‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 8 sur 17 · De to grammaire · texte numérisé non relu

De to grammaire

fiien que le vocabulaire du français moderne ne soit pas complètement celui du vieux français, bien que des mots soient tombés ei^ésuétude et que quelques-uns aient changé de signification, cependant ce n'est pas là que gît la dissemblance la plus considérable ; elle tient à la grammaire, qui a dans la vieille langue des particularités presque complètement effacées dans la nouvelle. On peut très-brièvement indiquer ce qu'il y a de plus saillant.

Le point essentiel, c'est que l'ancien français a une

déclinaison. Sans doute elle est trës-mutilèe et ne présente qu'un débris de la déclinaison latine ; mais elle n'en existe pas moins et elle influe sur la construction de la phrase et Tarrangeinent des mots. Rien de plus simple à expliquer et à retenir : au singulier, les noms masculins ou ceux qui ont une terminaison masculine prennent une s quand ils sont sujets de la phrase, et et n'ont point d's quand ils sont régime ^ Les noms féminins sont invariables. Pour le pluriel, les premiers sont sans s au sujet et prennent Y s au régime ; les seconds prennent Y s dans toute position. Ainsi la phrase moderne : l'homme mène le cheval, peut se rendre de deux façons, sans qu'il y ait aucune amphibologie : li homs mené le cheval ou le cheval mené li hams ; de même au pluriel, les hommes mènent les chevaux se dira : li homme mènent les chevah (prononcez chevaux) ou les chevals mènent li homme. On remarquera que le mot homs^ avec sa forme de sujet nous est resté dans la particule on : on dit, on vient , etc. Cette existence d'un signe pour le régime a permis de rendre, comme en latin, la possession par un cas, c'est-à-dire ' sans intermédiaire de préposition ; Ainsi la fille du roi, /i/ûi regisj peut se dire, dans l'ancien français, la fille le roi. Quand Berthe dit :

Fille sui le roi Flore, qui tant fait à louer,

cela signifie : Je suis la fiUe du roi Flore^ car l'absence de Ys au mot roi indique qu'il est dans le rapport de régime avec le mot fille. U nous reste de cette construc*

* Voyez, pour une notion plus complète de la déclinaison ancienne, p. 14 et 15 de ce volume.

tion Vhùtei'Dieu, qui signiOe : Y hôtel de DieUj et de par le roij qui signifie de la part durai. Beaucoup de choses dans la langue moderne sont un débris de la syntaxe ancienne et ne peuvent s'expliquer que par là.

Cette manière de construire deux noms ensemble permet d'en renverser la position, et de dire aussi bien Dieuhdtel que hôtel-Dieu. Cette construction existe dans l'anglais ; elle peut y être venue soit du français par la conquête des Normands, soit de l'allemand, qui a aussi cette tournure. Dans ce vers :

Belle Idoine se sied dessous {\ vert olife En son père veiner...

les derniers mots signifient : dans le verger de son père; et dans cet autre vers :

Gest premier coup son nostre, Dieu aie,

cela veut dire : ces premiers coups sont nôtres par Vaide de Dieu.

L'influence du latin se fait sentir d'un autre côte, à savoir dans la suppression des pronoms personnels, je, ' tu, vouSy ily etc. Cette suppression, qui est facultative et non obligatoire, allège beaucoup la phrase et ne jette aucune obscurité, car le pronom peut reparaître dès que le sens l'exige. Il faut à ce sujet noter une irrégularité du français moderne que n'a pas l'ancicR : nous disons moi qui parle, toi qui veux, lui qm vient, eux qui demandent; moi, toi, lui, eux, sont des formes de régime employées ici comme sujets. Le vieux français ne commet pas cette faute, et dit : je, qui parle, tu, qui veux; il, qui vient; il, qui demandent.

Les adjectirs qui, en latin, ont une seule terminaison

pour le masculin et le féminin, présentent dans Vancien français cetle particularité, que la terminaison est la même pour les deux genres. Il nous en est resté grand' mère, et, dans le style de l'ancienne chancellerie^ lettres royaux.

L'article peut Se supprimer quand l'objet iest suffisamment déterminé. Dans ces vers :

Quand François voient venir leur enemis,

Par la Dieu grâce, qui en la croix fut mis, ^

Fut chascuns preux, courageux et hardis;

le mot François n'a pas d'article, et peut s'en passer. Il en est de même du mot soleil, ici :

Contre soleil flamboie ses écus (son écu).

On peut encore, dans l'ancien français, supp;rimer la conjonction que, et dire ausbi bien je veux vous alliet que je veux que vous allte%. Delà même façon, on supprime le qui relatif, et l'on dit comme dans ce vers :

If en y a un tout seul n'ait la table quittée,

pour qui n'ait quitté la table. Enfin il n'est pas jusqu'à la préposition à qui ne puisse sesous-entendre, et cela sans dommage pour le sens ; en voici un exemple entré mille :

Mandez Charlon TiN^ftlleux et le fier Foi et salut par votre messager;

C'est-à-dire : Mandez à Charles... foi et salut.

Ce sont là les différences principales qui séparent le français ancien du français moderne. C'est une grammaire, on le voit, bientôt apprise. Et de fait, l'erreur est grande de regarder le vieux français comjneune langue

absolument morte ; il n'en est rien ; la plus grande partie en vit encore au milieu de nous, et rien n*est plus facile pour un Français d'aujourd'hui que de se rendre mattrê du français du treizième sitele. Tout est connu d'avance : le plus grand nombre des mots et l'esprit de la syntaxe. Sans douté il faut faire un apprentissage, mais cet ajpprentissage est court et n'a rien qui se puisse comparer à l'étude d'une langue étrangère.

