme il est habile à manier le latin et à en extraire les mots et les significations romanes, il s'est mis à l'œuvre. D*abord la forme était à déterminer : or, turbare se prête trèsbien, parune transposition, qui n'est pas rare, de l'r, à donne trovare et trouver. Mais le sens? Comme pour
trouver il faut chercher, remuer, turbare a pu conduire, par cette transition, au verbe roman. Cela serait possible, mais resterait toujours hypothétique, si les lectures étendues de M. Diez ne lui avaient fourni des rapprochements qui paraissent décisirs. La forme trovare se rencontre, dans les langues romanes, avec le sens de troubler, et indique, de celte façon, la liaison entre le verbe roman et le verbe latin. Ce sont : Tancien portugais, trovary turbare; le napolitain, struvarCy dis^ turbare j et controvarej C07iturbare.
Dans cet article. J'ai réuni quelques mots d'origine fort douteuse, afin que le lecteur put juger du genre de difficultés que présente Vétymologie des langues romanes. Voilà des langues qui, historiquement, proviennent du latin, de l'allemand, du celtique; et pourtant, à chaque instant, les doutes surgissent; on ne sait à quelle langue s'adresser; les formes et les significations entrent en conflit. Des intuitions et des subtilités singulières ont souvent dirigé les populations romanes, comme sans doute, toutes les autres. Pour les démêler, il faut aussi subtilité et intuition, appuyées d'une lecture étendue et d'innombrables rapprochements. £t ici je quitte M. Diez, pour considérer î'élymologie des langues romanes à un autre point de vue avec un autre auteur.
10 Styiiologib.
^MMAinB va cixQuiKME AiiTiiiLB {Joumal des Savants, mars i85G). — fia livre de H. Delairc inliuilé : Iji langue flrançaise dans ses rapporls avec le sanscrit et avec les autres langues indo-européennes. Ce qu'est la dérivalion immédiate et la dérivation médiate. Danger qu'il j a â chercher des 6tymo!ogic8 françaises dans la liste des radicaux dressée par les grammairiens indiens. Tous les radicaux germaniques, latins, grecs, ne sont pas ramenés, il s'en faut, au sanscrit. Le français
. ne peut servir de clef aux et jmologies des langues qui l'ont précédé. Le mode de permutation des lettres entre le sanscrit et le latin est différent du mode de permutation entre le latin et le français. Place, dans histoire, des idiomes parents du sanscrit. Place, dans l'histoire, des idiomes romans nés du latin ; caractère de civilisation qui est empreint i ceux-ci. Vraie nature de l'élymologie française, laquelle réside essentiellement dans la filiation par le latin. La méthode déduclive ne convient pas à l'élymologie; c'est la méthode inductive qui y convient, laquelle procède par l'historique du mol. Exemples d'erreurs où conduit la méthode déductive : adipeux, lalUude, bonnet, àrette, pis de vache. Remarque sur poisson. Le lendemain, la luette, sont des barharismes relativement modernes; la vieille langue ne les avait pas commis; en ce genre, l'antiquité est on signe de pureté.
Tandis que M. Diez, dont j'ai fini d'examiner l'ouvrage, étudie les langues romanes dans leur dérivalion immédiate, M. Delatre, dont je prends maintenant le livre, étudie le français, qui est une des langues romanes, dans sa dérivalion médiate. Les termes de médiat et d'immédiat, dont on se sert pour cerclériser le degré des compositions chimiques, s'appliquent aussi fort bien au degré des dérivations verbales. De même que le sulfate de soude, par exemple, ne procède pas directement de l'oxygène, du soufre et du sodium, mais passe par l'intermédiaire de Tacide sulfurique cl
de la soude, de même un mot roman ne procède pas directement des derniers radicaux auxquels nous puis* sions atteindre, mais passe par l'intermédiaire du latin, de rallemand. et du celtique. Notre verbe joindre n'émane pas du radical yvj^ qui se trouve dans le sanscrit; mais il émane dejungerCy forme qui est parallèle au grec Ceu^vôéiv, à Tallcmand joc/i, anglais joke. Le vieux français, twe, jument, ne se rattache pas au sanscrit asva^ cheval; mais il faut aller d'abord au latin equaj equus, lequel tient au grec Ixxo; et Tincoç; en* semble de formes qui montrent l'analogie avec raatique racine demeurée sur les bords du Gange. En somme, dans l'état des choses, on n est jamais autorisé à considérer un vocable roman comme frère des vocables allemands» latins, celtiques, encore moins des vocables sanscrils; et il y a toujours lieu de lui faire subir une opération et de le ramener, quand on peut, au thème intermédiaire.
Mais Tétymologie ne le peut pas toujours. Il est, dans chacune des langues romanes, un certain nombre de mots réfractaires qu'on n'a pas su réduire à une origine latine, allemande, celtique, ou pour lesquels on ne l'a fait que d'une manière incertaine. On n'a qu'à parcourir le Glossaire de M. Diez pour se convaincre qu'il en est ainsi. Les articles qui n'ont point de solution pu qui n'en ont qu'une douteuse, sont Dombreux; et encore le philologue allemand est-il bien loin d'avoir compris dans son travail tous les mots des langues romanes. En ces cas, le chaînon pour alteindro au sanscrit est rompu. Mais l'est-il sans remède, et n'y aurait-il pas moyen de le renouer autrement? On sait
78 ÊnVOLOGIB.
que les grammairiens indiens ont rédigé la table connplète des radicaux.de leur langue. C'est une liste tout ouverte d'étymologies. On n'a qu'à chercher un mot qui, pour le sens (le sens de ces radicaux est, on le conçoit, très-général) et pour la forme, réponde au mot roman examiné^ et l'on aura une dérivation qu'on dira sanscrite. Mais le procédé n'est pa^ légitime, et la philologie ne peut y donner son assentiment. L'étymologie n'a de sûreté que quand elle possède une série de mots intermédiaires qui, pour la Terme et pour le sens, comblent la lacune entre les deux extrêmes; et, ici, où la lacune est aussi grande que possible, puisqu'il s'agit de la langue la plus ancienne et.de la langue la plus moderne, tout anneau manque, quand l'intermédiaire, latin ou autre, fait défaut, toute transi* tion est coupée. On n'a aucuna règle pour établir la mutation d'un mot sanscrit en un mot roman; on en a pour le passage du latin ou de l'allemand au ro* man; on en a aussi pour le rapport du sanscrit au grec, au latin, à Tallemand. Mais la métamorphose des lettres, qui fait le fond de toute étymologie, n'a de puissance explicative que jusqu'au deuxième degré; elle n'en a plus au troisième ni au quatrième, car quelquefois il faut aller jusque-là, du moins dans le fran« çais, où il peut exister une forme de la vieille langue, sans laquelle la dérivation serait obscure» Eau est dans ce cas; c'est une contraction de l'ancien français tave ou eve^ qui est lui-même tiré de aqua; aqua^ à son tour, est congénère du sanscrit crpo, le latin ayant souvent, en place du p sanscrit, un c ou q. Mais si Ton ne connaissait pas tous ces termes, nulle théorie des
permutations ne permettrait de rattacher eau^k apa* Voilà déjà une première solution de continuité entre le roman et le sanscrit ; il en est une seconde, même pour les mots romans que Ton a ramenés à leurs radicaux latins, germaniques ou celtiques, le fil qui conduit ces radicaux au sanscrit n'étant pas toujours trouvé. De même que le français, Titalien ou Tespagnol sont, pour la plus grande partie, constitués par le latin, de même le latin, le germanique et le cel* tique, ont leur fond commun avec la langue qui fut parlée sur les bords du Gange. Mais aussi, de même que, dans le français, l'italien et l'espagnol, il est des mots qui ne se rattachent pas ou ne sont jpas rattachés à l'une des trois langues mères, de même, dans le latin, le germanique et le celtique, il est des mots pour lesquels on n'a pas reconnu de congénères dans le glossaire sanscrit. Il s'en faut de beaucoup que Tétymologie ait tout expliqué, tout ramené à la filiation indo-européenne; et, dans la masse do radicaux qui se trouvent en dehors de cette filiation, il en est bon nombre qui appartiennent certainement à des do*^ maines tout difrérents. La difficulté va donc se compliquant; une certaine somme de mots romans ne peuvent être rapportés aux sources immédiates ; et, semblablemcnt, une certaine somme des mots de ces sources immédiates n'ont pas leur anneau, du moins connu, dans le sanscrit.
M. Delalre a donné pour épigraphe à son livre cette phrase : a La langue française, étudiée dans ses origines, peut servir de clef pour toutes les langues de la famille indienne^ x> Gomment cela? La langue fran-
80 ETYUOLOGIE.
çaise, à la considérer dans les éléments qui en forment la plus grande partie, est latine, germanique, celtique; mais elle est loin de i^nfermer tout le latin, bien moins encore tout le germain, et surtout le celtique. Dans chacune de ces trois souches, il est une multitude de mois qui n'ont pas pénétré dans ie français. De quelle façon peut-on donc entendre que le français sert de clef à ces idiomes? Us sont plus vieux que lui, plus rapprochés des formes primitives, moins effacés dans leurs terminaisons, moins abstraits dans leurs significations. Eux sont la clef des idiomes postérieurs, et les idiomes postérieurs ne sont pas la clef de ces idiomes antérieurs. C'est renverser les rapporis que de faire expliquer ce qui précède par ce qui suit. Voyez le verbe penser : y a-t-il là quelque lumière à en tirer au profit des langues mères, quelque clef, pour me servir de l'expression de M. Delatre, qui ouvre des portes fermées? Penser Vient du latin pensare^ qui veut dire peser y et l'on conçoit comment l'idée matérielle do peser est devenue l'idée abstraite de penser. Mais il est clair que c'est pensare qui explique peser, et non penser, pensare. Plus loin, pensare'esi le fréquentatif de pendere^ qui a même signification. Mais ici se présente un nouveau détour dans ce long trajet que fait un mol d'âge en âge, de nation en nation, de pays en pays. Les étymologistes rapportent pendere à la racine sanscrite bandh^ attacher, parce que, pour peser, il faut attacher, lier l'objet. Nous voilà bien loin de penser. D'autre part, bandh se poursuit dans les langues germaniques sous la forme de bindeny et là toute trace, si ce n'est par la racine sanscrite, est perdue entre ie
radical primitif qui est né en Asie et le dérivé lointain qui se dit sur les bords de la Seine.
Cela remarqué, je n'insisterai pas sur Textension donnée par M. Delatre dans son épigraphe à Fimporlance philologique du français : ce n'est pas seulement du latin, de l'allemand, du celtique qu'il parle, c'est de toutes les langues de la famille indienne. Or, si les formes immédiates de notre idiome échappent à la proposition générale émise par l'auteur, à plus forte raison les langues qui n'ont aucun de ces rapports intimes avec la nôtre, ne reçoivent point de lumière. Nul reflet ne peut aller du français sur le grec, sur le zend, sur le slave.
Prolongeons un peu plus loin l'examen : car M. Delatre est un philologue trop instruit et trop habile pour qu'on ne discute pas attentivement avec lui. Laissant de côté les autres langues indo-européennes, et prenant le latin dont pour une si grande part le français émane, à quel titre dira-t-on que l'idiome qu'il a produit aide à l'expliquer? sera-ce dans ses relations avec le sanscrit? La philologie comparée a établi d'une manière certaine les nombreuses connexions qui existent entre ces deux langues; elle a indiqué les lois que suivent les permutations des lettres de l'un à l'autre; et, sans avoir pu rattacher tout le latin au sanscrit, elle a démontré sans réplique qu'un fond considérable est commun à tous les deux. Ensuite il est arrivé dans le long cours des temps et sous l'influence de révolutions politiques qu'à son tour le latin a donné naissance, entre autres, au français; mais, bien entendu, la corruption qui a frappé le latin et
83 ËTYN0L06IK.
d'où le français a été engendré, est toute différente de la corruption qui a frappé longtemps auparavant le langage primitif des Ariens, et d*où le latin est sorti. Quand Fantique langue des Ariens s'est modifiée, les populations qui la parlaient étaient polythéistiques, peu avancées dans les arts, étrangères aux sciences proprement dites; la vie chez elles avait encore une extrême simplicité. Au contraire, quand s'est modifiée l'antique langue des Latins, les populations étaient chrétiennes, les arts avaient grandi, des sciences difficiles étaient fondées, et la société avait une compli* cation où elle n'était jamais parvenue auparavant. Aussi les deux corruptions dont il s'agit, gardons ce mot, bien qu'il soit sujet à objection et à restriction, ne se ressemblaient pas, et Tune ne peut servir de def à Taulre. Quoi qu'on fasse, on n'éclaircira pas par le français les rapports du sanscrit avec le latin ; et ce n'est pas de ce côté que la proposition de M. Delatre sera véritable.
Le sera-t-elle davantage dans le secours que prêtera le sanscrit à concevoir comment le français s'est développé du latin? Sans doute, plus Tétymologiste considère de cas où une langue se modifie en une autre, plus la faculté comparative acquiert de pénétration et la méthode de sûreté. Mais cela est un service tout général pour lequel le français n'a rien de plus que les autres, et qu'ici il faut laisser de côté. Laissons-le donc; et alors que reste-t-il? /na est un radical sanscrit qui a une gi^ande extension en Europe, puisqu'il fournit le grec Yvôvat, Ytvc&oîceiv, le latin gnoscere et l'anglais to know. De là, par le latin, il a passé dans le français, où
nous le retrouvons, par exemple, dans lé verbe composé connattrej dérivé de cognoseere. Ce qui importe ici, c*est de savoir par quelle loi étymologique cognoscere a donné connattre. Cela est su maintenant; mais il est clair, par la simple juxtaposition des mots, que jna ne fournit là-dessus aucun renseignement. Le mode de permutation est différent; le mot allant du sanscrit au latin a pris d'autres éléments qui, nécessairement, ont influé sur la formation française. Les origines du français, examinées dans la langue sanscrite, n'éclairent pas comment il a émané du latin, ou comment le latin, et à plus forte raison les autres langues de la famille indienne, ont émané du sanscrit. L'épigraphe choisie par M. Delatre me paraît dictée, non par la science étymologique, mais par un patriotisme qui ne doit point prévaloir dans les questions de science et d'histoire.
Pourtant, je ne suis pas tout à fait hostile, j'en conviendrai, même en ceci, à un certain patriotisme; mais je voudrais que, sans prévaloir, sans fausser la réalité, il sût donner quelque couleur plus vive à ce qui est beau, quelque relief plus marqué à ce qui est saillant. Il n'est pas nécessaire de faire au français une place exagérée dans la famille indienne pour lui trouver des qualités dignes d'être louées, un rôle digne d'être célébré, une histoire, en un mot, digne d'être racontée. Mais, qualités, rôle, histoire, tout cela tient à ce qu'il est non pas fils du sanscrit, mais fils du latin.
Être fils du sanscrit, ou du moins lui être apparenté de près est une grande gloire. Ce fut la fortune Au grec et du latin; et les nations de langue grecque
84 ÊTYMOLOGIE.
cl latine ont, dans l'ancien monde, tenu le sceptre des sciences, des lettres, des arts et de la guerre. Les Perses, enfants de même race, ont eu leur éclat, leur Zoroaslre, fondateur d'une religion pure et profonde, leurs mages renommés, leurs monuments magnifiques. Les Celles, séparés de bonne heure du tronc commun et enfoncés dans les plages lointaines de l'Occident, avaient établi des sociétés puissantes, sous l'influence du druidisme et d'une aristocratie héréditaire, ils avaient leurs bardes et leur poésie, quand la main conquérante de Rome les appela à d'autres destins. Les Germains, encore plus âpres et plus indomptés, repoussèrent les légions romaines, mais cédèrent à Charlemagne et au christianisme. Enfin, les Slaves, venus les derniers dans l'ordre de Thistoire et de la civilisation, sont restés longtemps au seuil qu'ils commencent à franchir. Si tel fut le rôle de ces nations dans le passé, il est encore bien plus considérable dans ce qui était alors l'avenir. Tout ce qui avait été soumis à la discipline de Rome et de Charlemagne ne forma plus qu'un seul corps qui, prenant sur le reste la prédominance intellectuelle et morale, s'est emparé de la direction des affaires du monde. Seuls, dans cette grande expansion, la Perse antique et Tlnde plus antique encore sont restées en arrière; l'une, dans le mahométisme, et l'autre dans le polythéisme.
Telle est la place faite dans l'histoire aux idiomes parents du sanscrit. Mais ce n'est pas non plus un sort à dédaigner que d'être issu de la langue romaine. Il y a là quelque chose que l'on peut comparer à ce qui se pass^ dans les vieilles et nobles familles : plus on y
compte d'aieux illustres, plus aussi, avec le sang, il se transmet de qualités spéciales, d'élégance et de fierté héréditaires. De même les langues romanes, comptant dans leur ascendance ce père illuslre qu'on nomme le lalin, ont, par le seul fait de leur naissance, une infi* nllé d aptitudes pour s'accommoder à l'œuvre croissanté de la civilisation, aptitudes que rien ne saurait remplacer. Aux nuances déjà trouvées par la vie latine se sont ajoutées les nuances trouvées par la vie romane. Sans doute, dans ces transmissions, les langues perdent; elles perdent cette empreinte vive et récente qui fait que le mot primitif est une image de la chose vue, un écho du son entendu. Mais elles gagnent en même temps, elles gagnent celte abstraction plus haute et plus ferme qui rend le mot des âges tertiaires plus fait pour Tidée. De là, dans le champ de la prose, tant de force, tant de lucidité et tant d'étendue; et, dans le champ de la poésie, ce charme d'une langue abstraite qui se surmonte pour peindre la nature ou qui se laisse entraîner vers l'infini de l'âme et des choses. S'il est vrai que les races civilisées, en se civi* lisant davantage, gagnent des capacités héréditaires qui les élèvent sur tout le reste, il est vrai aussi que leurs langues, pour se conformer à des pensées plus vastes, acquièrent de nouveaux caractères. Tel est ce que j'appellerai la noblesse des langues romanes.
A un point de vue plus circonscrit, mais qui n'est qu'une transformation du premier, on est en droit de dire que c'est ôter à l'étude étymologique du français sa vraie nature, que de la faire dépendre des éléments sanscrits. Dans notre étymologie, il s'agit non pas de
86 ÊTYMOLOGIE.
savoir comment un de nos mots provient d'un radical sanscrit, il n'y a, il ne peut y avoir aucune règle pour cela, mais comment un de nos mots provient du latin; pour cela il y a des règles que les étymologistes ont trouvées et qu'on n'a plus qu'à perfectionner et à éten-» dre. C'est là ce qui est instructif et curieux comme histoire et théorie du langage. Ainsi les noms latins en atiOj changent cette finale en aisotij satio^ saison, oratiOj oraison, rogatiOy rovaison (rogation est une forme reprise directement du latin et qui n'a point passé sous le marteau français). Les terminaisons verbales en ingercj angere^ deviennent tndr^fpinjf^d, peindre, plangere , plaindre , sUingere , étreindre , ungere , oindre. Pour ces mutations et toutes les autres, le sanscrit ne sert de rien, il n'intervient pas, tout se passe entre le latin d'une part et d'autre part le peuple nouveau sorti du mélange des Gaulois, des Romains et des Germains. Non que je prétende qu'il n'importe pas de savoir que, sur un arrière-plan, ces mots latins, d'où proviennent les mots français, ont leurs congénères en sanscrit; je prétends au contraire que cela importe; mais c'est en vue de la théorie générale des langues indo-européennes, et non de celle du français. Frère vient de fratery comme père de pater^ mère de mater; on voit l'uniformité de dérivation, et là s'arrête, pour le français, la recherche; ou du moins le reste ne lui est en rien particulier; et si l'on veut étendre le cercle de la comparaison, on mettra en regard le provençal fraire, l'espagnol fraile^ l'italien frate^ de la sorte on aura toule la dérivation romane sous les yeux. On a une dérivation d'un ordre et d'une bien plus
GRAHMAIRE. correction des textes. 87
hante antiquité quand, à côté du latin frater, on range les mots des langues sœurs qui expriment la même idée : Tallemand bruder^ l'irlandais brathair^ le grec çpoTiDp. On aperçoit là presque autant de concordance qu'il y en a entre langues romanes. Ces formes diverses ont un point de rencontre dans le sanscrit bhra- Irij bhrata^ que Bopp rattache à une racine bhar ou bhrj signifiant porter, soutenir, de sorte que le bhratn, bruder ou frater serait proprement le frère aîné qui soutient la famille, désignation qui, se généralisant, s'est étendue à tous les frères sans restriction. Cet exemple suffit pour indiquer comment Tétymologic des langues romanes se distingue de Tétymologie des langues parentes du sanscrit et comment aussi la connaissance de celui-ci importe bien plus à Tétude générale delà famille indienne qu'à l'étude particulière des idiomes issus du latin, et surtout du français, qui n'est qu'un d'entre eux.
La méthode déductiye, dont s'est servi M. Dclatre, bien loin de l'employer du sanscrit au français, je ne remploierais pas du latin à ce même français, tant je craindrais de m'égarer en mainte circonstance. Pour un mot français il n'y a, à mon sens, que cette voie à suivre : rechercher la forme ancienne, s'il en existe une, mettre à côté toutes les formes qu'on peut recueillir dans les autres langues romanes et dans les patois, puis, de Ki, essayer de remonter au radical latin, ou germain ou celtique. Cela fait, si Ton veut étendre davantage le point de vue, on ajoute au radical latin, germain, celtique ainsi déterminé, le radical sanscrit, et cela aPn de voir (si l'on veut et si l'on
88 finHOLOGlE.
peut) comment les intuitions secondaires qui ont amené la formation du français par le latin diffèrent des intuitions primitives qui ont amené la formation des radicaux indo-germaniques. En un mot, ce qui intéresse dans l'élude philologique du français, c'est, comparativement, d'examiner Timmensc parallélisme des langues romanes; c'est, organiquement, de considérer le procédé par lequel les éléments du mot latin se modifient pour donner les éléments du root français, c'est, logiquement, de rechercher par quel travail les significations latines sont devenues les significations françaises. Ces prémisses ainsi posées, il est clair que la recherche des éléments sanscrits est sur un autre plan et sert surtout à faire apprécier l'antiquité des radicaux, leur sens primitif, et la série souvent si singulière des sens dérivés.
Avec le système de M. Delatrc, les incertitudes pénètrent de tout côté. J'en citerai un ou deux exemples. Il y a dans le sanscrit une racine d/), signifiant obtenir, activer, avoir, posséder; elle a passé dans le latin sous la forme aptus, aptare^ ad-Jp-wct, et sans doute aussi dans le grec, malgré Tesprit rude fiwxttv, àt^il. On voit qu elle se retrouve dans le français : apte^ aptHudey adepte^ etc. Existe-t-elle aussi dans le mot adipeux? M. Delatre le croit, décomposant adeps en en ad-eps, et rattachant la syllabe ep au sanscrit dp, de sorte que adeps signifierait ce qui se gagne, ce qui s'acquiert. Mais voyez combien tout cela est douteux : d'abord, ni en sanscrit, ni en grec, on ne rencontre aucun mol formé de d/;, qui veuille dire graisse; puis, la signification est tellement vague qu'oh ne pourrait
comprendre qu'à l'aide d'intermédiaires comment elle serait advenue, et aucun intermédiaire n'est indiqué par H. Delatre. Ce n'est pas tout; une étymologie bien plus plausible est proposée depuis longtemps. On décompose adepsj non en ad-eps, mais en a-depsj et on le rapproche du grec aXeupa, graisse, àXeC^eiv, graisser, par un changement de / en d, qui n'est pas sans exemple dans les rapports du grec et du latin; iXeffeiv se rattache, avec un a épenthétique, à X(icoç, d'où finalement on arrive au sanscrit lipcuy oindre d'un corps gras. Il est donc, pour ne rien dire de plus, trés-douteux que a({ip^x puisse être rangé sous le radical sanscrit dp.
L'adjectif latus, large, est regardé, par M. Delatre, comme une apocope de ickax(^ (p. 85), plat, étendu, qu'il place sous la racine sanscrite pra^ pri, étendre, de sorte que les mots français lé^ latitudcj viennent aussi se ranger sous cette clef. Mais quelle foi ajouter à cette dérivation? LatuSj large, n'est-il pas le participe passé latust Celui-ci n'est-il pas pour tlatus^ qui, dès lors, doit être référé à tôlière^ grec t}4v? Quand oh se place à l'origine sanscrite, les écarts étymologiques sont immenses.
Du côté du français, les sûretés ne sont pas plus grandes. M. Delatre est-il autorisé à placer bonnet, par l'allemand binden^ sous le sanscrit bandh^ qui tous les deux signifient lier? A la vérité, il suppose une forme intermédiaire, bondet; «mais il la suppose seulement, cl vainement il la chercherait, car depuis longtemps Cazeneuve a donné la véritable étymologie de ce mot. Bonnet a été ainsi dit, parce qu'il désignait primitivement une coiffure de tôte faite avec une étoffe dite
00 ETYHÛLOGIË.
bomiet ou bonnette. L'étoffe avait sans doute reçu ce nom à cause de sa qualité, si bien que ce ne serait pas sous Tallemand binden^ mais sous le latin bonus que bonnet devrait être rangé.
Même genre d'erreur pour brette (p. 87), sorte d'épée large, dit M. Delatre; et il cherche, dans Talle* mand, Tadjectif frr^il, large, rattaché au sanscrit pra^ étendre; mais ailleurs (p. 209), il rapproche brette du suédois brytUj rompre, sanscrit bhanj ou bhaj. Lequel des deux prendre? Ni l'un ni l'autre, à ce qu'il semble, et là-dessus c'est Ménage que sans doute l'on doit croire, disant que brette est une longue épée ainsi nommée, parce que ces sortes d*armes avaient été premièrement faites en Bretagne.
Semblablement, le mot pis, mamelle de vache, me parait manqué : il est tiré du sanscrit payas, eau, qui dérive de pt, forme secondaire de pd, boire. « Par euphémisme, dit M. Delatre, les Germains adoptèrent ce nom sanscrit de l'eau pour désigner l'urine, et ils en firent : hollandais pi«, allemand pisse. Le même radical, par une métonymie toute naturelle, a servi à désigner l'organe par où les chèvres et les vaches épanchent le lait. D C'est là, je le crains, de l'érudition employée à côté de la question. Pis, en ancien français, veut dire poitrine, et vient du latin pecius, ce qui nous reporte bien loin des mots allemands et sanscrits ici allégués. Puis, ce mot pis a pris le sens restreint do mamelle, de la même façon que traire, qui vient de trahere, et qui, dans tout Tancien français, a le sens général de tirer, a fini par prendre le sens particulier de faire sortir le lait.
CRAHMAIRE. CORRECTIOR DES TEXTES. «t
En suivant le même ordre d'idées, je remarquerais que dans dimanche Yi n'est pas pour un o latin, que Tancien français est diemanchej provenant, par une forte contraction, de dies dominica; qa'une eourtépointe n'est pas une couverture piquée à points courts, mais une caulte pointe^ c'est-à-dire une eoulte piquée^ adcita puneta; qu*en un mot, avant de procéder à Ta^ nalyse d'un mot français moderne, il faut se rendre compte, autant que possible, du mot français ancien. Au reste, ce genre d'erreurs sera suffisamment repré* sente à l'esprit du lecteur par un exemple que M. Delatre a lui-même corrigé. Â première vue, le mot conh pote (p. 34) lui parut devoir être rattaché au sanscrit pâj boire; (fêtait une apparence de sens qui le ix>n^ duisait en l'absence de toute lumière étymologique^ et cela montre en même temps combien ces appa^ renées de sens peuvent tromper. Mais dans Verratum, l'ancienne orthographe rétablie (composte) a rendu ce mot à sa véritable origine, qui est compositus.
Cest encore un manque de recherches suffisantes dans Tancien français qui lui a fait dire que poisson [p. 36) était une forme comparativement moderne. Loin de là, elle appartient aux origines mêmes de la langue, car on la trouve dans le Fragment de Valendemies^ qui remonte au neuvième siècle, ou tout au moins au dixième : cel pescion. Jusqu'à présent, il n'y a pas de texte français plus vieux que ce Fragment et le Cantique de smnte Eulalie; mais il est de fait que celte forme est extraordinaire. Le mot français devrait être pesce^ comme le provençal a peis^ mais aussi peissoyde sorte qu'il. faut admettre une forme non
M ÉTYHOLOGIB.
laline piscio^ usitée dans les Gaules, et d'où est provenu poisson.
A propos de luette^ lendemain j lierre^ etc., qui étaient autrefois uette^ endemain, ierr^, etc., M. Delatre dit : « L'emploi de deux articles pour un, devant des mots dorigine latine, est une monstruosité grammaticale dont on ne trouve d'exemple que dans la langue française. Pour qu'une langue commette un pareil barbarisme, il faut qu'elle ait entièrement perdu la conscience de sa force et de son génie. Aussi, les formes que nous venons de signaler datent-elles des temps les plus obscurs du moyen âge, lorsque régnait partout la plus profonde ignorance (p. 165). » Sans doute, M. Delatre entend, comme tout le monde, parles temps les plus obscurs du moyen âge, le onzième siècle, le douzième et peut-être le treizième. Eh bieni il n'a qu'à parcourir les monuments de ces siècles, et il n'y trouvera jamais la faute par lui signalée. Ce barbarisme ne s'introduisit qu'aux quinzième et seizième siècles, alors que, par des causes sur lesquelles j'ai plusieurs fois disserté, la vieille langue subit un profond changement.
Croire que l'analogie aille dans une langue en se perfectionnant, et qu'elle ne soit pas meilleure au voisinage des origines, est une erreur, et je suis étonné qu'elle ait été commise par M. Delatre, lui si versé dans l'étude comparative des langues, et qui a eu tant d'occasions de s'assurer que, pour la forme des mots, l'antiquité est un gage de pureté. Car je lui rends volontiers témoignage d'habileté et de savoir, et, si j'ai combattu son système, je dois ajouter que j'ai été sin«
guliëreroent frappô de la riche érudilion dont il fait preuve à chaque pas dans son livre. Les exemples empruntés à tous les types de la famille indienne se pressent sous sa plume. Avec une si forte et si heureuse pi*iparalion, il est appelé à de beaux travaux sur la comparaison des langues indo-européennes.
94 ÉIYttOLOGni.
SomAiRB DU smftvB AETiaB. {Journal de» Savants, avril 1856.1 Grammaire de la langue Wtnl do M. Burgoy. Possibilité de faire la gnmmaire de cette 4angoe, bien qu'il ne nous soit parrenu aucune grammaire contemporaine. Discussion de l'opinion de M. Max Nflller, qui pense que les langues romanes sont un parler latin dans la boucbc des Germains, envahisseurs de l'empire romain; examen de quelques-uns des exemples cités par M. HOller : haut^ hurler, sergent, feu, uduer, lâche, cour, battre, tailler, parole, manière, fantasàn, abimer, apprendre, penser, hôtel, malade, aval, visage, contrée; très-grandes restrictions qu'il faut apporter à cette opinion. Les langues romanes sont-elles une corruption du latin? La corruption est bien loin de tout expliquer, et entre autres certains procédés trèa-supérieurs au latin, par exemple l'article, une conjugaison plus riche, etc. Discussion de l'opinion de Fttchs, qui y voit non une corruption, mais un développement régulier du Utin. Discussion de la théorie de l'évolution. L'évolution a eu k plus grande part, mais il en faut laisser une à la corruptioQ. Parallèle entre l'italien, l'espagnol et le français d'un côté , et, d'un autre cAté, le latin, dont ils procèdent par un vigoureux travail de rénovation, de pensée et de civilisation.
L'ordre des matières m'amène à la grammaire de la langue d'oïl et à l'ouvrage de M. Burguy. La langue d'oïl, dans le cours de sa durée, ne nous offre aucun travail qui nous enseigne comment nos aïeux comprenaient la structure de leur propre idiome; ce sont les modernes et même seulement les hommes de notre temps qui ont essayé d'en reconstruire l'édifice grammalical. Il n y a, jusqu'à présent, que deux livres sur ce sujet, celui de M. d'Orell^ qui est de 1830, et celui de M. Burguy, qui vient de paraître. Et celte reconstruction n'a rien de chimérique et d'impossible. D'à*
GRâMUAIRE. correction des textes. 95
bord on a sous la main une masse de textes en i^ers et en prose qui proviennent principalement du douzième et du treizième siècles; la langue servait donc d'expression à une grande littérature; cette littérature trouvait beaucoup d'accueil en dehors de son pays natal, et les voisins en fxaduisaient à lenvi les productions qui avaient le plus de succès. Comment, dès lors, nier qu'un idiome écrit pendant deux siècles, arrivé à un véritable éclat littéraire, traduit de tout cdté, ait ses règles grammaticales implicites ou explicites, qui ont garanti la tradition du langage et la circulation des œuvres? N'est-il pas manifeste qu'un esprit sagace, patient à lire et habile à comparer, dégagera, sinon sans peine, du moins avec certitude, tous les éléments d'une grammaire? Et ce n'est pas tout : de quelque façon qu'on se représente le rapport du vieux français au latin, soit un rapport de corruption et de perver* tissement, soit un rapport de perfectionnement et d'é« volution, toujours est-il que la grammaire latine entre pour une part très-notable dans son organisme. Ce n'est pas tout encore : le moindre examen des textes anciens manifeste les liens étroits qui unissent le vieux français au français actuel; entre nos aïeux et nous il n'y a que des dégradations; à chaque instant, parmi le peuple des villes ou des campagnes, nous entendons des mots et des tournures qui, éteintes dans la langue littéraire d'à présent, se rencontrent dans les vieux textes et appartenaient à la langue littéraire de jadis; nulle part la chaîne n'est interrompue, si bien qu'indubitablement, par le latin, par la vieille langue et par la langue moderne nous tenons un ensemble
06 ËTYMOLOGIE.
grammatical dans lequel il s*agit seulement de tracer des phases et des transformations.
J'aurai beaucoup de bien à dire du livre de M. Burguy. Mais, avant d'entrer en aucun détail, n'y a-t-il pas lieu de se demander comment s*est faite la transmission du latin au français, et, en général, aux langues romanes? ou, pour préciser la question, ces langues sont-elles une altération du latin écrit, ou bien ont-elles des racines plus profondes et proviennentelles du parler populaire qui avait cours parallèlement à celui des classes supérieures, de sorte qu'il faudrait voir dans ces langues non pas une corruption du latin littéraire, mais un développement du latin vulgaire? M. Burguy est pour cette seconde opinion, se rangeant, en cela, du côté de Fuchs, qui a consacré à cette question un livre plein d'intérêt, et qui y relève les avantages des idiomes novo-latins avec une force, je dii*ais presque une partialité remarquable chez un Allemand. Malgré ces autorités, j'ai beaucoup de restrictions à faire valoir, et je ne puis accepter la solution exactement comme elle est donnée.
