‹ Histoire de la langue françaiseChapitre 7 sur 17 · Vaneie» fhmçait eti-U un paiou barkaref · texte numérisé non relu

Vaneie» fhmçait eti-U un paiou barkaref

Traduire un chant d'Homère en langage français du treizième siècle est un essai qui réclame toutes sortes de justifications et d'explications. Un pareil travail ne peut se présenter sans un passe-port, et je conviens tout le premier que si, en tournant les feuillets de cette Revtiâj on rencontrait sans avis préalable des vers écrits dans le goût du poëme de Berthe aux grands piedsj on aurait toute raison d'être surpris. C'est à prévenir cette première surprise qu'est destinée la brève dissertation qui précède cet essai, ou plutôt la dissertation et l'essai sont les deux parties d'un même tout. La première, sans le second, resterait à l'état d'hypothèse dépourvue de toute réalité et un simple paradoxe d[érudition ; le second, sans la première^ n'aurait aucune raison d'être et se présenterait comme une conclusion sans prémisses, et tous deux ont pour objet de prouver cette thèse, qu'Homère ne peut être

traduit que dans la vieille langue de nos romans de chevalerie.

Bien qu'on ait commencé à étudier de plus près notre histoire littéraire, et que dans ces derniers temps elle ait été l'objet de travaux excellents, néanmoins les conclusions qui résultent de ces nouvelles recherches n'ont guère franchi le cercle de Térudition, et en général le jugement étrange prononcé par Bpileau demeure l'opinion commune. Non, Villon ne fut pas celui de qui doive dater notre littérature ; l'art de nos vieux romanciers n'était pas confus, et il est certainement singulier de donner la qualification de grossiers à des siècles qui ont produit Charles d'Orléans, Froissart, Joinville, Villehardouin, les chansons du sire de Couci, le poëme de Roncevaux et tant d'autres. Ce qui causa Tillusion de Boileau, outre son ignorance profonde, ce qui cause encore aujourd'hui une illusion semblable, c'est la Renaissance, qui vint troubler le courant naturel de la littérature française. Par le contre sens historique le plus complet, on a soudé l'histoire littéraire de la France moderne à l'histoire littéraire de Rome et de la Grèce, et, d'un seul coup, on supprime un passé qui, ne fât-il pas aussi riche qu'il l'est, mériterait cependant considération et étude. Dans cette manière de voir, la littérature française du moyen âge est, qu'on me pardonne cette expression, une impasse qui n'aboutit à rien, et en compensation on met bout à bout, sans aucun intermédiaire, l'anliquité classique et la France moderne. Certes il est difficile de mieux confondre et brouiller les choses et de rendre plus inintelligibles toutes les déductions historiques; la vérité est

^ LA POÉSIE HOMÊRIQUB

que, du conflit de ces deux forces, naquit une direction moyenne. Ce serait un sujet à la fois littéraire et philosophique, que de rechercher quels ont été les effets réels de cette combinaison de deux éléments indépendants, quel bien en a résulté, quel mal en est sorti, et quel a été le caractère du produit hybride qui vint au jour. Ce fut une véritable invasion, qui d'abord emporta tout, et les premiers effets en furent désastreux. Tout ce qui compose plus spécialement le domaine des arts et de l'imagination en fut profondétnent corrompu. Il n'est besoin que de rappeler cette gloire éphémère des Ronsard et des autres pour faire sentir immédiatement que ce qu'il y avait détalent en eux fut frappé d'impuissance et de ridicule par le souffle de la Renaissance. Qui pourrait nier que parmi ces hommes, dont le discrédit est irrémédiable, il n'y ait eu les dispositions les plus heureuses et des aptitudes qui, dans un autre milieu, auraient donné les fruits les plus beaux? Qui ne sait aussi, grâce aux essais de réhabilitation d un ingénieux critique, que quelques fleurs gracieuses sont écloses sous leur main, que leur génie ne fut pas en perpétuelle discordance entre les idées et les langues antiques qu'ils voulaient s'approprier et Tidiome et les traditions qu'ils avaient reçus de leurs pères? Il n'y eut contre le courant dévastateur de résistance que parmi les hommes qui étaient en dehors du cercle littéraire, les libres penseurs tels que Rabelais et Montaigne, les militaires, les diplomates, les femmes, qui nous ont laissé tant et de si belles choses du seizième siècle. La pensée fut puissante, mais la littérature proprement dite, faiblit, écrasée