Dans cet exercice se présente tout d*abord une difficulté notable, c'est le dédain de l'oreille pour les formes qui ne lui sont pas familières. Nous disons tristesse; tristor de Tancien français nous choquera. Nous sommes accoutumés à folie^ folage nous paraitia barbare. Nous employons enfreindre et retentir; mais freindre et tenlir nous effarouchent. Cependant, en soi, ces formes n'ont rien qui les doive faire rejeter, et elles sont aussi correctes que celles qui ont prévalu. Un peu de lecture surmonte bientôt cette première impression et, en y gagnant déjuger dès lors sans prévention les textes anciens, on y gagne de juger aussi la langue moderne et de s'élever au-dessus de ses exclusions, de ses caprices et de ses habitudes.

A.-^De Vorihographe,

Dans une question d'ancien français, l'orthographe ne peut pas être passée sous silence. Elle diffère en tant de points de notre système moderne, et offre elle-même tant de variations, qu'il faut une certaine habitude pour lire couramment les vieux textes mai«

ET L'ANCiEKNE POÉSIE FRANÇâlSE. SS3

gré le vêtement sous lequel ils nous sont présentés. Comme l'orthographe est une pure affaire de convention, j'ai incliné, dans cet essai de traduction, vers l'orthographe moderne, qui a Tavantage d'être familière à nos yeux ; mais j'y ai incliné sans altérer gravement l'orthographe ancienne.

La difTérence d'orthographe, sans toucher au fond des choses, n'en gène pas moins beaucoup les abords de notre ancienne langue. Toute représentation de sons par des lettres est une convention. Or, quand on entre dans les textes du moyen âge, on rencontre une convention toute différente et qui déroute complètement les yeux d'abord, l'esprit ensuite. Ainsi nous représentons généralement le son eu par eu : il peut; le moyen âge le représente fréquemment par ue : il puet; cuer est cœur, ue$ est œufs. Eux, du langage moderne, est d'ordinaire, dans les manuscrits, ex : ainsi yex est yeux, Diex est Dieu, miex est mieux. De même pour la finale aux : chevax est chevaux, beax est beaux, etc. Ou bien encore le moyen âge conserve l'étymologie; la syllabe au, il la représente par al : altre est atUre, hait est haut, helme est haume. Pour se faire une idée de Terreur dans laquelle nous jette presque inévitablement cette différence d'orthographe, Û n'y a qu'à supposer qu'on ignore les conventions par le^ quelles nous donnons un son spécial à certaines combinaisons de lettres, et alors notre mot dieux deviendra diéâcs, et autre deviendra autre, et tout cessera d'être reconnaissable. C'est ce qui ne manque pas d'arriver quand on lit un texte du moyen âge, on prononce les lettres telles qu'elles sont écrites dans i^a;^

:m ' I^ POÉSIE HOMÉRIQUE

diexy mieXj ues, altrcy et Ton s'étonne de rèlratigeté de ces sons qui, cependant, ne diffèrent des nôtres que par la représentation. Enlevez ce prétexte d'erreur à l'œil, indiquez que l'ancien français se prononce comme le nouveau partout où les mots sont identiques, et vous ôtez au vieux français le masque qui le défigure, car c'est vraiment le défigurer pour nous que de le prononcer tel qu'il est écrit.

Dans son livre sur les Variations du langage françai^i livre qui contient tant de vues neuves et vraies, M. Gënin a mis en lumière un phénomène curieux, à savoir, la réaction de l'écriture sur la prononciation. Notre langue fourmille de mots où l'écriture a fini par tuer la prononciation, c'est-à-dire que des lettres écrites, il est vrai, mais non prononcées, ont fini par triompher de la tradition et se faire entendre à l'oreille comme elles se montrent à l'œil. Cette influence se manifeste dans son action la plus défavorable quand on lit aujourd'hui des textes de vieux français; on oublie qu'outre la convention primitive qui attache un son simple à chaque caractère, il y a une foule de conventions secondaires destinéei à figurer des sons qui sont en dehors du cadre de l'alphabet, et que ces conventions secondaires peuvent bien n'être pas les mimes pour le vieux français et le français moderne, ilors, sans réflexion, on applique notre prononciation à ^o^ thographe ancienne, ce qui rend étranges et monstrueuses les choses les plus simples et les plus familières.

En effet, M. Génin a encore établi, avec beaucoup de aagadlé et d'utilité, qu'au ibnd la prononciation mxh

derne représentait la prononciation ancienne, et que le nombre des différences était bien plus restreint que ne pouvait le faire penser la différence des ortiiographes. Appliquez ce principe à la lecture d'un morceau afticien, ne tenez aucun compte de récriture et prononcez les mots comme s'ils étaient figurés avec l'orthographe moderne, et vous verrez comme l'intelligence en sera facile même pour les personnes qui n'ont aucune habitude de notre vieux langage. Prononcez au contraire diex, yex^ etc., comme cela nous semble écrit, et vous produirez un jargon horriblement barbare et tout à fait méconnaissable, même aux oreilles les plus exercées. Je dis barbare; en effet, d'où veut-on qu'un x soit venu dans la prononciation du mot iexf Ce mot dérive à'oeulus, et l'élymologie montre que ïx est aussi muet dans l'ancien français que dan^le français moderne. En agissant autrement, on commet un manifeste barbarisme et on introduit dans la prononciation une lettre qui n'a jamais été qu'orthographique. Nos aïeux avaient pour convention d'écrire la syllabe eux par ex^ méconnaître cette convention c'est leur faire autant de tort qu'on nous en ferait si l'on articulait l'a; dans yeux ou mieux. Ainsi, quand on donne aux mots anciens la prononciation moderne, bien loin de les altérer, du moins en bien des i^as, on les conserve dans leur intégrité et on leur restitue leur véritable physionomie.