Il y a d*abord à prendre en considération une opinion nouvelle qui, si elle était admise, changerait le terrain de la discussion. M. Max Mûller, si célèbre par ses travaux sur le sanscrit, vient de publier un opuscule sous le titre do Nuances germaniques jetées sur des mots romans (ûber deutsche Schattirung romanischer Worte), où il essaye de faire voir que les langues romanes sont, il est vrai, du latin, mais du latin modifié par les Germains envahisseurs cl non par les peuples romans conquis. Suivant lui, il y a eu une rupture.
une solution qui a coupé, à un certain moment, la conlinuilé de l'organisme roman. « L'italien, dit-il, est bien plus étranger au latin que le nouveau hautallemand à l'ancien haut-allemand, le romaîque au grec, et même le bengali au sanscrit. La raison en est que les langues romanes représentent non pas le latin tel qu'il se serait développé naturellement chez les Romains de ritalie ou des provinces, mais le latin tel que des populations étrangères et précisément des populations allemandes l'apprirent et se l'approprièrent. Les langues romanes sont le latin été à la bouche romane et transporté dans la bouche allemande où il a pris son développement. Donc sur les mots romans est jetée une ombre qui ne leur appartient pas; et, si nous les considérons de près, nous y reconnaissons l'ombre non-seulement d'une langue étrangère, mais en particulier de l'individualité allemande. »
Cette opinion est directement opposée à celle de Fuchs. Fuchs pense que les langues romanes sont une évolution naturelle du latin, qui s est opérée à peu près comme si les barbares n'étaient pas intervenus, et par la marche simultanée, bien que contraire, d'un latin classique qui s'éteignait et d'un latin vulgaire qui se perfectionnait. M. Mûller est d'avis que, le fond latin restant intact, les populations allemandes, qui s'implantaient sur le sol, s'en sont emparées et l'ont modifié non point comme auraient fait des Latins, mais comme ont dû faire des Allemands. A mon tour, venant, par la série de ces études, à m'occuper du débat ouvert, j'y prends une position intermédiaire, pensant que, essenliellement, c'est la tradition latine qui do-
98 ËTYHOLOGIE.
mine dans les langues romanes, mais que Tinvasion germanique leur a porté un rude coup, et que de ce conflit où elles ont failli succomber et avec elles la civilisation, il leur est resté des cicatrices encore apparentes et qui sont, à un certain point de vue, ces nuances germaniques signalées par M. HûUer.
Déterminer ce que serait devenue la langue latine par la seule dissolution et recomposition de ses éléments et sans Tintervention étrangère et barbare, et ce que, dans ce cas, seraient les langues romanes, pourrait être Tobjet d*un travail délicat et difficile, mais intéressant. Ce serait, sans doute, une hypothèse hbtorique; toutefois, faire une hypothèse historique en des circonstances déterminées est un exercice utile et capable de mettre en lumière les filiations et les connexions des choses. Pour rendre ce travail réel, c'està-dire pour ne pas substituer un cas imaginaire à un cas hypothétique, il faudrait se représenter comme issue définitive, rétablissement de quelque idiome fondamentalement analogue aux langues romanes; mais il faudrait en extraire, à Taide d'une conjecture guidée par les monuments et par les analogies, ce qu'y introduisit rinfluence germanique autant au moins par l'abaissement de civilisation que par le mélange direct.
C'est cetle influence germanique que M. Mùller a surtout en vue. Il a été frappé de la couleur allemande donnée, soit à la forme d'un mot, soit à sa signification. Ainsi haut vient du latin altus; mais Tallemand hoch a été cause que ce mot est devenu aspiré. Hitrler^ ancien français huiler, dérive de ulnlare; mais Taspiration est provenue des gens qui disaient, dans leur lan*
guc, hetden. C'est une action de ce genre qui, en mainte circonstance, a changé lev latin en gu; guaster de vastare. De même sergent^ de serviens^ a été déterminé, dans cette forme, par l'ancien haut-allemand scwrjo^ cstafier; car, dit M. MûUer, le t; latin, lorsqu'il se change en jf, devient g dur et non g doux. Mais je remarque qu'il faut rayer de cette liste sergent et le soustraire à toute influence de searjo : la formation romane est très-régulière; et ce qui y introduit le g doux, c'est Vi qui suit le t^. Pourquoi ignis a-t-il disparu des langues romanes cl a-t-il été remplacé par feu? C'est que ignis était sans rapport dans Tesprit allemand, tandis que /bcttô se rapprochait de feuet' et de funkelnfel les Allemands ont délaissé l'un et adopté l'autre. Pourquoi sinere ne figure-t-il pas dans les langues romanes, y étant remplacé par laxare^ sous la forme de laisser^ lasciare? C'est que les Allemands, qui prirent le langage roman, furent conduits vers ce der^ nier par ses analogies avec lassen^ ancien haut-allemand lâMHj gothique lelan. Pourquoi lâche^ qui vient de laxusj a-t-il été choisi au lieu de segnis? C'est que l'ancien haut-allemand la%^ gothique lats^ repoussait segnis et attirait laxus. Ces exemples montrent ce qu'entond M. MQllcr : suivant lui, ce sont non les Gallo-Romains qui ont fait la langue romane, mais les Germains qui, se mettant à parler le latin, l'ont parlé le plus près possible de l'allemand, et ont fait du roman non un fils du latin, mais un mélange de formes latines sous une inspiration germanique.
De la même façon, aula^ qui a disparu, a été remplacé par couff ancien français courte qui vient de C0*
100 ÈTYHOLOGIE.
hors OU cors^ sous Tinfluence de Fallemand hof, qui a le même sens. Mais il n'est pas besoin du secours du mot germanique; il a suffi que la résidence rurale. des seigneurs germains ait reçu le nom latin de cars, en roman court ou cortCj pour que tous les sens dérivés soient survenus. Au lieu que M. Mûtler a sans douto raison quand il remarque que Tanglo-saxon et l'ancien Scandinave^ beado^ bo^, a favorisé batuere aux dépens de pugnare\ que gross a favorisé grandis aux dépens de magnus, et tailon et tail^ couper, a favorisé taleare^ tailler, aux dépens de scindeie. M. MûUer pense aussi qu'on peut expliquer la singulière substitution de parabola à verbum dans parler et parole^ parle wort allemand, qui de bonne heure a eu le sens de dicton, proverbe. Quand les langues romanes ont tiréwianià-^ de mauusj elles ont été inspirées par l'usage germanique qui, de hand, avait produit gothique handugsy adroit, et ancien haut-allemand hantalon, agir. Les Allemands disant die Seite des Meeres, le côté de lamer, Costa, côte, a pris le sens de rivage. Knabe et Knappe étant le même mot et ayant la double signification d'enfant et de soldat^ infans a ajouté à son sens propre celui de fantassin, fante, infanterie; toutefois, à mon sens, ceci est douteux : enfant n'a l'acception de soldat ni en français ni en provençal; et je crois qu'elle provient d'une assimilation facile à concevoir, entre enfant et homme de pied, d'autant plus que le mot italien fante signifie aussi homme de service; homme de service, homme de pied, enfant, ces significations successives dépendent l'une de l'autre par un chaînon visible. Dans ces rapprochements il importe grandement
de tenir compte de Tâge des mots et des acceptions. Je contesterai de môme que, pour faire entrer dans les langues romanes abtmer d'abîme, il ait fallu passer par %u Gmnd richten, sous prétexte que Grund est la traduction d'abyssus; la dérivation est ici trop directe pour qu'il soit besoin de chercher des intermédiaires. Je contesterai encore l'influence de fasseuy qui veut dire prendre et comprendre, sur apprendre, de apprehendere; car déjà, dans le latin, apprehendere arrivait de soi-même à cette signification, et TerluUien a dit : apprehendere rem, comprendre une chose. Penser est dans le même cas à Tégard dcp^i^ar^; wxgen n'a pas agi, le mot latin ayant déjà figurément l'acception de méditer. Et, étendant plus loin mon rôle de critique, je repousserai l'étymologie de hôtel qui est rattaché à hostis par l'ancien français ost^ armée, et par l'ancien haut-allemand heriberga, qui, venant de heei\ armée, a donné, dans les langues romanes, un mot signifiant bgisj demeure. Il est impossible de séparer hôtel de hôte, et hôte du latin, non pas hospes, mais hospitemj qui a fourni régulièrement hoste; Yi non accentué tombe, et il reste entre deux consonnes un p qui disparait, mais qui est conservé dans l'espagnol huesped^ forme moins contractée.
Faut-il admettre que unpass, qui veut dire indisposéf ait déterminé le roman malade (maie aptus)! Dans cette hypothèse, aptus répondrait à l'allemand posa; et ce serait ce rapport entre pass et aptus qui aurait décidé la substitution de maie aptus à a^ger, qui a disparu. Pourtant, remarquez que maie aptus est exactement formé comme mal astruc, en français malotru^ où rien
i03 ÉTTHOLOGIK.
de germanique n'est reconnaissable. Avenir a été suggéré par mochunft, qui est mot à mot à venir; avalj par %etala, qui veut dire' ad vallem; visage j ancien français m, par Geskhtj qui signifie à la fois vision et face; et contrée par Gegend^ qui se comporte à Fégard de la préposition gegen^ comme contrée à l'égard de la préposition contra. H. Mourain de Sourdeval, avant M. Mûller, avait, dans ses Études gothiques (Tours, 1839)^ indiqué, sous le nom de gothicismes, quelques cas analogues, par exemple, pardonner, qui est la tra- . duction de forgifan, vergeben^ et méfait, qui est la traduction de misdœd^ Misthat. Ces remarques sont certainement ingénieuses et doivent avoir une part de vérité; car, bien que les intuitions qui ont présidé à la formation de ces mots romans pussent se déduire, sans peine, des significations contenues dans les mots latins, toutefois il ne faut pas oublier que, dans l'invention des acceptions et des tournures, il est plus sûr d'en rapporter la propriété à ceux qui les possèdent d^ancienneté qu'à ceux qui, venus en second lieu, seraient supposés les avoir trouvées de leur côté et d'une manière indépendante.
J'accepte donc, pour une part, les observations de M. MûUer, et j'admets avec lui qu'une influence germanique s'est fait sentir, non-seulement dans l'introduction d'un certain nombre de mots, mais aussi d'un certain nombre de tournures et de locutions. Mais, en même temps. Je repousse de toutes mes forces la conclusion générale qu'il en tire, à savoir que les langues romanes sont du latin parlé par des Germains. Cette conclusion va bien au delà de ses prémisses ; elle le
GRAHIIÂIRB. GORRECTTON DES TEXTES. 105
conduit à poser an fait qui me parait en contradiction avec les données historiques, c'est que les populations germaines qui pénétrèrent dans l'empire romain étaient beaucoup plus nombreuses que les populations au sein desquelles se fit leur établissement, et que les Romains des Gaules, de Tltalie et de TEspagne ne formaient qu'une petite minorité auprès des barbares qui venaient de la rive droite du Rhin. Si les barbares avaient été en majorité, ils ne se seraient pas donné la peine d'apprendre tant bien que mal le latin, et la langue indigène se serait éteinte, comme elle s'éteignit sur les bords du Rhin et dans une partie de la Belgique, où la population germaine prévalut en nombre, comme elle s'éteignit dans l'Angleterre, où les Angles et les Saxons expulsèrent et le latin des colonies romaines et le celtique du gros de la nation. De plus, comment la Germanie, qui d'ailleurs resta peuplée, aurait-elle pu envoyer des multitudes surpassant celles qui habitalent la Gaule, l'Espagne et l'Italie? Et ne sait-on pas, pour quelques-unes de ces bandes, qu'elles étaient bien loin d'offrir des masses énormes? Les Francs, en particulier, qui, sous Glovis, fondèrent la monarchie franque, n'étaient qu'une poignée. Ces données concordent avec la langue elle-même; car c'est là surtout qu'est, suivant moi, la preuve que la population qui l'a faite est essentiellement romane et non germaine. La syntaxe est latine. Dépouillez le latin de ses cas, suppléez par des prépositions aux rapports que ces cas exprimaient, introduisez le quod là où le latin mettait l'infinitif et où le grec mettait ^e, et presque toujours vous avez, en place de la phrase latine, la phrase ro-
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mane. Il en serait tout autrement si c'était une phrase germaine qu'on dût retrouver là-dessous. Enfin, et c'est là ce qui me semble décisif, si Tinfluence allemande avait eu la prépondérance qu'on lui attribue, c'est surtout à l'origine qu'elle se serait fait sentir. Plus les textes seraient anciens, plus ils en offriraient la trace. Or les textes ne se comportent pas ainsi : plus ils sont anciens, plus le caractère latin y est marqué, c'est-à-dire plus il est facile de calquer une phrase latine sur la phrase romane. Jamais on n'aperçoit le moment, le joint, où une autre nationalité, se substituant à la nationalité des Gaules, de Tltalie et de l'Espagne, se serait emparée de l'idiome des vaincus et l'aurait parlé suivant une grammaire à elle propre. Il y a lieu de démêler, dans les langues romanes, des tournures germaniques, comme on y rencontre des mots germaniques, et l'un n'a pu se faire sans l'autre; en ceci, les remarques de M. Mûller sont instructives; mais il n'y a pas lieu d*aller plus loin, et de déplacer le véritable centre de ces langues qui est dans le lexique et dans la grammaire du latin.
Donc, laissant de côté ce point de vue tout à fait partiel, et nous mettant au point de vue général, y a-t-il eu, dans le passage du latin aux langues romanes, corruption ou évolution? Ces deux mots posent nettement la question et portent avec soi leur idée précise.
La corruption est l'opinion la plus ancienne et la plus répandue. Elle se comprend ainsi : durant la longue agonie de Tempire, les classes éclairées diminuèrent en nombre et en importance; des chefs barbares
GHAHHAIRE. correction des textes. 109
se substituèrent aux chefs romains, l'éducation fut négligée, et le langage alors s'altéra par une foule de locutions vicieuses. Ces locutions prirent domicile, personne n'étant plus là pour les corriger et pour les expulser. On ne distingua plus les cas les uns des autres; on confondit le neutre avec le masculin; et il est certain qu'un Romain du temps d'Auguste, s il eût pu entendre ce latin, y aurait relevé mille solédsmes et barbarismes et aurait reproché à ces gens- là de ne plus savoir leur langue. Ces observations, qui d'ailleurs sont incontestables, montrant les langues romanes comme composées de solécismes et de barbarismes, les montrent aussi comme étant en contradiction avec la logique grammaticale. De là Tinfériorité qu'on leur attribue par rapport à la langue latine. Avec de telles prémisses, il était impossible que l'on songeât à aucun parallèle, à aucune égalité. En effet, pendant bien longtemps, on n'y a vu qu'un jargon né au sein d'une épaisse barbarie; et quel moyen d'y voir autre chose tant que la corruption paraissait le seul agent de la production?
Mais en est-ce véritablement le seul agent? Non, sans doute, car elle n'explique pas plusieurs autres particularités qui n'ont pas moins d'importance. Ainsi, dans ces langues novo-latines, qu'au premier abord on prend pour des types dégradés^ on voit apparaître un des éléments les plus précieux pour la précision et la clarté, à savoir l'article. L'article manque en latin, et c'est certainement une imperfection réelle; mais il existe dans les langues romanes, chez qui c'est certainement un perfectionnement. Et non-seulement on y
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trouve Tarticle défini, que le grec possède aussi, mais on y trouve Tarlicle indéfini, qui complète très-bien le système des délerminatifs. Là on ne peut faire intervenir la corruption; car, si les langues romanes ont approprié à cet usage les pronoms Ule et unus^ en en détournant le sens, le solécisme disparait devant Texcellence de la conception. La conjugaison latine est pauvre; celle des langues romanes est riche. Elles ont décomposé le prétérit en deux; et j'ai fait et je fis répondent à Tunique fed. Elles ont ajouté le conditionnel; et, tandis que le latin confondait dans amarem^ f aimasse et y aimerais^ elles ont séparé les deux sens pour leur attribuer à chacun une forme distincte. De quel procédé se sont-elles servies? Dans le premier cas, elles ont donné la plénitude de l'usage à une tour* nure que Ton voit poindre même au milieu de la latinité classique, à savoir habeo factumj j'ai fait, et elles ont conservé le prétérit latin, dont l'emploi est devenu spécial. Dans l'autre cas, sur le type du futur, elles ont construit un conditionnel, à l'aide d'une analogie heureusement mise en œuvre : y aimerai^ j aimerais. Dans cette création, il y a évidemment autre chose que de la corruption. La suppression du neutre ne peut être non plus blâmée ; la langue latine avait perdu complètement le sentiment des raisons qui, à l'origine, avaient donné à tel objet plutôt le neutre que le masculin; et les Romans, en réunissant celui-là à celui-ci, ont simplifié avantageusement le langage. Le neutre n'est utile que là où, comme dans l'anglais, il appartient exclusivement à ce qui n'est ni mâle ni Temelle. On expliquera semblablement la formation des adverbes
romans. Les terminaisons en e, en o, en ter, qui, en latin, caractérisent ce genre de mots, avaient eu, à l'origine, une signification propre, signification qui, de- ?enue très-obscure pour les Latins eux-mêmes, s'était complètement perdue pour les Romans. On y suppléa par une combinaison ingénieuse et uniforme, adjoignant régulièrement à Tadjectif féminin le substantif mens : ehirement, caramente.
Ceci nous reporte vers l'évolution. Dans ce système, dont Fuchs a été le principal défenseur, on considère toutes les modifications qu'a subies la langue latine pour devenir langue romane, comme un produit régulier de la loi de changement. En d'autres termes, ce n'est point le mélange et l'influence des barbares qui ont causé des altérations; ce n'est pas la décadence politique et intellectuelle de l'empire qui a réagi sur le parler et y a introduit toute sorte de fautes contre l'analogie; il n'y a eu dans ce grand phénomène ni vicieuse intervention de l'étranger, ni appauvrissement graduel des sources du savoir et de la grammaire. Mais les germes analytiques qu'on peut voir poindre sous la forme synthétique de l'idiome latin se sont développés. Et, pour tout dire, quand même l'empire au lieu de succomber sous l'effort de ses ennemis et d'être en proie à une longue invasion, eût continué à exister ou se fût dissous par la seule réaction des éléments contenus en son propre sein, le latin ne s'en serait pas moins transformé en langues romanes avec tous les caractères qu'elles possèdent. Ces langues sont pures dans leur transmission; elles ont suivi, ou plutôt le latin a suivi en elles une marche nécessaire et ascen-
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dante qui l'appropriait au nouvel esprit des temps nouveaux. C*est devant cette influence qu ont disparu les cas et le passif. Les différences ne sont pas des solécjsmes; l'analogie a été non faussée, mais étendue; et entre le latin et le roman, il ne faut admettre qu'un néologisme qui devint de jour en jour plus indispensable. Toutefois, on ajoute comme explication que le langage populaire eut une part dans les modifications subies, et que maint terme, mainte locution qu'à Rome le bel usage condamnait, prévalant dans les classes illettrées ou dans les provinces, prévalurent finalement dans le parler vulgaire quand Rome et son bel usage eurent perdu leur*prépondérance.
Ce système, je le trouve trop favorable aux langues romanes, il ne tient pas assez compte des événements politiques, et attribue à l'évolution historique plus de simplicité qu'elle n'en a eu réellement. Serait-il bien possible que cette dislocation qui introduisit tant de tribus étrangères au sein des peuples romans et qui substitua des chefs barbares aux cliefs indigènes, n eût exercé aucune action fâcheuse sur la langue? Or, c'est le dire que de prétendre que le développement fut aussi régulier que si rien de pareil n'était survenu, oue si l'emphe et sa langue s'étaient décomposés par le conflit de leurs éléments propres. Puis l'abaissement que Ton remarque alors dans tout ce qui concerne les lettres et les sciences, ne se sera-t-il fait sentir en aucune façon à la langue elle-même, et cet instrument des lettres et des sciences aura-t-il continué à se développer comme il aurait fait si la pensée publique n'avait eu une éclipse partielle en des temps sî
orageux? Enfin, tandis que l'évolution politique était soumise à une perturbation si profonde, tandis que le pouvoir échappait aux Latins pour passer entre des mains germaniques, tandis que des rois germains gou . vernaient la Gaule, Tltalie et l'Espagne, ce qui ne se rait jamais arrivé sans la catastrophe de l'empire, la langue n'aurait pas éprouvé une désorganisation correspondante? et seule, au milieu de ce dérangement qui, sans empêcher le résultat final, en troubla la marche, les conditions et le moment, elle l'aurait, elle, atteint sans les graves contrariétés qui dominèrent tout le reste? Cela n'est pas probable a ptiori, et cela n'est pas en efTet.
On peut, je crois, le démontrer directement. On dira qu'une langue a suivi une marche à elle propre, soit qu'aucun événement extérieurn' ait concouru à la modifier, soit qu'au contraire on note des influences de ce genre et que celte marche ait été entrecoupée par des époques malfaisantes; on le dira quand on pourra montrer, dans toute sa durée, une série de monuments qui en signalent les diverses phases, sans qu ily ait d'interruption entre les chaînons. Tel est le cas du français depuis qu'il existe. Certes, la langue que nous parlons aujourd'hui est notablement diiïérente de celle du onzième siècle. Mais on tient toutes les dégradations, quand elle s'est altérée, toutK^s les gradations, quand elle s'est perfectionnée, par où elle a passé durant ce long intervalle. On la voit prendre au douzième une régularité qu'elle n'avait pas dans l'âge précédent, régularité qui se conserve dans le treizième, qui se corrompt dans le quatorzième. L'al-
ilO ËTYMOliOGIE.
tération se consolide dans le quinzième et devient le départ d'une nouvelle élaboration qui, grandissant durant le seizième, arrive à son plein dans le dix-septième; à ce moment commencent de nouvelles mutations auxquelles nous assistons. Mais, pour le latîn^ rien de pareil. Il s'altère, sans doute, a la fin de Tempire et après l'arrivée des barbares, cl le style de Grégoire de Tours est bien loin de la pureté de Tite-Lîve; mais enfin c'est du latin et nullement une des langues novo-latines. Puis tout à coup il disparaît, et l'on voit sortir, comme de dessous terre, chacun des idiomes auxquels il a donné naissance. Il meurt brusquement et sans se transformer, de sorte que ces langues secondaires ne peuvent en être considérées comme la transformation ou l'expansion. Il y a extinction de quelque chose d'ancien et naissance de quelque chose de nouveau. Pendant que le latin avait une existence qui de jour en jour cessait davantage d'être réelle, il se formait, parmi les populations, un parler qui en difTérait; mais ces populations avaient, au milieu d'elles, les barbares qui influaient sur ce parler; leur patois, car c'est le mot dont il faut se servir, était dé* daigné de la gent lettrée; et l'esprit de culture avait baissé de tout point parmi elles. On n'est donc pas autorisé à dire que le latin s'est continué dans les langues nouvelles; il est mort sans se développer, mais il est mort en laissant des enfants, des héritiers; ce qui n'est pas la même chose, notons-le bien, que se transformer. Alors quand, cela établi, on se retourne vers ces langues à leur origine et qu'on y voit certaines traces évidentes de barbarie, on ne peut refuser d'ad-
metlre qu'à côté d*un développement qui est incontestable, il y a eu une corruption qui ne Test pas moins. Quant h 1 allégation que les langues romanes proviennent du parler populaire qui avait cours, à côté du latin littéral, dés les pins beaux temps de la langue, cela non plus n'est vrai que dans des limites assez étroites. Sans doute, elles ont des traces du parler populaire; mais j'ai déjà rappelé^ que ce parler avait souvent un caractère de néologisme incompatible avec l'allégation dont il s'agit.
Il faut donc, suivant moi, dans le passage du latin aux langues romanes, admettre autre chose que l'évolution naturelle d'un idiome qui croit et change avec la ci*oissance et le changement de la vie générale. Le coup porté à la civilisation gréco-latine par l'invasion des barbares fut tel que le latin ne s'en releva pas et qu'il mourut assez rapidement de langueur et d'épuisement. Tant que la barbarie fut débordante et promena par les cités et les campagnes cet empire qu'on ne savait ni comment repousser, ni comment accepter, ia langue déchut de plus en plus, et l'on pourrait, par la décadence de la langue, mesurer la gravité des blessures infligées à l'ordre social. Un peu plus de puissance dans la barbarie, un peu moins de résistance dans la civilisation, et la langue devenait tout à fait barbare : on avait définitivement dans les Gaules, en Italie, en Espagne, des Germains au lieu de Romans, et, dès lors, une culture parlant d'un degré très^inférieur à celui d'où la culture romane est effectivement
tlS LTYHOLOGIE.
partie. Je crois que, ne connaissant pas Thistoirc el connaissant seulement le rapport des langues novo-Ia* tines au latin, on en pourrait conclure que le temps qui fut témoin d'un pareil phénomène Tut un temps de profonde perturbation et de rude épreuve pour les Latins. Eh bien! la proposition inverse n'est pas itioins vraie; et le temps qui vit de telles perturbations fut un temps de rude épreuve pour la langue. De là ces stigmates que les idiomes issus du latin portent au front et que Ton voudrait en vain nier. Et documenta damus qua simus origine nati^ a dit Ovide en parlant des humains nés des pierres de Deucalion pour le travail et pour la peine; et, nous, nos langues portent encore et porteront toujours la trace des orages et des désordres oui en accompagnèrent Torigine. .
Ainsi allèrent parallèlement le latin vers la désuétude et le roman vers l'usage, jusqu'à ce que vint le moment où il n'y eut plus personne qui parlât l'un, ni personne qui ne parlât l'autre. On écrivit le latin, mais on ne le parla plus ; on parla les langues romanes, mais on ne les écrivit pas encore. Être écrit, mais n'être plus parlé, est la preuve pour le latin qu'il était mort, et même assez rapidement, du coup que les barbares avaient porté à l'empire; être parlé et non écrit est la preuve pour les langues romanes qu'elles naquirent peu à peu et ne furent pas une simple modification graduelle du latin. Ces deux termes se correspondent : si le lalin avait continué à vivre, tout en sallérant, il se fût imposé sous cette forme aux lettrés, qui l'auraient écrit avec ses dégradations successives; mais ils n'eurent pas le choix entre une lan-
gue littéraire qui pouvait exprimer la pensée, et une langue populaire qui ne le pouvait pas encore. Et réciproquement, si le roman n'avait pas été une langue nouvelle qui naissait, il ne lui aurait pas fallu un aussi long temps pour arriver à être écrit, et on le trouverait au Ueu et place de la langue latine, employé dés l'ongine de la tranformation aux usages de la littérature. Cependant vint un moment où, les barbares cessant de passer le Rhin, les populations se rassirent, où, la puissance de FÉtat s'étant affaiblie, les puissances particulières dues aux fonctions et aux richesses terri* toriales prirent la prépondérance. Le mouvement de rétrogradation s'était arrêté. La société, d'une part, recueillit ce qui restait de rhéi^tage antique, d'autre part, accepta les conditions imposées par le malheur des circonstances; les forces vives qu'elle recelait en son sein se développèrent, et elle sortit de l'épreuve non pas telle qu'elle aurait été si la dissolution de l'an denne société avait été laissée à elle-même, mais non pas tout à fait dissemblable pourtant. Ce qui se pas* sait dans le domaine social se passait aussi dans le domaine de la langue, et celle-ci pourra, si on veut, servir à mesurer, dans les choses politiques, le désordre d'abord, puis la restauration graduelle et finalement le plein développement. C'est quand le monde romain se trouble et se désorganise que la langue se désorganise à son tour et reçoit toutes sortes d'éléments étrangers; c'est quand les institutions sont encore incertaines entre les traditions de l'empire et les tendances vers la féodalité qu'elle devient ce parler
populaire que ni la religion, ni les lois, ni les lettres
114 fiTTHOLOGIE.
ne daignent accepter; c'est quand le monde catholique et féodal est définitivement organisé que, sortant de sa minorité, elle s'empare d'abord de tout le domaine poétique pour s'étendre peu après aux autres.
Et, même dans la langue, on peut apprécier qu'un vigoureux travail des intelligences avait continué l'œuvre, momentanément troublée, du développement social, et que, si l'arrivée des barbares, la dislocation d'un grand empire, le mélange des races, le malheur des temps, les ravages de la guerre, avaient éprouvé durement les peuples latins, rien d'irréparable n'était arrivé. En effet, tout se répara d'abord, puis^ sans s'arrêter, prit croissance et grandeur. Et, pour me tenir dans le domaine de la langue, aujourd'hui que les préjugés classiques se sont éclaircis, il est, ce me semble, difficile de nier que les idiomes romans, ceux du moins qui ont leur pleine culture, ne l'emportent sur le latin par plusieurs côtés excellents. L'italien et l'espagnol sont incomparablement plus riches. Patrii sermonis egestas, disait un grand poète, et c'était la plainte continuelle de tous ceux qui, écrivant, se trouvaient en contact ou en lutte avec l'opulence de la muse grecque; mais cette indigence a désormais dis* paru sur les bords du Tibre comme sur ceux du Bétis; et l'héritage, bien loin de diminuer entre des mains grossières et mal habiles, s'est heureusement accru. Bien plus, ces deux langues ont été portées, par leur instinct, l'une vers une douceur et une harmonie, l'autre vers une ampleur et une noblesse de sons que leur mère n'atteignit jamais. En même temps que jces nouvelles aptitudes se développaient dans la langue, il
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. IfS
s'en développait aussi de nouvelles dans Tesprit des populations; cela du moins peut se voir pour Tliaiie, qui a une plus longue histoire que l'Espagne. Ce qu'é tait l'Espagne avant les Romains, nous ne le savons que très-confusément; ce qu'était Tllalie pendant que Rome conquérait le monde, nous le savons davantage. Eh bien, dans ce temps-là, l'Italie cédait sans disputée d'autres la gloire d'animer le marbre et la couleur; mais, depuis que, de latine elle est devenue romane, elle ne cède plus cette gloire à aucun peuple.
Le français, lui, a moins participé à cette active efflorescence, & ce luxe de végétation; et, en somme, il est resté plus près du latin, même dans cette particularité caractéristique d'avoir des cas et une déclinaison, ce qui ne s'est effacé que dans le quatorzième et le quinzième siècle; car jusque-là notre langue avait conservé ce signe si important de son origine. Elle a, comme le latin, une muse plus sévère que celle de ses sœurs, et une poésie qui se précipite à moins larges flots. Elle a, comme le latin, le don puissant d'une prose splendide et harmonieuse qui se prête merveilleusement à refléter les grands côtés de l'âme et de la oalure. Elle a, de plus que le latin, la faculté de traiter avec précision, avec clarté, avec élégance, tous les sujets de science et de philosophie auxquels l'idiome des Romains était si peu capable de s'approprier.
En résumé, si l'on soutient que les langues romanes proviennent du parler populaire, il faut distinguer et préciser. Ce parler populaire était rempli de néologismes, soit dans les mots, soit dans les formes; il avait donclui'^mëme subi le coup des circonstances sociales
110 fiTYMOLOGIR.
d'alors, et on ne peut le considérer, sauf certains cas déterminés, comme le représentant du vrai parler populaire avant le temps de la décadence de Tempire.
Avancer que les langues romanes sont un simple prolongement du latin, sans déviation et sans déforma* tion, c'est faire une hypothèse qui leur est trop favorable. L'examen de ces langues et l'histoire de cette époque ne permettent pas de l'admettre. En revanche, tenant de leur origine une noblesse native et, de la civilisation croissante, une croissance simultanée, elles ' ont conquis, dans l'expression de la pensée moderne, un rang supérieur à celui que le latin occupait dans l'expression de la pensée antique.
GRAUMAIRS. GORREGTIOM DES TEXTES. iil
i m smiin ABnoB. {Journal des SavanU, jain 4856). — Con- Uouttion de Texameo de Is grammaire de H. Burguy. Une gnnde muse d'exemples est nécessaire pour établir les r&gles grammaticales de la langae d'oll. Existence de deux cas, le nominatif et le régime. Traces, dans la langue moderne, de cette ancienne déclinaison. Distinction des Terbes en forts et faibles; verbes forts on ir^ Terbes faibles en tr. Formation, dans la langue d'oil, de nou?eaux adTerbes, prépositions et conjonctions, qui n'existaient pas dans le latin. Les bons manuscrits font foi qu'il y avait un enseignement orthographique et grammatical. Existence des dialectes dins la langue d'oll; ils sont, dans les anciens temps, sur le pied d'une égalité complète. Réaction des dialectes sur la langue qui est devenue la langue littéraire. Tariétés dialectiques de la conjugaison ; traces de ces variétés dans la langue aetnelle; variétés dialectiques pour le parfait défini, pour l'imparfait. Différences suivant les époques. Une grammaire de la langue d*o!l a pour fin d'enseigner à lire et à comprendre les textes ; elle a aussi pour fia de Ibomir on des moyens de corriger les textes corrompus.
Si on avait quelque grammaire composée dans le douzième ou le treizième siècle qui nous exposât les règles de la langue, les auteurs qui écrivent aujourd'hui sur ce sujet auraient sous les yeux des préceptes, des documents, des renseignements qui leur serviraient de point de départ, et leur travail serait autre qu'il ne peut être dans la condition actuelle. Ces pré*ceptes, ces documents, ces renseignements, il faut se les procurer à force de lire; et l'on ne gagne la confiance du lecteur qu'à l'aide d'une masse d'exemples de temps divers et de divers lieux, exemples qui dévoilent à la fois ce qu'il y a eu de fixe et ce qu'il y a eu
118 ÊTTMOLOGIB.
de variable dans la langue. Quand tous œs faits grammaticauxy recueillis avec diligence, ont été classés avec sagacité, ils donnent, par eux-mêmes, la réponse aux demandes. Pour la langue d'oïl, il n*est pas possible d'offrir le paradigme de la conjugaison ei de la décli naison, puis de laisser à celui qui étudie le soin de former là-dessus les mots correspondants. Ce serait, jusqu'à présent du moins, une pétition de principe, une anticipation sur ce qui doit être le résultat de la recherche. Nous ne possédons pas de thème fourni parles contemporains qui nous permette d'indiquer les flexions suivant les siècles et suivant les dialectes; ces flexions doivent être trouvées dans les auteurs qui écrivirent alors, dans les copistes qui nous transmirent leurs œuvres, et, à mesure que les termes de comparaison s'accumulent, la discussion, s'en emparant, fonde sur un terrain solide le système entier.
C'est sur ce plan qu'est composée la grammaire de M. Burguy. Les deux volumes qui en ont paru (il y en aura trois) contiennent ce qui est relatif aux parties du discours, l'article, le substantif, le nom de nombre, le pronom, le verbe, l'adverbe, la préposition et la conjonction. Un recueil. abondant de passages est le fond; les remarques et les conclusions, partageant en groupes ces passages, leur donnent leur valeur systématique, et le lecteur, sûr désormais qu'il n'a pas devant lui de simples assertions plus ou moins étayées, se fait sa conviction. C'est ainsi que, s'il en est encore qui aient des doutes sur l'existence du cas sujet et du cas régime dans les noms, ils n'en conserveront plus après avoir lu les pages consacrées, par M, BurguVt ^V^
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. llfl
substantif : li chiis, le chief; li sire, le seignor; K dus, le due; li eei^s, le cerf; li soleus, le soleil; li consens, le conseil; Mues, le diiel [deuil]; li ckasteaus, le chastel; li dez, le del; H aigniaiis, le aignel; li oisiaus, le oisiel, et ainsi de suite à Tinfini.
« On voit, dit M. Burguy, t. I, p. 64, cette règle observée dès les premiers monuments écrits de la langue d'oïl; tous les textes en prose et en vers jusqu'à la fin du treizième siècle, y sont assujettis : il n'est pas une charte, pas une pièce, pas le moindre contrat écrit dans le {dus petit village de la plus reculée de nos provinces, pendant le treizième siècle, où elle ne se retrouve d'une manière évidente et avec une constance qu'il est impossible de ne pas remarquer. » Cette règle était complètement oubliée; aucun grammairien ne la soupçonnait, et cependant il en subsiste encore, dans la langue actueOe, des vestiges importants; c'est par elle qu'on explique les deux terminaisons masculines beau et beU fou et fol, mou et mol, cou et col, qu'on se rend compte de nos pluriels chevaux^ travaux, maux, etc., que l'on comprend comment fUs a une», et comment la Fontaine a pu mettre une s à fourmi. Raynouard est celui qui l'a retrouvée, et on peut dire que c'est un des plus grands services qui aient été rendus à l'étude de notre vieil idiome. Sans cette clef, tout est exception ou barbarie; avec cette clef on découvre un système écourté sans doute si on le compare au lalin, mais régulier et élégant.