qu'elle fut par Tinvasion de l'antiquité. Sans doute la beauté singulière et la grandeur des monuments antiques contribuèrent beaucoup à l'ascendant qui, à ce moment, leur fui donné sur les esprits ; mais il ne faut pas méconnaître ce qui en fut la cause prépondérante, à savoir le préjugé qui mettait toute antiquité au-dessus du présent, qui faisait dire à Nestor que les héros de la guerre de Troie ne pourraient combattre ceux des âges précédents, qui engageait tous les politiques à chercher dans une restauration impossible le remède à la dissolution progressive des sociétés, et contre lequel le christianisme ne protestait que d'une manière contradictoire, admettant, il est vrai, la supériorité de la loi nouvelle sur Tancienne et du monde chrétien sur le monde païen, mais supposant aussi un état primitif de perfection et de bonheur. On peut croire encore qu'à une époque qui venait de sortir des longues et terribles luttes des hussites et du schisme, qui voyait éclater la réformation, et qui sentait déjà les avant-coureurs de révolutions mentales plus profondes, on se porta, par un secret instinct de révolte contre Tautorité religieuse, vers ce paganisme qu'elle avait vaincu et foudroyé, et qu'on ressuscitait par l'érudition comme une sorte d'adversaire encore menaçant. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas par degrés et à l'aide d'une infiltration lente que l'antiquité classique pénétra dans notre littérature ; elle s'y intronisa en conquérante.

De cette déroute où le grec et le latin avaient mis le français, on commença à se rallier dans le dix-septième siècle, et alors parut cet art, une de nos principales glot

SOG LA POÉSIE HOHËRIQDE

res, art admirable, plein de raison, de politesse et d'élégance. Il serait superflu de montrer iâ combien, malgré ses prétentions contraires, il s'éloigna de l'art antique, qu'il se donnait pour modèle. P. L. Courier a dit : <x Les étrangers crèvent de rire quand ils voient dans nos tragédies le seigneur Âgamemnon et le seigneur Achille, qui lui demande raison aux yeux de tous les Grecs, et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine. » Mais, j*en demande bien pardon à l'illustre écrivain si épris, lui, et de notre seizième siècle et de la Grèce antique, est-ce que Racine pouvait faire parler ses héros comme Homère fait parler les siens? On trouvera dans ce premier livre de l'Iliade la scène parallèle que le poète français a imitée du poêle grec. Si Achille avait traite Agamemnon d'impudent, d'ivrogne, d'oeil de chien, de cœur de cerf, comment la cour polie qui se plaisait tant à écouter les vers harmonieux de Racine aurait-elle accueilli cette discordance avec ses habitudes et ses conventions? Qu'auraient dit les élégants courtisans de Louis XIV, qu'aurait dit madame de Sévigué et ce eortége de femmes spirituelles ? Évidemment Racine devait modifier son Homère, et, si de ses personnages il a fait des Français, qu'en pouvait-il faire autre chose à son époque et devant son public? A la vérité, aujourd'hui une notion plus juste de l'histoire permet à l'art d'être plus fidèle au costume ; mais pourtant qu'on ne se méprenne point sur ce point: la condition essen* tielle de son succès demeure toujours dans l'habileté à s'adresser aux sentiments, aux idées, aux passions des contemporains*

A riiisloire littéraire la langue est liée d'une manière éh oite, surtout depuis que le seul français légal est celui des livres et des académies, et que le peuple, créateur de Tidlome, est mis hors dé cause. Sans doute, c'est encore l'usage que Ton consulte ; mais cela môme est bien vague. Où en mettra- t-on les limites ? que doit-on admettre ? que doit-on rejeter? Au moment où se fixa définitivement la langue dont nous nous servonsaujourd'hui, Tusage fut pris dans un sens très-étroit; ce fut le beau monde, la cour, lesi coteries lettrées qui en décidèrent, et TAcadémie, récemment instituée, l'enregistra avec tant d'arbitraire, qu'une foule de locutions excellentes, employées par Malherbe, par Corneille, par Molière, se sont trouvées mises en dehors et proscrites. Certes, ces grands hommes avaient parlé aussi bon français que ceux qui les condamnaient; mais leur français, plus général et plus compréhensif, était puisé à une source plus abondante que celle qui fournit le premier dictionnaire de l'Académie. Aujourd'hui encore, il n'est besain que d'écouter parler sans prévention les personnes illettrées, surtout dans certaines provinces, pour reconnaître, dans les mots, dans les locutions, dans la prononciation, des particularités tout aussi légitimes et souvent bien plus élégantes, énergiques et commodes que dans ridiome oHiciel. De quel droit cela est-il rejeté ? Par la grammaire? Mais'la régularité en est parfaite. Par l'histoire ? Mais toutes viennent d'un passé lointain, et la plupart figurent dans les anciens monuments. Par l'usage? Mais qu'est-ce que l'usage, sinon la tradition non interrompue? On voit donc que la difficulté fut