Si la féodalité avait subsisté plus longtemps, si les trouvères avaient continué à chanter leurs poèmes de château en château, et surtout si un de ces poSmes avait, par ses 1)e3u(és éminentes, conquis une fa-

526 U POÉSIE HOSIÈRIQUB

veur permanente, la transcription aurait suivi les modifications de la langue parlée, et l'œuvre serait restée constamment intelligible. C'est ce qui est arrivé à Ilomére. Transmis de bouche en bouche par les rapsodes, écouté avec admiration par les populations helléniques, le vieux poète se rajeunissait de siècle en siècle, et, à mesure que la langue se modifiait, le vers antique se modifiait aussi autant que le rhythme le permettait. De nombreuses traces sont encore visibles qui témoignent que la prononciation d'Homère différait notablement de celle qui prévalait au moment où son texte a été fixé définitivement. Un érudit a essayé de rétablir d'après ces indices la vieille prononciation, la vieille orthographe d'Homère. On peut affirmer que, mieux cette entreprise de restauration aurait réussi, plus le texte ainsi rétabli aurait paru étrange et méconnaissable aux contemporains d'Alexandre, de Platon et de Sophocle; mais l'intérêt que les Grecs attachaient à ces récits d'autrefois, le charme puissant de cette poésie toujours si simple et quelquefois si sublime, et le chant traditionnel des rapsodes, empêchèrent VIliade et VOdyssée de rester ensevelies dans la langue du neuvième siècle avant l'ère chrétienne et de devenir inintelligibles pour les Grecs des temps postérieurs, comme le devinrent les poésies saturnines pour les Romains de Cicéron et d'Auguste, comme le sont devenues pour nous nos vieilles poésies.

Mon intention n'est pas de bannir Tétude de l'ancienne orthographe, étude qui reste toujours digne d'intérêt. L'orthographe ancienne fournit des renseignements utiles soit sur l'étymologie, soit sur lagram-

ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 9Vl

maire, elle fournira aussi, quand on le voudra, de bonnes indications pour la réformation de notre orthographe moderne, qui offre tant de surcharges, d'incon* séquences et de pratiques vicieuses. Ainsi l'habitude commune dans les anciens textes de ne pas écrire les consonnes doublées qui ne se prononcent pas, et de mettre arester^ doner^apelerj etc., mériterait d'être transportée dans notre orthographe. On écrit dans les anciens textes au pluriel sans t les mots enfans, puissans, etc., cette orthographe, depuis longtempsproposée par Voltaire, est un archaïsme bon à renouveler. Ceux qui s'effrayeraient du changement d'orthographe ne doivent pas se laisser faire illusion par l'apparente fixité de celle dont ils se servent. On n'a qu'à comparer l'orthographe d'un temps bien peu éloigné, le dix-septiéme siècle, 9vec celle du nôtre, pour reconnaître combien elle a subi de modifications. Il importe donc, ces modifications étant inévitables, qu'elles se fassent avec système et jugement. Manifestement le jugement veut que l'orthographe aille en se simplifiant, et le système doit être de combiner ces simplifications de manière qu'elles soient graduelles et qu'elles s'accommodent le mieux possible avec la tradition et l'étymologie.

b.^Du ver» et de Vhémiilkhe

Le système poétique des anciens est essentiellement le même que celui des modernes; cependant il a subi quelques modifications qu*il convient ici de signaler. n va sans dire que, dans cet essai, j'ai suivi le système ancien et non le système moderne»

328 U POÉSIE HOUÈRIQUB

' La plus notable difféi^ence est relative à rhëmîstiché. Aujourd'hui toutes les règles qui déterminent la rencontre des mots dans l'intérieur d'un hémistiche s'appliquent d'un hémistiche à l'autre dans le vers entier. Autrefois l'hémistiche était considéré comme une fin de vers. Ainsi, dans un poôme du treizième siècle, il est dit de Berthe :

Onoque plus douce chose ne vi ne n'acointai ; Ele est plus gracieuse que n'est la rose en maL

Et dans un poëme du douzième siècle, il est dit d'un guerrier blessé à mort :

Pinabaux trébucha sur Therbe ensanglantée, ■Et fors de son poing destre lui eschapa Tespée.