Je recommande surtout les chapitres du verbe, qui remplissent la moitié du premier volume et plus de la moitié du second. C'est une mine d'exemples et de
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formes; et, quelque lecture que Ton ait, la mémoire, même la plus heureuse, ne peut fournir, au besoin, ni avec autant d'abondance, ni avec autant de sûreté, ce qu'offre Tarnple collection de M. Burguy. Il a introduit, dans la conjugaison de la langue d'oïl, la distinction des verbes en forts et en faibles. Cette distinction, d'abord trouvée par J. Grimm, pour les verbes allemands, a été étendue depuis à d'aulres langues. Le verbe fort ou primitif est celui qui forme quelqu'un de ses temps par lui-même; le verbe faible ou dérivé est celui qui, pour les mêmes temps, emprunte à des combinaisons étrangères, les éléments de sa conjugaison. Voici des exemples qui feront comprendre tout de suite ce que les grammairiens veulent dire. Douer (dans l'ancien français ce mot s'écrit par une seule n) fait au présent de l'indicatif non pas je done^ mais je doin; amer (amare) fait au même temps, non pas j'am^, mais j'aim. Le verbe fort, dans la langue d'oïl, a donc pour caractère de renforcer, au présent de l'indicatif et aussi du subjonctif, la voyelle du radical à Tinfinitif. On voit pourquoi on a donné à ces verbes le nom de forts : au lieu d'indiquer le présent de l'indicatif parl'e muet répondant à Vo latin; ils l'indiquent par un changement qui porte sur la voyelle radicale et en modifie le son. La notion du verbe fort et du verbe faible est beaucoup elfacée dans le français moderne; cependant il en reste des traces, par exemple : savoir^ je «at^.Mais elle sert à expliquer certaines anomalies. Pourquoi, en effet, amare du latin devient-il dans notre langue aimerî Cela se comprend sans peine : amare a donner amer\ puis amer étant un verbe fort pour nos
GRàHHAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 131
mcëtres, a fait au présent j'aim, tu atmes, il aime. Le français moderne, perdant le sentiment de ces chan* gements de voyelle, a pris le présent pour en former ^n nouvel infinitif, et, de cette façon, le verbe aimer^ d*irrëgu]ier ou de fort, est devenu régulier ou faible. 'l'out homme occupé d'études sur les langues reconnaîtra combien les finesses, les nuances grammati- ^les, sont développées à Torigine de notre langue, <!oinbien elles se sont émoussées dans le français mo- ^^e, et combien est fausse, je ne cesse de le répé- ^^j l'opinion qui met la barbarie grammaticale au début.
^ verbe fort répond, en un certain sens, au verbe
'l^ulier, le verbe faible au verbe régulier; mais, tan-
^^que la notion d'irrégularité et de régularité ne fait
î^ô constater un fait, ceci pénètre plus avant et est
^^^ théorie. A ce point de vue, l'ancienne notion d'ir-
%ularité disparaît pour ne plus rester attachée qu'aux
^^'^befes anomaux, défectueux ou véritablement irrégu-
«ers^ et le verbe fort est considéré comme une autre
'"^ïii^xe de conjuguer. L'idée d'irrégularité fait sup-
poset^ des formations qui, pour une cause quelconque,
ont è^^ déviées de leur type; or, ce ne serait ici nulle-
^^^l le cas. Le verbe fort serait aussi régulier que tout
autro^ seulement il obéirait à une loi différente. Il faut
^^ ^tïÎBt qu'il y ait autre chose que l'irrégularité pour
4^^' la langue d'oil ait pris, à son compte, les formes
^^ les grammairiens nomment présentement verbes
.^) et les ait appliquées en tant de cas où le latin ne
^^^ en fournissait pas le modèle. C'est sans doute une
^^Yionie, un balancement entre le radical et la ter*
in ÊTTÏOLOGIE.
minaison qui déterminent cette sorte de conjugaison* De tout cela le français moderne n'a conservé que des débris; et, quand avec le fil que fournit le vieux français, on poursuit Tétude des verbes, on rencontre une multitude de cas singuliers. Certains verbes anciens avaient un double infinitif, par exemple eremir et craindre j suivant une accentuation bonne ou mauvaise; bien accentué : trémere, craindre; mal accentué : tremércj eremir; de ces deux infinitifs, craindre^ qui est le meilleur, est seul parvenu jusqu'à nous. De la même façon, gemerCj mal accenlué, a donné gémir; bien accentué, geindre; ces deux infinitifs sont encore usités; mais lun appartient au style noble, et l'autre au style familier. Au reste, les verbes en ir ont été divisés par M. Diez en deux classes, division qui les éclaircJl. La première classe comprend les verbes simples, comme partir y mentiryservir;\si deuxième comprend les verbes inchoatifs (dans leur forme et non dans leur signification) : fleurir^ languir, attendrir. Les premiers se conjuguent simplement en ajoutant au radical les lettres de flexion, je partais^ je mentais^ je servais; les seconds, qui répondent au htmflorescerey languescere, etc., et à ritalien fiorisco^ intercalent avant les lettres de flexion la syllabe iss : je fleurissais j je languissais^ j'attendrissais. Gela forme deux conjugaisons distinctes des verbes en ir^ et non des verbes irréguliers et des verbes réguliers. Et l'on conçoit comment la langue d'oîl ne s'y est pas trompée : mentior^ partiorj servie^ ayant l'accent sur la première syllabe, ne pouvaient donner que je part j je ment^ je sert^ tandis que (loresco ayant l'accent sur la seconde, ne pouvait donner que j^ flom.
pas ^^^^^^9 ^^ préposition et la conjonction ne sont prit ^^^ P'"^ ^^^ ^^"^^ ^®^ occasions d'étudier Tessieu ^invention grammaticale de la langue d'oll. Plu* çaî^/^ de ces mots ne passèrent pas du latin au fran- ^ ^L^^î^ ^^ mouvement de création était commencé; ûjw ^t pour remplir les lacunes laissées par Textinc* ^^e certains vocables, soit pour satisfaire à de nou- ^S^^ combinaisons, il se forma un bon nombre de mots dont les uns sont venus jusqu'à nous, et les autres ont péri à leur tour. Il est curieux d'observer les procédés dont la langue d'oïl se servit pour composer des adverbes, des prépositions, des conjonctions avec des éléments qui n'avaient pas été destinés à cet usage. Dès a été fait de de ipso; de ipso illo diumo aurait été, à l'origine du langage vulgaire, ce qui devint peu à peu, parla prononciation, dès le jour. De dès on tira ^ès^ qui signifiait incontinent, aussitôt, et qui vient non pas de ad ipsum^ comme dit M. Burguy, mais, plus régulièrement, de a de ipso ou a-dès. Locus avait fourni un adverbe qui voulait dire tout de suite^ et qui s'écrivait luec^ répondant à locOj ou plus souvent lues^ répondant h lods; de là on tirait la conjonction luesque^ aussitôt que; cet adverbe et son dérivé n'existent plus; mais on comprend fort bien comment loeo ou locis en sont venus à jouer ce rôle; cela voulait dire «wr place ^ et, par une facile conséquence, aussitôt. Nunc n'est pas entré dans le dictionnaire de la langue d'oil; mais elle l'a remplacé par ore^ ou oresy hora, horisy comme tout à l'heure loco et locis; d'où, par une extension, on lira lore^ illa hora; desore^ de ipsa hora; desoremaisy iorenavantj orainsy qui voulait dire tout à l'heure, et
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orendroit^ maintenant. Ce qui prouve que les mots, ordinairement assez courts qui servaient à cet usage dans le latin, avaient perdu, pour Toreille romane, une bonne part de leur valeur, c'est que la langue d'oïl cherche à les renforcer, et à leur assurer plus de caractère en combinant par exemple une préposition et un adverbe, ou bien deux prépositions : ainsiy de in rie; ensemble^ de in rimul; assez^ de ad satis; dans, de de intus; avant, de ab ante; depuis^ de de post^ etc. Forte^ forsany du latin, n'avaient pas trouvé place dans le français, ils furent remplacés par un substan* tif employé adverbialement; c'était le mot espoir ; for- San veniety espoir il viendra; nous y avons depuis longtemps substitué une combinaison de mots, petU-êtrej qui rend bien le sens, mais qui n'est pas aussi élégante. Il a fallu, en effet, plus d'une fois, un mot de l'ancien français tombant en désuétude, que l'industrie du langage nouveau y suppléât; ainsi, mouit ayant péri, et bien à tort, un mot composé et assez lourd, beaucoup^ y a été substitué. Il y avait trois adverbes bien faits, et d'un usage commode, c'étaient senueCj de sine hoc^ sans cela; peruec, deper hoc, pour cela, et avoecj de ab fcoc, avec cela. Avoec est devenu notre avec^ et, d*adverbe qu'il était primitivement, il a passé à l'emploi de préposition ; mais, de cette façon on comprend sans peine comment l'expression composée ab hoc a pris la signiûcation qu'ai;^^ a présentement. L'étude patiente des textes fait retrouver, pour une bonne part, ce que les maîtres disaient à leurs élèves. Quand on lit les bons manuscrits, quand on y trouve l'orthographe bien mise d'après des règles qui sont
loin d'élre facUes, quand on considère les noms déclinés, les verbes conjugués suivant toutes leurs inr flexions, on ne peut douter qu'un enseignement grammatical ne fût donné dans les écoles où Ton apprenait à lire et à écrire. S'il n'en avait pas été ainsi, si nul maître n'avait inculqaé ces préceptes de génération en génération, les écarts individuels auraient été bien plus considérables qu'ils ne sont, surtout daqs une langue, comme la nôtre, où la parole écrite diffère tant de la parole prononcée. On n'a qu'à voir ce qui arrive lorsque des personnes illettrées veulent écrire : chacune d'elles a son orthographe, sa manière d'exprimer par des lettres les articulations. Il est donc bien certain que, dans les écoles, on ne se contentait pas d'enseigner à épeler et à former les lettres, mais qu'on 7 joignait un enseignement de grammaire, enseignement dont nous avons la traéé dans la correction des bons manuscrits. Ce serait une grave erreur que de continuer à croire, comme on a fait longtemps, que la langue était abandonnée à elle-même, sans qu'aucune habitude eût pourvu à Tentretien de la tradition.
Un fait contribua certainement à prolonger outré mesure cette erreur, ce fut Texistence des dialectes dans la langue d'oïl. Maintenant qu'il est bien constaté que, semblablement à la division primaire du latin en italien, espagnol, provençal et français, des divisions secondaires s'établirent dans nos provinces au nord de la Loi /e, et que la même causé qui produisait les unes prod jisit les autres, on sait se reconnaitre. Mais quand la distinction n'était pas faite entre les dialectes, quand l'érudit qui lisait les textes crojait que les formes dis*
semblables qu'il rencontrait étaient des irrégularités, et que, par exemple, on disait indifféremment il amouty il amoity ou il ameity quand de plus on n'avait pas un moyen de discerner les fautes réelles qui sont imputables aux copistes ou même aux auteurs, alors il ne put s'élever aucune voix pour réclamer contre l'opinion qui attribuait une épaisse barbarie aux Ages de formation et de culture de notre vieil idiome, et la langue d'oO, ainsi aperçue et jugée, ne parut démentir en rien sa grossière origine. La tradition avait été rompue; l'érudition la renoue. Car c'est la renouer que de dissiper des ombres et des préjugés et de feire rentrer dans le vrai domaine de l'histoire la langue aussi bien que les gestes de nos ancêtres. Nous avons un juste et noble respect pour notre Age classique; le seizième siècle n*est pas non plus sans ses connaisseurs et ses admirateurs. Mais par de là, que garde la mémoire publique? Et si l'érudition n'était venue exhumer nos vieux monuments si bien oubliés, si défigurés, si méconnus, qui ne croirait vraiment, comme on l'a cru longtemps, que la France, ayant été sous Ghai^ lemagne le centre de la résistance contre les musulmans et de la conquête sur la Germanie, a pu donner le branle aux croisades, jouer un grand rôle dans les plus grandes affaires de l'Europe, durer ainsi plusieurs siècles, et ne bégayerpourtant qu'un jargon misérable qui n'avait jamais été ni parlé ni écrit correctement? Je pense que tous ceux qui useront du livre de M. Burguy le remercieront du soin tout particulier qu'il a mr.s à signaler partout les formes dialectales. Sans une telle recherche, même poussée fort loin, au-
cnnc bonne grammaire de la langue d'oïl n'est possible. Alors, Paris et le langage de la cour ne dominaient pas; il ne s'était pas formé un idiome plus cultivé au nom duquel on déclarât que les autres étaient des patois* La culture était égale partout; la Normandie, la Picardie, les bords de la Seine produisaient, à lenTi, trouvères, chansons de geste ou d'amour et fa^ bliaux. Il est manifeste, en lisant les textes, que les auteurs ne se conformaient pas à une langue littéraire commune et qu'ils composaient chacun dans le dialecte qui lui était propre; mais il est manifeste aussi, quand on les suit d'époque en époque, que ces dialectes réagissaient les uns sur les autres; M. Burguy signale celte réaction avec soin, et on peut d'autant moins la nier que le français moderne en offre mille vestiges. II a pris attaquer SM picard, à côté d'attacher; rot, qui est bourguignon ou du centre, à côté de reine, qui est normand; ses imparfaits et conditionneb dont la prononciation en ai est normande, en place de la prononciation en oi qui est ou bourguignonne ou picarde. Toutefois un pareil mélange ne peut pas faire méconnaître les caractères distinctife.
La réciprocité des emprunts était favorisée par le pied d'égalité sur lequel étaient les dialectes. Aujourd'hui que les dialectes ne sont plus que des patois, il ne peut y avoir que de rares échanges entre eux et la langue littéraire; ils ne produisent pas des compositions qui se fassent lire généralement, qui laissent des traces dans la mémoire, qui habituent à des mots, à des lo^ cutions provinciales. Mais, dans les temps dont nous parlons, les dialectes, qui se rapprochaient déjà parce
128 ÉnVOLOGIB.
que chacun était en soi une langue cultivée, se rapprochaient encore par les œuvres qui avaient cours, par les poèmes qui se chantaient. On peut suivre la marche, les influences, les mutations de ces dialectes pendant environ deux siècles, le douzième et le treizième; quand le quatorzième s'écoule, l'usage en diminue et ne farde pas à s'éteindre; une langue littéraire commune prévaut. C'était le signe que les in* dividualités provinciales s'affaiblissaient, ou, pour mieux dire, que le système féodal tombait en décadence complète. L'unité se refaisait dans la langue; malheureusement ce travail coïncidait avec des causes perturbatrices qui altéraient l'analogie et la pureté de l'idiome et auxquelles il faut ajouter les réactions des dialectes l'un sur l'autre.
La conjugaison est ce qui offre le plus de champ aux variations dialectiques. Le parfait défini était, pour la première conjugaison et les trois |)ersonnes du singulier : aij OBy ai ou a dans la Picardie, dans llle-de- France et dans l'ouest de la Bourgogne; ai, as^ ad dans la Normandie, ai, ais, ait dans l'est de la Bourgogne, la Champagne et la Lorraine; ainsi, dans ce vers :
Les deux escus persait et les haubers rompi,
il ne faut pas prendre persait pour un imparfait écrit par aij c'est un prétérit défini, ainsi que le montre rompt. Il n'y avait d'ailleurs aucune confusion avec l'imparfait, qui, dans ce dialecte, était persoit. Dans le Berry, l'Orléanais, etc., on écrivait la première personne par ei : Imsei^ m en alei, trouvei, demandei, lavei. Je crois que c'est une simple différence d'ortho-
graphe et non de prononciation. La troisième personne du pluriel était, en Bourgogne, dans la première partic du douzième siècle, arent : pecharentj onorarent^ giUarent, aprocharent^ murmurarentj enmenarent^elcrj mais cette forme ne tarda pas à disparaître du dialecte écrit; elle persista certainement dans quelques patois, car au seizième siècle Rabelais Ta reprise et s'en est constamment servi. La première personne du singulier du passé défini des verbes de la deuxième, de la troisième etde la quatrième conjugaison ne prenait pas d's : jeviy je ot, je a^emi, je obéi. Cependant, vers la moitié du treizième siècle, on lui en donne une assez fréquemment en Picardie; c'était une faute, qui a fini par s'impatroniser dans la langue^ puis, par une singulière ignorance du passé, on a considéré comme une licence poétiquerusage que conservaient les poètes, dansle dixseptième siècle, de ne pas mettre à' s en ce cas. La troisième personne du singulier avait un d en Normandie, un t dans le reste : il ferid ou ferit. Mais, dans le courant du treizième siècle, cette lettre s'omit très-fréquemment, il feri, il nasqui, il souffri. Ce n'est que longtemps après que se fît le retour à l'orthographe primordiale et étymologique. Nous écrivons présentement : il naquit^ il souffrit. Mais ce retour n'a pas été complet, et l'analogie est rompue pour les verbes de la première conjugaison, de sorte que nous écrivons cette personne, pofir la première conjugaison, comme le treizième siècle, et, pour les autres conjugaisons, comme le douzième. La première personne du pluriel est, dans les plus anciens textes bourguignons et normands, écrite sans s intercalaire : péchâmes^ arivamesj
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trovàtnesy etmbatimes^féimesjrendimes. Mais, de bonne heure, les textes picards intercalèrent une s : lessas^ mesy levasmeSj féUmeSy vdsmes. Cette lettre est une faute, car il n'y a point d'« dans la personne correspondante du temps latin, peccavimus^ vidimus^ fedmi8^ levavimus, etc. ; mais, Ys picarde s'étant propagée, la langue du seizième et du dîx-septième siècle Ta recueillie, et celle de notre temps Ta remplacée par un accent circonflexe tenant la place de ce qui, en réalité, ne manque pas.
Les caractères dialectiques ne sont pas moins marqués dans rimparlait. Les plus anciens textes bourguignons offrent une flexion en eve : abandevet, ploreoent, govemevent, parlevent^ cuidevet^ etc. Cette flexion, qui est très-voisine de la forme latine, eut peu de durée et d'étendue, et fut remplacée, en Bourgogne même, par les flexions de me-de-France et de la Picardie, qui étaient oie, oies, oit. La Normandie avait distingué la première conjugaison des autres : pour celle-là, elle avait les terminaisons oue^ eues, ot; et, pour celles-d, les terminaisons eie^ eies^ eit : je cuidaue, je amouCy et '^e doleUj je viveie, je teneie. A la première personne du pluriel, les Picards se servaient de iemes : aviemes^ estiemes, cuidiemes, tandis qu'en Normandie on usait de iims étions. C'est cette dernière finale qui a triomphé. De la sorte, on a la vue de notre imparfait dans ses rapports avec le latin. La forme la plus ancienne, grammaticalement, est la forme en eve^ qui reproduit de très-près aham et ebam. Le normand, qui contracte davantage, a, par un autre côté, gardé trace des différences latines, ne confondant pas abmn et ebam sous
tiKAlIHAIRE. CORRECTION DES TEXTES 131
nne même terminaison. Le picard a tout réuni sous la flexion en oie. Dans le pluriel, au contraire, du moins à la première personne, il se rapproche plus que les autres du latin; ceux-ci resserrent excessivement la finale, puisque abamus ou ebamus devient ions^ flexion dans laquelle ïi s'intercale pour réparer, jusqu'à un certain point, la perte qui a été faite. Maintenant, de toutes ces formes, la langue moderne a gardé celle en oie, mais elle y a appliqué la prononciation normande des imparfaits en eie; seulement elle a effacé Ye de la seconde personne, amoiesj cuidoies^ suppression qui allait avec le changement de prononciation; car, dans Tancien français, cette finale faisait deux syllabes, et aujourd'hui elle n'en fait plus qu'une; mais, en même temps, effaçant aussi Ve de la première personne, elle a, par une méprise que rien ne justifie, assimilé orthographiquement la première personne à la seconde. Ainsi, sous peine de se méprendre sur le caractère de la vieille langue et de l'accuser d'irrégularités et de barbaries qui ne lui sont pas imputables, il faut, cessant de la considérer en bloc, la partager, dans l'espace géographique qu'elle occupe, suivant certains grands coropartiments. Mais il ne faut pas non plus la considérer en bloc, quant au temps, et il y a lieu d'y signaler des différences suivant les époques, différences qui deviennent des anomalies aux yeux d'une observation superficielle. Elle a été beaucoup écrite dans les douzième, treizième et quatorzième siècles; et elle ne l'a pas été sans que des changements dans les formes, dans les flexions et dans l'orthographe soient intervenus. M. Burguy n'a pas omis non plus ce point impor-
13S ËTYMOLOGIE.
tant, et il a recueilli là-dessusdes renseignements utiles. Le verbe boire fait, le plus anciennement, à Timparfait bevoie et au futur bevrai ou beverai; moins anciennement, on trouve en Picardie frtivot^ à l'imparfait, et buvrai au futur. Cet imparfait est devenu le nôtre; quant au futur, nous l'avons formé directement de l'infinitif. Clore conserve cette forme pendant le treizième siècle tout entier, et ce n'est que dans le quatorzième que Yo s'y assourdit fréquemment en ou. La forme primitive du verbe eonnMre a été conostre en Bourgogne et en Picardie; cunustre en Normandie. Dès avant la fin du douzième siècle, le dialecte picard remplaça la forme primitive et correcte par cotwistrej où la diphthongaison provient de l'influence des formes renforcées de l'indicatif. Conoisire s'introduisit un peu plus tard en Bourgogne. La variante cognoistrejCongnoistreeslào la fin du treizième siècle; elle n'appartint d'abord qu'à la vie commune; mais, au quatorzième siècle, die devint très -ordinaire, et on l'employa jusqu'à la fin du seizième siècle. Vers 1250, on voit paraître, à l'est de la Picardie, la forme qtietwistre; elle s'explique par l'affaiblissement de Vo en e muet, affaiblissement dont il y a plusieurs autres traces dans cette province; et même encore aujourd'hui on entend des personnes, au lieu de commencer^ prononcer quemeneer. Il est facile de voir que de pareilles recherches peuvent avoir de l'intérêt : en rnpprochant ces formes successives, en les discutant, il n*est pas impossible d'augmenter nos notions sur la prononciation de nos aïeux, et aussi sur les idées qu'ils se faisaient de leur grammaire et de leur orthographe.
Un livre comme celui de M. Burguy a deux fins. La première est d'enseigner à lire et à comprendre les textes de la vieille langue. Pour cela il faut un bon dictionnaire et une bonne grammaire. Un bon dictionnaire manquQ absolument, car celui de Roquefort n'est qu'une ébauche tout à fait insuffisante; plusieurs éditeurs, et c'est un soin dont il faut les remercier, ont ajouté, aux ouvrages qu'ils publiaient, des glossaires fort utiles sans doute, mais qui ne sont que les maté* riaux du dictionnaire complet. Une bonne granimaire est mise entre nos mains par M. Burguy, et désormais dans l'étude on aura un guide à consulter.
L'autre fin est de servir à l'amélioration des textes que Ton publie. Jusqu*à présent on s'est borné à reproduire les manuscrits, mais souvent ces manuscrits sont l'œuvre d'hommes ignorants qui estropient les vers, commettent des fautes graves et défigurent maint passage. Il est du devoir d'un éditeur de^ corriger tout cela, aussi bien pour un texte venu du moyen âge que pour un texte venu de l'antiquité classique. La tâche est, des deux parts, de même nature; l'élément essentiel des bonnes éditions est toujours dans l'étendue et dans l'exactitude des notions grammaticales, appuyées subsidiairement sur les indications lexicographiques et sur la comparaison des manuscrits. A ce titre, le livre de M. Burguy est un service rendu aux lettres du moyen âge, d'autant plus qu'il a noté avec soin, comme je l'ai dit, et les différences quatft aux dialectes et les différences quant aux époques. Pour moi, aux sources d'information que M.Bur* guy a si bien ouvertes, j'en ajouterais une autre h la-
134 ETTMOLOGIE.
quelle j'attache une certaine importance ; c'est une analyse attentive de quelques bons manuscrits; s'il y en a de très-défectueux, il y en a aussi de soignés et de corrects; ils proviennent évidemment d'hommes qui savaient les règles de leur langue; c'est, à mon sens, un des meilleurs moyens de confirmer et d'étendre les notions grammaticales acquises d'ailleurs. Quoi qu'il en soit de cet aperçu, je ne doute pas que dorénavant la grammaire de M. Burguy ne doive être sur la table de quiconque entreprendra de publier un texte de la langue d'oîL
ORAMUAIUE. COKIŒCriOr. DES TEXTES. 135
SoBfânB BD ■ïïirrtaB awicle. (Journal des Savanti, aoAt 1856.) — Dtns le npporl de oinporatif qui s'ezpriir.ait par It préposilion de, cette préponlion peut-elle être soppriniéc? De combien de syllabes est leupatt? Ceo, pronom, est monosyllabe Jean pour je en, DoQtes sur remploi de ne pour en, pronom. Du pronom féminin la, arec ses formes lei, lie, U, lui. De l'utilité de mettre des accents dans les anciens teztes; Tanciemie langue «rait an moins deux 6, l'un muet, l'autre sonore; abus qu'on a fait de l'accent. Exemples où le tréma est utile pour distinguer des mots d'ailleurs confondus par l'écriture. Utilité de distinguer le v ctl'tt, que les manuscrits ne distinguent pas ; difficulté, en certains cas, de distinguer ces deux lettres; discussion du participe passé auuert. Y a-i-il une forme avrir pour oturtr.' Discussion de l'étymologie à^aumir. De l'adjectif opdr/. Remarque sur cogitation. De remploi de Vs comme caractéristique du nominatif dans la langue d'o3; de la déclinaison venant des noms latins où l'accent se déplace quand le mot passe du nominatif au régime'; de la déclinaison des noms féminins en e muet. Du mot eorpi. De l'emploi de Vs dans les noms du français moderne. Discussion étymologique de l'adverbe anc, aine; de eU, qui est le 0ifi actuel, et, i ce propos» de l'ancien adverbe ouan et de l'adverbe picard ouétant.
Quand on a examiné, avec l'attention dont il est digne, un livre comme celui de M. Burguy, on a toujours noté çà et là, en lisant, quelques points sur lesquels on diffère d'opinion avec l'auteur. Gs:^ remarques critiques n'impliquent, même si elles sont fondées, au* cune contradiction avec les éloges donnés à l'ouvrage, aucun désir de déprécier en particulier ce qui a été recommandé en général. Loin de là, elles sont le complément de toute approbation essentielle; pour être critiqué sur des détails, il faut avoir mérité d'être loué pour l'ensemble.
136 fiTYMOLOGlE.
M. Burguy a rencontré dès l'abord une difficulté inhérente au sujet qu'il traite. C'est d'après des passages d'auteurs, puisque le vieux français est une langue tombée en désuélude et qu'on ne peut consulter la parole et l'usage; c'est d'après des exemples empruntés aux éditions que M. Burguy formule ses règles et ses observations. Hais les éditions sont presque toujours la copie des manusci'its, et les manuscrits fourmillent souvent de fautes de toute nature. Il faudra bien que la critique philologique finisse par prendre ses droits et s'applique à corriger les textes défectueux; mais ce travail, loin d'être fait, n'est pas même ébauché. En attendant, le grammairien est maintes fois exposé à citer des exemples ou suspects, ou manifestement incorrects. Cela est arrivé à M. Burguy, cl il n'a pas voulu essayer de les corriger, annonçant qu'il publiera prochainement un dictionnaire étymologique et comparé des dialectes de la langue d oïl, où l'on trouvera une critique de tous les textes dont il s'est servi, avec l'indication et la correction des fautes qu'il croit y découvrir. Cela sera certainement fort intéressant; des discussions de ce genre mettront le mieux en évidence l'application de la grammaire à l'émendation des passages corrompus et la nécessité de remédier aux défectuosités des manuscrits et des éditions primitives. Mais, dans l'état actuel, M. Burguy n'a pas échappé à l'incertitude grammaticale que jette, sur quelques cas particuliers, l'incertitude des textes. Je lis à propos des pronoms possessifs, t. I, p. 147, ces deux vers :
Mais saciés bien que toute voie Serai jou vostres ù que je soie.
GRAHIUIRE. GORRECnOR DES TEXTES. 131
Le second vers n'y est pas; on peut le corriger de bien des manières; la plus vraisemblable est de lire vos^ au lien de vostres; vos est une forme très-correcte. On peut mettre aussi, en gardant vostres , ou bien :
Serai vostres ù que je soie,
ou bien :
Serai jou tostres ù que soie.
Quoi qu'il en soit, il est iàcheux qu'il reste un doute sur la forme même du mot qui est donné en exemple. Hais ceci est léger; aucune règle n'y est impliquée. Voici qui est un peu plus grave. Le rapport entre le comparatif et le mot qui suivait s'exprimait quelquefois par que^ le plus souvent par de^ comme aujourd'hui encore dans l'italien par di. M. Burguy admet (t. II, p. 389) que ce de peut être supprimé, surtout devant les noms de nombre, après plus. Cela, en soi, ne serait pas impossible; car; comme le latin rendait cette relation par l'ablatif, le vieux français aurait pu la rendre parle cas régime, sans que ni de. Mais je n'en connais aucun exemple. M. Bûrguy en cite deux; malheureusement ils sont l'un et l'autre tout à fait suspects. L'un est un vers de la Chanson de Roland :
Paien d* Arabe s*en tumept plus cent.
Ce vers est faux; et justement on le rend régulier en y ajoutant de :
Païen d*Arabe s'en tument plus de cent.
On ne peut donc rien conclure. Le second exemple parait de meilleur aloi ; cependant je ne puis pas l'ad-
138 ÉTYUOLOGIE.
mettre sans réserve. C'est un vers de huit syllabes de la Chronique de Benoit :
Fîerz et hardis plus leoparz.
Mon scrupule est que je ne connais, dans notre ancienne poésie, leopart que de deux syllabes (écrit, il est vrai, d'ordinaire, liepart), et que la locution plus que liepart est une formule qui se rencontre très-fréquemment. Pour le nombre des syllabes de ce mot, voici des exemples *
Devers Ârdene vit venir un leupart;
{Chanson de Roland, LVI.) Et courageus as armes et fler comme liepart ;
{Chanson des Saisnes, XIX.) Quant Ta occise ou liupart ou lion ;
{RoncisvalSf p. 170.) En ceste forest a maint ours et maint liepart. {Berte aus crans pies.)
J. Marot, le père de Clément, disait encore lyepart^ au commencement du seizième siècle :
Sembloit Hercule ayant cueur de lyepart
Mais, un peu plus tard, la forme latine chassa, comme cela est arrivé en bien d'autres cas, la forme française» et Ton dit léopard en trois syllabes; Dubellay, par exemple : ( Phosphonematique au roy très-eheslien Henry II).
Je voy tomber sous les flescbes Irançoises le Léopard, ton antique ennemy.
On objectera peut-être que JBenolt a écrit non liepart, ou liuparty ou leupart, mais leopart. Cependant si une
contraction ne prévalait pas ici, lie ou /tu seraient aussi bien dissyllabes que leo; et cette circonstance montre clairement la tendance de la prononciation en ce mot. Puis y a-t-il quelque difficulté à ce que leo^ dans leo^ partj soit monosyllabique? Pas le moins du monde.. Ceo se dit pour ce, çOj et ne compte jamais que pour une syllabe. Le même Benoit, dans le même poémc, a fait monosyllabique le mot jean^ pour je en (t. I, p. 176):
Sachiez qa*à grant enviz retrai Ceo que jeon trais e qae jeon sai.
Ainsi d'autres exemples sont nécessaires pour mettre hors de contestation la remarque de M. Burguy.
Ailleurs (t. I, p. 176), il pense que ne pour en ne serait pas impossible, mais qu'il faut borner cette forme aux provinces limitrophes de la langue d*oc, où, en effet, ne se disait pour en. 11 répète, en le restreignant ainsi, le dire de Raynouard, qui, pour ne en place de en dans la langue d'oïl, avait cité ces vers :
ih Testé n^aura tel chalor fjue Tewe ne perde sa freidor
Mais que peut prouver un tel exemple? le second vers n'y est pas; et on le rétablit en lisant en au lieu de ne : Que Fewe en perde sa freidor.
Tant qu'on n'aura rien de plus à alléguer, l'emploi de ne pour en dans la langue d'oil restera problématique.
M. Burguy a des remarques instructives sur le pronom féminin la. Il fait voir que, outre /a, il y avait pour le régime direct des verbes, lei en Bourgogne et lie
140 ÈTYNOLOGIE.
dans les autres provinces, li pour le régime indirect des verbes, Id et lie pour le régime des prépositions; que la forme de régime lei n'eut pas cours très-Iontemps; que lie la remplaça bientôt; mais que, dès que lie fut généralement employé, les écrivains et les copistes ne distinguèrent plus/i^ régime des prépositions de li régime indirect des verbes, et qu'ils mirent indistinctement li au lieu de lie, faute assez générale dès le milieu du treizième siècle pour faire autorité; enfin que la foime du régime indirect /tti, qui était d'abord exclusivement masculine, commença, vers le milieu du treizième siècle, à servir aussi pour le féminin. Celte confusion s'est perpétuée dans le français moderne, je lui donnai voulant aussi bien dire je donnai à une femme qu'à un homme; mais, tandis que Tancienne langue, ayant fait cette confusion, l'avait étendue à tous les cas, le français moderne, gardant sans doute un certain sentiment d'un usage plus antique, a introduis une exception, une irrégularité, puisque lui régime d'une proposition ne peut se dire que d*un homme et non d'une femme. A tout cela, j'aurais voulu seulement que M. Burguy indiquât comment il prononçait le pronom lie. La chose n'est aucunement impossible à décider : il faut le prononcer lié en une syllabe. Ce sont les vers qui le montrent :
Et
Quant el fu hors, cil leva sus, Et soentre lie ferma Fus.
Li trichieres la salua Et celui qui o lie veneit.
Si on n'accentue pas Ve, il sera muet, et, suivant la règle invariable de Tancienne poésie, lie comptera pour deux syllabes; il faut de toute force le faire monosyllabique, et le lire ainsi que récrire lié.
Mais Bl. Burguy ne met pas d'accent. A mon avis, c'est h tort qu'il a privé ses lecteurs de celte commodité. Sa raison est que les manuscrits n'ont point d'accent et qu'il importe de ne pas introduire, dans les éditions, des distinctions dont les manuscrits nont point de trace. Mais elle n'est pas bonne; c'est Toffice des éditions de rendre les textes plus lisibles, et, à ce point de vue, l'on peut dire que le meilleur manuscrit ne vaut jamais même une mauvaise édition. D'ailleurs, celle prétention de ne s'écarter en rien des exemplaires venus du moyen âge n'a, je crois, jamais été exactement suivie par aucun éditeur. Les uns modifient la poncluation, qui y est très-défectueuse, à l'effet d'éclaircir le sens; les autres séparent l'article, le que et autres mots qui sont souvent confondus avec celui qui les suit; d'autres distinguent Vu voyelle de Vu consonne, ce que fait M. Burguy lui-même, à juste titre, selon moi, mais en une sorte de contradiction avec le parti qu'il a pris d'exclure l'accent. L'accent, en efTet, n'a pas d'autre but que de distinguer deux sortes d'^, comme on distingue deux sortes d'u. On reconnaît trèsbien, dans la langue d'oïl, deux ^, dont l'un est muet et Taulre accentué. Ve muet a pour caractère de s'élider devant une voyelle et de ne plus compter dans le vers; il est donc identique avec Ve^ muet du français moderne. Ve accentué a pour caractère de ne pas s'élider devant une voyelle et, même ainsi placé, de comp-
142 ÈTYMOLOGIB
1er dans le vers; il n'y a pas de doute que c'est Ye fermé actuel, un peu plus ou un peu moins fermé. Quant à Ve ouvert, nous n'avons aucun moyen de le retrouver, si ce n est par la tradition qui fait supposer que nos aïeux le prononçaient là où nous le prononçons; ils écrivaient par es des mots où nous mettons 1'^ ; teste, tempeste, vous estes: sans doute Vs est devenue muette de très-bonne heure; sans doute aussi Ye s'est allongé pour tenir lieu de la lettre qui disparaissait; mais cet e était-il ouvert comme dans tête, ou fermé comme dans estéj escrire, et comme on le prononce encore aujourd'hui en quelques parties de la Normandie, tête, tenir péteî C'est ce que nous ne savons, car il est possible qne cet e ait tendu à s'ouvrir de plus en plus, comme il parait bien qu'a fait la diphthongue oi, qui se pro» nonçait très-probablement ouéj ainsi que cela est encore dans plusieurs patois.