tranchée par un coup d*État et que la question est encore à examiner. Cela peut être dit à notre époque, où la convention qui régla les choses littéraires aux seizième et dix-septième siècles n*est plus reconnue, et où la langue officielle n est plus aussi maîtresse de la situation.

D'ailleurs il est une autre notion qui ne doit pas être perdue de vue, c'est que la condition nécessaire des sociétés humaines et de tout ce qui leur appartient est de passer par des successions et des rénovations continuelles. Les langues n'échappent pas à cette nécessité. La nôtre, qui compte environ aujourd'hui sept cents ans d'existence, en offre* d'âge en âge la preuve manifeste ; malgré la prépondérance justement acquise à la littérature du dix-septième siècle, malgré les moyens, qu'on peut appeler coercitifs, destinés à la maintenir, elle change de jour en jour. De nouveaux mots se sont introduits, de nouvelles significations ont été imposées aux mots anciens ; le caractère du style littéraire s'est modifié, même le caractère de la conversation, comme le montrent tant de pages familières et charmantes qui nous ont été conservées.

L'état de la société et de la littérature, aussi bien que la force des choses, tout témoigne que ce changement ira croissant. Or, dans cette mutation, le régime auquel la langue est assujettie ne lui est pas salutaire. Ce régime est celui de la métaphysique et de la raideur grammaticales ; la métaphysique, qui substitue des idées purement logiques à l'observation des faits et à l'induction fournie par ces faits; la raideur, qui^ par un assujettissement judaïque aux formes et par la

destruction de toute liberté archaïque, oblige la pensée à perdre de sa précision, de sa rapidité, de sa couleur. On sent bien vite ce qu'est la métaphysique et la raideur en fait de langage, quand on compare le style de notre époque avec celui du seizième siècle et des époques précédentes. Notre histoire présente deux exemples d'insurrection contre la langue : le premier appartient au seizième siècle, quand une folle imitation des Grecs et des Latins s'empara des esprits ; le succès de la tentative ne fut pas heureux. Le second est de notre temps ; ce fut lorsque Racine, en sa qualité de -type de correction et de régularité, fut frappé de condamnation; Ce dernier essai, mieux conduit et arrivant à point dans une époque de révolution et d'anarchie mentales, eut, comme toute idée critique et négative, Taction d'un dissolvant; et la vieille autorité littéraire acheva de se fondre sous nos yeux, sans pourtant empêcher d'apparaître, il faut le dire, d'éclatantes nouveautés. Ces nouveautés éclatantes n'infirment point TaxiomedeBoileau qui reste vrai; sans la langue, même dans les périodes de crise et de décomposition, il n'est point de grand écrivain. Mais il s'agirait de définir ce que Ton doit entendre par langue; une telle définition emmènerait trop loin dans le présent de noire idiome et dans son avenir.

Ici il ne s'agit que de son passé. Les Grecs ne se sont jamais imaginé que la langue de leur vieux poète Homère fût une langue barbare, comparée à celle qui prévalut au siècle de Périclès et au temps de leurs grands poètes tragiques et comiques, de leurs excellents historiens, au temps de leurs Démosthène et de