Cette habitude est constante, et, si on la juge sans aucun préjugé et indépendamment de nos règles modemes, on reconnaît qu'elle est irréprochable. L'oreille est satisfaite, et, en matière de vers et de rhythme, c'est le seul juge qui doive être consulté. Au dixseptième siècle, quand on réforma les règles de la versification, on fit intervenir à tort, à très-grand tort, l'œil, l'écriture, l'orthographe, dans une aflaire qui ressortit à un tout autre tribunal. On ne connaît, chose singulière, que depuis très-peu de temps la vraie constitution du vers français. C'est un Italien, H. Scoppa, et, après lui, M. Quicherat, dans son traité de Versification française^ qui ont fait voir que notre vers est construit, comme la plupart de ceux des langues modernes, sur le principe de l'accent. La langue française est accentuée comme toutes les langues ses sœurs; seulement l'accent, au lieu d'occuper des places varia-

bles, est toujours sur la dernière syllabe, quand la terminaison est masculine, et sur l'avant-demière, quand la terminaison est féminine. Voyez ce que peut le préjugé classique pour fermer les yeux à l'évidence I Parce que le grec a Taccent souvent très-reculé, on s est imaginé que notre idiome n'était pas accentué; parce que les gens de quelques provinces et particulièrement du Midi donnent aux finales une autre tenue que celle du bon usage, on a dit qu'ils avaient de r accent; et parler sans accent est devenu un éloge de bonne prononciation. Mais il y a ici confusion entre deux sens du mot accent, ï accent provincial et Y accent proprement dit. L'accent provincial est celui qui, traînant ou hâtant certaines finales, modifie en cela l accent proprement dit; mais celui-ci, étant l'intonation qui élève la voix sur une syllabe déterminée d'un mot polysyllabique et laisse les autres dans un demi-ton et une sorte de demi-teinte, existe dans le français comme dans les autres langues romanes, comme dans le latin et le grec. Objectera-t-on que, Taccentuation se faisant sentir à une place toujours la même, il en résulte uniformité et monotonie? Cela n'empêcherait pas Taccenl d'exister; mais il n'y a ni monotonie ni uniformité; les mots réunis en phrases fournissent les combinaisons d'accents les plus variées. Voyez ces vers de Racine, où je souligne les syllabes accentuées:

Jamais sBÎsseaux ip^rlis des rtves du Scamandre Aux champs Thessaliér» os^rent-t(5 descendre? Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur Me vinl-i/ mhver ou ma femme ou ma scbut?

n est impossible de trouver une intonation plus mar*

9S0 ^ POÉSIE HONËRIQUB

quée; elle ne l'est pas davantage dans le grec ou l'ita- Uen.

Notre vers le plus ancien est le vers de cinq pieds, c'esl-à-dire de dix ou onze syllabes, suivant la terminaison. C'est aussi le vers des Italiens, de Dante^ du Tasse, de TArioste. Il a deux accents nécessaires; Tun à la dixième syllabe, l'autre à la quatrième; c'est ce dernier qui marque Thémistiche. Dans le vers italien, il faut un accent à la dixième et à la sixième^ ou bien, en place de la sixième, sur la quatrième et la huitième. On ferait, si l'on voulait, sans aucune difficulté, des vers français dans le système italien; mais Scoppa observe que le vers français vaut mieux ayant l'hémistiche plus marqué. A quoi M. Quicherat répond qu'en revanche le vers italien est plus varié, n*élant pas assujetti à un arrangement des accents toujours le môme. Quoi qu'il en soit de la prééminence entre les deux systèmes, c'est justement cette manière si nette de marquer l'hémistiche qui a déterminé nos anciens poètes, ne consultant que Toreille, à le traiter comme une véritable fin de vers.

De même que les enfants acquièrent, dès les pre* mières années, d'eux-mêmes et par le seul usage, une masse incroyable de notions, se familiarisant avec la connaissance des objets, avec les mots et même avec la syntaxe de la langue, de même l'enfance des peuples novo-lalins fut singulièrement occupée, créant de nouveaux idiomes et un nouveau système de poésie, H est bon d'avoir présent à l'esprit ce grand exemple de productions spontanées, cette preuve des aptitudes naturelles de l'esprit humain, pour comprendre com-

ment, dans les âges beaucoup plus reculés et plus éloignés de la lumière de l'histoire, des phénomènes tout semblables ont surgi, et comment la Grèce, cette sublime et féconde institutrice de l'Occident, s'est fait sa langue, sa poésie et sa littérature. De quelque côté que l'on considère le développement des sociétés humaines, on reconnaît toujours et partout une seule et unique cause, les dispositions innées et la nature de l'homme.

Au début de l'histoire grecque et dans le demi-jour de la Fable se présente une légende qui émeut les imaginations. Une ville antique et puissante, bâtie delà main des dieux, secourue par toutes les populations environnantes, succomba, après une guerre de dix ans, sous les efforts de la Grèce conjurée. Ce thème fournit un nombre considérable de vieilles chansons de geste, aujourd'hui perdues, et parmi lesquelles a survécu la plus belle, le poëme héroïque d'Homère. De la même façon, au début du moyen âge, un homme renouvela les exploits des Alexandre et des César, dompta jusque dans ses profondeurs la Germanie indomptée, atteignit les musulmans par delà les Pyrénées, réunit rilalie à sa domination, et fut couronné empereur dans la ville éternelle. Un court éloignement dans le temps suffit pour transfigurer ce personnage; ses proportions grandirent, les faits se confondirent, et, dès le onzième siècle, il était l'objet des plus merveilleuses légendes. C'est alors que naquirent ces chansons de geste qui charmèrent tant nos aïeux, et, pour me servir de r.expression de notre grand chansonnier au sujet d'un personnage qui, lui aussi, serait, dans un

autre temps, devenu 1)ien vite légendaire, le manoir féodal ne connut plus d* autre histoire.