En tous cas, la langue d'oïl a deux e distincts. Faut-il les distinguer par un accent? Il le faut d'autant plus que, dans bon nombre de mots, il y a confusion à l'œil, si aucun accent n'est placé, et parfois doute sur le tout* forn^ sera aussi bien tome que torné; fierté sera aussi bien fierté, sorte de châsse, que fierté. De là des lenteurs en lisant, knteurs qu'il est inutile de mettre sur le chemin du lecteur, et, dans certains cas, surtout si le passage est difficile, de véritables difficultés. Qu'on trouve dans un texte un mol ainsi écrit : ehastee, il se pourra faire qu'on hésite quelque temps à le reconnaître et qu'on n'y réussisse qu'après divers tâtonnements; mais qu'il soit écrit comme il était prononcé, chasteéy et aussitôt on apercevra notre mot actuel chas-
GRAUHAUIE. CORBfiCTION DBS TEITES. 143
teté. Ce que je dis là s'applique surtout à la prose : dans un vers, la mesure, la rime, indiqueront maintes fois qu*un e doit être accentué; mais dans la prose ces secours font défaut; et d'ailleurs tout ce qui aide sans nuire au véritable caractère des textes doit être bien venu. M. Burguy, lui-même, a accentué des futurs écrits par un e : je tenréy je garderé; et il a bien fait; car, sans accent, on sera tenté de les prononcer tout autrement qu'il ne faut, et peut-être même sera-t-on exposé à se méprendre sur le temps et sur le sens. Depuis plusieurs années, les rédacteurs de YHistoire littériùre de la France ont adopté l'usage de l'accent dans les textes qu'ils rapportent, ils s'en trouvent bien, et leur exemple mérite d'être approuvé et suivi. Il y a eu une époque, je le sais, où l'accent a été employé d'une façon arbitraire et fautive, où on le mettait sur ne qui a certainement un e muet, et où l'on en affublait des mots comme les buesy ne sachant pas que nos aïeux représentaient le son eu non par eu par ue. Certes, si on avait dû continuer de la sorte, il vaudrait mieux s'en tenir à la simple reproduction des manuscrits qui ne préjuge rien et qui, si elle n'aide pas, ne nuit pas. Il n'en est plus ainsi : la critique a déterminé une foule de cas où l'on peut user de l'accent en pleine certitude. On en usera aussi pour distinguer à, préposition, et oùj adverbe; il n'est personne qui, en lisant les manuscrits, n'ait été embarrassé en quelques endroits particuliers par ce défaut de distinction. On ne laissera pas non plus de côté le tréma, qui est utile, soit pour lire les vers, soit aussi pour reconnaître un mot d'un autre; ainsi trouvez dans un texte chaut, qui est la forme nor^
144 ÊTYMOLOGIE.
mande de eheu^ vous ne saurez, à moins que le sens ne se présente à l'instant, si vous avez sous les yeux le mol chaut (calidus); imprimez donc, si vous éditez, ehaûl avec un tréma. La ponctuation, l'accent, le tréma, l'usage du v sont des services que l'éditeur rend au lecteur, et tiennent place de notes perpétuelles. Ne les bannissez donc point par un scrupule d exacUtude là où rien de l'essentiel n'est compromis.
U est plus facile, suivant moi, en quelques circonstances, de reconnaître les cas où il faut un accent que ceux où il faut un v. Ainsi pour^, qui est notre mot pauvre j doit-il être écrit et prononcé povr^ ou pour^? Si Ton s'en rapporte à la tradition, elle n'est pas équivoque; nous disons pawre^ et Palsgravc, au seizième siôclc, nous apprend expressément que foure se prc nonçait fovre. Mais les patois de la Normandie et du centre disent foure; prononciation qui doit avoir aussi une origine antique. La question serait décidée si on rencontrait poure en rime avec un mot où le t; serait certain. Je n'en connais pas d'exemple. Toutefois je crois qu'on peut admettre la prononciation powre^ du moins pour le treizième siècle a Paris; car on trouve le mot poverte écrit avec deux u, dont il faut bien que l'un soit consonne. Dans Berte aus gratis piésy xxxv :
Dont doi-je prendre en gré si j'ai froit et pouuerte,
A la vérité, on rencontre aussi pouerte^ où l'on ne sait plus si u est consonne ou voyelle .
Les gela de servage et de toute pouerte.
(ïb,f xciv.)
Mais si ici u était voyelle, ou trouverait, attendu que
GRAMHAIIUB. CORRECTION DBS TEXTES. 145
(m eio permutent fréquemment, on trouverait écrit quelquefois poerte; ce qui n'est pas.
En général, néanmoins, on peut arriver à distinguer positivement le v de Vu. M. Burguy a imprimé ainsi (t. I, p. 74) un passage des Sermons de saint Bernard : « Li avuerte raisons nos at ensaigniet k'encombre la « salveteit d'altrui, est porseure lo salvaor » (la claire raison nous a enseigné^ que attaquer le salut d'autrui^ c'est poursuivre le Sauveur,) Le manuscrit portait deux tt : auuertCy de sorte qu* il était loisible de lire ou bien auuertCj ou bien avuerte j ou bien aûoerte. C*est de cette dernière manière qu'il faut écrire. Cela peut se faire voir sans aucun doute. Notre verbe ouvrir est, dans l'ancien français, ovrirj ou bien uvrir^ aQ participe overtj uvert; combiné avec la préposition à, il fait aovrirj ouvrir^ aovert^ ouvert. De cette espèce de combinaison on a une foule d'exemples : aomhrerj aomer, aorer^ etc. De même le provençal, qui dit obrir et ubrir, a le composé adubrir. La prononciation de ouverte (et Ton voit qu*ici le tréma n'est pas inutile) est donc certaine; je citerai en preuve ces vers de Berte aus grans pies (xxxiv) :
Et la roîne plore, qui suefre et a soufert
Grant travail et grant paine, mais de cueraovert...
Dans ce passage des Sermons de saint Bernard (p . 530) :
• Riant auvranz, mais consecranz lo temple del ventre
• de la virgine, » on ne doit pas prononcer auvran%^ en réunissant a et u, mais les séparer et dire aûvranz. Plus loin (t. I, p. 408), M. Burguy dllque ovrir s'écrivait (wrtr, aovrir (ouvrir, aouvrir), ovrir , ouvrir y de
sorte que, pour lui, ovrtr, aovrir^ ouvrir^ aouvrir ne I. io
146 ËnHOLOGIE.
sont que des formes orthographiques d'un seul et même thème; il n'en est pas ainsi; nous avons ici deux verbes distincts, Tun simple, ovrir^ l'autre composé, a-ùvrir.
Il mentionne, comme on voit, une forme avnr; je regrette qu'il ne cite pas ses autorités; car, pour moi, je n'en connais aucun exemple, et, s'il y en avait, ce serait un argument important dans les diflicultés étymologiques que ce verbe suscite. En effet, le français ovrir et le provençal obrir conduisent, non pas h. aperire^ mais à operire^ qui a un sens tout contraire. Comment se fait-il que, dans les deux langues romanes de la Gaule, le mot ait pris cette apparence étrange, tandis que l'italien et l'espagnol ont régulièrement, Tun uprirâj l'autre abrirt M. Dîez a essayé de résoudre la contradiction entre le sens et la forme. Suivant lui, ovrir est une contraction de aovrirj et aovrir correspond au provençal adubrir^ qui se décompose, non pas, comme tout le monde le supposerait, en ad-ufrrtr, mais en a-dubrir; et dubrir^ à son tour, équivaut à deoperircy découvrir et, par suite, ouvrir. Qu'un verbe analogue à dvbrir ait existé, c'est ce que M. Diez montre, en citant le provençal moderne durbir, le piémontais dorvif le wallon drovt, le lorrain deurviy répondant à deoperircy comme le milanais dervi et le crémonais darver répondent à deaperire; mais que ouvrir en soit l'équivalent, c'est ce qui reste aussi incertain qu'auparavant. En effet, voyez les difficultés : puisque ovrir est une contraction de aovrir, il faut que celui-ci soit plus ancien que celui-là; or, jusqu'à présent, les textes nous les présentent contemporains. Il faut que l'ancien ita-
GRAMMAIRE. GORREGTIOIf DES TEITES. 147
lien, qui a, lui aussi, oprircy ait fait la même contrac lion que le vieux français, ou soit tiré du français, ce à quoi répugne le p dans oprire. Il faut, ce qui est bien plus fort, et ce qui, suivant moi, ruine Tétymologie proposée, que le vieux français provienne du provençal; car aovrir, primitif dans cette hypothèse, de ùvnr^ n'a gardé aucune trace du d, qui, seul, cependant, est caractéristique du sens; ce d ne se trouve que dans le provençal a-dubrir^ décomposé comme le veut M. Diez; le provençal serait donc l'origine du français; or, on ne peut admettre, jusqu'à preuve positive, qu'un mot tel que ouvrir ait eu besoin d'être emprunté au provençal. Et puis alors, d'où viendrait le provençal ubrirf serait-il aussi une contraction de adtibrirî Qui ne voit, dans le français et le provençal, le parallélisme de ovrir et ubrir, aovrir et adubrir^ et non pas des dérivations et contractions que rien n'appuie? Les difficultés, les impossibilités se pressent. Aussi ai-je renoncé à chercher l'origine de avrir, ouvrir ^ ailleurs que dans operire. Remarquez que, dans la langue d'oil et dans la langue d'oc, ou bien aperirCy ou bien operire manquent de correspondant; on ne trouve que owrir. Il y a donc eu disparition d'un de ces deux verbes, ou plutôt confusion de ces deux verbes, confusion qui me parait devoir son origine à eooperire, en français couvrir^ en provençal cuhrir. Le sens de operire ayant été attribué à cooperire, cl la syllabe co semblant ce qui donnait le sens de couvrir ^ les esprits s'habituèrent à regarder ouvrir comme l'opposé de couvrir ^ et se méprirtînt de la sorte entre le sens et la forme. A côté de ce verbe ouvrir j se trouve, d'une façon
148 ÊTYMOIiOGIE.
singulière, un adjectif apert avec son adverbe apertement. Il vient évidemment d'ap^ttw; cependant il n'en a pas tous les sens, et il s'emploie pour aire manifeste^ franc^ répondant à ouvert au figuré, mais non au propre. Bien qu'on le rencontre en de vieux textes, je n'hésite pas à dire que, relativement à ouvrir^ apert est de formation postérieure. On y retrouve le mot latin transplanté en français sans modification autre que la finale; or, apertxis aurait donné, non apert^ mais avertj comme on le voit pour ouvert et couvert. Apert est entré dans la langue d'oil quand le sentiment qui a fait le français avec du latin avait disparu. C'est sans doute une importation due aux lellrés, et qui, justement, se reconnaît à ce que le mot latin a été reçu sans traverser la filière par laquelle, à Torigine, les vocables passaient. Il ne faut pas croire que, à la Renaissance seulement et au seizième siècle, on ait puisé, dans le trésor latin, des médailles qu'on ne savait ni ne pouvait refrapper. Cela s'est fait dès les plus hauts temps; et, dans des textes du douzième siècle, on rencontre de ces transcriptions littérales. Cogitatioriy par exemple, n'est pas du seizième siècle, il est du douzième, mais il n'en est pas plus français pour cela : cogitare a donné cuider; et, si cogitatio était entré dans la langue d'oïl, il y serait entré sous la forme de cuidaison. A toute époque, les lettrés ont été entraînés, soit par besoin, soit par faux goût, à jeter dans le français des termes latins; mais, en les jetant, ils leur laissaient leur vêtement étranger. C'était en effet le seul moyen de faire que ces mots restassent intelligibles, et peu à peu ceux qui prirent faveur passèrent des livres dans la langue usuelle.
GRAMMAIRE. CORRECnON DES TEXTES. 149
Jî. Burguy dit (l. I, p. 65), à propos du substantif: ff On s'est demandé d*où venait que l'emploi du « a pris tant d'extension en français, et, sans pouvoir fournir aucune raison, on a attribué cette particularité à une influence des idiomes germains. Pour moi, j'y vois une influence celto-belge; il est prouvé que les Belges avaient, au singulier, des désinences en voyelles où en consonnes autres que «, mais, par compensation, beaucoup de pluriels en s; et le sentiment de la fonction primitive du s, qui était de désigner le pluriel, ne se perdit sans doute jamais chez les populations des provinces qu'ils avaient habitées. A l'époque où l'on donna à la lettre s la fonction qu'elle a encore aujourd'hui, le dialecte picard surtout et le bourguignon étaient dominants dans la langue d'oïl, or, les provinces où ils s'étaient formés avaient été habitées par les Belges, et la réhabilitation du s primitif, comme simple désignatif du nombre, pourrait bien être une réminiscence de temps plus andeas. » Un langage aussi peu précis ne porterait pas la conviction dans Tesprit, quand bien même on n'aurait pas ailleurs l'explicalion du fait. (Test dans le latin, dans la syntaxe latine, et non dans le germain ou le celte que se trouve la cause de ces s. La théorie n'en a pas été faite, et je vais essayer d'en dire quelques mots. Le type de la déclinaison de la langue d'oil est s au cas sujet, et la finale pure au cas régime pour le singulier, et, pour le pluriel, la finale pure au cas sujet, et $ au cas régime. (Il s'agit ici des noms en terminaison masculine, je parlerai des autres un peu plus bas.) Il est manifeste que ce type a été fourni par la deuxième
1&0 ËTTMOLOGIE.
déclinaison latine : eaballus^ chevals, eabàUuntj chenal; caballi^ cheval, cabalhs^ chevals. La première ne fournirait point à's au sujet singulier, et la troisième donnerait une s au sujet pluriel. Le type ainsi établi se généralisa par un procédé tout naluitel de grammaire; pour la langue d'oïl, il n*y eut plus qu'une déclinaison, et dès lors elle s'appliqua à des mots qui, dans la langue mère, appartenaient à une toute autre déclinaison. C'est ainsi que furent formés, au sujet, la dtés^ li roiSj li chiens^ li cuers^ la riens^ etc. Et il ne faudrait pas croire que, dans rois, chiens, riens, et autres semblables, Ys française vienne de Ys latine dans rex^ eanxs, res; on prouve que ces deux s ne sont pas de même origine, en remarquant qu'au pluriel, reges, canes, res ont une s, et que la langue d'oïl n'en a pas : U roi, li chien, les rien. Il s'agit donc d'une autre déclinaison. Semblablement, dan^ cités, au sujet, Ys ne dérive pasdel'^ de dvitas; car cit^ provient non pas de ctvitas, mais de civitatem, ainsi que L'exige la règle de Faccent. Civitas aurait donné et a donné, en effet, du Quelques noms, en très-petit nombre, parmi ceux qui émanent de substantifs latins en tas, ont été tirés non pas du régime, ce qui est l'ordinaire, mais du sujet : civitas, cit à côté de dté; paupertas,poverte à cdté deporr^^^; potestas, poeste à côté de poesté.
L'origine latine de la première moitié de la déclinaison française est conGrmée par l'origine incontestablement latine de l'autre moitié. En effet, la déclinaison de la langue d'oïl avait une seconde moitié dérivant d'un tout autre principe et se rattachant aux noms latins où l'accent se déplace quand le mot passe
du nominatif au régime. D'abord on rencontre les noms venant du latin ator^ atoris; ceux-là faisaient le sujet en ère et le régime en eor : donator , donerey doneor; judicator^ juger e^ jugeor; salvator^ sauvere^ sauveur, etc. Il en était de même pour les noms masculins en 0, (niis : latro^ ïerre^ larron; barOj ber^ baron; gareiOy gars, garçon^ etc. Puis quelques mots isolés viennent se ranger dans cette catégorie : infans^ enfe, enfant; cameSy cuens, comte; homo^ hom^ home; abbasy abe, abéj etc. Au pluriel, tous ces noms se formaient comme s'ils étaient de la deuxième déclinait son latine, ou, ce qui est équivalent, de la déclinaison française : H doneor, aux doneorsj li enfant, aux enfants, li abéy aux abéSj etc. Les mots de cette espèce, ayant le cas sujet déterminé par une forme particulière, n'avaient pas besoin de Ys caractéristique; aussi trouve-t-on, dans les bons textes, enfe^ àbe^ donercy etc., écrits sans s; hom manque fréquemment de cette caractéristique, si bien même qu'il est arrivé jusqu'à nous, dans le nom indéfini on, Fon^ sans le signe du sujet. Toutefois, l'uniformité grammaticale se fit sentir; plus on perdait de vue l'origine, plus on était porté à assimiler ces mots au reste; et plusieurs de ceux qui enseignaient ou écrivaient le français furent tentés d'y ajouter Taffixe qui indiquait le cas sujet»
Les noms à terminaison féminine se comportaient autrement; ils répondaient aux noms latins en a : via^ voie; femina^ femme; fontana, fontaine^ etc. Le singulier ne présente aucune difliculté; via au sujet, vix ou mam au régime, ne donnent, en langue d'oïl, que voie tant au
153 ËTYMOLOGIE.
régime qu'au sujet. Mais le pluriel offre une difficulté; le paradigme qu indique M. Burguy est voies, par une s pour les deux cas. Il est indubitable que cette identité est très-commune dans les textes, et, on peut dire, celle qui a prévulu ; non pourtant sans^ quelque conteste ; en effet, dans certains textes, ce sujet pluriel est sans s. J'en trouve un exemple dans une citation que M. Burguy rapporte pour une autre fin (t. I, p. 169) :
S'avint \ar aventure un jour
G'aucune dame de valour
Le chastelain forment plaignoient.
Il serait facile de trouver çà et là des faits de ce genre. C'est, élymologiquement, l'orthographe véritable : vix, viis ou viaSy les voie^ aux voies; domnmy dominis ou dominas, les dame, aux dames; elle est indiquée par la théorie; en fait, elle est fournie par quelques passages ; mais il n'en faut pas moins convenir que, dès les plus anciens textes , l'habitude se trouve établie de mettre Ys au nominatif pluriel des noms féminins, et qu'ainsi le veut la grammaire de la langue d'oïl, fixée par le maître des langues, l'usage. Il ne serait pas hors de propos, dans les livres didactiques, de signaler en quoi la langue de la Gaule du nord, en devenant de latine française, a commis des méprises, et comment, en plus dun cas, un certain usage correct, subsistant à côté, a protesté contre l'erreur. Voyez le mot corps, corpus : M. Burguy, remarquant que les substantifs des deux genres qui avaient une s finale au thème du mot, la gardaient partout, rapporte des passages où 1'^, dans corSf se retrouve et au sujet pluriel, et au ré-
GRAUMAIRB. GORRECnON DES TEXTES. 153
gime singulier. Mais celte s finale dans cors est une faule, puisque corpus n'a point à's radicale; et le mot français ne devrait avoir un s qu'au sujet singulier et au régime pluriel. Et de fait, on le rencontre maintes fois écrit correctement. M. Burguy lui-même m'en offre un exemple en citant, à propos du verbe aerdrây ces vers de Benoit :
Filions la (la luxure) tuit» foions, fuions, Ne cuer ne eor n'i apuions.
On aurait dû toujours écrire de la sorte; mais beaucoup s'y trompaient, croyant quel's était radicale dans corps.
Ainsi la présence de Y s dans les noms de la langue d'oïl n'a rien d'étrange et qu'il faille rechercher hypothétiquement dans certains caractères de l'allemand ou du celtique. Elle s'explique très-bien par le latin. L's du sujet singulier est Vs de la deuxième déclinaison latine au nominatif, et 1'^ du régime pluriel est Ys de la même déclinaison au datif ou à l'accusatif.
Maintenant, quant au français moderne, l'emploi de Yê y dérive complètement de celui qu'en fit la vieille langue. L's du sujet singulier n'a laissé que peu de traces, on la reconnaît dans /!b, bras, doux, legs^ lacsj et sans douté quelques autres, tous mots où elle n'aurait aucune raison d'être si elle n'y avait été amenée par l'ancien usage en qualité d'affixe; il n'y a dans filiuSy brachium, dulcisj legatum, laqueuSy rien qui la justifierait. Dans le reste elle ne figure plus; c'est qu'en effet le français moderne a choisi pour thème des noms le cas régime de l'ancienne langue, cas où 1'^
IM ÉTmOLOGIB.
n avait aucun rôle. C'est par la même cause qu'elle est devenue caractéristique du pluriel; à ce nombre, les noms avaient une s au régime dans la langue ancienne; en passant au rang de thème, ils Font gardée dans la langue moderne. Ainsi s'explique l'absence de Vs au singulier, et sa présence au pluriel. Le sujet des noms en ere^ eor^ s'est complètement cflacé; ils se sont tous contractés en ^r, donneur^ sauveur; pourtant on reconnaît encore ce sujet dans des noms propres : Bailliere, nom d'un libraire de Paris, est le sujet du mot qui, au cas régime, étant baiUeor, est devenu bailleur (celui qui baille, qui donne). On remar* quera que le français moderne s'est comporté à l'égard de l'ancien, comme Tanden s'était comporté à l'égard du latin. L'ancien, dans beaucoup de cas, avait pris le cas régime pour en faire son thème (vertu, de virtutem^ etc.) ; dans beaucoup de cas aussi, le thème du moderne est pris au cas régime de l'ancien. Ce qui a décidé, je ne dirai pas ce choix, mais cette tendance des deux parts, c'est, je pense, que le mot au cas régime est ou plus long ou plus consistant, et, de la sorte, a prévalu dans la bouche de populations qui, de part et d'autre aussi, mutilaient le langage antique.
Il y a dans la langue d'oïl anc^ aine, enc, qu'on écrivait aussi ainqueSy ainkes. Raynouard avait déjà dit, en parlant du provençal anCy qui correspond à l'adverbe français, qu'ils dérivent tous les deux de un-quarriy dont ils ont le sens. M. Burguy (t. 0, p. 273) combat cette étymologie. D'abord il objecte que unquant a déjà son dérivé dans onc, onques, et qu'il ne peut en avoir deux, mais anc ou aine «e trouvent à
côté de one^ comme cuens se trouve à côté de cotis (comte), huems à côté de homs (homme) , dame à côté de dame, dangier à côté de dongier^ danzel à côté de domel^ etc. Il ajoute qu'on n'a aucun précédent qui autorise à admettre la permutation de Yo latin en a. Mais cette permutation, au contraire, n'est pas rare; les noms que je viens de citer en sont autant d'exemples, et je Tai d'ailleurs mise hors de doute dans un des articles précédents*. L'étymologie de Raynouard reste donc bonne, et il est inutile d'en chercher une autre. J'en dirai autant pour oi/, notre oui actuel. Il y a, dans l'ancienne langue, deux termes pour l'affirma* lion : 0, en provençal oo, et M qui appartient exclusivement au français. La finale il ne fait pas conteste; c'est le pronom i/, du latin tUudy étymologie prouvée par nenil composé, comme on le voit, de nen^ qui est non, et de ce même pronom. Reste o, ocy que Raynouard, et, avec lui, la plupart tirent du pronom latin hoc. Cette dérivation a été révoquée en doute par J. Grimm, dans sa Grammaire^ t. III, page 768, alléguant la difTérence de forme qui existe entre l'adverbe négatif (no et non noc) et l'adverbe affîrmatif du provençal, et le manque d'un verbe français dérivé de la particule d'affirmation. Ces raisons sont faibles; si l'adverbe négatif est no en provençal et non pas noc pour non oc^ c'est que le provençal a trouvé la négation latine toute faite, et qu'il a été obligé de faire la particule affirmative, le latin n'ayant point de terme expressément réservé à exprimer l'affirmation; il est
*Voy.p.49.
150 ËniOLOGIB.
donc tout naturel qu'en provençal et en français la négation et Taflirmation n'aient pas été conçues d'après un même modèle. Par là aussi s'explique le manque d'un verbe dérivé de la particule affirmative; le latin fournissait le verbe négatif, mais ne fournissait pas le verbe aftirmatif, qui, dans le fait, était assez difficile à fabriquer avec oc, que nous supposons dériver de hoc. Ces raisons de Grimm, M. Burguy les accepte, et, pour les renforcer (car elles en ont besoin), il y ajoute que, si o était un dérivé de hoc, le c latin aurait certainement été traduit dans le dialecte picard, et on ne trouve nulle part trace d*un c. Puis repoussant, avec raison, la conjecture de Grimm (à laquelle Grimm luimême croyait peu de solidité), que o est l'allemand ja ih (oui, moi); il en propose une autre, à savoir l'ancienne préposition celtique tf, qui équivaut à ab^ de^ ex, du latin, et qui est employée aussi c^mme conjonction avec le sens de ex quo et comme adverbe.
Il faudrait une grande évidence pour déposséder un mot latin en faveur d'un mot celtique; car le celtique est rare dans le français, et le latin y abonde. Tandis que hoc, c'est-à-dire cela est, explique si bien le sens aHirmatif, le celtique 6, même signifiant ex quo, ne pourrait y être amené que par des intermédiaires qui manquent tout à fait. Il faut les supposer; mais faire des suppositions douteuses pour fonder une étymologic non moins douteuse est un procédé que la critique ne peut accepter. Voyez, en effet, quels intermédiaires : si on prend cet o celtique dans : vietis-tuf oui, il faut entendre : parce que (ex quo) tu m'as dit : viens-tu, je viens; si l'on prend cet o celtique avec ai
dans oU : parce que tu m'as dit viens-tu, cela s'effectue. Cette trame d'idées est trop peu serrée pour qu'on s'y fie.
Il faut donc en revenir à Tancienne étymologie. Ce qui la confirme, à mon sens, péremptoirement, c'est le parfait accord de la forme avec le sens : la forme, car on trouve en provençal non-seulement oe, mais hoc; et en français non-seulement o, mais ho; et cette userait inexplicable dans l'hypothèse de la préposition celtique 6; le sens, car hoc se prête facilement à la signification affirmative. IXenil est certainement postérieur à la simple négation nen; par la même raison, oH est postérieur à la simple affimation o, qui tomba en désuétude, excepté en certaines locutions (par exemple : Ne dit ne o ne non). C'est ainsi que la singulière composition hoc-illud s*est établie dans notre langue pour exprimer otn.
Il y a encore quelques objections de M. Burguy à écarter. Si hoCy dit-il, était le primitif, on verrait, en picard, le c reparaître, tandis qu'on ne rencontre que 0; ainsi, à côté de l'adverbe porOy on trouve poroc (per hoc). Cela ne peut faire une difficulté sérieuse. Tin mot aussi usuel que o a pu prendre très-vite une forme fixe qui ne permettait plus au c de reparaître. Comparez d'ailleurs l'adverbe ouan (hoc antio^ celte année), où je ne sache pas que le c reparaisse jamais, et l'adverbe picard moderne ouétant (cela étant), qui est aussi sans le c. Ce sont autant d'analogies qui fortifient mon dire.
Il ajoute que, si hoc était en cause, o aurait été voca/îs^ parfois, c'est-à-dire serait devenu oe, comme
158 ÉTYHOLOGTE.
voroc devenait jjorj^c, senoc devenait senoee, avoc devenait avoec. De pareilles vocalisations peuvent manquer çà el là, sans que la règle soit infirmée; il y a à tout des exceptions; et, ici, cette exception ne peut ébranler une étymologie qui me parait bien établie d'ailleurs. Mais n'y a t-il pas eu, en effet, quelque variations de la voyelle (vocalisation) en ce mot? C'est ce qui me parait supposable en examinant certaines autres formes de oiL Le fait est que, outre ot/, on trouve oal, ouaily olj odt/, awil. Oal est une altération correspondante à nenalj qui s'est dit, il ayant été changé en al par un caprice de Toreille. 01 me semble être dû à l'apposition d'une fausse consonne à la fin de o,dont l'origine s'était perdue là où l'on disait ol. Je n'invente pas les fausses consonnes pour le besoin de ma cause, et l'on en trouve de fréquents exemples; je cite celui que j'ai en ce moment sous les yeux :
Et de paiens si grans olz aûnée.
[BatailU d'AUschans. V. 5045.)
Dans ohj l est une fausse consonne; car ostj qui vient de hostisj ne peut avoir à'I. J'expliquerais de même odril; le d, dans od, serait aussi une fausse consonne. Enfin, je considérerais ouail^ awU, comme des vocalisations fautives d'un terme dont le sens primordial était effacé. Mais, quand même ces explications n'auraient pas une valeur suffisante, des formes hétérogènes, dont lune, du moins (oal)^ a été ramenée au type primitif, ne peuvent infirmer une étymologie bien appuyée.
Après ces remarques et ces discussions, je termine^
GRAMMAIRE. CORRECTIOTf DES TEXTES. 159
comme j'ai commencé, en recommandant la d^arnmaire de la langue d'otl, en remerciant M. Burguy du service qu'il a rendu à l'étude du vieux français, et en le félicitant d'avoir attaché son nom à une œuvre qui sei*a bien souvent consultée.
10» fiîYMOUNitB.
Sowuni DV mnmtoB article. {Journal des SavatUêf Imn» 1857) — Analyse de cinq chansons de geste : le Couronnement de Jjouîs; le Charroi de Nîmes ; la Prise d'Orange; le Vœu de Vivien, et la Bataille d^Alesdians, Quelques mots sur une autre chanson de geste întila- Ice : H montages GmUaume, c'est-ànlire , Guillaume devenu moine. Existence de poèmes héroï-comiques. Faits historiques sur Guillaume porle-enseigne et Guillaume I*', comte de Provence ; c'est le premier de ces deux personniges qui fournit le fond des cinq chansons de geste énumérées ci-dessus. Antiquité de chansons de geste sur ce sujet; elles remontent au onzième siècle ; témoignages extrinsèques qui le prouvent, témoignages intrinsèques; elles sont écrites en assonances, or, l'assonance a été remplacée dans le courant du douzième siècle par la rime complète; caractère des poésies du onzième siècle avant la culture et le raffinement introduits par le douzième; rapport de l'eut liltdraire avec l'élat social. La Geste de Guillaume, traduite en allemand au commencement du treizième siècle ; discussion de quelques passages de cette traduction ; succès européen de la poésie française au moycfi âge. Traits défigurés de l'histoire qui se retrouvent dans les diansons de geste qui ont Guillaume pour objet; on ne les reconnaît qucquaua l'histoii^ réelle est connue d'ailleurs ; mais, si elles ne sont pas historiques de ce côté-là, elles le sont par un autre, A savoir la peinture de Il haute époque féodale.
H. Jonckbloët, qui, bien que Oollandais, s'occupe avec intérêt et succès de notre vieille littérature, vient de publier cinq chansons de geste qui ont pour titre : 1* liCoranemens Looys; 2* li Charrois de Nymes; 3° la Prise d'Orenge; 4* li Covenmis Vivien; 5* la Batailla d'Alescham. Ces poèmes se rapportent à un seul et même héros, le comte ou le marquis Guillaume, le plus souvent Guillaume au court nez, et quelquefois
GRAUHAIRE. GORRECnOR DES TEXTES 161
Guillaume Fierebrace, c'est-à-dire ferrea brachia. C'est toujours un service de publier de ces anciens textes, et œ Test surtout quand ils appartiennent, comme ceux-ci, à une date reculée et à un cycle légendaire issu de l'histoire véritable.
Dans le Coronement LooySj il s'agit de Louis le Débonnaire. Charlemagne est vieux; le poids du sceptre le lasse; il veut le transmettre à son fils, qui n'est encore qu'un jeune homme. On est à Aix, la cour pléniére se réunit : les comtes sont présents; les évèques et les archevêques assistent à la cérémonie, et Vapostoles 'de Rome (c'est ainsi qu'alors on nommait le pape) a chanté la messe. La couronne est sur l'auteL L'empereur, exprimant l'intention de se démettre de son pouvoir en faveur de son fils, lui expose d'abord les devoirs du souverain : se préserver de tous vices, ne faire traliison à aucun, ne pas enlever son fief à l'orphelin, ne pas dépouiller la veuve, et aller combattre et confondre la gent païenne par delà la Gironde. A ces conditions, dit le vieil empereur, je te remets la couronne; sinon, je te défends, au nom de Jésus, d'y toucher. L'enfant, à ces paroles, ne mut le pied et n'osa porter la main sur le brillant joyau. L'empereur, courroucé et attristé, veut qu'on lui coupe les cheveux, et qu'on le fasse moine à Aix au moutier, où il tirera les cordes et sera marguillier. Hernaut d'Orléans saisit l'occasion et se propose pour être roi dans l'intervalle, promettant de rendre le trône quand l'enfant deviendra capable^de s'y asseoir. Il allait être accepté si le comte Guillaume n'était soudainement entré; il renverse à ses pieds Hernaut le félon, saisit la couronne I. a
162 ËTYH0L06IB.
et la met sur la tète de Louis. L'empereur le remercie en lui disant :
Vostre lignaiges a le mien essaucié.
Hais Guillaume ne peut rester pour soutenir son ouvrage; un vœu de pèlerinage Tçippelle à Rome; toutefois il jure sur les saints du moutier d'être toujours prêt à défendre les droits du jeune empereur. A Rome, on n'a pas moins besoin de sa vaillance; une armée de Sarrasins a débarqué sous le roi Galafre, qui poursuit les chrétiens et qui, ne pouvant, comme il le dit, guerroyer Dieu là-haut, se venge ici-bas sur les hommes serviteurs de Dieu. Dans celte armée est un géant d'une force incomparable; aussi le roi Galafre n'hésite pas à remettre la décision de la guerre à un combat singulier entre son géant et le comte Guillaume. Le géant est tué, et Guillaume y perd le sommeron de son nez, d'où lui vient le surnom qui lui est resté, se faisant une gloire d'une mutilation qui, alors, étant souvent infligée comme supplice, passait pour déshonorante, même quand elle était fortuite. Pendant ce temps, les traîtres se sont révoltés contre Louis; ils font roi de France le fils de Richard de Rouen, tandis que le fils de Charlemagne est réduit à se cacher dans le couvent de Saint-Martin, à Tours. Guillaume, fidèle à son serment, vient défendre son seigneur, il tue le fils du duc de Normandie; attaqué dans un guet-apens par le duc lui-même, il le remet prisonnier entre les mains du roi; rappelé en Italie par une invasion de Gui l'Allemand, il triomphe de ce nouvel ennemi et fait
couronner Louis empereur à Rome. Une fois, au milieu de toutes ces rébellions, Guillaume s'écrie :
Hé povres rois, lasches et assolez,
6e te cuidai maintenir et tenser
Envers toz cens de la crestienté ;
Mes toz li mons si t'a cueilli en hé {haine).
C'est là un écho assez fidèle des impressions qu'a* yait laissées Louis le Débonnaire et surtout tel ou tel des carlovingiens, ses successeurs.
lA Charrois de Nymes continue Thistoire de Guillaume. Le vaillant comte revenait de la chasse avec son arc, ses faucons et sa meute de chiens, et entrait dans Paris par le Pétit-Pont, quand il rencontre son neveu Bertrand qui lui annonce que le roi Louis a fait distribution de fiefs sans songer à celui qui fut si longtemps son champion. Guillaume, courroucé, entre dans la salle qu'il fait trembler sous ses pas, et ré* clame sa part. « Attendez, dit le roi, il mourra quelqu'un de mes pairs, et je vous donnerai sa terre. «Guillaume répond que, n'ayant pas de quoi fournir la provende à son chevali il ne peut être renvoyé à un terme aussi incertain que la mort d' autrui :
Dex ! oom grant val li estuet avaler.