M(^ LA POÉSIE nOMËRIQUE

leurs Platon ; mais ce préjugé s'est attaché à nous, et notre idiome du moyen âge a été considéré -comme un patois informe. On s'est figuré'que tous les points par lesquels il différait de la langue actuelle n'étaient que fautes et grossièretés. Cependant il faut s'expliquer sur celte accusation de barbarie. Si Ton prétend que le français actuel, cultivé par une série d'esprits éminents, s'est montré propre à exprimer l'art élégant cl sérieux du dix-septième siècle, l'art critique et brillant du dix-huitième, et la raison mûrie parles progrès des sciences et par les révolutions sociales, si l'on ajoute que sans doute le français antique, exercé à d'autres sujets, serait incapable de rendre avec fidélité les pensées et les sentiments modernes, on a complètement raison. Aller au delà, ce serait se tromper gi*avement. Que peut-on entendre par barbarie dans notre langue? On ne dira pas sans doute que c'est la modification qui a transformé le mot latin en mot français; ce i^prochc tombe autant sur le français moderne que sur celui du moyen âge, et il affecte à des degrés divers toutes les langues novo latines. Il affecte mèmCi à vrai dire, les idiomes dont celles-ci sont prévenues, et, si premier est une altération par rapport à primarius issu de primttô, primus des Latins et icpûToç des Grecs sont, à leur tour, une altération par rapport à pratamas du sanscrit. Dans cette transmission successive des mots, chaque peuple les conforme à ses habitudes d'articulation et au sentiment de son oreille. A deux titres, une langue peut être considérée comme barbare, soit quand elle appartient à un peuple tellement dénué d'idées qu'elle ne se prèle pas k exprimer les notions de la civilisation, soit

quand l'analogie intérieure qui y préside est fréquemment brisée par des exceptions et des contraventions. La première imputation ne tombe pas sur le français du moyen âge; placé sans doute, à ce point de vue, sur un degré inférieur aux langues modernes, il n'en possède pas moins une grande richesse, d'abord ' en tant qu'héritier du latin, puis comme exprimant un état social où apparaissent tant de nouvelles choses inconnues à Tantiquité, christianisme, pouvoir spirituel, féodalité, chevalerie, galanterie, industrie, bous* sole, poudre h canon, etc. La seconde imputation lui appartient bien moins encore, et même c'est sur le français moderne qu'elle pèse davantage. Quand on suit depuis la haute antiquité jusqu'à nos jours les langues indo-germaniques, auxquelles nous appartenons, on les voit constamment tendre à changer leur système grammatical. A chaque mutation, le sentiment de la syntaxe se perd davantage, les afQnités analogiques se rompent, et l'on peut répondre que, de ce côté, plus une langue est ancienne, moins elle ofiGre de ces irrégularités et moins elle est barbare. On homme du treizième siècle, qui nous entendrait dire le lendemain^ au lieu de rendemain; quel que soit celui queje'visiteraiy au lieu de qui que je visiterai; en juelque lieu qu'on arrive, au lieu de en quel lieu qu'on %rrive; mon épée, au lieu de m*épée (ma épée), s'exprimerait sans doute d'une façon peu flatteuse sur le bon goût et la correction de langage de ses arrièreneveux.

n faut donc complètement perdre l'idée que les différences qui séparent le français ancien du français

moderne soient des fautes, des grossièretés, des barbarismes. Ce préjuge écarté, on goûte sans peine Taisance, la souplesse et les réelles beautés de Tancienne langue. Véritablement, nous avons (rois idiomes : le français actuel, celui du seizième siècle et celui du treizième. Par notre dédain, la désuétude littéraire a frappé les deux derniers, et cependant, de même qu'ils ont eu dans leur temps leur grande gloire, de même ils pourraient encore être utilement employés. C'est surtout à des traductions d ouvrages anciens qu'ils sont applicables. Courier s'est servi de la langue du seizième siècle, qu'il possédait si bien, pour traduire Hérodote, dont la prose a de nombreuses ressemblances avec celle de nos prosateurs de ce temps, et je me couvre de son exemple et de sa protection pour cet essai, qui relève doublement de l'érudition, puisque le grec et le vieux français y interviennent.

2. ~ De la langtœ du treizième siècle et dee puHUù qu'elle offre pour la traduction d^Bomère.

« Le talent, a-t-on dit', n'est pas tout pour réussir dans une traduction ; les œuvres de ce genre ont d ordinaire leur siècle d'à-propos, qui, une fois passé, revient bien rarement. A un certain âge de leur développement respectif, deux langues (j'entends celles de deux peuples civilisés) se répondent par des caractères analogues, et cette ressemblance des idiomes est la première condition du succès pour quiconque essaye de traduire un écrivain vraiment ori-

* H. Egger, dans un écrit sur les traductions d'Homère.