A cette admiration a succédé le plus profond oubli. 11 leur arriva un malheur qui n'est pas arrivé à Vlliade^ c'est que, derrière ces poèmes, reparut la véritable histoire, qui avait quelque temps sommeillé. Quand on vît ce que la légende avait fait de Charlemagne, on s'éloigna avec dédain de ce tableau si bizarre et si mensonger, et il n'en rejaillit rien de favorable pour les chansons de geste; mais, si, postérieurement à Homère, les documents relatifs à la guerre de Troie (à supposer qu'il y ait eu une guerre de Troie) avaient été retrouvés, quel tort l'histoire n'eût-elle pas fait au poète ! Devant la réalité, quel rôle eussent joué Achille et sa colère. Minerve qui dirige les coups de Diomède, Apollon qui conduit Hector, et Jupiter qui donne la victoire aux Troyens? Dans nos vieux poèmes, la légende a été prise en flagrant délit de fiction; au contraire, dans le poème, d'Homère, elle est tout ce qui reste de l'histoire, et c'est un titre de plus à Tinlérét et à la curiosité.

A le bien prendre cependant, nos vieux poèmes ont aussi un grand intérêt historique, mais par un autre côté : ils éclairent singulièrement la formation de la légende. D'abord, ils nous montrent combien il faut peu de temps pour la constituer; en second lieu, nous connaissons par là que l'âge a beau être pleinement historique, la légende ne s'en crée pas moins si les documents historiques font défaut ou s'obscurcissent; enfin, ils nous apprennent que d'un récit légendaire il n'y a, pour ainsi dire, rien à tirer qu'un fait excessive-

ment vague. Si nous n'avions sur Charlemagne pas plus de renseignements que sur la guerre de Troie, que saurions-nous de positif sur ce prince à Taide de nos anciens poèmes? Le vrai et le faux y soùt tellement confondus, que les démêler serait chose impossible. Aussi, quand, sur un point quelconque, on n'a qu'un récit légendaire sans contrôlé de la part de documents historiques, tout, aux yeux de la critique, est frappé de suspicion. Nos poèmes, pour lesquels nous possé* dons à la fois l'histoire et la légende, sont un curieux témoignage de ce travail des imaginations populaires sur les événements et les personnages; nous y voyons comment la réalité se dénature, comment le merveilleux s'invente, et l'exemple qu'ils nous offrent s'applique, par une conséquence rigoureuse, à tous les cas où, rhistoire faisant défaut, la légende s'y est substituée.

J'ai dit plus haut que la poésie moderne avait pris de plus en plus le caractère lyrique et idéaliste. L'impossibilité actuelle de la légende en est une des grandes causes. Tant que la poésie a pu façonner l'histoire à sa guise, elle s'y est complu, et les hommes s'y sont complu avec elle; mais aujourd'hui que l'histoire a cessé d'être malléable et qu'il n'est pas plus permis de créer ou l'Achille de Ylliade ou le Charlemagne des chansons de geste que de faire reculer le soleil pour le festin d'Atrée ou de l'arrêter sur Gabaon pour la défaite des Amorrhéens, la poésie a forcément abandonné des routes devenues impraticables et cherché ailleurs les aliments du sentiment et de l'imagination.

331 U POÉSIE UOHÈRIQUE

J'ai strivi Tusage de notre poésie antique, qui ne 8*inquië(e pas de la succession alternative des rimes masculines et féminines. Ce n'est pas que cet entrecroisement lui soit étranger; mais, chez elle, il est facultatif : on ne s'étonnera donc point de voir dans cet essai la régie que s'impose la poésie moderne fréquemment violée. D'ailleurs, il faut le remarquer, cette règle de la poésie moderne est tout à fait illusoire, et, si elle satisfait l'œil, elle trompe complètement Torcille; or, en fait de rime, c'est là une véritable absurdité.

On appelle rime masculine, par exemple, mer avec enfer, et rime féminine, par exemple, mère avec îi enferre.ll n'y a qu à prononcer ces mots pour reconnaître que le son en est identique, que la différence n'est que pour l'œil, et qu'à l'oreille la prétendue rime masculine sonne vraiment comme une rime féminine. On appelle rime masculine essor et or, et rime féminine éclore et aurore. Si on ne le savait pas par l'orthographe, je demande comment le son pourrait le faire reconnaître. On appelle rime masculine rois et loisj et rime féminine joies et soies; l'écriture est dissemblable, mais la pro* nonciation est identique. Ces simples faits rappelés, que devient la distinction de rime qu'admet le système moderne? L'entrecroisement n'existe pas, ou du moins il est à tout instant interrompu par des anomalies. De vraies rimes féminines sont données pour masculines, de vraies rimes masculines sont données pour fémi* nincs; mais l'œil est content, et cette puérilité gram*

ET L'ANaElfNfi POÉSIE FRANÇAISE. 533

maticale Ta emporté sur le jugement de l'oreille. Au reste, la distinction des terminaisons masculines et féminines est un legs de notre ancienne langue, mal compris et mal employé lors de la réformation de noire système de versitication. Je vais m'expliquer davantage.

On connaît ces rimes devenues défectueuses, et qui cependant se trouvent encore dans Boileau et dans Racine- Le premier a dit :

La colère est superbe et veut des mots altiers ; L*abattement s'explique en des termes moins flers.

Nous lisons dans l'autre :

Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers !

Ou encore :

Eh bien! brave Âcomat, si je leur suis si cher, Que des mains de Roxane ils viennent m'arracher.

Ces rimes ne valent plus que pour Fœil, c'est-àdire ne valent plus rien; mais il y a eu certainement un temps où elles étaient bonnes. Hais comment .rétaient-elles, c'est-à-dire prononçait-on allier comme fierj ou fier comme allier , arracher comme eher^ ou cher comme arracher? Génin a prétendu que ïr finale s'éteignait, et qu'on disait fié^ ché^ comme altié, orraché. Il parait certain que Texlinction des consonnes finales a été plus générale à une certaine période de l'ancienne langue qu'elle ne Test dans la moderne. Mais a-t-elle été jamais complètement rigoureuse, comme Ta prétendu cet ingénieux auteur? Je ne sais; quoi qu'il en soit, il est raisonnable de faire

dans cet essai comme ont fait les anciens, et de ne pas distinguer les rimes féminines et masculines, d'autant plus que, même dans notre poésie moderne, qui se pique de s'y astreindre, la différence est purement nominale, n ne sufGt pas d'appeler masculine ou féminine une terminaison, il faut encore que la prononciation s'y accorde; or, la prononciation actuelle donne un fréquent démenti à ufie règle uniquement fondée sui l'orthographe.

Nos anciens poètes n'ont pas connu la recherche de la rime riche, et ils se sont contentés de la rime la plus pauvre, pourvu qu'elle sonnât à Toreille. En ceci encore j'ai suivi leur exemple. Quelque intérêt qu'on ail attaché à la rime riche, je ne puis y voir que le mérite de la difficulté vaincue. Ce mérite, à vrai dire, me touche peu ; je ne suis pas de ceux qui admirent du sonnet la rigoureuses lois^ et je pense que notre vieille poésie a satisfait, sans les dépasser par un labeur inutile, aux exigences de l'oreille.

' En cet état, quelles que fussent les facilités de la rime, nos anciens poètes les ont encore augmentées par les licences multipliées qu'ils se permettent. Us. modiGent les voyelles finales, ils changent les consonnes, ils ajoutent des syllabes, ils en retranchent; aucun scru* pule ne les arrête, et il est manifeste qu'entre leurs mains les mots sont une argile qu'ils peuvent pétrir à leur gré. Pour des esprits habitués, comme les nôtres, aux rigueurs de la grammaire, rien n'est plus étrange que de pareilles libertés, et l'on prend pour autant de barbarismes toutes ces déviations. C'est pourtant une erreur* car c'est appliquer les habitudes d'une langue

Taite à une langue qui se fait. A ce titre, Homère aussi serait plein de barbarismes. A chaque instant, pour trouver la mesure de son vers, il change les longues en brèves, il modifie les terminaisons, il allonge les mots, il les raccourcit, il substitue une voyelle à une autre; il n'est peut-être pas une seule des licences de nos vieux poètes dont on ne retrouvât l'équivalent dans Ylliade et Y Odyssée^ et encore n'avons-nous pas l'œuvre grecque dans son état primitif; il ne reste de ces irrégularités que ce qui en a été conservé par la nécessité de la mesure, tout le reste s'effaçant à mesure que la langue changeait. Le cas du grec naissant et celui du français naissant s'expliquent l'un par l'autre. On s'est souvent demandé d'où venait la confusion des formes chez Homère. Dans l'explication qui a été donnée, on n'a pas suffisamment tenu cotnpte de l'incertitude, et, si je puis parler ainsi, de la mollesse des mots tant qu'ils sont à l'état naissant; l'exemple de nos vieux poètes prouve qu'il a fréquemment modifié à son gré, suivant son oreille et sous la condition de rester compris, les formes de la langue qui était usuelle de son temps. On a accusé nos vieux poètes de barbarie, pour avoir souvent remanié les formes et les avoir accommodées au vers; l'exemple d'Homère prouve que c'est non point une barbarie, mais une licence attachée aux origines des idiomes.

Un autre écrivain célèbre montrera qu'il n'y a là rien d'arbitraire et que tout dérive des conditions mêmes de l'instrument qui est mis en œuvre ; c est Dante. Lui aussi, comme nos anciens poètes, se donne les licences les plus étendues et semble jouer avec la forme des

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mots. On trouve chez lui, tantôt pour la rime, tantdl pour la mesure, foro pour furono^ soso pour suso^ lome pour lume, vincta pour vmcea ou rtitceva, vui pour voi^ feniw ou fer pour fecero, offeme pour offese^ eherd pour ehieridj parlasia pour paralisiOj etc. On pourrait recueillir un nombre considérable de ces altérations, et elles formeraient un bon et curieux pai*allèle avec celles de nos auteurs. On ne lui fait aucun blâme de ces tortures auxquelles il a soumis les mots; ses licences ne sont pas jugées des barbarismes, et elles n'ôtent rien à la très-juste admiration qu'inspire son épopée. Hais il faut être équitable et à des cas identiques appliquer une mesure égale : ce qui est excusé chez Dante ne doit pas être condamné dans nos vieux poèmes. Je ne compare pas ici le génie dans la composition ni les beautés dans le style ; je compare seulement les allures des deux langues à une époque presque la même, et je trouve que les Italiens, captivés par l'admiration, ont donné droit de bourgeoisie aux archaïsmes de leur poète, tandis que nous, oublieux de notre passé littéraire, n'avons plus vu que jargon et patois dans des archaïsmes tout semblables.