Et à grant mont li estuet à monter, Qui d'autnii mort atent la richeté!
La querelle s'envenime; et Guillaume, parlant par grant outrage^ reproche à Louis tous les services qu'il lui a rendus, les combats qu'il a livrés, les nuits où il a veillé, les jours où il a jeûné. Inquiet de cette colère, Louis cherdie à calmer son terrible vassal, et il lui
164 ÊÎYHOLOGIB.
offre difTérents fieis. Guillaume rejette toutes ces offres avec insulte; et de fait, que lui offre-t-on? La terre du preux comte Foulque, d'Auberi le Bourguignon, du marquis Béranger, qui sont morts à la guerre et qui ont laissé des veuves et des orphelins. Il fait honte de pareilles largesses au roi, qui lui propose alors le quart de toute France, la quarte cité, la quarte abbaye, et ainsi de suite. Mais Guillaume dit qu'accepter un tel don ce serait faire tort à son seigneur, et il s'en va menaçant et roulant des projets de vengeance. Il y a une scène très-semblable dans Hooui de Gaverai; Raoul réclame Yhonncur du Cambrésis; mais le roi en a disposé en faveur d'un autre; de là des réclamations violentes, des insultes au suzerain et des guerres cruelles. Pour Guillaume, les choses ne vont pas jusque-là; son neveu Bertrand le rappelle aux sentiments de vassalité :
Vo droit seignor ne devez menader, Ainz le devez lever et essaucier, Contre toz bornes secorre et aldier.
En conséquence^ Guillaume demande à son droit setgneur un don qui puisse être accordé sans faire tort à personne, un don sur les Sarrasins de France et d'Espagne. C'est ainsi qu'il entreprend la conquête de Nimes. Il part donc suivi de la fleur des chevaliers de France, et rencontre en chemin un vilain qui menait quatre bœufs, une charrette, et^ dessus, un tonneau de sel. Comme le vilain venait de Nimes, on Tinter^ roge, et aussitôt un chevalier conçoit le projet d'une ruse de guerre, à savoir prendre mille tonneaux semblables à celui du vilain, y cacher les chevaliers, et les
conduire sur des charrettes jusque dans la ville. Une fois dedans, à un signal donné, les chevaliers sortiront des tonneaux et combattront les Sarrasins. Aussitôt on se met à l'œuvre; on fait travailler les vilains par poesté; par poesté aussi on s'empare de leurs bœufs; et, comme dit le trouvère,
Qui dont véist les durs Tflains errer.
Et doleoires et coigniées porter, Tonneaus lier et toz renouveler, Chars et charretes cheviller et barrer, Dedèns les tonnes les chevaliers entrer. De grant bamage 11 peûst remembrer.
Guillaume prend l'accoutrement d'un marchand; son neveu Bertrand et quelques autres remplissent le rôle de serviteurs et conduisent les charrettes. On arrive à Nîmes, on y entre; les deux princes sarrasins qui y régnent sont d'abord joyeux à l'arrivée de ce riche convoi; mais l'un d'eux, voyant le marchand, à qui manque le bout du nez, s'effraye, et lui demande s'il ne serait pas ce Guillamue au court nez tant redouté des Sarrasins. Guillaume, à ces paroles inquiétantes, se met à rire, et explique que, s'Û a perdu le nez, c'est que jeune il fit le métier de voleur; que pris, on lui infligea cette mutilation; et que maintenant il est marchand honnête. Mais bientôt une rixe s'élève, on lui tue deux de ses bœufs pour les manger; un des rois sarrasins lui arrache une poignée de barbe. A cet outrage, ne se contenant plus, il monte sur un perron, et il défie les Sarrasins à haute voix :
Félon paien, toz vos confonde Dez!
Tant m'avez hui eschami et gabé,
166 ïrnibLOGiB
Et marcheant et ▼ilain apelé;
Ge ne sui mie mardieans, par verte!
Que par l^aposlre qu'on quiert en Noîron pré,
Aucui sauroiz (vous saure») quel avoir j'ai mené.
Aussitôt, â*un coup, il tue un des rois, et, mettant un cor à sa bouche,
Trois fois le sonne et en grelle et en gros.
Ace signal, les chevaliers défoncent les tonneaux; la mêlée s'engage et la ville est conquise.
Ainsi établi dans sa conquête, Guillaume commence à s'y ennuyer; il a tout en abondance, bons destriers, heaumes dorés, épées tranchantes, et pain et vin et chair salée et blé; mais il regrette douce France^ ce qui se dit dans tous ces poèmes ; il en regrette les harpeurs, les jongleurs et les damoiselles. Il en veut aux Sarrasins qui le laissent tranquille :
Et Dex confonde Sarrazins et Esclers.
Qui tant nos lessent dormir et reposer, Quant par effon n*ont passée la mer, Si que diascuns s'i peûst esprover!
Que trop m*ennuist ici à scyomer.
Dans cette disposition d'esprit, il voit ieirriver un ehétif qui s'est échappé des prisons d*Orange. Orange est entre les mains des Sarrasins; Gillebcrt, qui est de grande vaillance, y fut captif trois ans, et Guillaume l'interroge avidement. Trois merveilles sont particulièrement vantées; la ville d'Orange, il n'est telle forteresse jusqu'au fleuve du Jourdain; la tour Gloriete, qui est de marbre; et dame Orable, qui est la femme d'un roi d'Afrique :
Bel a le cor, s*est gresle et escfaevie^
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. i67-
Blanche a la char comme est la flors d'espine, Vairs eulx (yettx) et clers, qui tôt adés li rient.
A ce récit Guillaume jure qu'il aura Orange, Gloriete et la dame dont l'amour le saisit. En vain on lui représente les dangers qu*il court et la puissance des Sarrasins; la résolution est prise et rien ne peut l'en détourner; mais il n'y conduira ni cheval, ni palefroi, ni blanc haubert, ni écu, ni lance : il ira inconnu et déguisé. Gillebert viendra avec lui, non sans crainte e^ sans regret, car, à la proposition de Guillaume,
Lors vousist estre à Chartres ou à Blois, Ou à Paris en la terre le roi.
Mais il ne peut refuser. Puis Guielin ne veut pas abandonner son oncle dans une entreprise aussi hasardeuse; et tous trois se font teindre, à l'aide d'une composition noire, de façon que
Tirés bien resemblent deable et aversier.
Ils se présentent aux portes d'Orange comme des messagers du roi d'Afrique, qui viennent apporter des nouvelles à son fils le roi de la ville, mais qui en route ont été pris par Guillaume et retenus à Nimes. Tout va bien d'abord; seulement, de temps en temps, le roi Aragon s'écrie qu'il voudrait bien tenir ici, dans son palais, le terrible Guillaume pour le livrer à tourment. A chaque menace de ce genre, le comte se recommande intérieurement à la protection céleste. Les voilà dans Gloriete, auprès de la reine Orable; mais un Sarrasin échappé de Nimes arrive et, assurant au roi Aragon qu'il a Guillaume en sa puissance, il lui en donne la preuve en frappant le chevalier au front avec une
168 fiTTVOLOGIE.
cotte ornée d'or; la composition noire s'efface, et la couleur naturelle de la peau apparaît. Les trois guerriers ne se laissent pas abattre; avec leurs bourdons ils renversent les païens les plus braves, les chassent de Gloriete, et se préparent à y soutenir un siège. Toutefois Guillaume gémit, craignant de ne plus revoir ni la France, ni ses parents; et Guielin lui dit que maintenant de pareils discours ne sont plus de saison, à moins, dit-il à son oncle en le raillant, que vous ne soyez disposé à faire la cour h la reine :
Veilà Orable la dame d'Aufriquant.
D n*a si bde en cest siècle vi?aiit.
Alez seoir delei li sor cel banc,
Endeus vos deux bras li lanciez par les flans ;
Ni de besier ne soiez mie lenz.
Ces railleries excitent Guillaume, qui s'adresse à la reine pour lui demander des armes. Celle-ci, touchée de pitié, leur en donne. S'ils étaient redoutables avec des bourdons, ils le sont bien plus quand, couverts de heaumes, de cuirasses et de boucliers, ils s'élancent l'épée à la main; si bien que le roi Aragon désespère de les forcer. Mais il est un conduit souterrain par où Ton peut les assaillir; attaqués à Timproviste par der* rière, ils sont pris. Ici la reine Orable intervient en leur faveur; elle les réclame comme ses prisonniers, mais c'est pour les sauver. Elle recevra le baptême et épousera Guillaume. Gillebert est dépêché vers Bertrand, à Nîmes, pour amener du secours; le secours arrive, et Guillaume, demeurant maître d*Orange, se marie avec la reine Orable, qui, devenue chrétienne, prend le nom de Guibor,
Tmen est un neveu de Guillaume, et son covenant est un vœu par lequel il s'engage , le jour où il fut adoubé^ à ne jamais fuir devant Sarrasin une fois qu'il aura son haubert endossé et son heaume fixé sur la tête. Guillaume lui représente la témérilé d'une pareUle promesse ; il n'est pas d'homme d brave qui ne doive reculer quand les circonstances le commandent :
Niés (neveu), dit Guillaumes, moult petit durereii Se oo?enant à Deu tenir volez. *
Jà n'est il home, tant soit ne preux ne bers, N'estuet foïr, quant il est enpressez.
Beaus niés, cist veux ne fait mie à garder; Vos estes juenes, lessiez tiex foletez.
Hais Vivien n'écoute pas les conseils de son onde ; il renouvelle son vœu, et jure de ne jamais reculer, en son vivant, plein pied de terre pour Turc ni pour Persan. Il part donc et va désoler l'Espagne sarrasine; longtemps il a un heureux destin ; il répand le ravage et la terreur partout, si bien que le roi Desramé (c'est la transformation d'Abdérame) se résout à en prendre vengeance. Ce prince rassemble une formidable armée, * la met sur une flotte non moins formidable et cingle vers Aleschans (Elysii eampi)j cette célèbre localité, près d'Arles, où Vivien était alors avec ses fervestus. Id se renouvelle une scène qui est déjà dans la chanson de Roland : quand les païens, arrivant, couvrent de leur multitude la plaine et la montagne, Olivier conseille à Roland de sonner du cor'pour appeler Çharlemagne à son secours ; mais Roland croit que ce serait déshonneur à son lignage et que maie chansop seroit de
t70 STYÏOLOGIE.
lui chantée s'il témoignait quelque crainte ; de même, à ses chevaliers qui lui demandent d'envoyer un message à son oncle, Vivien répond que, s'il le faisait, il serait mécréant et failli; il leur offre de le laisser seul si le péril leur parait trop grand; mais à leur tour ils ^refusent de l'abandonner. A la bonne heure, dit Vivien; si nous avions faibli,
Tenu nos fust toz jorz mes à yilté,
A noz parenz fust toz jorz reprové.
Se nos morons en cest champ henneré (honoré),
S^aurons vers Deu conquise s'amisté.
Quant li lioms muert en son premier aé.
Et en sa force et en sa poesté»
Adont est il et plaint et regreté.
Cette héroïque folie a la fin qu'elle devait avoir. Cependant Vivien trouve moyen, avec quelques chevaliers qui lui restent, de se loger dans un donjon en ruine qui est sur le champ de bataille, et il y soutient un siège. A ce point, il ne se croit plus obligé de ne pas informer son oncle de sa détresse. Un chevalier traverse, à grand péril, l'armée sarrasine, et bientôt après Guillaume arrive avec une armée de secours. Une bataille sanglante est livrée, et, dans cette bataille, Vivien, blessé mortellement, le ventre ouvert, les yeux crevés, se faisant pour une dernière fois affermir sur son cheval et mettre Tépée à la main, pousse son cheval au plus épais des ennemis, où il trouve la mort.
La bataille d'Aleschans est cette même histoire continuée, développée, et surchargée d'un nouvel épisode et d'un nouveau héros. Quand elle conamence, Vivien n'est pas encore mort, mais il est près de sa fin. Malgré d'incroyables prouesses de lui et de son oncle, les chré-
GRAMMAIRE. GORRECnOK DES TEXTES. 171
tiens ont le dessous; les neveux de Guillaune, Bertrand, Guielin, Guichard, sont pris; Vivien, se sentant mortellenient blessé, se retire sur le bord d'un étang pour se recommander à Dieu avant de mourir, et Guillaume, réduit à quelques chevaliers, cherche à se frayer un passage à travers la multitude innombrable de ses ennemis. Dans ce dernier efiort, il perd ce qui lui restait de compagnons. Il n'a plus de ressource que dans la vigueur de son cheval Saucent; mais Bauccnt est, comme son maître, blessé et épuisé de fatigue. En cette extrémité pressante, le comte s'adresse à son fidèle destrier :
Chenal, dit-il, moult par estes nayrei.
N'est pas merveille, se vos estes lasses; Qnar tote jor moult bien servi m'avez.
Puis il lui promet du repos, du fourrage, de l'orge, de belles couvertures s'il le ramène à Orange. Le cheval, qu'il a laissé soufBer, l'entend, reprend vigueur et courage, et s'apprête à seconder son maître. Dans sa fuite périlleuse, Guillaume arrive au lieu où glt Vivien expirant. La scène est touchante et bien racontée. Quand il le voit nK)rt, il ne peut se résoudre à laisser le corps au pouvoir des Sarrasins, il l'emporte sur son cheval; pieux devoir que la poursuite acharnée de ses ennemis ne lui permet pas d'accomplir. Il a encore de sanglantes rencontres et finit par échapper en revêtant les armes d'un Sarrasin qu'il a tué. Haletant, blessé, serré de près, il arrive aux portes d'Orange ; mais, sous son armure sarrasine, Guibor elle-même ne veut j^as le reconnaître, surtout quand elle voit emmener captifs des chevaliers chrétiens sous les yeux du comte.
i7S ÉTHMOLOGIE
A ce reproche et à ce spectacle, il rappelle sa prouesse, délivre les prisonniers, et, désormais reconnu, rentre dans sa \ille. Sur le conseil de Guibor, Guillaume se décide à partir pour demander secours à ses parents et à Louis. Orange sera défendu par les chevaliers qu'a sauvés Guillaume et par les femmes. Donc, il s'en va, chevauchant en grande hâte; mais il est seul, harassé d'une longue route et pauvrement vêtu; aussi, quand il descend au perron dans le palais de Louis, & Laon, personne ne vient à sa rencontre, personne ne se pré« sente pour donner à manger à son cheval, personne ne lui offre la bienvenue. Cependant on parle au roi de ce chevalier à la haute taille, à l'aspect redoutable ; il reconnaît bien vite Guillaume; mais il ne veut pas le recevoir, et fait fermer les portes. On raille le chevalier délaissé, on l'insulte :
Ancui sera (aujourd'hui saura) Guillaumes au oort nés Gom poures homs est de riches gabés.
Le roi lui-même se laisse aller à cette vilaine envie d'humilier le chevalier qui jadis Fa tant servi :
Looys prist un baston de pomier»
A la fenestre s*est alez apoier,
Et voit Guillaume plorer et lermoier.
Il Tapela et comence à hudiier :
ff Sire Guillaume, alez vos hebergier»
c Vostre cheval fêtes bien aesier,
fl Puis revenez à la court por mengier,
ff Trop pourement venez or cortoier.
fl Dont n'avez vos seijant ne escuier,
fl Qui vous servist à vostre deschaucier? •
Ainsi insulté, Guillaume trouve asile chez un bourgeois de la ville, qui lui donne, à lui et à son cheval,
GRAMMAIRB. GORREGTlOlf DES TEXTES. 173
le vivre et le couvert; mais le comte roule des projets de vengeance. Le lendemain, il y a cour plénièrc : le roi, la reine, les hautes dames, vêtues de drap de soie, les comtes, les princes, les ducs, et, parmi eux, Aymeri de Narbonne, le père de Guillaume, ses frères et sa mère, Dermengart. Bientôt Forage va éclater:
Car dans Guillaumes au cort nés H marchis Se siet tos seus corrociez et marris, Irez et fiers et moult mautalentis.
En effet, Guillaume, qui était seul dans un coin de la Mlle, se lève et apostrophe d'une voix terrible l'empereur, qui refuse de l'accueillir, l'impératrice, qui excite son mari contre son frère :
Jbesus de gloire, li rois de paradis.
Sauve celi (celle) de cui je suis nasquis, Et mon diier père, mes frères, mes amis. Et il Gonronde ce mauvais roi failli.
Sa colère tombe sur l'impératrice, qui s'enfuit épouvantée; le roi est interdit; les François (ce sont les gens de TIle-de-France, les chevaliers du roi); les Francoiê (le trouvère leur donne constamment un assez vilain rôle; ils sont insolents d'abord, puis couards quand édale le danger); les François gardenf le silence et ne viennent pas au secours de leur sei< gneur. C'est la fille de Looys, la nièce de Guillaume, la belle Aalis, qui, le terrible guerrier ne voulant rien lui refuser, rétablit la paix. Looys donne une armée; le père et les frères de Guillaume lui envoient leurs chevaliers ; mais toute cette puissance auxiliaire est peu de chose à côté d'un secours que le hasard fournit. Le Toi Looys a, dans ses cuisines, un jeune marmiton,
174 ËTTHOLOGIB.
sorte de.géanl d une force inouïe, fils du roi Desramé, enlevé de bonne heure à ses parents et jeté dans cette humble condition. Le r6le de ce terrible marmiton donne dés lors une allure héroï-comique au reste du poëme. Renouart au tinel (auisi surnommé, parce qu'il a pour arme une énorme poutre qu'il manie comme une baguette) tue dans la bataille les plus formidables champions sarrasins, délivre Bertrand et les autres qui sont captifs, et rend à Guillaume Orange, qui n'a plus d'ennemis.
M. Jonckbloet n'a pas fait entrer dans le plan de sa publication un poème intitué li Maniages Guillaume^ c'est-à-dire, l'entrée de Guillaume au couvent. Jen parle ici, parce que cette chanson appartient à la légende générale du héros. Guillaume, rassasié de gloire et d'exploits, se retire en une maison religieuse. Mais, là aussi, pour peindre le guerrier devenu moine et astreint aux observances de la vie monastique, le trouvère se laisse aller aux inspirations d une imagination qui n'a rien de sérieux ni d'héroïque. Le formidable baron a conservé toute la vigueur du corps et toute la violence du caractère; il dévore les provisions qui suffiraient au réfectoire entier; il trouble et couvre de sa voix tonnante les chants des moines ; et, pour peu qu'on le contrarie, sa colère éclate en actes que sa force prodigieuse rend très-dangereux pour les pauvres "eclus. C'est une composition véritablement héroi-comique; il y en a plus d'une de ce genre dans la littérature des douzième et treizième siècles.
Maintenant, à cété de l'histoire légendaire, qu'est rhistoire réelle? Ces récits des trouvères sont-ils
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. i75
une œuvre de pure imagination? ou bien le personnage qu'ils mettent en action est-il un personnage véritable, signale aux souvenirs de la légende et aux chants de la poésie par des exploits mémorables? C'est, sans aucun doute, la seconde alternative qui doit être admise. Il y eut, vers la fin du huitième siècle, un Guillaume que Charlemagne envoya en Aquitaine pour remplacer le duc de Toulouse, Orson, dont l'empereur avait à se plaindre. Des documents du temps lui donnent le titre de premier porte-enseigne, primuê àgnifer^ et, dans nos chansons de geste, on dit de lui :
Et bien doit France aToir en abandon, Seneschaus est, s*en a le gonfanon.
En 793, pendant que Charleinagne guerroyait sur les bords du Danube et que Louis était en Italie avec les meilleures troupes du Midi, les Sarrasins envahirent l'Aquitaine; ils se dirigèrent sur Narbonne/où ils mirent le feu aux faubourgs, puis ils se tournèrent du c6të de Carcassonne. Guillaume fit un appel aux comtes et aux seigneurs du pays et vint livrer une sanglante bataille aux Sarrasins, sur les bords de la rivière d'Orbieux. Les chrétiens furent vaincus, malgré la grande valeur de Guillaume, qui, au rapport du chroniqueur, fugnavit fortiter in die i//a, et ne quitta le champ de bataille que quand il eut été abandonné de tous. Il avait fait bâtir un monastère à Gellone, dans la partie la plus sauvage des environs de Lodève. Touché par la piété, dan3 les dernières années de sa vie, il se retira en 806 dans l'abbaye construite par lui, et y mourut en grand renom de sainldé, dans l'année 812.
170 ÊnMOLOGIE.
Un peu moins de deux siècles plus tard, un autre Guillaume (Guillaume T, comte de Provence) délivra cette province des ravages des San^asins. Ceux-ci avaient bâti, non loin du golfe de Saint-Tropez, un château fort d'où ils dominaient la contrée environnante. Un combat sanglant fut livré aux environs de Draguignan. Les Sarrasins battus se réfugièrent dans leur château; mais, pressés de toutes parts, ils le quittèrent pendant la nuit, et, dans leur fuite, fureni presque tous tués ou pris. Guillaume, qui avait ainsi combattu les infidèles, eut, avec l'ancien leude de Charlemagne, une ressemblance de plus. Ëtant tombé dangereusement malade, il fit prier Haieul, abbé de Cluny, de venir le consoler. Le pieux abbé se rendit à sa prière, Texhorta à la mort et le revêtit de l'habit monastique, qu'il avait demandé avec beaucoup d'em* pressement. Guillaume, étant mort peu après, fut inhumé dans un prieuré de l'ordre de Cluny, qu'il avait fondé. La relation, écrite par les moines de Gellone, de la vie religieuse de Guillaume identifie manifestement le chevalier chanté par les trouvères avec le leude de Charlemagne; mais ce sont les souvenirs de l'autre Guillaume et de la délivrance de la Pro* vence, qui firent du -preux des chansons de geste le conquérant de Ntmes et d'Orange.
Le premier de ces deux grands personnages fournit le fond de nos chansons de geste. Son nom , son rôle dans le midi de la France, sa lutte acharnée contre les Sa^sins, et la pieuse fin de sa vie, établissent ce point. Le fait est que nos chansons sont fort anciennes, sinon dans la forme où nous les avons, du moins en des
GRAHHAIRB. GORRECnON DES TEXTES. 177
formes primitives qui ont été remaniées, et ne sont pas parvenues jusqu'à nous. M. Jonckbloet a mis cela hors de doute. Orderic Vital, qui inséra dans son ouvrage la relation des moines de Gelione, parle d une chanson qui racontait les hauts faits de Guillaume, et qui était très-répandue : Vulgo canitur a joculataribus de illo carUilena. Orderic écrivait ceci avant 1135. Un autre témoignage s'y accorde; cette même relation des moines de Gelione, qu'on a cru être du dixième siècle^ et que M. Jonckbloet pense ne pas pouvoir être antérieure à l'an 1076, rappelle les poésies qui célèbrent sa gloire guerrière et la faveur dont elles jouissent : Qui ehori juvenumj qui eonventus populomm, prœdjme militum ac nohiMm virorum^ qux vigilix sanetarum^ dulee non résonant et modulalis vocibus décantant j qualis et quantus fuerit! On a là une excellente description de nos chansons de geste ; c'étaient des vers, voces modulatx; les jongleurs les chantaient parmi les réunions des jeunes gens, dans les assemblées populaires, mais surtout dans les assemblées des chevaliers et des barons, et aux veilles des saints. Si cette pièce des moines de Gelione a été rédigée après 1076, elle l'a été avant 1135; il est donc certain que des chansons de geste relatives à Guillaume existaient antérieurement aux premières années du douzième siècle. Et quand on voit le même Orderic Vital rapporter que Gerold, derc d'Avranches, qui servait dans la chapelle d'un des barons de Guillaume le Conquérant, prenait pour texte édifiant le saint athlète Guillaume, qui, après une longue carrière chevaleresque^ se retira du monde et devint, sous la règle 1. 12
178 « ÊTVMOLOGIE.
claustrale, un die\alier de Dieu, on ne peut guère douter que ce Gerold s'appuyait à la fois sur la légende pieuse qui racontait les vertus monacales, et sur la légende poétique qui racontait les exploits fabuleux. J'ai insisté sur ces détails, parce qu'une erreur accréditée donne une date trop récente à la poésie du nord de la France.
L'examen intrinsèque concorde. Beaucoup de vieux poèmes du cycle carlovingien sont, non pas en rimes exactes, mais en simples assonances. Or, Ton sait que le système des assonances fut abandonné comme insuffisant pour l'oreille, dans le courant du douzième siècle, et qu'alors, la culture poétique s'étant rafiSnée, la rime exacte fut exigée. Par conséquent le système de l'assonance remonte à une époque antérieure et atteint le commencement du douzième siècle et le onzième.
Ces considérations tendent à consolider Thistoire littéraire du nord de la France, telle que l'établit la critique contemporaine. Il y eut, dans le cours du onzième siècle, une création poétique qui sortit des lé- . gendes populaires répandues sur Charlemagne,'sur ses exploits contre les Sarrasins^ sur ses vaillants barons, et aussi, par un mélange inévitable, sur la période de décadence impériale et de prépondérance féodale. Les poèmes de ce cycle sont caractérisés par le système de l'assonance, par la rudesse des mœurs, par le choc violent des seigneurs entre eux et avec la royauté, par l'absence de la galanterie. Dans le siècle suivant, tout se perfectionne; la galanterie chevaleresque s'introduit; le cycle de la table ronde captive les esprits; on remanie
les vieilles chansons de geste, et le système de la rime exacte remplace celui de Tassonance. Ce siècle abonde en poésie; il est élégant, raffiné, et un des points culminants dans l'histoire de la France du moyen âge. L'âge suivant voit le développement se continuer avec ampleur, et rien, du moins aux yeux de celui qui ne considérerait que la situation littéraire, rien ne pour^ rait faire prévoir une décadence, quand, le quatorzième siècle arrivant, cette décadence survient de la manière la plus marquée; l'ancienne poésie s'oublie, la langue s'altère, aucune œuvre originale ne surgit, et dès lors il faut attendre d'autres conditions et d*au* très influences pour qu'une nouvelle floraison vienne embellir l'arbre resté debout, mais dépouillé par cet hiver. Je n'ai besoin que d'indiquer d'un mot les circonstances sociales, pour qu'on remarque aussitôt le rapport qu'elles ont avec les phases littéraires. C'est à la sortie de l'âge signalé par la chule du pouvoir royal et des carlovingiens, par l'établissement des barons et des fiefs, et, incidemment, par les ravages des Normands, c'est, dis-je, à la sortie de cet âge que, la société ayant désormais la forme qu'elle cherchait, une expression littéraire se manifeste, encore rude, se sentant de l'époque qu'on laisse à peine derrière soi, mais vigoureuse et féconde. C'est quand le régime féodal, arrivé à son plein, donne essor à ce qu'il avait d'idéal, c'est-à-dire aux mœurs chevaleresques, que le champ se cultive plus diligemment et produit une plus abondante et plus belle moisson. Enfin, c'est quand tout ce monde du moyen. âge choit en trouble et en confusion, quand les rois s'élèvent, quand les
180 fiTYMOLOGlE.
seigneurs s'abaissent, quand les communes s^établis* sent, quand le pouvoir spirituel, cette pierre angulaire, est frappé violemment par le pouvoir temporel, c'est alors que toutes les choses littéraires qui dépendaient de cet ensemble tombent avec ce qui les soutenait. Il est bien entendu que je ne parle ici que de la France. Les phases ou époques littéraires seraient autrement distribuées pour les nations voisines.
Les honneurs de la traduction, accordés à tant d'œuvres de ces temps-là, n'ont pas manqué non plus à la geste de Guillaume. Vers le commencement du treizième siècle, un poète célèbre de TAllemagnc, Wolfram von Eschenbach, en fit une imitation, qui nous a été conservée. L'imitateur n'entendait peut-être pas très-bien le français. J'emprunte à H. Jonckbloet quelques exemples qu'il cite comme des erreurs et que je vais discuter. Guillaume, regrettant son neveu Vivien, dit :
(juant je à termes vos oi [eus] armes doné, Por vostre amor i furent adoubé Cent chevalier et d'armes oonreé.
M. Jonckbloet entend que à termes veut dire au temps voulu. Mais Wolfram a mis :
Hay Termes min palas
Wie der von dir gehêret was î
Hé Termes mon palais j comme il avait été honoré par toi. Il a pris termes pour un nom propre. Est-ce une erreur? Je ne le crois pas. M. Jonckbloet n'en est pas très-sûr lui-même^ car il indique une variante qui
montre que termes désignait une localité. Au lieu de ces vers {Bat. d*Aleschans, v. 4371) :
A la fenestre est Guillaume acoutez.
Lez lui Guiborc, de qui fu moult amez;
Par devers destre s'est li cuens regardez, >
Un manuscrit dit :
Par defors Termes s^est li cuens regardez.
Ici Termes signifie le palais de Guillaume. Dans la même chanson, v. 326, il est parlé d'un Gautier de Termes. Termes était donc un nom propre, sans doute dit ainsi à cause de bains, thermœ; et Wolfram ne s'est pas mépris.
Il n'en est pas de môme dans l'exemple suivant. Le trouvère dit d'une épée :
Rois Plantamor la dona Salatré; £t Salatrez, H rois éTanUquité, Cil la dona ramiré Acéré.
lÀ rais d'antiquité ne signifie pas autre chose que le roi des anciens temps. Mais Wolfram en fait un nom propre, à tort cette fois-d «
Der gabz dem kûnege Antikotê.
La plus étrange méprise serait ceUe qui, dans ces vers où il s'agit de la mort de Vivien :
JL'ame s'en vei, n'i pot plus demorer; En paradis la fist Dex osteler, Avec ses angles et mètre et aloer,
lui aurait fait croire que aloer (placer, allocare) était le bois d'aloës :
182 ËnMOLOGIE.
. . . . Sin jungez lebn
Erstarp ; sin bihte ergienc doch è.
Rebt aïs lign alôê
Al die boum mit fiwer wœrn enzont,
Selch YiBTi der smac en der stunl,
Dâ sicb lîp und sêle schiet
« Sa jeune vie s'éteignit; mais sa confession avait été faite auparavant; justement comme si du bois d'aloês avait été brûlé, fut l'odeur au moment où le corps et Tflme se séparèrent. » Cependant il se pourrait que M. Jonckbloet fût trop sévère, elquele traducteur, par son bois d'aloës (suspect, j'en conviens, à côtéd*a2o^) eût voulu exprimer, librement à sa manière, ces deux vers qui sont un peu auparavant et où il est dit de Yi* vien :
.... qui gisoit toz sanglans, Plus soef flere que basme ne pimenz
Quoi qu'il en soit, le poème allemand est une imitation de la geste romane. Wolfram lui-même nous apprend que la chanson des Enfances Guillaume^ que M. Jonckbloet n a pas comprise dans sa publication, ëllait répandue en Allemagne. Le succès européen de la poésie française au moyen âge est un fait historique désormais hors de toute contestation, et qu'il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut comprendre le mouvement social et littéraire de cette époque.
A la vie fictive des deux Guillaume, le leude de Charlemagne et le comte de Provence, la geste a joint bon nombre de traits qui sont des échos défigurés de l'histoire. M. Jonckbloet a recherché ces traces avec diligence et érudition. Ainsi, quand, dans li Coronemens
Loùys, la courotine menace de ne pas se poser sur le front du fils de Charlemagne, il montre qu'il y a là souvenir des intrigues qui assaillirent Louis le Débonnaire à son avènement, et surtout des dangereuses protections qui soutinrent Louis d'Outre-Her. L'expédition de Guillaume en Italie et sa bataille contre les Allemands sont rattachées aux exploits de Gui, duc de Spolète, qui, à la tête d'une armée dltaliens et de Français, remporta des victoires sur les troupes allemandes. Les Sarrasins ravagèrent plus d'une fois l'Italie, jusqu'aux portes de Rome; ce sont ces invasions qui suscitèrent la légende racontant comment la ville et le pape furent sauvés par les mains de Guillaume. La geste imagina que les païens vinrent assiéger Paris, et c'est là que l'Arioste a pris l'idée du terrible assaut donné par Rodomont à la capitale de Charlemagne; en ceci elle s'éCarle singulièrement de l'histoire, à moins qu'on ne veuille y voir une transformation de ce redoutable siège de Paris par les Normands, où le chroniqueur Abbon, témoin oculaire, nous apprend qu'il y avait, parmi les défenseurs de la ville, un guerrier qui se distingua par une valeur extraordinaire, et qui, justement, portail une main de fer. Toutefois, il est manifeste que ce n'est pas avec les chansons de geste que l'on peut retrouver l'histoire véritable; loin de là, l'histoire véritable a besoin d'être minutieusement étudiée et connue pour que l'on détermine, dans les chansons de geste, les faits réels tissés dans cette toile sans fin que prend, quitte et reprend l'imagination légendaire et poétique. Rien, sauf le génie d'Homère, ne ressemble plus à nos chansons de geste
184 ËTYNOLOGIE.
que le cycle homérique; et celui-ci, qui est moins connu peut trouver, dans celui-là, qui est plus connu^ des explications plausibles et des conjectures qui Té* clairent.
Pourtant il est un cAté par où nos chansons de geste, comme aussi les poésies d'Homère pour Fâge héroïque, sont véritablement historiques; ce côté, c'est la peinture animée et saisissante delà haute époque féodale. Quiconque a lu seulement les historiens de ces temps, n'a qu'une idée morte des barons et de leur empereur; couchés dans ces chroniques comme dans un froid tombeau, révocation la plus puissante n'est pas capable de les remettre dans la vie avec leurs intérêts et leurs passions. Mais celui qui prend en main Raotd de Cambrai, la geste de Guillaume, celle de Garin et quelques autres, celui-là voit se dresser devant lui ces têtes féodales, avec leurs heaumes aigus et leurs targes fleuries; un désir hautain d'indépendance les emporte, et pourtant une soumission au suzerain les arrête; ils le reconnaissent, mais ils le bravent; on dirait à chaque instant que le lien qui se relâche tant va se rompre, mais il ne se rompt pas; le tumulte retentit dans la salle voû^e où siège l'Empereur; on se dispute devant lui les ûeîs; on ne tient compte de ses décisions, et l'on guerroie entre soi avec des haines implacables et héréditaires. Les jongleurs sont là, à côté des barons, qui redoutent par-dessus tout que maie chanson ne soit chantée^s'ïh se montrent faibles dans les combats. Les femmes demeurent dans l'ombre; ce n'est ni pour gagner leur sourire, ni pour porter leurs couleurs que s'agitent ces invhulenlsfervestus; les mères, les épouses
6RAHMAIRB. GORRECnOll DES TEXTES. 485
ont quelquefois de rautorité; les maîtresses n'en ont point. Telle est la physionomie du dixième siècle, donnée par les trouvères du onzième avec énergie et sans doute avec vérité*
488 finiOLOGDL
BonuiBB va miln articu. [Journal deê Savanti, mai 1857). — Fît dont jouissait en Europe la poésie française. Note rar les anciens mots allemands biruen et qumtieren, qni proriennent de l'ancien français àener et coinioier. Origine et explication du mot tafitr; les tafin, en une extrémité, mangent de la cliair humaine; indice chronologique que fournit le mot tafkr. Correction de quelques vers faux; remarqua BUT Jeûner, anciennement jeûner; les anciens trouTères rersifient vnc une très-grande régularité, et, toutes les fois qu*un Ters est défectueux, il y a faute de copiste. Licences que les trouvères prennent arec la grammaire. Participes féminins en ie, mal écrits, dans certains imprimés, i^ ce qui fait un masculin et un solécisme. De Tancienne nation nen, qu'on a confondue i tort plus d'une fois arec n*en [ne, en]» Discussion de quelques passages que les fautes de copistes ont rendus inintelligibles, et essais de restitution. Remarque sur le mot M^; tar le moi hanneUm; sur le mot complot; sur le mot reoUUer, oonsenré dans le Berry sous la forme de roàller; sur le mot latin meretnx, francisé par un trouTère; sur le mot empire signifiant armée; sur tris, bricon.^ La poésie narratife en langue d'oïl remonte incontestablement jusqu'au onsième siècle; mention de Ters bits en langue vulgaire dès le neuTième siècle.
n faut savoir beaucoup de gré à M. Jonckbloet d'avoir publié cinq chansons de geste inédites, avec les variantes fournies par plusieurs manuscrits. A fur et mesure que les textes viennent au jour, notre histoire littéraire s'étend et se consolide. Ce travail de publication, et cela nous est à la fois utile et honorable, ne se fait pas seulement par les Français; des étrangers y prennent part avec succès. De même que, dans les temps où notre vieille littérature florissait, elle avançait au delà de nos frontières, de même, de nos
jours et au moment de cette renaissance due à Tërudition, nos frontières sont également franchies, et des associés qui sont les bienvenus prennent part au labeur et à la moisson. Et véritablement, quand on considère l'ensemble des événements littéraires, on reconnaît, qu'outre leur bonne volonté, ils ont un intérêt propre qui les excite. Les Allemands, se tournant vers les anciens monuments de leur langue, ont rencontré les nombreuses traductions de nos chansons de geste et de nos poèmes de la Table ronde, l'influence que cette littérature a exercée sur la leur, et les mots mêmes qui se sont introduits par là chez eux ^ Les Anglais, pen-
* Dans un poëme allemand du quinzième siècle, qui ^ent d'èlre pu. blié par M. yon Keller, et dont l'auteur est nommé Elblin von Eselberg, je lis, p. 13, ces vers:
Mich fraget eins tages ein geselle gut, Ob mir zu reitten stûnd der muth, Dmrch kurczweil biraaen an ein walt.
Pour le mot que j'ai souligné, il y a en yariante beyssen. Je pense que la ma leçon est birnen^ qui vient du français berser^ tirer de l'arc de sorte que le tout signitie . c Un compagnon me demande un jour si j'étais d'avis de chevaucher et d'aller, par délassement, berser en un bois. » Berser en un gatdtse trouve très-souvent chez nos trouvères; et c'est exactement birssen an ein^ walt. Plus loin, p. 32, on trouve la description d'une matinée fraîche et joyeuse; les oiseaux font entendre leurs chants, et le rossignol les surpasse tous:
Ja Tvas sie mit qulntieren Yetz iinden und dann oben...
Je crois encore trouver dans ces vers un mot français; qtUntieren doit ôtre notre verbe œmtoyer, qui veut dire faire le cointe, le joli, conune dans ces vers*
La douce voiz du louseignol sauvage
Qu*oi nuit et jour contoier et tentir.
Couci, XIX.
et je traduirais : « Quoi que les oiseaux fassent pour eointoyer, tantôt en bas, tantôt en haut, ils ne peuvent égaler le rossignol. » J'ajoute que ceci est au^fsi une imitation de nos trouvères qui se sont complu à peindre le réveil des oiseaux et la fraîche matinée.
188 iTYIOLOGlB.
dant longtemps, après la conquête, n'ont eu d'autre littérature que la nôtre, et leurs bibliothèques sont encore particulièrement riches en textes de notre langue. Les Italiens ont réuni dans la précieuse compilati(m des Reali di Franda^ qui remonte au quatorzième siècle, les légendes émanées de nos poésies, à bien qu'il y en a plus d'une qui, conservée là, ne se retrouve plus en original; c'est par l'intermédiaire de ce recueil que les héros de nos gestes sont devenus les héros du Boiardo et de l'Arioste; et siRodomont est couvert d'une peau de serpent dont les écailles sont impénétrables aux armes les plus tranchantes, le Sarrasin Margot, dans la Bataille SAludians, y. 6,000,
• • . . ne doute aime néant, Que enipols est d'une pel de serpant, Qui ne crient arme d*acier no feremant.
Enfin, l'Espagne n'a pas non plus manqué de puiser à la source d'imagination et de poésie qui s'était ainsi ouverte; elle a traduit mainte de nos œuvres; et ces traductions, remises ensuite en français, ont passé pour être des créations espagnoles dans le pays même où elles étaient indigènes, et qui en avait perdu le souvenir.
Il est donc juste et naturel que Ton s'intéresse,, ailleurs qu'en France, à notre vieille poésie. Elle est née sans doute des antécédents qui, de la Gaule, firent une province romaine, et, de cette province, l'empire de Charlemagne; mais, à son tour, elle a été, parmi les principales nations de l'Europe, un antécédent qui s'est mêlé à leur histoire et désormais en fait partie. Saisissons ces connexions qui se présentent et qui sont
GRAMMAIRE. œRREGTION DES TEXTES 183
comme la trame du développement général. Il y eut un moment, cela est certain, où les diverses poésies nationales reculèrent devant la poésie chevaleresque dont le centre fut la France. Tout ce qui éclaircil ce grand mouvement littéraire et, par conséquent, moral, tout ce qui en assure les origines, tout ce qui en corrige et épure les monuments, peut à bon droit réclamer une part dans le domaine de l'érudition. A ce titre, nos vieilles chansons de geste excitent une curiosité véritablement scientifique.
i*ai dit, dans le précédent article, que les poèmes sur Guillaume d*Orange avaient existé dès les années qui terminent le onzième siècle ou qui commencent le douzième, mais qu'il n'était pas sûr que nous eussions présentement ces anciens textes, qui ont sans doute été, comme tant d'autres, plusieurs fois remaniés. Un mot que j'ai rencontré dans li Charrois de Nymes m'a suggéré quelques conjectures qui, en eflet, reporteraient cette chanson plutôt vers le milieu du douzième siècle que vers le commencement; c'est le mol tafure qui se trouve dans ces vers où Guillaume demande au roi Looys Tinvestiture de terres appartenant aux Sarrasins :
Et dit Guillaumes : De sejoraer n*ai cure ; Ghevaudjerai au soir et à la lane, De mOR hauberl covert la feutrefire:
S'en gîterai la pute gent tafure.
Les Tafurs nous sont Lien connus par la Chanson iAntioche qu'a publiée M. Paulin Paris. Us y figurent à diverses reprises, par exemple :
Et le roi des Tafurs et Pieron acouiant.
190 ÉTTM0L06IB.
Et ribaut et Tafurs qui Tenoient huant, Et le rice barnage de la terre des Francs, (t. I, p. 135.)
Ou bien encore :
Li rois Tafurs s^escrie, qui moult bien fu o!s ' t Bui'imont de Sesile, francs chevaliers esHs,
• Et TOUS, Robert de Flandres, gentius quensde haut pri&i i Et 11 autre baron que Diex a beneîs,
• Gardés li Turc n'eschapent qu*avés cl enyais. •
Voici la description qu'en fait le trouvère :
Es |os le roi Tafur, o lui sa gent menue; n n*ont aubère ne elme ne guige au col pendue. Puis qu'icele gent fii en Testour embatue, Mains cous i ont férus de pierre et de maçue» Et de coutiaus trenchans et de hache esmolue; k maint Sarrasin ont la cervele espandue. Orible gens estoil et moult laide et herue.
(t. Il, p. 254.)
Et ailleurs :
S*ont lor sas à lor cols à oordele torsée.
Si ont les costés nus et les panoes pdées,
Les mustiax ont rostîs et les plantes crevées.
Par quel terre qu*il voisent, moultent gastent la contrée;
Car ce fut la maisnie qui plus fu redotée.
Mustiax veut dire jambeSy comme le montre le wallon mustai^ qui a ce sens.
A ces Tafurs se rattache un effroyable épisode du siège d'Ântioche. La famine sévissait sur les assiégeants et particulièrement sur cette nombreuse bande de gens mal armés, indisciplinés, non payés, qui suivaient Tarmée des croisés. En cette extrémité, suivant
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TBITES. iOi
le troOTëre, les Tafurs mangèrent la chair des Turcs taés dans les combats :
A lor cotlaus qu*il ont trenchans et afilés, Esoorchoient les Turcs, aval parmi les prés. Voiant paiens, les ont par pièces découpés; En riaye et el carbon les ont bien quisinés; Volontiers les manjuent sans pain et dessalés, (t. n, p. 5.)
A Todeur qu'exhale cette hideuse cuisine, le peuple d'Ântioche accourt sur les murs :
Par la cit d'Antioche en est li cris levés, Que li François menjuent les Turs qu'il ont tués Paien montent as murs, grans en fu la plentés ; De paienes meismes est tos li mur rasés. Garêions lor a dit : i Par Mahomet, veés ;
• Cil diable meiyuentno gent;car esgardés. §
Garsion, le chef des Turcs, en fit des reproches aux barons, qui répondent qu'ils ne sont pas maîtres des Tafurs.
Et respont Buiemons : c N'est mie par nos grés, i Aine ne le commandasmes, jà mar le cuiderés* t C*est par le roi Tafur, qui est lor avoués, c Une gent moult averse, saciés de vérité.
• Par nous tous ne puetestreli rois Tafurs doutés. •
Le trouvère a-t-il été ici Tëcho de quelque bruit mensonger? M. Paulin Paris a, dans une note» cité un passage de Guibert, qui ne laisse guère de doute sur le fait en lui-même, bien qu'il en restreigne les pro« portions. « Comme on trouva, dit Guibert, qui fut c l'un des historiens de la première croisade, et qui * € vient de donner des Tafurs une description très-semh
103 ÉTTVOLOGIE.
« blable au tableau tracé par le trouvère, des lam- « beaux de chair enlevés aux corps des païens, à Marra « et en d'autres lieux où la famine sévit, ce qui, cela « est certain, ne fut fait par les Tafurs qu'à la dérobée « et très-rarement, un bruit plein d'horreur se répan- « dit parmi les gentils, qu'il y avait dans Tarmée fran- « que des gens qui se nourrissaient avidement de la « diair des Sarrasins. » C'est ce que dit le trouvère à sa manière :
Plus aiment char de Turc que pool» empefrés.
Et l'historien, s' accordant avec le trouvère qui dit que c'était la maimie la plus redoutéCj ajoute que les Taftirs étaient plus craints des ennemis que les plus vaillants barons. En définitive, il est historiquement établi que, sous l'influence des souffrances et des dernières privations, la démoralisation, qui, en ces cas, est toujours extrême, alla, dans les basses classes de l'armée chrétienne, jusqu'à l'anthropophagie.
Guibert nous donne le sens de ce mot tafur : m Thafur apud gentiles dicuntur quos nos, ut nimis litteraliter loquar, trudannes vocamus. » Les Tafurs sont donc des truands. Et, en effet, il y a «n arabe un mot to/ir, qui, dans Freitag, est traduit par vir sordens et squalens, A l'aide de ces passages, on complétera l'article de du Gange, qui n'a que tafuria, expliqué par tributi spedes^ et qui cite seulement un texte espagnol peu ancien : Los tahures e los veUacos. Il faut dorénavant ajouter le mot taftir^ et, sous cette rubrique, rapporter le texte de Guibert et les vers de la Chanson dAfUioche et du Charroi de Nymes.
L'auteur de ce dernier poëme en a usé fort libre* ment avec le sens du mot tafur^ c'était une qualification donnée par les Sarrasins à une bande de chrétiens; lui s'en sert pour désigner les Sarrasins euxmêmes. Mais il lui suffisait que ce fût une expression injurieuse pour qu'il la jugeât bien appliquée, quand il s'agissait de ceux qu'on appelait communément la pute gent averse. L'emploi de ce mot fixe une limite supérieure, au delà laquelle on ne peut reporter la composition du poëme. Tafur n'a pris naissance que dans la première croisade, qui appartient aux dernières années du onzième siècle. D'un autre c6té, l'usage de l'assonance ne permet pas non plus de faire descendre Iç Charroi de Ntmes beaucoup au delà de la première moitié du siècle suivant. C'est à un point indéterminé de ce! intervalle que notre trouvère a écrit.
Il y a, dans la publication de M. Jonckbloet, un certain nombre de fautes d'impression que je n'ai garde de relever, car cela est péché véniel pour un étranger imprimant un livre de vieux français dans un. pays étranger; mais il y a un certain nombre de vers faux que j'ai grand soin de relever; car cela est imputable, non à M. Jonckbloet, mais aux manuscrits, avec lesquels je prétends bien qu'on doit prendre la liberté de les corriger, suivant les règles de la critique.
, . Si viennent dui mesage
Qui li aportent une novele aspre.
Le vers n'y est pas. La correction se présente de soi :
Qui li aportent unes noveles aspres.
194 ÊTYMOLOGIB.
UneSy au pluriel, ce qui est une locution bien connue. Gela n'est pas môme une conjecture, car au vers 1424 on lit correctement : Unes novelles aspres. P. 9, V. 1901 :
Dont auras Rome quite en héritage ;
lisez tôt quite.
Ge TDS dorrai de France un quartier.
il faut lire : de France Vun quartier; correction qu'on aurait trouvée sans peine, et qui, d'ailleurs, est donnée par cet autre vers (432) :
Qr m'a de France oUroiô Tun quartier.
Gom faitement Guillaume atalnent.
Rien de plus simple que de restituer le vers en lisant :
Gom faitement Guillaume il atainenL P. 109, V. 1389 :
Et la bataille orrible et pesanz;
ajoutez movlty et lisez moutt orrible.
Tant redoutons Guillaume au cort nés.
La bonne leçon est donnée par une multitude de finales semblables; mettez dant QmUaume au cort nés. P. 155, V. 1589 :
El paies mainent et Tonde et le niés.
Ce vers n'est pas sur ses pieds; il est entaché aussi
GRANIIAIIiE. CORRECTION DES TEXTES. 195
d'une autre faute : niés est le cas sujet du mot dont neveti est le cas régime; il faut donc dire, pour satisfaire en même temps à la versification et à la grammaire:
El paies mainent et l'onde et le neveu. Dans des rimes par assonances, neveu^ à la fin du vers, convient aussi bien que niés.
Li cuens Bertrans Yea apele avant. On ne doit pas laisser boiteux un tel vers, pouvant le redresser si sûrement; lisez : Ven apele devant. P. 295, V. 5051:
Quant la chiere vos est si enflamée; »
dites et quant Rien, dans le contexte, n'empêche
de mettre cette particule, que la mesure rend nécessaire* P. 297, V. 5108.
GuiUaaroe a la roïne vergondée.
Celui-ci est tout à fait défectueux. La restitution doit être:
La rolne a Guillattines vergondée.
Ainz que Guiborc ait ses dis parûnes, Sont descendu desous Orenge es prez, Tendent leur loges et paveillons et très; Crut moult la force Guillaume au cort nez*
lie dernier vers manque d'une syllabe. Au premier abord la correction semble être :
Crut moult la force de Guillaume au cort nez;
^^ Èn»OLOGiB.
mais, en prenant en considération le ^ers 4151 :
Or vait Guillaume moatt grant force croissant, on voit que eroistre est id un verbe actif, dont Guillaume est le sujet, et on lira :
Moult crut la foree Guillaumes au CMt nei.
Espiez ot fort, grant et large enseigne. Pour avoir le vers, il suffit de restituer la préposition que le copiste a oubliée :
Espiez ot fort od grant et large enseigne. Il avtùt un épieu cmec grande et large enseigne. . Ce sont là à peu près tous les vers défectueux que j'ai rencontrés, et dont la restitution n'a présenté aucune difficulté, n ne m'en reste plus qu'un à citer, mais celui-ci a résisté à tous mes efforts. On ht,p. il*. V. 38, de la Prise d'Orange ;
En ot, pour Toir, mainte paine sofferte.
Maint jorjeun^ etroUié mainte Tespre.
Le second vers, qui serait exact dans notre manière de compter les syllabes, ne lest pas dans la manière ancienne, où jeuaé est trissyllabique : jeûné. Ceta œt constant, et je citerai en exemple un passage paraUèie du Charroi de Nymes, v. 42 :
Et tant vos estes travailliei et penei,
De nuiz veillier et de jorz jeûnor.
Pour expliquer cette anomalie, jai pensé que peut-être le trouvère avait fait la contraction que nous faisons présenlement et dit, comme nous, jeune aa deux syl-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. iOT
labes; et que peut-être dès ce temps-là existait une double prononciation : lune plus récente et plus populaire Ijewier)^ et l'autre plus archaïque et plus relevée ijeûner). Mais, avant d'admettre une telle hypothèse, il faudrait avoir réuni un nombre suffisant de cas où de pareilles contractions seraient bien établies. Aussi, en l'absence d'un travail de ce genre, et avant d'adraeUre que le trouvère ait contracté, contre Tusage général, le mot en question, je serais disposé à lire, quoique ce soit faire une certaine violence à la construction :
En ot, pour voir, mainte perte sofferte, Moult jeûné, et veillié noainte vespre.
Quoi qu'il en soit de cette correction, il demeure certain que, toutes les fois qu'un vers est boiteux, il y a une faute de copiste et que l'éditeur est autorisé à le rectifier, tantôt à l'aide de passages parallèles, ce qui est le mieux, tantôt à l'aide de conjectures, qui sont d'autant plus probables qu'elles sont fournies par une lecture plus étendue des textes et une connaissance plus exacte des règles de la versification et de la grammaire. On peut affirmer que, dans cette masse énorme de vers que nous possédons, il n'en est pas un de faux, n suffit, en notre versification, de consulter l'oreille pour reconnaître le rhythme; et l'oreille des trouvères était parfaitement exercée. La prononciation qui prévalait, en poésie du moins, ne contractait rien : plaie se prononçait pla-ye; voie se prononçait Vihye; il aimaient se prononçait aimo-ye; Ye féminin des adjectifs en i, en ^, en u, se faisait toujours en-
108 ÊTTMOLOGIB.
tendre; Vs qui suivait un e muet n'en permettait jamais Télision, Le fait est qu'on donnait aux mots toute leur amplitude, plus encore que ne fait la prononciation poétique de notre temps, qui cependant conserve beaucoup de traces de cet usage et qui tranche par là avec la prononciation courante. Y avait-il, à Tépoque des trouvères, une aussi grande différence entre les deux prononciations? Ce qui me porterait à croire que non, c'est la sûreté avec laquelle ils construisent leurs vers.
Mais s'ils ne prenaient jamais de licence avec la métrique, ils en prenaient souvent avec la grammaire. Pour satisfaire tantôt à la mesure, et tantôt à la rime, ils violaient les règles de la langue. Aussi faut-il user de beaucoup de discrétion pour corriger grammaticalement les vers. Cependant, quand on lit un poëme de quelque longueur, même copié par le plus mauvais copiste, on ne tarde pas à reconnaître que le nombre des cas où la règle est observée l'emporte immensément sur le nombre des cas où elle est mise de côté. 11 en résulte nécessairement que, là où on la rencontre méconnue, elle ne Test que par le fait du copiste, à part les exemples dans lesquels la mesure ou la rime s'opposent à la restitution. C'est d'après ces conditions qu'à mon avis on doit procéder à la correction des vers.
La règle du sujet et du régime, les deux seuls cas de la déclinaison latine qui fussent restés dans le vieax français, est une de celles dont les trouvères se dégagent le plus facilement. Pourtant, comme ils l'observent toutes les fois qu'ils le peuvent (cela se voit à la
GRAMIIAIRE. CORRECTION DES TEXTES. i09
simple lecture), il faut la rétablir où le copiste est visibleinent seul en cause. Ainsi, p. 51, \. 1163 :
Puisque mon onde a le camp gaaignié, mon oncle est le régime; le sujet est nécessaire, et Ton mettra mes oncles^ comme plus loin, p. 160, v. 1788 ;
Mon est mes oncles, par le mien esciant.
Eome fait au sujet hom^ et au régime home. Cependant je trouve, p. 122, v. 560 :
Home qui aime est pleins de desverie; mais, six vers plus bas, je lis :
Homs qui bien aime est trestoz enragiez.
C'est donc aussi homs qui Uen aime qu'on doit mettre dans le vers où la règle est violée. Eom et home sont de ces formes sur lesquelles le nombre infini des exemples ne laisse aucun doute. Il en est de même de traV tre au sujet, et traiter au régime. Pourtant, voici un cas où traître est employé comme régime d'une préposition, p. 51, V. 1901 ,
Car bien ra?ei deservi, ce sachîex Que por traître certes tenus en iez.
On corrigera cette faute en supprimant le que^ suppression tout à fait autorisée par l'ancienne syntaxe, et en lisant portràitor. Dans le passage suivant, p. 177, V. 543:
Où es alezy Virien traîtor, ^rattor, qui devrait avoir la flexion du sujet, a la flexion du régime, mais il n'y a aucune tentative à faire; traïtor^ étant à la rime, ne peut être changé; c'est une licence qu'a prise le trouvère. Au reste, en examinant
200 fiTTMOLOGTK.
ce genre de licences, on verra que les trouvères met* tent quelquefois le régime au lieu du sujet, mais rarement le sujet au lieu du régime; c'est qu'ils obéissaient dès lors à la tendance que la langue avait à abolir le$ cas, à laisser tomber le cas sujet et à ne plus se servir que du cas régime, ce qui s*est finalement accompli dans le français moderne.
Dans quelques circonstances, les solécismes ne sont qu apparents, étant dus seulement à des accents mal placés, qui transforment des féminins en mascuUns. Quand on lit, p. 100, v. 1053 :
Sur la chaude passent Gardone au gué, on croit à un solécisme, car chaude ainsi écrit ne pourrait être qu'au masculin; mais effacez l'accent, il reste la chaude, féminin alors, comme aujourd'hui la chauêsée. Même faute dans le passage, p. 326, v. 4239 :
Que Guiborc iert à chevaus traînée.
Ou en la mer noie et effondrée ;
ce masculin noie ne doit pas être laissé; on retrouve le féminin et la véritable leçon en Atant l'accent et en lisant note. Je citerai encore ces vers, p. 416, v. 7663 :
Chances de fer, blanches com flor de prei, U ont chaudes, ne si sont arestez.
fl faut encore effacer l'accent, et chaudes sera aii féminin comme il convient. En général, on doit faire attention à ces participes féminins en te, afin de ne pas y mettre un accent qui trouble la grammaire.
Il est hors de doute, maintenant, que la négation latine non a été représentée dans^ l'ancien français, pendant quelque temps, par nen. Ce temps n'a pas
été fort long, et neii^ dans les textes, est une marque d'antiquité. Gomme les manuscrits, vu le système orthographique d'alors, ne distinguent pas neriy négation, de neuj mot composé de deux, pour ne en, il faut se garder, en mettant l'apostrophe (ce qui est un service rendu au lecteur), de se méprendre et d'introduire, par la manière d'écrire, le pronom en dans des phrases où il ne se trouve pas réellement. Ainsi, p. 11, V. 401 , au lieu de
Âinz mes nus clers n'en ot le caer si large, lisez :
Âinz mes nus clers nen ot le cuer si large (i:m hahuil); . au lieu de (p. 192, V. 1121):
Ne ge u'eq ai ne argent ne or mier, lisez ;
Ne ge nen ai ne argent ne or mier (pur): au lieu de (p. 324, V. 4169):
Mes de la tirge mie n'en i trova, lisez:
Mes de la targe mie nen i trova ;
enfin, dans le v. 5892, p. 370, l'éditeur a écrit non pas n'eny comme plus haut, mais ne n' :
Denmt leur brans ne n'a nusgarison ; c'est encore ici la négation nen :
Devant leur, brans nen a nus garison.
Ces remarques minutieuses, qui, constatant la grammaire, expliquent les locutions et puritient les textes, ne sont pas sans utilité pour assurer les fondements
m ÊTYVOLOGIB.
Ae notre plus vieille littérature, qui eut une importance historique dans l'Europe du moyen âge.
Les manquements des copistes ne se bornent pas i fausser la syntaxe et les vers; ils vont jusqu'à rendre maint passage inintelligible. C'est le devoir de la critique d'y remédier par la collation des manuscrits, et, quand faire ne se peut autrement, par la conjecture. Le trouvère, comparant son temps à celui de Charlemagne, dit que les princes ne font plus droit, que les méchants ont tourné la justice en courtoisie pour Tar* gent de corruption qu'ils reçoivent; mais que Dieu, qui tout gouverne, punira les pervers.
Lors fist Fen droit, mes or nel fet Ton mes :
A cortoisie Font tome li mauves;
Par faus loiers remaineiit li droit plet. •
Dex est preudoms, qui nos gouverne et pest,
Si oom querrons anfer qui est punès,
lies mavès princes dont ne resordront mes.
Ces deux derniers vers ne peuvent se comprendre; la première personne du pluriel, querrons^ ne s'accommode en rien à la construction. M. Jonckbloet, qui a donné avec beaucoup de soin les variantes de plusieurs manuscrits, n'en a aucune pour ce passage. Considérant que les mavès princes est au régime, je pense que enfer est sujet, et, dès lors, je lis en un seul mot et à la troisième personne du singulier, conquerra, au lieu de com querrons :
Si conquerra anfer qui est punès
Les mavès princes dont ne resordront mes.
C'est-à-dire : Dieu, qui nous gouverne et nous nourrit,
GRAMMAIRE. GORRSGTION DBS TEXTES. SOS
est sage, si bien que l'enfer prendra les mauvais princes, qui n'en ressortiront jamais.
Dans la belle scène au début du Charroi de Nymes^ quand Guillaume, énumérant à Looys les services ren< dus, lui demande une honor^ c'est-à-dire un fief, on lit :
Looys, Sire, dit Guillaumes li bers.
Moult f ai servi par nuit de tastonner, De veves famés, d'enfanz deseriter.
Nés par mes armes t'ai senri comme bers ; Si t*ai fomi maint fort estor champel, Dont ge ai mort maint gentil bacheler ; Dont li pechié m^en est el cors entré; Qui que il fussent, si les ot Dex formés, Dex penst des âmes, si me le pardonnez.
H. Jonckbloet n'a là-dessus aucune variante. Cependant le texte ne me parait pas admissible. Comment serait-il possible que Guillaume, qui est un loyal baron, avouât, oiant toute la court, pour me servir des expressions de ce temps, avoir commis, de nuit, des œuvres furtives, avoir déshérité des veuves et des enfants; lui qui, justement, quand Louis lui offrira les fiefs de veuves et d'enfants, se récriera contre de pareils dons, spoliation des faibles; lui qui, en rappelant ce qu'il a fait pour le roi, ne cite que des actes dignes d'un vaillant guerrier? De plus, dans le contexte, on ne se rend .guère compte du vers :
Mes par mes armes t'ai servi comme bers ; cela semble indiquer une opposition entre les services loyaux de Guillaume et d'autres services moins honorables. Je propose donc de lire :
20 ( erTMOLOGIE.
Moult font servi par nuit de tastoner.
De veves famés, d'enfanz deseriter;
c'est-à-dire : beaucoup t'ont rendu des services que la nuit a cachés de son ombre et t'ont aidé à déshériter les veuves et les orphelins.
Ailleurs, page 116, le captif échappé d'Orange ve* nant conter à Guillaume les nouvelles qui l'enflammeront d'amour pour dame Orable, le trouvère dit :
Idl dira tiex noveles ancui A nos barons qui parolent de bruit, Que puis torra Guillaume à anui Que à déduit de dames nu à nu.
Cette phrase n'a pas de sens; mais, remarquant le qtu devant à déduit, on comprend bien vite qu'il s'agit d'une comparaison entre Yennui que la guerre d'Orange vaudra à Guillaume et le déduit qui lui en reviendra. Cela établi, la correction va de soi; il faut lire plus au lieu de puis; et le sens est : celui-ci dira, aujourd'hui même, à nos barons qui parlent à haute voix, de telles nouvelles qu'il en résultera pour Guillaume plus d'ennui que de déduit. Torra est le futur du verbe tourner; et comme le troisième vers n'y est pas, on le lira, toute correction faite : Que plus torra dant Guillaume à anui *, Je ne laisserai pas non plus, sans remarque, ce passage-ci; il s'agit des innombrables païens qui couvrent le pays et de Vivien qui les brave :
Tant en i ot, 11 cors Deu les mehaigne, ITi a valée ne tertre ne HKmtaigne
' Dans au nominatif, datU au régime, est, sous une auti« foime, dom, seigneur, de dominut.
Ne soit coverte de celé gent grifaigne. liés Viviens, qui un seul ne desdaigne. Point le cheyal...
L'hémistiche, Qui un seul ne desdaigne, ne signifie rien, ou plutôt a un sens contraire à celui que le contexte réclahie. L'auteur a voulu dire et a certainement dit : Vivien, qui n'en redoute pas un seul... On retrouvera l'idée en lisant.
Mes Viviens, qui d'un seul ne se daigne...
Il y a dans les trouvères un lien commun, à savoir huqa'àla mer belée^ locution dont ils se servent pour exprimer un immense éloignement. Diez en a donné une bonne explication : dans la légende de saint Brandaine, il est dit que la mer fut bietée; et, comme l'original latin porte mare coagulatumy il ne reste pas de doute sur le sens de cette expression, la mer betée, c*est la mer glacée. On expliquera de la même façon les deux vers suivants qui sont dans la Bataille d'Aleschans :
Desoz Faubercli est H sanc betez.
Del sanc des cors est la terre betée.
Beté yeul dire caillé.
M. Génin, de regrettable mémoire, qui a eu, sur notre vieille langue, tant d*heureux aperçus mêlés, il est vrai, de quelques erreurs, a donné une étymologie du mot hanneton. Suivant lui, la prononciation popu-
906 ÉTTM0L06IE.
laire, qui ôte Vh aspirée, est la bonne. « Annetansj dit- « il, est le diminutif d'an^, formé du latin anas, canard, « pour quelques rapports de figure qu'on a cru saisir c entre l'insecte et Toiseau :
Anes, mallars, et jars, et oues.
. (Rom. du Renard.)
a Duguez, qui fut le maître de français de Henri YIII, a écrit dans sa grammaire : the dikxltrs, lesanneiotiSj « sans h. dugk est un canard en anglais. A la vérité, « Paisgrave, contemporain de Duguez, range le mot a hanneton parmi ceux qui ont ¥h aspirée. Mais Du- « guez était Français,et Paisgrave était Anglais. Duguez <x enseignait le français usuel, et Paisgrave enseignait ce le français littéraire... L'h aspirée n'est qu'un caprice « de gens à qui il plaisait de mettre un mot en relief. c( Vous avez encore en France des localités où Ton pro- <c nonce hinorme^ hmmense. Si la mode s'y met, on « dira quelque jour des hépinards^ aussi légitimement « que Ton dit des hannetons. Et l'Académie Tadopa tera; et ceux qui s'obstineront à dire des épinards <x seront de vieux ridicules. Voilà ce que c'est que Tu- « sage. » (Récréations phUologiqueSj 1. 1, p. 139.) Duguez a raison d'écrire sans h les annetonsy que nous disons maintenant cannetonsj et dont le nom vient, en effet, de anas. Mais Paisgrave n'a pas tort de mettre un h à hanneton. En effet, je le trouve écrit de la sorte dan9 un de nos poèmes sur Guillaume d'Orange :
Gorsolz lui dist deas moz par contençon : < Ahi Guillaume, comme as cuer de félon! i Ne valent mes ti cop un haneton. >
(Licoronemens Looys, t« 1050.)
Vh est donc primitive dans ce mot; et il n'y a aucun rapprochement à faire entre anneton et hanneton. Cela donne du poids à la conjecture de M. Diez, qui suppose, dans hanneton, un diminutif du mot allemand hahn (un coq) ^weiden'hahn étant encore un nom provincial du hanneton.
J'ai rencontré, dans ces mêmes poèmes, un mot dont Tétymologie offre de très-grandes difficultés; c'est complot. 11 n'a pas tout à fait le même sens qu*aujourd'hui, et il est pris pour une foule, une presse :
Quant Sarrazin voient mourir Margot, Plus de vint mille viennent plus que le trot ; Ghascuns portoit ou lance ou javelot ; Entor Guillaume veîssiez grant complot.
(Bat. d'Àleschans, y. 6055.)
n n'est pas isolé en la langue de ce temps; car dans Benoit, Chronique des ducs de Normandie^ II, v. 10499, je lis:
Cil prent Tespée qui resplent, Qui plus vaut de cent mars d*argent; Ariere turne al bruiselz E au très fier comploteiz.
Ce mot parait évidemment composé; et, en effet, l'anglais nous offre le simple plo^, qui signifie morceau de terre, projet, complot. Ce simple, à ma connaissance du moins (et pour de pareilles assertions, on est obligé de s'en fier à sa mémoire et à des glossaires jusqu'à présent très-incomplets), n'existe pas dans les textes d'ancien français que nous avons; mais il n'est pourtant pas étranger à notre langue, car plot se lit dans le Glossaire du centre de la France^ de M. le comte
SOS ÈTYMOLOGIB.
Jaubert, avec le sens de chanvre teilIé, de billot de bois et de chantier sur lequel on pose les fûts dans les caves. Il se trouve aussi avec le sens de billot dans le Nouveau glossaire genevois de Humbert. Autant que mes recherches s'étendent, plot n'est qu'en français et en anglais; je n'en ai rencontré de trace ni en italien, ni en espagnol. On y distingue trois significations ! 1* pièce de terre; 2'' billot de bois; S"" chanvre teillé, à laquelle se rattache peut-être celle d'assemblage comme dans com^loty puis, par dérivation, celle de plan, d'intrigue. De la première on pourrait rapprocher plodiusj mesure de terre, dont du Gange dte un exemple en un texte italien, de l'an 1319; de la seconde, ploda, pièce de bois, cité aussi par du Gange. Remarquez, dans tous les cas, qu'on ne sait non plus d'où proviennent ces mots bas-latins. Quant à la troi* sième, j'avais songé à plodutny étoupe, qui se trouve dans Isidore. Mais plodum ne donnerait pas fadlement plot; et, pour compter sur une pareille dérivation, il faudrait quelques intermédiaires. Je n'insiste donc pas davantage sur cette hypothèse; et, jusqu'à plus ample informé, plot reste une énigme étymologique.
Le roi Gorsolt, celui qui coupa le bout du nez à Guillaume, est un géant efôroyable. Entre les deux yeux, l'intervalle est large d'un demi-pied, et il a une grant toise des épaules au brayer. Vapostole de Rome est allé en mission près des païens pour demander qu'ils se contentent de tout Tor de la ville et qu'ils se rembarquent sans plus ravager la terre. Il est amené près de Gorsolt. Celui-ci :
GRAHUAIRE. CORRECTION DBS TEXTES. SÔO
Vers Tapostoille commence à reoillier; A Toiz escrie : Petiz homs, tu que quiers? Est-ce tes ordres que haus es reoîgniez? s
Ce géant énorme se baisse vers le petit homme, et lui demande si c'est en vertu de l'ordre auquel il appartient qu'il est tonsuré au haut de la tète. Mais que signifie reoillerî Reoillier n'est pas un mot qui ait tout à fait disparu du langage de la France; il se dit encore dans le Berry, et M. le comte Jaubert l'a consigné dans son Glossaire ; ce Ro^illery regarder avec curiosité. » Rxiller, comme l'antique reoillier^ est sans doute formé de la particule re et de oil ou œil.