Au reste, l'habitude masque pour nous, dans notre langue, bien des anomalies de même genre. De strktus et de spissus^ on avait fait estroit et espois^ ou, suivant une autre prononciation, étret et épais; de regem et de regina^ roi et roinej ou, suivant une autre prononciation, rei et reine; de pensumy poids et poisanty ou peis cl pesant. On voit, par la prononciation qui est aujourd'hui adoptée, que nous avons fait comme nos vieux poèmes, c est-à-dire que nous avons pris à droite et à

gauche et accommodé à notre guise des formes qui ne sont pas similaires.

n est évident que le sentiment n'est pas le même chez ceux qui usent d'une langue fixée et chez ceux qui usent d'une langue naissante. Dans le premier cas, des règles positives existent, elles sont enseignées à la jeunesse, de grands écrivains en ont consacré l'usage. A ce terme, les mots ont acquis des formes invariables auxquelles personne ne peut plus toucher. Mais, quand une langue commence, point de règle, point d'enseignement, point de modèles. Les mots sont comme ces insectes qui, se dépouillant de la chrysalide, tiennent à la fois de leur état ancien et de leur état nouveau. L'arbitraire que les grammaires tendent toujours à restreindre est alors au plus haut degré, et, pourvu que l'on respecte l'analogie la plus générale de manière à demeurer intelligible, les analogies particulières sont sacrifiées sans scrupule. Le français n'a guère été écrit que vers le onzième siècle, et peu de temps auparavant le latin était encore la langue générale. On comprend sans peine comment les premiers auteurs se sentaient peu assujettis et peu contraints par la forme d'un mot. Cette forme ne pouvait pas avoir une grande consistance, et l'usage même qu'on en a fait prouverait par soi seul que tel était le sentiment intime de ceux qui s'en servaient. La nature des choses le veut : ce qui est naissant n est point achevé, ce qui se forme n'est point fixé. Il faut apprécier cette condition et n'y voir ni un sujet de blâme, ni un sujet d* éloge. Peu à peu cependant les règles s'établissent, les formes deviennent définitivement immobiles, et,

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aujourd'hui, de toutes ces liœnces il ne nous reste plus que ce que nous appelons licences poétiques, dernière trace de rindifférence archaïque sur la fixité des mots.

l.^DerMaiMi.

Gardez qu*mie voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée,

a dit Boileau. Cette règle n'est pas ancienne dans notre pensée; nos vieux poêles l'ignorent complètement; chez eux, les hiatus sont perpétuels. Dans cet essai de traduction, j'ai suivi leur exemple, et il est facile de faire voir que la règle ancienne est bonne et que la règle moderne est mauvaise. D'abord remarquons que pour cette question encore se présente la même absurdité qui existe au sujet de la prétendue distinction des rimes féminines et masculines. De même que dans la tragédie anglaise la prédiction des sorcières s'accomplit dans les mots, mais trompe l'espérance de celui qui les avait consultées, de même notre règle moderne de l'hiatus tient parole à Fœil, mais déçoit l'oreille. Ainsi ce vers de Racine :

Rendre docile au frein un coursier indompté passe pour correct à causer de IV qui termine le mot caw^sier; mais cet r ne se prononce pas, la rencontre n'est sauvée que pour l'œil, et, si Thiatus doit être banni de la versification, on iroit que Racine a péché contre la règle. Même remarque pour ce vers de la Fontaine :

Le loup en fait sa cour, daube au coucher du roi.

Le p dans loup est muet, et cependant on admet que la règle de Thiatus n'est pas violée. On conviendra, après ces exemples, qu'on pourrait multiplier àTinfini, que l'hiatus eiiste même dans notre poésie moderne, mais qu'il y est soumis aux conditions les plus bizarres, à celles qui résultent de lorthographe, non de la prononciation. Et, comme le remarque M. Quicherat dans son Traité de Versification j pour rendre harmonieux ces deux désagréables vers de la Fontaine :

Quand Tabsurde est outré. Ton lui fait trop d'honneur... Une vache était là, Ton rappelle, eUe vient,

il suffit de supprimer V ajouté devant on et de rétablir l'hiatus :

Quand Fabsurde est outré, on lui fait trop d'honneur... Une vache était là, on l'appelle, elle vient.

Au reste, Voltaire, dans sa Correspondance^ a jugé avec goût et avec son indépendance habituelle de tout préjugé cette question de l'hiatus, et il en a signalé les inconséquences, faisant remarquer que l'hiatus existe dans le corps des mots. Si la langue craignait la rencontre des voyelles et si l'oreille française s'était habituée au genre d'euphonie qui résulte de l'intercalation constante des consonnes, il eût été raisonnable de suivre en ceci l'analogie et de ne pas permettre que les sons concourussent autrement dans le vers ; mais, bien loin qu'il en soit ainsi, le français affectionne l'accumulation des voyelles, non -seulement, deux à deux, mais même trois à trois. Ainsi, /u^, tua^ tuons; louer, louUj louons, louant; haïr; créer, créance; effrayer^ effroyable, etc., montrent que l'h^alus se pré-

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sente sans cesse. En cet état , s'il y avait une règle à faire, c'était non de le bannir, mais de le prescrire. Cependant, à vrai dire, il n'y avait d'autre précepte à donner que celui qu'indique Voltaire lui-même: admettre les hiatus qui plaisent et repousser ceux qui déplaisent à l'oreille, par conséquent laisser tout au goût et au jugement de l'écrivain.