A toute époque, les écrivains ont puisé dans la langue latine comme dans un fonds commun. Ce fut une nécessité. La première formation, celle qui fit véritablement le français, ne porta nécessairement que sur les mots d'un usage habituel; à ceux-là elle mit son empreinte, et les marqua comme mots de la langue d'oïl. Cela constituait un vocabulaire assez borné; aussi, quand le langage vulgaire se substitua peu à peu au latin dans la poésie, dans la chronique, dans l'histoire, des lacunes furent senties; et, le latin étant à portée, on lui emprunta; mais ces mots, introduits de seconde main, restent reconnaissables; ils sont latins et non français. Il n'y avait pas, dans le vieux français, de terme qui répondit au latin meretrix. Vivre en soignetitage se disait d'une femme qui vivait avec un homme sans être mariée. Dans Raoul de Cambrai est un passage où sont rassemblés une foule de mots usuels en pareils cas. Raoul dit à Marçent, maltresse
SiO fiTYMOLOGIE.
du comle Tbert et mère du b&tard Bernier, en Tinjuriant :
Je ne fai rien de putain chamberiere Qai ait esté oorsaus ne maailliere, A toutes gens communal garsoniere.
An comte Tbert vos Ti je soldoiere...
Et la dame répond :
... Op oi parole fiere, Laidengier moi par estrange mamere.
Je ne fiionques oorsaus ne maailliere.
S'uns gentils homs fîst de moi sa maistrier^ Un fil en ai, dont encor sui plus fiere.
Dans cette pénurie d'un mot qui lui convint, Tauleur de la BataUle d'Akschans n'a pas craint de recourir au latin meretrix :
Et ma seror, la pute meretris.
Par cui je sui si filment reouillis.
Si ce mot avait passé par la bouche populaire, il se serait sans doute transformé en mer^^ comme imperatrix en emperdiê; mais, à Tépoque où le trouvère composait, meréU n'aurait pas été compris; et force lui fut, comme force nous est, toutes les fois que nous introduisons un vocable latin dans la langue, de lui laisser sa structure latine, qui seule le rend intelligible, sinon à la foule, du moins aux lettrés*
On sait que quelques-uns des mots qui ont passé du latin dans le français primitif ont changé d'acception. Ainsi exUium a donné essil avec la signification, non de bannissementj mais de ruine, de desirucUan; calumniafi a donné ehalenger avec la signification, non
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 91t
de calomnier^ maïs de défiery provoquer; et ainsi de plusieurs autres bien connus. A cette classe j'ajouterai tmpmum, empire^ qui a pris le sens d'armée, de force militaire :
En petit d'ore en i ot tant d'armes»
Nd porroit dire nus clers tant soit letrei.
Bien vos pois dire, et si est yeritez,
Si grant empire ne irit homs qui soit nei,
Gom en cel champ ot le jor assemblez.
(Bat. éTAleschans, y. 5250.)
Et pour qu'on ne croie pas que cet emploi soit quelque chose de spécial à l'auteur et d'arbitraire, je citerai des vers de la G/tori^cm d'Antioehey où le mot d'empire est le même :
Des armes aus paiens ert li vaus reluisans ; BtSolimans de Nique o ses Turs malfaisans S*en issi après eux; li empires !u grans; Cent milliers et cinquante i ot des mescreans.
(I, v.SiO.)
En lisant des vers comme ceux-ci :
Dient François : t Or as que bris parié {parlé en coquttC\^ « Quant tu ce crois que Ibhomet soit Dé ; t
on éprouvera certainement, à moins d'une grande habitude, quelque difficulté.à comprendre or as que brU parlé. Cest qu'en effet le mot qui peut embarrasser a deux formes très-différentes, suivant qu'il est sujet ou régime : bris dans le premier cas; brieon dans le second. Les mots de ce genre dérivent d'un substantif latin en 0, onis; latro, 1ère, latronem^ larron; bricOy bris, briconem^ brieon. Brieo ne figure pas dans le Glossaire de du Gange; on ne le trouve donc en aucun des textes
213 ËnHOLOGIB.
qui nous sont parvenus; pourtant il appai lient trèscertainement au bas latin, c'est-à-dire à ce latin de transition d'où le français est né. Il a bien fallu qu'à un certain moment il ait existé dans la latinité le mot 6nco, décliné comme un substantif latin, avec Taccent sur bri au nominatif, et l'accent sur co à l'accusatif, pour qu' il en soit né, en français, bris au sujet et bricon au régime. Le provençal a aussi bris et bricon employés comme fait le vieux français. La conservation d'un cas sujet et d'un cas régime est ce qui distingue le plus la langue d'oc et celle d'oil des autres langues romanes.
Reculer les origines de la poésie narrative en français jusqu'au onzième siècle est un résultat légitime obtenu par la critique, puisqu'on fait voir, pour la geste de Guillaume d'Orange, qu'elle était en pleine popularité dès les premières années du douzième. C'est encore dans les premières années de ce siècle que des jongleurs chantaient la geste de Guillaume Longue-Épée, fils de Rollon, le premier duc de Normandie. Wace dit dans son roman de Rou, 1, 106 :
A jugleors ol en m'effance chanter Que Willames...
L'enfance de Wace, qui était dé^à dere Uiont sous Henri I"' d'Angleterre, mort en 1135, appartient aux commencements du douzième siècle; et, comme pour Guillaume d'Orange, une poésie populaire et chantée par les jongleurs dès ce temps-là remonte sans conteste à des débuts plus anciens. Au reste, nous avons un témoignage qui nous apprend que deux cents ans
auparavant il s était fait des vers en langue française, en langue d oil. RoUon, à la tète de ses Normands, ravageait la France; il assiégeait Chartres; Tévèque appela à son secours les Français, les Bourguignons et les Poitevins; avant l'arrivée de ces derniers, une sanglante bataille fut livrée, où les Normands eurent le dessous; Rollon s'enfuit avec une portion de son armée; le reste demeura enveloppé. Arrive le comte Ebles avec les Poitevins ; mais, dans la nuit, les Normands cernés font une sortie, mettent en déroute leurs ennemis, et s'échappent. Le comte Ëbles, dans la terreur et les ténèbres, alla se cacher chez un foulon.
Repuns e cucez e muciez Se lîi la nuit quens Ebalun, Ceo trois lisant, chez un fulun ; Tant i estut espoenlez, Que H quens fu quis e trovez.
Huit par en fu puis tut le meis Estrange eschar entre Franoeis ; Vers en firent e estraboz, Ci out assez de vilains moz.
(Benoit, Chron. de Norm., 8, 5904.)
Il est dommage que nous ne possédions pas cet échantillon de la langue d'oïl dans le passage du neuvième au dixième siècle. Une maie chansoUy comme disent nos trouvères, fut chantée du comte Ebles, mde chanson que Roland à Roncevaux craignait plus que la multitude des Sarrasins. Quand dans la première croisade Etienne donne le conseil d une lâche retraite, un chevalier, Olivier de Jusi, s'écrie :
Seigneur, entendes moi, franc clievalier vaillant; Encor sont tôt enliei l'.ostre escu flamboiant,
114 ÊTTH0L06IB.
Ne ne somes plaie deriere ne deimnti Ne sont pas desnudllé no haubert jaserant Se à l'ost Dame Dieu en alomes lîiiant, Ânqui nous gaberont Baivier et Alamant.
Alons les Turs ferir, el non Dieu le poissant. (Cham. d^Antioche, II, 31.)
(Test une peinture fidèle des mœurs et des sentiments. La geste^ la maie chanson^ les jongleurs; tout cela est étroitement lié aux anciens temps de la vie féodale.
SomAiRB DU ORxiln ARTfCLB. (/(wnio/ det Savante f juin 1857.) — Opinion de M. Mitzner sur la possibilité et It nécessité de corriger les ▼ieuz textes en langue d'oîl, Ift où ils sont défectnenx. En général, on peut dire que, sauf quelques locutions encore inexpliquées, le texte, là où il est inintelligible, est corrompu. Citation et explication, strophe par strophe, d'une chanson d'un croisé partant pour la guerre sainte. Bamaint, troisième personne du présent du subjonctif de ramener. Asm signifie assiégé. Ombrage Teut dire obscur, ténébreux. Oiseuse signifie aisweté. H ne muet pas de..., locution expliquée. Discussion du verbe escueiUtr. Fol large signifie prodigue. Saouler est de trois syllabes. Tourt, troisième personne du présent an subjonctif de tourner. Auwier, heureuse conjecture de H. HSlsner. Correction d'un passage du roman de Rensrt, due à H. HStsner. Discussion de différents passages. De Vaà}eaiî doux. IàHous amours. U oel, les yeux. Restitution de Quelques vers faux. Le vers de dix syllabes avait quatre formes. Discussion de trois passages corrompus.
Dans le dernier article Je m'occupais d'un HoUan* dais, M. Jonckbloet, qui vient de publier cinq chansons de geste inédiles; aujourd'hui j'ai à parler d'un Allemand, M. Mâtzner, qui consacre aussi ses soins et son érudition aux monuments de notre vieille langue. Lui ne s'est pas donné pour tâche de mettre au jour des ouvrages encore manuscrits; il a reproduit un certain nombre de petites pièces de vers, imprimées, la plupart, dans le Romwart d'Âdelbert Eeller; mais il s'est proposé de corriger, d'épurer, d'expliquer les textes suivant les règles de la critique. Je ne puis mieux faire que de le laisser parler lui-même, en tra« duisant quelques passages de sa préface.
il6 ËTTMOLOGIB.
« La tentative de traiter critiquement ces poésies ne peut se justifier que par elle-même. Ceux-là sauront en apprécier la difficulté qui réfléchiront qu'il sagit d'unelangue qui n'est jamais arrivée aune orthographe généralement fixée, une langue où le son et la lettre demeurèrent perpétuellement en lutte, et qui n*a pas davantage établi des principes assurés pour la flexion et la dérivation de ses mots. Outre la nuance individuelle qui, pour l'orthographe et la flexion, se montre dans chaque manuscrit de vieux français, ces monuments littéraires portent aussi la couleur de la province dans laquelle ils ont été copiés. Si l'on ajoute l'ignorance et l'inaltention de certains copistes, on ne s'étonnera pas de trouver ici. parfois, dans les matériaux, objet de l'interprétation critique, une confusion singulière qui se joue d'une rectification générale et systématique. Déterminer le sens de ces débris poétiques est étroitement lié avec le travail critique qui les corrige; cela est évident : aussi y a-t-il Ueu de s'étonner delà reproduction, d'ailleurs estimable, de tant de manuscrits inintelligibles dans bien des endroits et pourtant publiés avec un sang-froid qui semble les supposer intelligibles sans difficulté pour le lecteur. Il ne* manque pas, non plus, de traductions en français moderne qui attribuent aux mots tantét une signification, tantét une autre, avec un arbitraire manifeste, et qui assignent, sans hésiter, une idée à des formes de mots dépourvues de tout sens. Je me suis efforcé, avec un soin consciencieux, aussi bien de restituer que d'hiterpréter. Toutefois Terreur git près de la vérité; ceux qui apprennent le savent mieux que
ceux qui n'ont plus rien à apprendre ; et c'est d'eux aussi que j'espère de l'indulgence pour les cas où je me serai fourvoyé. »
M.Milzner signale, avec toute raison, l'incurie qui ne fait aucune distinction entre les passages intelligibles et les passages inintelligibles. Du moins, les premiers éditeurs qui publiaient les textes grecs marquaient d'un astérisque les endroits qui, altérés, attendaient la main du critique. Cette incurie a tenu, sans doute, à la croyance générale où l'on fut d'abord que nulle règle ne présidait à ces vieilles écritures, et que là où l'on n'y entendait rien elles ne valaient pas moins que là où Ton y entendait quelque chose. Aujourd'hui elle ne serait plus excusable; il ne faut pas présenter ce qui ne se comprend pas de la même manière que ce qui se comprend; et Ton peut être sûr que, sauf quelques roots et locutions correctes mais encore obscures ou inexpliquées, les phrases qui n'offrent aucun sens sont corrompues. On est donc, je le répète avec M. Mâtzner, autorisé à corriger; et je suis satisfait de Tavoir avec moi pour soutien d'une thèse que plus d'une fois j'ai mise en avant. Souvent les copistes ne comprenaient rien, bien que ce fût en langue vulgaire, à ce qu'ils copiaient, soit qu'ils fussent tout à fait ignorants, soit que le texte qu'ils avaient sous les yeux fût difficilement lisible; et dès lors les fautes, les barbarismes, les non-sens se trouvent accu^. mules. Que dira-t-on du copiste qui a écrit ceci :
Et s*eles font par mal conseil folage, Elais keUz gens menasces lor feront?
Évidemment, il n'a pas su lire son exemplaire; ce sont
918 ttnOLOGIB.
des lettres réunies, non des mots; tout sais en a fin : il fout restituer, et la tflche serait difficile et bien conjecturale, si, en ce cas particulier, on n'avait pas d'autres manuscrits qui fournissent la bonne leçon.
Cette bonne leçon Je la donne avec la strophe i laquelle elle appartient. Du reste, il aurait été dommage que la pièce tout entière ne nous fût pas parvenue dans un meilleur texte; car c'est une belle composition, toute pleine des sentiments chevaleresques. Je la cite, afin que Ton voie ce qu'est notre vieille langue bien écrite et bien maniée. Queues de Béthune, qui prit part à la célèbre croisade détournée de son but vers Constantinople, en est l'auteur. Il gémit de son départ, qui le sépare de ses amours: mais il sait la voix de Dieu qui l'appelle aux lointains périls, et il excite tous les cœurs vaillants à prendre la croix.
Ahi, amours, com dure départie Me convendra faire de la meillor Qui onques fu amée ne servie!
Dieu me ramaint à li par sa douçor, Si vraiement que m'en part à dolor !
Las, qu*ai-je dit? jà ne m'en part je mie; Se li cors va servir nostre seignor, Li cuers remaint del tout en sa bailiie.
Queues partait pour la croisade. Le lyrisme de ces temps, qui opposait si souvent la dame et le devoir, le corps et le cœur, trouve ici, dans la réalité des choses, un appui qui Ole à ce début toute apparence de recherche et de langueur. Quelques-uns de ceux qui ont édité cette pièce se sont mépris sur le sens du vers Dieu me ramaint...^ ne s'apercevant pas que ramaint est au subjonctif, et mettant : Dieu m'attire si
bien à lui. Le sens est : puisse Dieu me ramener à elle^ aussi vrai que je m* éloigne avec douleur ! M. Mâlzner ne s'y est pas trompé. La strophe suivante expose ce que doit le chrétien, et ce qu'espère le chevalier.
Pour li in*en vois souspîrant en Surie; Car iras ne doit faillir son creator; Qui li faudra à cest besoin d'aîe, Sachiés que il li foudra à greignor.
Si sachent bien li grant et li mener Que là doit on faire chevalerie Où on conquiert paradis et bonor, Et los et pris et Tamour de s'amie.
Le mouvement de cette strophe est vif, et la phrase bien jetée. Dieu a besoin de notre aide; ne lui faillons pas, sinon, il nous faudra au suprême besoin. Ce ver^ a été retourné d'une façon piquante contre Quenes de Béthune par Hues d'Oisi, qui, lui reprochant d'être revenu de la croisade, dit :
Quant Diex verra que ses besoins est grans. Il lui faudra, car il li a failli.
La strophe suivante fait honte (et c'est ce qui avait irrité Hues d'Oisi) à tous ceux qui ne prendront pas la croix et resteront chez eux.
Diez est assis en son saint héritage; Or i parra se dl le secorront Que il jeta de la prison ombrage, Quant il fu mors en la croix que Turc ont. Sachiés, dl sont trop boni qui n'iront. S'il n'ont poverte ou yiellece ou malage; Et cil qui sain et jone et riche sont Ne pueent pas demeurer sans hontage.
n ne faut pas prendre assis avec le sens que nous lui donnons uniquement aujourd'hui. Il avait aussi celui
230 ËTYMOLOGIB.
d'assiégé; et M. Màtzner a cité quelques passage d'autres auteurs qui viennent en confirmation. Il fait voir aussi que ombrage est nn adjectif signifiant obscur; ce mot vient en effet à'umbraticus, dont il a le sens.
Tous H clergiés et li home d*eage
Qui en aumosne et en bienfais meinront,
Pï^rtiroDt tuit à cest pèlerinage,
Et les dames qui chastement vivront.
Se loiaulé font à oeus qui iront ;
Et stèles font par mal conseil folage,
A lasches gens mauvaises le feront;
Car tuit li bon.s*en vont en cest voiage.
C'est, comme on voit, au septième vers de cette strophe que se rapporte la ligne informe qu'un copiste nous a transmise : ainsi lue, à Taide de meilleurs manuscrits, elle n'offre aucune difficulté. H. Mâtzner avertit de ne pas attribuer è meinront le sens de demeurer chez soi, en France; ce verbe doit être construit avec aumosne et bienfais, et, pris figurément, il se dit d'un état moral : manoir en torment, en espoir, en loialté. Aumosne au singulier signifie la pratique de l'aumône, et bienfais ou biens fais veut dire non pas, comme aujourd'hui, un aclede générosité à l'égard d'un autre, mais, en général, toute bonne action.
IMez! tant avons esté preu par oiseuse; Or verra on qui à certes iert preus; S'irons vengier la honte doloreuse Dont chascuns doit estre iriés et honteus, Quant à nos tens est perdus li saint lieuS, Où Diez por nous soffri mort angoisseuse. S'or i laissons nos ennemis mortieus, A tous jours mais iert no vie honteuse.
Oiseuse est un adjecUr féminin pris substantivement, et qui signifie oisiveté; par oiseuse est ici Topposë de à certes : nous avons si longtemps été preux de loisir; aujourd'hui Ton verra qui sera preux do fait. Le texte porte nostre vie honteuse; mais cela ne peut rester : le vers n'y serait pas, Y h de honteuse étant aspirée. Hais la correction est facile : au lieu de la forme nostre^ vostre, il sufGt de prendre la forme accourcie, mais non moins usitée, nOj vo^ qui sert pour les deux genres.
H. Mâtzner n'a épargné aucune peine pour déterminer le sens des passages difficiles ou altérés; et je puis dire qu'il y a réussi d'une manière excellente. Son travail, purement critique, a naturellement suscité de ma part un examen de même nature; à mon tour, j'ai pris la loupe, j'ai considéré les mots, les sens, les autorités; et mon approbation, autant qu'elle peut valoir, a été acquise, dans la plupart des cas, aux interprétations qu'il donne. En quelques passages seulement, j'ai trouvé ses restitutions insuffisantes, et j'en propose d'autres; en quelques endroits encore, il ne m'a pas paru assez sévère sur les règles de la versification. Hais, en somme, j'ai été frappé de cette connaissance si précise, chez un étranger» de notre ancien idiome; il l'a certainement beaucoup étudié, pour le savoir aussi bien ; j'ajouterai que M. MSlzner a été soutenu par la vaste lecture qu'il possède de la vieille poésie provençale^ italienne, allemande. Rien n'éveille mieux Tesprit et ne le met plus à l'abri des surprises que d'être maître d'un champ étendu de comparaison.
233 ÉTYNOLOGIB.
Entrons dans le détail. Des remarques de ce genre peuvent servir à d'autres^ soit directement, soit comme exemple. Adam le Bossu commence ainsi une de ses chansons(p. 23) :
Il ne muet pas de sens celui qui plaint Paine et travail qui 11 ert avantaje.
Que signifie cette locution : il ne muet pas de sens celui...? D'abord il faut se garder d'une méprise à la* quelle le français moderne induirait si on n'y faisait attention; ce serait de prendre celui pour un sujet; celui est, dans le vieux français, un régime, et Ici un régime indirect; mouvoir est donc un verbe neutre employé en ancien français et en provençal avec le régime indirect de la personne ; par exemple, en français : et dont li muet et dont H vieniî et, en provençal : de cor li movia. Le mot à mot de cette locution est
donc : il ne vient pas de sens à eehù c'est-à-dire
celui-là est insensé qui
Richard de Foumival (p. 23) a ces deux vers-ci :
Cil fait que faus qui son cheval eskeùt. Quant il n'a irain dont le puist arrester.
On en comprend facilement le sens : celui-là fiiit que fou (je me sers de cette locution archaïque, mais que la Fontainenousa conservée) qui lance son cheval, quand il n'a pas de frein dont il le puisse arrêter. Néanmoins on désire entrer de plus près dans le sens du verbe eskeut. M. Màtzner s'est cliargé de nous l'expliquer. Il cite cette phrase de Froissart, qui dit, en parlant d un cheval : et prit son mors aux dens par telle maniere qu'il s'escueillit; et ces vers de Renart le nouvel :
GRAMlfAlRB. CORRECTION DES TEXTES. n5
Quant Haronge voit qiie s'en va^ Elle seskîeut, apriès ala; double passage où sescueillir veut dire s'en aller. Cela suffit pour faire admettre sans difficulté un verbe transitif, escueillir, qui signifie lancer. Aux exemples de M. Màlzner j'ajouterai un exemple du substantif escueUy avec le sens précis à' élan:
Prist 8<m escœil, si s'est evertuei, Vingt et cinq piez est sailliz mesurez.
(Bat. (TAUscham, ?. 5618.)
On ne confondra pas cet escueil-cij qui vient de excolligerejBNec escueil, français moderne écueily italien seogliOj qui vient de scopulus.
Le Rcmwart de Relier renferme une pièce (reproduite dans le recueil de H. Màtzner, p. 23), où on lit :
A foUarge ne porroît fin sonner
Quanque forsquist ne quanque molin meut.
Le premier vers est inintelligible. M. Mâtzner va nous l'expliquer. D'abord il décompose follarge en deux mots, fol large, et fait voir que cette locution signifie frodigue, comme folle largesse signifie prodigalité. Puis, guidé par le sens, et, je crois, par une bonne conjecture, à fin sonner il substitue faim soûler, de sorte que le tout devient :
A fol large ne porroit faim soûler Qoanque fors quist ne quanque molin meut.
Cest-à-dire : tout ce qui se cuit au four et se mont au numiin ne pourrait rassasier la faim d'un prodigue. A la vérité, soûler est, dans l'ancien français, saouler, de trois syllabes; M. Mâtzner le remarque lui-même; mais il cite un passage du Théâtre français, de Mon^merqué,
«4 ÉTTHOLOGIE.
p. 585, OÙ souler est dissyllabe. Malgré cet exemple, l'ai bien de la peine à admettre la contraction pour un texte qui appartient en plein au treizième siècle, et qui provient d'un trouvère lettré; et je préférerais changer porroit en puetj de cette façon :
A fui large ne puet faim saouler,
M. Hâtzner a étudié ligne à ligne son texte, et les
petites choses ne lui ont pas échappé. Ainsi dans ceS
vers (p. 24) :
Cil qui d'amour essauchier ne se faint, Ne puet avoir en li servir damaje; Qui bien la sert, cis biens fais li remaint» Que mal droit est qu'il li court à bontage;
il a bien vu que court était une mauvaise lecture, et qu'il fallait tourt, c'est-à-dire tourne, troisième personne du singulier, subjonctif présent. Les exemples ne lui ont pas manqué pour justifier sa correction :
Tourt à folie et à savoir,
Tous aiderai quoi qu'en avieghe.
(Houskes, Chronique, v. S8046.)
Chose qui me tourt à mérite.
(Montmerqué, Th. fr,, p. 366.)
Je me plais à donner des preuves de la sagacité de M. Mâtzner :
Sire, encor soit tiex vos dis, El pensez, si faites Ion wier; On ne se puet de vous gaitier ;
Je suis tous fis, Que de lonc pue yave traire Vous voi pour plus bel atraire Celui que volez engingnier.
GRAMIIAIRE. GORRECnON DES TEXTES. 825
Ces deux mots lan mer ne sont pas de la langue française; le copiste s'est trompé. Au reste, le sens du couplet, sauf l'endroit altéré, est : Quelles que soient vos paroles, vous pensez autrement; on ne se peut garder de vous; je vous vois, j'en suis ^r, tirer de l'eau d^un puits profond pour mieux attirer celui que vous voulez engignier. C'est guidé par ce contexte que H. Mâtzner propose de lire Vauivier, aquarius. La conjecture est trés-ingénieuse; elle me parait tout à fait probable; car elle cadre parfaitement avec l'image employée par le trouvère pour peindre l'homme qui tend un piège. On peut dire, en changeant le proverbe, qu'une bonne correction n'est jamais perdue. M. Mâtzner a trouvé aussitôt emploi de la sienne. Il y a, dans le Renart (t. IV, p. 100), cette épopée satirique qui aurait tant besoin d'être revue par la critique, trois vers fort corrompus et tout à fait inintelligibles :
Dont je vos ai conté ce hui»
Cornent de louch puis a sa chief LMauve dont est venus à chief.
Dans ces lignes dépourvues de sens, H. Mâtzner a reconnu un passage parallèle à celui dont il venait de donner l'interprétation; et il faut lire avec toute sûreté :
Dont je vos ai conté ce hui.
Cornent de lonch puis a sachié L'iauve dont est venus à chief.
Ce qui veut dire : Donc je vous ai conté aujourd*hm comment il a tiréduptùts profond Veau dont il est venu à bout.
«6 ÈTTHOLOGIE.
Repassant après lui sur des textes qu'il a épurés et expliqués, naturellement je rencontre quelques aspérités, quelques taches qui ne sont devenues facilement visibles qu'après et par son travail. Un trouvère dit (p. 49) : T espère merci depuis si longtemps qu'une telle peine (Q s'agit de la peine d*amour) me doit sembler digne d^ être souhaitée:
Car i'espoire merci, si ionc tans a, Que tel paine me doit sanler souhais.
M. Mfttzner a changé souhais en soûlais j inutilement, à mon gré; car le texte des manuscrits se comprend; souhait est un mot de ces temps-là. D'ailleurs, écrire soûlais pour soûlas n'est pas permis ici; le trouvère est d'Amiens, le texte est picard, et la transformation de l'a en ai ne se fait que dans les dialectes de la Lorraine ou avoisinant la Lorraine. De même j'aimerais mieux que M.Mâtznereût laissé guier^m^ lieu de le remplacer par guigner y dans ces deux vers (p. 21) :
Et molt de fois i fait mes cuers guier Mes iex ki n'en pueent soufrir le fais.
Gtiter, en français moderne guider, est le mot propre; je ne sais pas si on pourrait fournir un exemple de guigner dans les poésies de cet âge el de cette nature. Parfois mon dissentiment porte sur quelques règles de grammaire. Ainsi un trouvère dit en parlant de sa dame:
Tort a, se je dire fosoie.
Qui mes complains ne voust aine escouter -
Car mais ne cuit que veoir doie Homqjai tantTaint de fin cuer sans fausser
GRAMIIAIRB. CORRECTION DES TEXTES. iS7
Hom est toujours un sujet et jamais un régime ; c'est seulement dans des textes incorrects et mal écrits (et encore à de très-rares intervalles) qu'on rencontre une pareille confusion. Elle n'est pas admissible dans des poésies aussi soignées que celles-ci. Je corrigerais donc:
Home qui tant Taint de cuer sans fausser.
Je supprime /in, me réglant sur cet exemple qui est plus loin, p. 29, v. 23 :
Car 8*on pooit toudis aperchevoir
Li quel aiment de cuer sans décevoir.
La règle des adjectifs, comme celle du sujet et du régime, manque en un cas où elle aurait pu, je crois, être suivie, fen sais toni, dit le trouvère en parlant des dames, qui^ au premier abordy sont douces et de fire attrayant^ jusqu'à ce que soit pris le captifs qui dis lors a un tnattre pour jamais.
Tant en sai qu'à Facointier Sont douches, d'atraians ris, Tant que li caitis est pris, Qui tous jours puis est en dangier.
Les adjectifs qui dérivent des adjectifs latins à même terminaison pour le masculin et le féminin, n'ont, on le sait, non plus qu*une terminaison pour les deux genres dans le vieux français. A la vérité, il y a des irrégularités, et doux est un adjectif qui en présente souvent. Pourtant, comme un des manuscrits de M. Hâtzner donne le vers ainsi :
Sont douz et d'aU^eant ris,
228 ÊTYMOLOGIE.
il fallait prendre cette leçon; c'est certainement la vraie, car la tendance des copistes a été de détruire ces formes féminines, semblables au masculin, qui devinrent peu à peu des archaïsmes. Je n'ai pas besoin de remarquer que atreant n'est qu'une orthographe différente à'atraiant. C'est encore de grammaire qu'il s'agit dans les exemples suivants :
Ainsi me font loiaus amours parler; (P. 27.)
et
Et alegier mon mal d*un doue penser Que par amours fait à moi présenter U oel du cuer, quant jou le puis veîr. (P. 48.)
Dans le premier cas, il faut fait au lieu de /ont, et dans le second, inversement, font au lieu de fait. Loiaw amours est un sujet singulier, comme un peu phis loin :
Et puis qu'ainsi m'a mis en vo baillie Loiaus amour» qui bien en a pooir... (P. 29.)
Au reste, il n'y a pas besoin d'exemple pour une chose si connue : loialj venant de legalis^ a, au masculin et au féminin, pour le sujet singulier et le régime pluriel, loiaus j pour le régime singulier et le sujet pluriel loial. Mais le copiste, mal familiarisé avec une grammaire qui vieillissait, a pris loiaus amours pour un pluriel et mis au pluriel le verbe font. U oel a été l'objet d'une erreur du même genre; c'est un sujet plu-
riel, le sujet singulier est li iex; il fallait donc mettre le verbe au pluriel et dire :
Que par amours font à moi présenter...
Après les règles de la grammaire, celles de la versification. Restituer les vers faux n'est pas moins de Toffice du critique que rétablir le texte et déterminer le sens, d'autant plus que ces trois choses s'aident souvent Tune Tautre. De ces vers :
Vers moi qui riens ne demant par hausage Et qui sui tous voslre à iretage, (P. 24.)
le second manque d'une syllabe. La restitution est très-facile : il suf&t de lire vostresy au sujet avec une s comme Unis. Dans la même page, une syllabe manque aussi au vers : ^
Mon cuer qui tous a fait ligehomage.
Usez :
Mon cuer qui si tous a fait lige homage,
en ajoutant une de ces particules qu'aime le vieux français, et qui donnent tantôt une certaine grâce, tantôt une certaine force à la phrase. Dans une pièce où de petits vers de trois syllabes sont entremêlés avec les vers de dix, le trouvère dit en s'adressant à la vierge Marie (p. 66) :
Rifiere en cui s'esnetie et escure Qs ors siedes souillés de yanité,...
Aquité Le treû de mortalité.
S90 . fiTTNOLOGIB.
M. Màtzner a bien vu que dans le quatrième vers le sens n'était pas complet, et il a ajouté ave», imprimant
Ayei le treû de mortalité.
Dans ses notes il reconnaît que la césure est fautive, mais il s'excuse en disant qu'elle ne pourrait pas être améliorée par l'insertion d'un mot dissyllabique dans un autre endroit du vers. En effet, cette insertion ne sufiisait pas, et il fallait changer les articles de place :
Avez treû de la mortalité.
D y a, page 2i , un passage altéré et difGcile à comprendre que M. Mâtzner a très-bien compris et restitué. Le trouvère dit qu'il n'ose pas plus regarder sa maîtresse en face que l'enfant qui a commis un méfait n'ose regarder son mattre; mais qu'il la craint bien plus que ne craint son mattre l'enfant en faute. M. Mâtzner a imprimé :
Car ne Tes pas plainement aviser, Ne que fait son maistre Fenfes mesfais; Mais plus m'estuet ma maistresse douter Que ne £iit Tenfes son maistre mesfais.
Je ne rapporte pas, voulant abréger, la leçon informe du manuscrit d'où H. Mâtzner a tiré son excellente correction. Le sens est éclairci, le texte est réparé, et je n'ajouterais rien si je ne remarquais un vice dans le second vers. Ce vers, tel qu'il est là, ne peut être ramené à aucune des formes connues des vers de dix syllabes. Les formes en sont au nombre de quatre : l"" celle des gestes, où l'hémistiche à la quatrième syllabe peut être suivi d'une voyelle muette qui ne compte
pas, S"" celle des chansons, où cette voyelle muette en surplus n est jamais admise; 3"* celle où Thémisticbe est à la sixième syllabe; et 4'' celle où il suffit que la quatrième syllabe soit accentuée, sans qu'il soit besoin qu'elle termine un mot; par exemple, dans le recueil même de M. MâUner :
Gascune dame le doit regarder,
et
Ele n*i garde riconr ne ^araje.
Cette forme est identique à Tune de celles de Thendécasyllabe italien. Cela établi, la correction du vers que |e critique se présente de soi; il faut lire :
Ne qoe son maistre fait Fenfes mesfais.
Ce sera la forme de rhendécasyllabe italien. Je ne suis pas non plus content du quatrième vers, où enfes et mesfais sont séparés d'une manière malheureuse, et je voudrais lire :
Que son maistre ne fait Fenfes mesfais.
Ce sera un vers avec un « à l'hémistiche, ce qui se voit dans les chansons.
Le manuscrit porte enfe; M. Hàtzner a ajouté Ys, signe du sujet. Cela est inutile. Il est vrai qu'on trouve souvent ainsi écrits les noms de cette espèce, li homsy U lerresy li sires; mais les textes anciens et corrects ne mettent pas d'ordinaire cette «, le sujet étant assez marqué par la forme même du mot sans Y s caractéristique; ce n'est que plus tard et en obéissant & une
S33 ÉTTH0L06IE.
sorte de régularité grammaticale que beaucoup de copistes y ont adjoint une s sur le modèle des autres substantifs \
n me reste à discuter trois passages pour la restitution desquels je xie suis pas d'accord avec M. Màtmer. Us sont fort difBciles et méritent qu'on s'y arrête.
Une chanson (p. 49), commence ainsi :
Puisque chanters onkes nul houme aida.
If est mie drois que j'en soie ore en pais; Car g'espoire merci, si lonc tans a , Que tel paine me doit sembler soi}hai8«
H. Mfttzner corrige le premier vers en
Puisque chanters onkes nul hom ne aida...
et traduit : Comme cJianter ne fut jamais secourable à un homme j il nest pas juste que je garde pour cela le sir lenee; c'est-à-dire : Bien que les vers niaient jamais délivré de la souffrance^ cependant il faut que je chante. D abord, je ne puis accepter hom en correction; kom, on lésait, n'est pas un régime; faire une restitution aux dépens de la grammaire usuelle n'est jamais licite. Je laisse donc le texte tel qu'il est; mais, remarquant que nul, dans l'ancien français, n*a point, sans la particule n^, une valeur négative, et qu'il répond seulement à atiCMW, je traduis : Puisque chanter fut parfois secourablej il est bien droit que je ne me taise pas, car j es-
' M. Mfttzner, dans un srlossaire qa'il a mis à la suite de son recueil, tire, tout en remarquant que le mot est disyllabique, eûTy français moderne heur^ heureux, de hara. Gela est impossible, hora ne pou^mit donner qu'un monosyllabe pour la syllabe ho; l'étyniologie est augth rium; eUe est trop bien établie pour que je ne a*oie pas à quelque faute de l'imprimeur.
père merci depuis si longtemps qu'une telle peine me doit sembler ce que je souhaite. Cependant il reste encore du nuage sur Tinterprëtation. Ce qui suit est plus sûr.
Adam le Bossu (p. 24), se plaignant de la rigueur de sa dame, dit :
N'est pas petis 11 maus qui me destraint; Mon taint viaire entrai à ces mougnage. Par TO cuer Tai, dame, quant il ne fraint Vers moi qui riens ne damant par hausage.
Le second vers est absolument inintelligible. H. Hâtzner ne s'est pas rebuté; et, changeant ces en eest et mettant une virgule après t;iatr^, il lit :
Mon taînt yiaire, entrai en cest mougnage...
Ce qu'il interprète ainsi, considérant entrai en ces mougnage comme une parenthèse : Si mon visage est pâli, je Vai ainsi , étant entré en cette confrérie (des malades d'amour), par votre cœur qui ne veut pas se Unsser fléchir. La correction doit être conçue tout autrement : il ne faut pas changer ces en cest; mais, le changeant en tes et le rapprochant de mougnage^ il faut lire tesmougnage ou tesmongnage; puis, continuant, on divisera entrai en deux mots : en traiy du verbe trairey de sorte que le vers deviendra
Mon taint TÎaire en trai en tesmongnage ;
et le tout se traduira : N'est pas petit le mal qui tnVtreint; jen prends à témoignage mon visage pâli; je Vai ainsi par votre cœur inexorable pour moi qui ne demande i\enavec témérité.