Ainsi, à côté de sa rudesse et de sa simplicité, on reconnaît, dans notre vieille poésie, de l'originalité et de la justesse, et, sans se tromper, on peut attribuer cette justesse à son originalité même. Sans institutrice, et dédaignée de tous ceux qui usaient du latin, elle se créa un art particulier, elle se fit un vers indépendant des régies antiques, elle puisa aux sources qui jaillissaient de la société renouvelée, et, s'élevant sur ce monde qui semblait un chaos, sur cet empire romain ruiné, sur ces populations barbares qui se l'étaient partagé, elle se fit écouter de tout le moyen âge européen, qu'elle berça au bruit des chants de guerre, de chevalerie et d'amour. La France du Midi, la France du Nord , TEspagne , l'Italie, virent fleurir de toutes parts l'art du gai savoir, et, quel que soit le jugement porté sur ces compositions, on peut leur appliquer sans trop d'effort ces deux beaux vers que notre chansonnier a, dans sa pensée, appliquées à l'origine de l'histoire et de la poésie :

Soudain la terre entend des voix nouvelles, Maint peuple errant s'arrête émerveillé.

On est très-indulgent pour Homère, on est très-rigoureux pour nos vieux poètes, et cependant il est bien des points où lui et eux ont besoin des mêmes

excuses devant Fespritmoderne.il sufût, en efTet, de se placer au point de vue qui est devenu le nôtre et de ne pas vouloir se prêter aux conditions mentales qui étaient celles des hommes passés, pour être vivement blessé du merveilleux grossier, inconséquent, inintelligible, qui est le fondement des poèmes antiques. Cest en efTet en partant de là que, dans la célèbre querelle des anciens et des modernes, et plus tard encore, on a fait d'Homère le but d'une foule de critiques parfaitement justes et fondées pour un moderne, injustes et illusoires pour un ancien. Mais, si cette excuse est admise pour Homère, elle doit Fêtre aussi pour nos chansons de geste.

Toute espèce de merveilleux est absurde, je ne dis pas seulement en ce que le merveilleux choque directement notre expérience, désormais certaine, de la régularité naturelle des choses, mais parce qu'il implique nécessairement des contradictions inintelligibles. Prenez seulement le premier chant de 17/iad^ : Achille, dans sa colère, va frapper du glaive Agamemnon; Minerve, envoyée par Junon, descend, arrête le bras du héros et l'apaise en lui promettant que celui qui roflense lui payera l'affront au triple et au quadruple. 11 semble donc que les deux déesses ont connaissance de l'avenir et savent d'avance à quel prix Achille reviendra prêter son secours aux Grecs. Tout aussitôt, comme si elles ignoraient ce qui vient de se passer, elles s'opposent à Jupiter, qui veut donner la victoire aux Troyens et satisfaire ainsi à la promesse qu'elles mêmes ont faite à Achille. Tout cela est un tissu de contradictions, et il serait facile de montrer que,

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dans sa partie merveilleuse, le poëme n'est rien antre chose.

Le merveilleux des chansons de geste ne vaut pas mieux, mais ne vaut pas moins. Dans YÉnéidej Énëe, pressant du pied le sol pour arracher un arbrisseau, entend une voix lamentable qui sort du fond du tombeau et l'avertit de fuir une terre avare, un rivage inhospitalier. Dans le poème de Roncevaux, Aude, la sœur d'Olivier, la fiancée deRoland, demande à Gharlc magne à voir une dernière fois le corps des deux chevaliers. Agenouillée auprès des deux cadavres , elle voudrait entendre la voix d'Olivier et prie en ces termes :

Glorieux sire, qui formas toute gent, Faites venir aucun demonstrement A la chetive, qui au moustier attend Que Oliviers me dise son talent (volonté).

Aussitôt Olivier prend la parole et lui annonce qu'elle touche au terme de sa vie :

Et s'en ira ensenble o (avec) son ami Et 0 son frère qui la douleur souffri.

Quoi de plus comparable que ces deux récits, bien que suggérés par des sentiments différents? Ou bien encore Ajax, entouré dans la bataille par un nuage obscur, supplie Jupiter de dissiper les ténèbres et de le frapper du moins k la clarté du jour, et il obtient du dieu que la lumière soit rendue à la campagne ensanglantée. SemblablementCharlemagne, désespérant de retrouver à Roncevaux, parmi les monceaux de morts, les corps de ses barons, demande au ciel d'intervenir en sa faveur et de les lui désigner ; aussitôt une aubépine fleurit auprès du corps de chaque chrétien.

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Telle est la tournure générale des conceptions pri« mitives; tandis que, pour nous autres modernes, ce qui constitue la grandeur d'un homme, c'est la pénétration de son esprit , l'élévation de son caractère et l'habileté avec laquelle il use des circonstances, au contraire, dans l'histoire légendaire, c'est l'intérêt que prennent à lui les puissances supérieures, c'est la force qu'elles lui prêtent, c'est le succès qu'elles lui assurent. On crée ainsi une sorte de rouage imaginaire dont l'impulsion décide de tout. L'histoire positive et l'histoire légendaire difTèrent entre elles comme la magie et la science. Pour les peuples enfants, le merveilleux, c'est l'imaginaire ; pour la raison mûrie, le merveilleux, c'est le réel.

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