S34 ÉTTMOLOGIE.
Richard de Foumival, déplorant raveuglement d'un cœur qui se livre tout entier, dit (p. 23) :
Et cuers est tiex qu'il s'i met duqel heut ; Quand il li plaist, rien ne Ten puet oster.
Le cœur est tel^ c'est-à-dire fou (qui est dans le vers précédent). H. Mâtzner, trouvant que duqel h^ n'avait pas de sens, s'est efforcé d'y substituer une locution qui suivit d'aussi prés que possible les traits du manuscrit. Il a trés-ingénieusement conjecturé eut que eheut, c'est-à-dire : quel que soit celui à qui il en ehaiUe; remarquez, en passant, la concision de la vieille langue en comparaison de la langue moderne. Ces formules : Cui que cheut, cui qu'en poist^ cui qu'il desplace (déplaise), sont très-communes; et le vers, ainsi changé, signifierait : Le cœur est fou de s'abandonner à r amour en dépit de toiU; quand il s'yplâU^ rien ne Ven peut 6ter. Pourtant c6 n'est pas là qu'il faut diercher la restitution. La leçon du manuscrit est correcte à une s prés : au lieu de duqel heut y il suffit de lire dusq'el heuty c'est-à-dire jusqu'à la garde : le cœur est fou qtiami il s'y met jusqu'à la garde^ jusqu'au heut. Heut en ce sens est bien connu.
Ces remarques, même quand elles contredisent M. Mâtzner, rendent hommage à son érudition toujours si riche, à sa sagacité toujours si Vigilante. Son livre est un guide excellent pour quiconque veut s'exercer à lire nos vieux textes, à en pénétrer les difficultés, à en corriger les mauvaises leçons.
GRAmAIBR CORRECTION DES TEXTES. 235
Somtvv Dir miteiIicc ARncLE. [Journal des Savants^ août 1857.) -- Récapitulation des principales idées émises dans les onxe arlicles précédents. La formation du français n'est pas quelque chose d'isolé; un traTaii de langue analogue et simultané se fit dans les autres parties du domaine latin, Provence, Espagne, Italie. Les trois sources principales d'où les langues romanes dérivent sont d*abord le latin, puis rallemand, enfin le celtique ; elles constituent, dans l'histoire de l'Occident, un moment original de formation spontanée. Un mot français congénère d'un mot italien ne vient pas, ce qu'avaient cm les étymologistes au dix-septième siècle, de ce mot italien; les deux sont également anciens et proyiennent d'une formation contemporaine, mais indépendante. La formation des langues romanes présente un assujettissement général i des conditions déterminées; exemples pris dans la langue d'oïl. De l'action de l'accent des mots latins sur la formation des mots romans. Des règles qu'il faut suivre pour déterminer une étymologie. Existence de deux cas, le nominatif et le régime, dans la langue d'oïl et dans la langue d'oc ; ces deux cas n'existent ni dans l'ancien italien, ni dans l'ancien espagnol. De la prédominance que garda le latin et qui fit qu'on n'écrivit en vulgaire que longtemps après que le latin était déjà langue morte. C'est par la poésie que les langues vulgaires firent irruption dans le domaine des lettres. De l'hypothèse de Raynouard sur une langue romane commune, mère de la langue d'oïl, de la langue d'oc, de l'italien et de l'espagnol. Les langues romanes sont-elles du latin corrompu ou du latin développé? Des dialectes de la langue d'6U; distinction entre les patois et les.dialectes. La langue d'oïl eut son plus grand éclat aux douzième et treizième siècles ; décadence au quatorzième siècle, qui est le point de partage entre l'ancienne langue et la nouvelle ; causes de cette décadence. Opinion erronée qu'on eut dans le dix-septième siècle sur la vieille langue. Créations poétiques durant le haut moyen âge ; l'initiative en appartient aux peuples de langue d'oïl et de langue d'oc; elles sont accueillies et applaudies par le reste de l'Europe. Importance historique de l'étude de la vieille langue et de sa littérature.
Arrivé à la fin d'un travail qui s'est tant prolongé, je ne veux et même je ne puis le laisser aller sans y
t36 ETTM0L061B
joindre une sorte de conclusion qui en rappelle les idées générales et en montre l'enchaînement. Cinq ouvrages importants m'en ont fourni la matière, et j'ai eu successivement à examiner un glossaire étymologique des langues romanes, des recherches sur les racines sanscrites qui se trouvent dans le français, une grammaire de la langue d'oil, une édition de cinq chansons de geste qui n'avaient pas encore été publiées, enfin un essai de critique et de correction appliqué à un certain nombre de petites pièces de vers. L'écrivain qui a pour tâche d'analyser et d'apprécier les productions d'autrui, a, s'il fait comme j'ai fait, un sujet nécessairement divers. A cette diversité il remédiera en ayant lui-même un point de vue déterminé d'avance par ses propres éludes et en choisissant dans chaque ouvrage ce qui peut le mieux s'y rapporter. Cela m'a paru particulièrement utile dans une matière qui, encore peu connue, est l'objet d'erreurs accréditées et de notions chancelantes; je parle de notre vieille langue et de notre vieille littérature.,. L oubli où ces deux éléments de notre histoire étaient ^ demeurés depuis la Renaissance permit à quelques idées très-superficielles et très-erronées de s'emparer de l'opinion et d'y devenir monnaie courante. A mesure que les recherches se sont approfondies, il a bien fallu reconnaître que cette monnaie était fausse; mais on en rencontre incessamment dans la circulation quelques pièces ; il s'en faut qu'elles aient été toutes refondues. Puis, quelque sûrs que commencent à devenir les résultats de l'érudition, ils sont encore partiels, et fragments de doctrine plutôt que doctrine.
CTest ce qui m'a décidé à choisir, pour mon début ici, dans le Journal des SavantSj un mode qui me permit d'exposer dans leurs linéaments essentiels les faits généraux que les investigations progressives ont mis en lumière.
Le premier à prendre en considération est que la formation du français n'est point quelque chose d'isolé qui se soit produit en deçà de la Loire et qui n'ait rien d'analogue et de congénère dans les autres parties latines, membres disjoints du grand empire. Un travail tout semblable s'est opéré au delà de la Loire, d'où le provençal, au delà des Alpes, d'où l'italien, au delà des Pyrénées, d'où l'espagnol. Ce qui frappe, c'est la grandeur même du phénomène philologique que l'érudit doit étudier. Sur cet espace immense tout concorde : il suffit d'cflacer cette sorte de pellicule légère qui, soit comme forme des mots, soit comme désinence, dissimule les similitudes, et aussitôt on aperçoit à nu la trame, qui est la même. Plus on s'approche de l'origine, plus la ressemblance croit, jusqu'à ce qu'on atteigne le tronc latin, dont chacune de ces vastes branches est sortie. Ce n'est pas seulement le vocabulaire, et, si je puis dire, la provision de mots, qui est commune de part et d'autre; mais les artifices de la nouvelle grammaire qui a surgi des ruines de l'ancienne ont été simultanément inventés par des populations qui élaboraient un même fonds sous des conditions analogues de culture. La conjugaison prend un caractère uniforme; les temps latins quiseper. dent se perdent pour les quatre langues ; les temps romans qui se créent et qui enrichissent le paradigme
se créent pour toutes les quatre. Toutes prennent Tarticle; toutes laissent le neutre disparaître; toutes suppléent aux désinences de l'adverbe latin par une même composition; toutes adoptent à peu près les mêmes mots germains; toutes s'accordent pour détourner semblablement de leur signification originelle un certain nombre de termes latins. Quels furent les inventeurs et quelle fut l'invention? Ce qui alors s'est passé donne une image de ce qui se passa toujours dans la formation des langues. lies deux époques, l'époque secondaire et l'époque primaire, se distinguent en ce que les populations romanes n'eurent pas à créer les mots, qui ont été l'œuvre des populations primitives; mais elles eurent à créer toutes ces conventions singulières qui constituent un langage, s'il faut donner le nom de convention à ce qui se fait spontanément, à ce qui germe de soi-même, à ce qui se comprend sans explication. Dans les langues romanes, qui sont pleinement historiques, on voit tout cela, production spontanée, germination générale et intelligence sans truchement.
Les langues romanes ont pour fonds le latin. Le celtique dans les Gaules, Tibère dans l'Espagne n'ont laissé que de faibles traces parmi les populations qui les parlaient avant la conquête romaine. Cette conquête fut si profonde, le poids de l'immense empire assimila tellement les peuples de l'Espagne et de la Gaule, ils se laissèrent tellement captiver et absorber, que leur propre idiome leur devint étranger. L'influence ger-^ manique s'est fait sentir beaucoup davantage; et, de fait, les circonstances avaient grandement changé; *
Tempire, bien loin d'avoir une force de cohésion et d'absorption, tombait en dissolution; la langue latine eut le mfime sort, et elle s'ouvrit à bon nombre de mots allemands. Voilà les trois' sources, très-inégales, d'où proviennent les langues romanes. Ces langues sont, comme on voit, des formations postérieures; elles constituent, dans révolution de l'Occident, un moment original de génération spontanée; et, à ce titre comme à bien d'autres, elles méritent un vif intérêt, mais il ne faut pas leur demander des notions sur les éléments primordiaux des langues ariennes. Le latin, l'allemand, le grec, le sanscrit sont sur un autre plan, sur un plan bien plus lointain et bien plus rapproché des origines; les secrets de philologie qu'ils contiennent sont d'une autre nature que ceux que renferment les langues romanes. Celles-ci enseignent comment d'une langue naît une langue et comment de vastes populations, à mesure que l'idiome maternel leur fait défaut, s'entendent, sans se concerter, pour le remplacer par un idiome doué de qualités nouvelles.
Parmi le petit nombre d'érudits qui, durant le dixseptième siècle, s'occupèrent de recherches sur la langue d'oïl, ce fut un préjugé d'admettre qu'en général un mot français dérivait du mot italien correspondant. L'idée n'était fondée sur aucun examen précis des faits. Sans doute, voyant le mot italien plus voisin, dans la plupart des cas, de la forme latine, on s'imagina qu'il était une sorte d'intermédiaire et que, à ce titre, il avait la prérogative de l'antériorité. Sans doute aussi le grand éclat des lettres et des arts en Italie pendant le seizième siècle, alors que le développement français^
ilO ÊTYMOLOGIE.
à pareille époque, ne pouvait soutenir la comparaison, fit croire que cette supériorité n'était pas récente, mais remontait aux âges antérieurs, et qu'à toutes les phases du moyen âge la France avait reçu de l'Italie son impulsion, ses modèles, et jusqu'aux mots de sa langue. Une pareille opinion ne résiste pas au moindre examen; elle n'était pas cdle même des Italiens du ti^eizième et du quatorzième siècle, Brunetto Latini, Dante, Pétrarque et Boccace, qui tous s'accordaient pour reconnaître dans la France des douzième et treizième siècles une source féconde, et pour traiter avec une grande révérence la langue d'oil et la langue d'oc. Eux, en eflet, connaissaient, parce qu'ils la touchaient, bien qu'elle fût près de la décadence, la prépondérance littéraire de la France dans la haute période du moyen âge. Mais ceux qui portaient des jugements si fautifs prononçaient sur ce qu'ils n'avaient pas étudié; aucune tradition ne les soutenait; les manuscrits n'étaient pas sortis de leur poussière; on ignorait ce qu'était celte langue de nos aïeux, quelles en étaient la structure et les règles usuelles, et ce qu'était un vers correct dans celle vieille poésie. Avec si peu d'éléments de connaissance, que faire, sinon des hypothèses sans consistance? Il suffit de considérer un seul instant la grande formation, dans le monde romain, des langues romanes, pour être sûr que l'une ne dérive pas de l'autre, que le français ne vient pas de l'italien, et qu'elles sont toutes sœurs.
Cette formation, si étendue, qui s'est établie comme le dépôt d'un âge géologique sur l'Italie, l'Espagne et la Gaule, exclut aussitôt l'arbitraire, le caprice, Tirré-
gulari(è. On peut affirmer tout d'abord que, considérée dans son ensemble, elle présente un assujettissement à des conditions déterminées. L'examen détaillé n'infirme pas le jugement général. La Ismgue d'oïl (il ne s'agil ici que d'elle) a suivi, dans la manière de re-* fondre à son usage les mçts latins, des procédés qui la caractérisent, et que Ton peut observer, pour ainsi dire, sans exception, dans les différentes séries. Une des habitudes qui lui sont propres, c'est de supprimer dans l'intérieur du mot latin quelqu'une des consonnes qui le constituent, de manière à procurer la rencontre des voyelles. Adorare donne aorer, adunare donne afinerj pavor donne peor^ stidorj sueuvy et ainsi de suite. C'est un moyen de reconnaître, à première vue, un vocable qui est d'origine dans la langue française, ou qui, postérieurement, a été emprunté au latin; dans ce dernier cas, les consonnes intermédiaires subsistent; ainsi soucier est ancien, sollmter est moderne, lous deux viennent de soUicitare; métier est ancien, ministère est moderne, tous deux de ministerium. Elle a ses règles pour modifier les désinences diverses du latin; elle a ses exigences de prononciation pour le commencement des mots; elle change 16 genre de certaines catégories avec une complète uniformité; ainsi tous les noms abstraits en or, qui sont masculins en latin, sont devenus féminins en français : dolor^ douleur, error^ erreur, amor^ amour; et celui-ci n'a pris le masculin que par une anomalie du langage moderne. Ce sont là autant de conditions qui ont déterminé la formation du français, et sans la connaissance desquelles il est impossible de procéder, avec sûret&,
à la recherche des élymologies, des règles et des idiotismes.
Un mot latin n'était pas seulement un assemblage particulier de consonnes et de voyelles que la langue d'oïl modifiait suivant des convenances régulières et toujours les mêmes; il était encoi'e vivifié par l'accent, qui en faisait un tout en y subordonnant les parties à l'ensemble. Cet accent n'a pas été perdu; loin de là, il est devenu l'agent le plus efficace delà transformation. La syllabe accentuée a été le point fixe et invariable autour duquel le nouveau mot s'est constitué; celle-là ne manque jamais; ce qui la précède subit les modificalioDs exigées par le nouvel organe; ce qui la suit est immanquablement sacrifié, de manière à devenir soit une terminaison masculine, soit une terminaison féminine; ce qui détermine, du même coup, l'accentuation française, toujoufô obligée de porter ou sur la dernière syllabe ou sur l'avant-dernière, mais n'étant pas nulle, comme l'ont prétendu des grammairiens qui se méprenaient sur ce qu'est un accent. De la quantité latine, en tant qu'inslrument de la métrique, il ne reste aucune trace dans la langue d'oïl, non plus que dans les autres langues romanes; mais l'accent latin y est le dominateur; preuve qu'au moment où elles se sont formées, la quantilé n'avait plus de valeur, et que Taccent l'avait complètement subordonnée. La faute contre l'accent, comme la conservation des consonnes intérieures, signale un mot entré secondairement dans la langue française. Ainsi, facile n'est pas d'origine; facilis a l'accent sur /a, et eût donné fêle, comme frayilis a donné fr&e.
GnAMMAIftE. CORUECTION DES TEXTES. 243
Débile est aussi une introduction poslérieun ; debilis^ ayant Taccent sur de, eût fourni dieblej comme flebilis a fourni fieble ou faible^ aujourcfiiui faible. A Taide de ce critérium on discerne tout de suite ce qui fut fait quand le latin était encore vivant et avait sa prononciation et son accent, de ce qui fut fait quand il était complélement éteint et quand Taccent et la prononciation de la langue d'oïl avaient prévalu ; et on aperçoit cette distinction, non-seulement dans le seizième siècle, où ce genre demprunt devînt si fréquent, mais encore dans les treizième et douzième siècles où, bien que plus rare, il existait pourtant. Ainsi nobiley qu'on trouve dans des chansons de geste, est néanmoins une forme moderne, c'est-à-dire créée quand on calquait le mot nouveau sur le mot ancien, sans tenir compte de Taccenl. Noble est la forme antique, et, à ce point de vue, légitime.
Pour déterminer une étymologie, non-seulement il faut tenir compte du procédé régulier auquel la langue d'oil soumet Tintérieur du mot, ses terminaisons et son commencement; non-seulement il faut rapprocher la syllabe qu'elle accentue de la syllabe accentuée du latin; mais encore il faut avoir sous les yeux le plus grand nombre d'intermédiaires que l'on peut rassembler. Par intermédiaires, je n'entends pas ces créations arbitraires dont Ménage a tant abusé et dont Génin s'est tant moqué; de cette façon l'étymologisle n'était guère embarrassé; il concevait, par une supposition quelconque, une origine à un mot; puis il la justifiait en imaginant des altérations successives qui conduisaient d'un point à l'autre; par exemple, quand.
iii ÉTYMOUXilE.
voulant tirer larigot j sorte de flageolet, de fislvlûy il indiquait commme transitions fistularis, fislulurius, fislidaricus^ /aricttô et finalement laricotuSy Hoixjarigot. A quoi n'arriverait-on pas par de pareils moyens? Les inlermédiaires doivent^tre trouvés dans les textes, non forgés par Timagination. Ainsi, autour dun mot français, pour peu qu'il soit difficile à reconnaître, on réunira la forme qui y correspond dans l'ancien français, dans les différents patois, dans le provençal, Titalien, l'espagnol et le bas-latin, non pas ce bas-latin des notaires et des scribes qui est postérieur au mot français et conséqucmment sans importance, mais le bas-latin primitif, celui qui a pénétré dans les langues romanes et pour lequel elles fournissent tant de renseignements. La liste dl3s intermédiaires n'est pas toujours complète, il s'en faut; et, quand elle manque al^olument, Tétymologie est exposée à se fourvoyer; car elle n'a plus pour se guider que les circonstances particulières et la conjecture.
La langue d oïl a, comme le provençal^ un caractère qui lui est propre et qui établit une différence très-notable avec l'italien et l'espagnol; c'est la conservation des cas, ou, pour parler plus exactement, de deux cas. A cela, en effet, s'est réduite la déclinaison latine. On ne trouve dans la déclinaison gallo-romane ni génitif, ni datif, ni ablatif; mais on y trouve trèsncltcment gardés un nominalif qui sert de sujet, et un régime qui sert de complément aussi bien aux verbes qu'aux prépositions. Les cinq déclinaisons latines ont disparu pour faire place à une seule, dont le paradigme se rapproche le plus de celui de la seconde. Ce bit
grammatical a été longtemps méconnu; et pourtant il est tellement essentiel que, quand on ne le soupçonne pas, la langue ne parait plus qu'un tissu d'irrégularités et de barbarismes. Que dirait-on d'un texte latin, si, le croyant sans cas, on supposait que l'écrivain emploie arbitrairement les terminaisons et met suivant son caprice paptdus^ poptdiy populo^ populumî C'est pourtant ce qui est arrivé au vieux français, sur une moindre échelle sans doute, puisque le nombre des cas y est beaucoup moindre. Aucune grammaire, aucune tradition n'avaient averti que des cas y avaient été conservés ; et, quand on jetait les yeux sur ces textes, on était tout d'abord rebuté par des changements de formes qu'on ne s'expliquait pas. Si on y avait porté quelque intérêt, on n'aurait pas tardé à pénétrer le mystère ; et, de fait, dès que Raynouard, qui se plaisait à l'étude du provençal , eut feuilleté suffisamment les poésies des troubadours, il aperçut l'existence des cas dans la langue d'oc; découverte qui incontinent s'étendit à la langue d'oil et qui est la base essentielle de sa grammaire.
La prépondérance que le latin garda comme langue du vieil empire et de l'Église eut une action considérable sur la forme et la nature des langues romanes. 11 faut, en effet, se représenter exactement comment le latin est mort et de quelle façon il a transmis ce flambeau de vie, lampada vitale qui est aussi réel pour les idiomes des peuples que pour les existences individuelles. Le vieux français est aujourd'hui une langue qu'on peut considérer comme éteinte ; nul ne la parle plus ; on ne la comprend pas sans une préparatioui
SM ËTTMOLOGTB.
courte sans doute, à cause de ses étroites affinités avec le français moderne, mais pourtant effective. Dans cette mutation, un fait est à noter, c'est que nous suivons, sans aucune interruption, toutes les transitions qui ont conduit de Tun à l'autre ; depuis le moment où la langue d'oïl a commencé d'être écrite, cest-àdire vers le dixième siècle, il ne se passe plus un intervalle de temps où l'on cesse de s'en servir; et, pas à pas, d'âge en âge, on voit survenir les modifications qui la transforment; si bien que, sans pouvoir dire le moment où le vieux français n'est plus, on arrive pourtant au point où il cesse d'être parlé et compris. Il n'est pas douteux qu'il en a été ainsi pour le latin. Peu à peu on a parlé un peu moins latin et un peti plus roman, tellement qu'au bout d'un certain temps, l'un était mort et l'autre vivant. Mais le roman ne fut pas écrit d'époque en époque; cest le latin qu'on écrivit, de sorte que pour nous la décomposition est masqué^. Quand le roman sort de derrière les voiles qui le cachaient, quand il entre dans les livres, il y avait bien des années que le latin n'était plus entendu de la foule. Là est une différence essentielle et qu'il ne faut pas perdre de vue entre le développement, par exemple, du français moderne relativement au vieux français, et le développement des langues romanes relativement au latin. Elles n'ont pas eu, piendant lin long intervalle, la culture par les livres, culture toute détournée au profit d'une autre langue, si l'on peut ainsi qualifier ce reste d'usage consacré à un idiome qui était irrévocablement parvenu aux limites de sa durée. La langue nouvelle, à l'origine, se trouva pri-
vée de tout exercice sur les grands sujets de religion, de philosophie, de science, de législation et d'histoire. Ce fut par la poésie qu'elle fit irruption dans le domaine des lettres, et peu à peu elle s'empara de tout :e qui lui appartenait de plein droit.
Raynouard avait pensé que les langues novo-latines Q'émanaient pas directement du latin, et qu'elles ivaient pour source un idiome, moins pur que celui-ci, moins altéré que celles-là. Créer un pareil intermédiaire est une hypothèse que rien n'autorise et que rien np rend nécessaire. Rien ne Vautorise, puisqu'il ne nous reste aucun document attestant l'existence d une pareille langue ; et, si l'on voulait attacher ce caractère au bas-latin, il serait facile de montrer que le bas-latin est non pas un idiome ayant eu son existence et sa durée, mais simplement des formes d'altération successive dont les unes nous sont conservées par des textes, et dont les autres se retrouvent à l'aide des mots romans. Rien non plus ne la rend nécessaire; car, visiblement, chacune des quatre grandes divisions de l'occident romain a élaboré immédiatement, suivant sa nature propre, le fonds commun ; de sorte que, dès le début, le latin a varié dans chacun des quatre compartiments; ce qui exclut l'hypothèse de Raynouard. D'autres, vu la condition particulièrement populaire des langues romanes, ont admis qu'elles nous représentaient surtout le parler du peuple dans la latinité, et qu'il était arrivé là ce qui arriverait par exemple chez nous si une catastrophe, substituant des barbares aux classes supérieures, et tuant la langue littéraire, ne laissait prévaloir que celle des classes
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non lettrées; on verrait surgir, en ce cas, toutes sortes d'archaïsmes qui sont frappés de déchéance, mais non d'oubli. Il y a du vrai dans cette opinion; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle contienne tout le vrai. Car les idiomes novo-latins montrent des traces évidentes d'un néologisme qui, sans doute, était populaire lors de leur formation, mais qui ne se rattache en rien aux archaïsmes de la vieille latinité; néologisme qui se manifeste non-seulement dans les mots, mais aussi dans les formes, dans les tournures, dans les significations. A cette question se rattache celle de la cprruption ou du développement, c'est-à-dire si les langues romanes sont du latin corrompu ou du latin développé. Tant qu'a régné lopinion qui attribuait à l'antiquité classique une supériorité sans partage, il n'y a pas eu même lieu de songer au débat, et elles ont été considérées comme un jargon barbare dont les grossièretés natives n'avaient été qu'imparfaitement effacées par le travail de la Renaissance. Mais quand on considère la régularité générale qui ,a présidé à la transformation du latin en roman, quand on aperçoit les qualités qui ont été acquises, quand on recoiinail que ces langues sont devenues les organes de riches cl belles littératures, et ont pu aussi bien se prêter à là poésie qu'aux spéculations les plus difGcilcs, on est en droit de soutenir qu'elles ne démentent pas leur illustre origine, à la condition toutefois de confesser qu'elles naquirent dans une crise sociale trop grave et trop orageuse pour n'avoir pas conservé la trace profonde du mal souffert, et les cicatrices infligées par la barbarie perturbatrice, et qui un momeni faillit être victorieuse.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. S4f
De même que le latin s'était partagé en quatre grands systèmes, de même chaque système se partagea en dialectes. La langue d'oïl a eu les siens. Bien que les dialectes soient descendus au rang de patois, ou du moins que les patois contiennent des restes visibles des dialectes correspondants, il ne faut pourtant pas confondre ces deux choses. Le patois est tel par rapport à une langue dominante qui devient la règle. Le dialecte, au contraire, appartient à un ordre politique dans lequel de grandes provinces ont des droits égaux et une égale culture. Ainsi était la France féodale. La Normandie, la Picardie, les bords de la Seine constituaient des centres aussi bien littéraires que politiques. Comme ces centres avaient mémos mœurs, mêmes institutions, mêmes goûts, mêmes amusements, même culture, il en est résulté que les dialectes écrits tendaient à se rapprocher les uns des autres; mais il ne faudrait pas en conclure, comme a fait Génin, que dès lors régnait en France une langue commune consacrée aux livres, aux lettres, à la poésie; il n'en est rien; là où le rapprochement est le plus grand, les différences dialectiques restent encore caractérisées suffisamment. La connaissance des dialectes est indispensable ] our apprécier les textes et leur correction.
Cette langue, ainsi née et constituée, eut son plus grand éclat aux douzième et treizième siècles. Puis elle entra en décadence et se transforma. Ceci n'est pas le résultat d'appréciations délicates et subtiles sur lesquelles on puisse contester. Non, l'ancienne veine de poésie et de production est tarie, il ne se fait
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plus rien d'original ; on vil sur un passé qu'on remanie, quon afTaiblit et qu'on oublie; voilà pour la décadence. La conservation d'une déclinaison fut le caractère singulier de la langue d oîl, et ce qui la constitua en véritable intermédiaire entre le latin et la langue moderne; cette déclinaison s'effaça; quand le quatorzième siècle s'ouvre, les cas sont en plein usage; quand il s'achève, ils ont disparu, ne laissant plus que des débris gardés dans le parler comme des espèces de formes fossiles dont le sens est perdu. Yoilà pour la transformation. C'est, en effet, au qualorziëmc siècle qu'est le point de partage dans l'histoire de notre idiome : au delà est la langue de la France féodale; en deçà est la langue de la France monarchique et unitaire. Ce point de partage est un lieu plein de trouble, de souffrance et de dissolution. Car une langue ne subit pas, dans un court espace, de profondes modifications sans que de graves événements soient en cause. Ici la société féodale se défait; la monarchie triomphe; les bourgeois s'agitent et retombent; les paysans se soulèvent et sont écrasés; l'unité religieuse est en proie à des désordres qui la compromettent; enfm des malheurs accidentels se joignent aune situation déjà si critique par elle-même; une guerre étrangère, qui dure près de cent ans, et qui est longtemps désastreuse, promène sur la face entière du pays les fléaux les plus variées. C'est un temps dont un témoin oculaire, qui pourtant n'en vit qu'une partie, a dit :
Et maint pays destruit en furent Dont encore les traces durent.
GBAM A' RE. CORRECTION DES TEXTES. 2:i\
Et des pnses et des outrages, Ft des occisions sauvages De barons et de cheviiliers, De clers, de bourgeois, d'escuyers, Et de la povre gent menue Qui morte y fut et confondue.
(Magiiault, p. 69.)
Quand on sortit de cette tourmente, le vieux français avait fini ; le français moderne commençait.
Ce fut, sur une échelle restreinte, une image de ce qui se passa dans le cataclysme de Tempire romain et lors de la formation des langues romanes; et, de même que le latin ne fut pas régulièrement transmis à une forme ultérieure, de même le vieux français ne fut pas régulièrement transmis à l'état plus analytique vers le- . quel il tendait. Au moment des chefs-d'œuvre du dixseptième siècle et après, quand toute notion exacte manquait sur le développement de la langue, ce fut un préjugé général que de regarder les archaïsmes comme des fautes. On était, en effet, arrivé à un point éminent de culture littéraire; cela trompa, et, faisant prendre la perfection du style pour la perfection intrinsèque de la langue, fit prendre le travail de correction secondaire des grammairiens pour les analogies primitives de la grammaire spontanée. Puis, qui alors considérait la langue d'oïl autrement que comme une corruption du latin? Et de la corruption, que pouvaitil sortir sinon des choses informes que le travail moderne avait sagement rectifiées? Donc, plus on remontait vers Torigine, plus, on trouvait la rouille et l'incorrection, le solécisme et le barbarisme; car le type était la forme moderne, nécessairement mal com-
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prise et mal interprétée, puisqu'on la séparait de son ' passé, qui l'expliquait. Tout ce jugement hypothétique et préconçu a été, à la révision, trouvé faux : la source est plus pure que le ruisseau. Quand on parle ainsi, on ne prétend pas dire que la langue moderne a eu tort d'efTacer les cas et autres conditions grammaticales dont elle s'est séparée dans son passage vers rére moderne; maison veut dire qu'en conservant, comme cela fut inévitable, maints débris d'un système qu'elle abandonnait , elle perdit bien des fois le sens des formes, elle fit des méprises, elle tomba en des confusions, el commit, sans le savoir, des solécismes et des barbarismes qui n'existaient pas dans l'ancien langage, et pour lesquels justement la comparaison avec cet ancien langage est le véridique témoin.
La perfection relative d'une langue est d'être propre à traiter les sujets qui naissent des besoins et des goûts de la société contemporaine. De très-bonne heure, la langue d'oïl, comme la langue d'oc, se trouva prête pour cet office. Alors survint un phénomène tout à fait digne d'attention. Bien que le siècle fût pleinement historique, bien que l'histoire conservât sa tradition, néanmoins à cAté d'elle se développa un vaste cycle légendaire, qui, semblable à certains mirages, changea les proportions des hommes et des choses, déplaça les dislances dans le temps et dans l'espace, et confondit, comme aux âges héroïques, dans un étroit commerce, le ciel et la terre. Le grand empire d'Occident en fut le centre ; là fut la lutte décisive entre le christianisme et les musulmans au midi, et les Saxons au nord, ou, comme on disait en parlant des uns et
des autres, les païens; ou bien la légende, ne dislinguant pas Charlemagne de ses faibles successeurs, éleva, sur le pavois de la renommée populaire, les grands barons féodaux, qui bravèrent la royauté et poursuivirent, contre elle ou malgré elle, leurs passions, leurs intérêts, leurs guerres privées. Cetle poésie fut à son plein dans le douzième siècle, mais elle avait commencé auparavant ; et ce qu'il faut remarquer tout particulièrement est ceci : le reste de TOccident latin fut devancé ; il y eut une antériorité de culture et de production, qui fut le privilège de la Gaule devenue terre romane.
A celte antériorité se rattache un autre fait, considérable aussi; je veux dire la faveur que le cycle épique ou légendaire, ainsi écrit, trouva au delà des limites du pays natal. Ce fut un succès prodigieux; ritalieet TEspagne, l'Angleterre et T Allemagne traduisirent ou imitèrent ces poèmes, dont les héros devinrent populaires par toute l'Europe catholique cl féodale. Une grande influence littéraire fut ainsi acquise à la France. Les esprits les plus divers et les plus lointains se laissèrent semblablement captiver; et, comme dans un brillant et solennel banquet, la coupe de poésie fit le tour des peuples, unis par tant de liens. Mais la décadence qui, le treizième siècle une fois écoulé, atteignit la langue, atteignit aussi les lettres et leur force productive. Dans le quatorzième siècle et le quinzième, les nations n'eurent plus rien à traduire ou à imiter; l'éclat de Tart et la suprématie visitaient alors d*autres lieux; la France vécut de sa vieille renommée, et ce ne fut qu'aux seizième et
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dix-seplîèmc siècles que, redevenant ce qu'elle avait été jadis dans la haute période du moyen âge, elle reprit un attrait universel pour l'Europe. Les poème; qui lui valurent cet antique renom, étant tombés dim Toubli, y demeurèrent de longs siècles; pourtant les types qu'ils avaient créés pour satisfaire au plaisir et à l'idéal de la société d'alors n'avaient pas été renfermés sous le commun linceul : Roland , Renaud, les douze Pairs, Roncevaux, continuaient a vivre dans la renommée des choses, fama rerunij cette suprême récompense des grands hommes et des grandes œuvres.
C'est que, de fait^ encore que dans cette vaste création il ne se soit rien produit de comparable à un Homère et à un Dante, pourtant une originalité puissante y domine, et elle en fit la fortune. Cette fortune mérite l'attention, et, maintenant que la poudre des bibliothèques et des manuscrits est secouée, on reconnaît sans peine qu'elle ne fut pas usurpée. Notre âge, si curieux de l'histoire, a donc raison de remettre en lumière et en honneur nos vieux monuments de langue et de littérature. Ni la langue n'est digne de mépris, ni la littérature n'a été sans efficacité et sans gloire. Toutes deux se tiennent étroitement, et seule une véritable connaissance de la première permet de donner à la seconde la vie et la couleur. A cette élude, toutes les règles de la critique sont applicables et doivent être appliquées.
L'érudition, dont le danger est de se fourvoyer en de stériles recherches, ne s'est pas trompée ici, et elle a bien mérité de l'histoire.* Elle a dissipé toutes sortes d* erreurs et de préjugés qui obscurcissaient les ori-
gines de notre littérature ; elle a montré, dans le vieux français, une langue qui est, par sa structure, un intermédiaire entre le latin et Tidiome moderne; elle a rendu à notre pays la présidence littéraire qui lui appartint dans le haut moyen âge ; elle a effacé celle anomalie qui, pendant que la France avait le premier rôle dans la première affaire du temps, les croisades, la présentait comme barbare de langue et de lettres; et ainsi elle a aidé à remplir des lacunes, à rectifier défausses notions ; en un mot, à mieux faire saisir, dans un intervalle déterminé, lenchainement et la filiation des choses.
Remarque additionnelle. — Cette remarque est causée par une ren* contre fortuite que je viens de faille depuis que la quatorzième feuille est tirée ; elle n'est pas sans enseignement pour ceux qui, comme moi, s'exercent a corriger les textes. Si le lecteur se reporte à la page 223, il y verra ce vers-ci
A follarge ne porroit Un sounei*.
Fin sauner ne signifiant rien, M. MStzner a proposé de lire fhim soûler; à quoi j'ai objecté que le verbe était saouler y non soûler t et j'ai dit qu'on pouiTait lire :
A fol large ne puet faim saouler.
Eh bien ! toutes ces coigectures sont réduites à néant par la bonne leçon que je viens de trouver dans le Glossaire de Sainte-Palaye, au mot foisonner. Il cite ainsi nos vers * '
A fol large ne porroit fuisonner
Quanque fors quist ne quanque rnolins meut.
Cest-à-Hiire : A prodigue ne pourroit foisonner, faire foison, suffire, tout ce que cuit un four ou moud un moulin. Et de fait, en examinant de près la leçon du manuscrit, on voit qu'il n'y a pas de faute ; seulement elle a été mal lue pur celui qui Ta transcrite : fin sauner, au lieu àe fuisonner; ce sont les mêmes linéaments de lettres.