ginal. Le génie même n'y saurait suppléer. S'il en est ainsi, on nous demandera à quelle époque de son hisioire, déjà ancienne, notre langue fut digne de reproduire Homère. Nous répondons sans hésiter, comme sans prétendre au paradoxe : Si la connaissance du grec eût été plus répandue en Occident durant le moyen âge, et qu'il se fût trouvé au treizième ou au quatorzième siècle en France un poète capable de comprendre les chants du vieux rapsode ionien et assez courageux pour les traduire, nous aurions aujourd'hui de l'Iliade et de Y Odyssée la copie la plus conforme au génie de l'antiquité. L'héroïsme chevaleresque, semblable par tant de traits à celui des héros d'Homère, s'était fait une langue à son image, langue déjà riche, harmonieuse, éminemment descriptive, s'il y manquait l'empreinte d'une imagination puissante et har^ die. On le voit bien aujourd'hui par ces nombreuses chansons de geste qui sortent de la poussière de nos bibliothèques : c'est le même ton de narration sincère, la même foi dans un merveilleux qui n'a rien d'artificiel, la même curiosité de détails pittoresques ; des aventures étranges, de grands faits d'armes longuement racontés, peu ou point de tactique sérieuse, mais une grande puissance de courage personnel, une sorte d'aflection fraternelle pour le cheval, compagnon du guerrier, le goût des belles armures, la pa sion des conquêtes, la passion moins noble du butin et du pillage, l'exercice généreux de l'hospitalité, le respect pour la femme, tempérant la rudesse de ces mœurs barbares; telles sont les mœurs vraiment épiques auxquelles il n'a manqué que le pinceau d'un Homère. x>

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Rien n'est plus vrai et on ne saurait mieux dire. La Gonformitë générale entre Fâge héroïque des Grecs et l'âge héroïque des temps modernes se caractérise aussi par des traits de détail. On sait comment, dans Homère, les hommes et les choses sont perpétuellement accompagnés d'ëpithètes et d'appositions toutes faites qui reviennent sans cesse. Il en est de même dans nos vieilles chansons de geste. Ulysse est l'homme de grand sens, Briséis est la fille aux belles joues, Nestor est le vieillard dompteur de chevaux, Achille le héros au pied l'apide, Diomëde le guerrier irréprochable.

En parallèle, nous trouvons dans nos poètes Olivier le preux et le séné; Blanchefleur, la reine au clair vis; Charlemagne, le roi à la barbe fleurie ; Roland, le chevalier à la chère hardie; Turpin, le preux et Talosé. La France est France la louée, comme dans ce vers :

Voyez l'orgueil de France la louée.

Si Achille, oisif auprès de ses vaisseaux, soupire après le tumulte des combats, la vieille poésie a un mot spécial pour exprimer ce cri de guerre par lequd les peuples primitifs cherchent à effrayer leurs ennemis et avec lequel les romans de Gooper nous ont familiarisés :

Lors recommence la noise et la huée

est un vers qui se rencontre fréquemment. Pour Homère, l'armée est toujours l'ample armée des Grecs, semblablement Tarmée de Charlemagne ou de Marsile est la grant ost banie (ornée de bannières). Pour peu qu'en lisant Homère on ne fasse pas abs-

traction complète des habiludcs modernes, on est cer^ tainement fatigué du retour incessant de ces épithètes qui semblent oiseuses. Toutefois Toreille s'habitue fecilementà de pareilles répétitions, et Tesprit, de son côté, accepte cette simplicité naïve. D'ailleurs il faut, en fait d'art comme dans le reste, se mettre à un point de vue relatif et ne pas croire à des règles absolues. C'est grandement desservir Homère que de donner comme fait pour nous et applicable à notre poétique ce qui fut imaginé et chanté il y a près de trois mille ans. Si Homère et nos vieux poêles ac^ compagnent constamment les noms de leurs héros d'épithètes vagues et sonores, c'est que la poésie primitive aime et réclame ce genre d'ornements. On peut dire que cela tient radicalement au goût des peuples barbares ou demi-barbares, qui sont si passionnés pour les armes et les parures éclatantes. Ce goût s'est réfléchi dans la poésie, et le poète, obéissant à ce sentiment général, ne fait jamais paraître ses héros dénués de la riche et pompeuse toilette des épithètes. Le goût moderne, plus sévère, s'attachant plus au fond qu'à la forme, tend à supprimer, aussi bien dans les habitudes de la vie que dans la poésie, les ornements excessifs, et, quand de nos jours la poésie a voulu redevenir descriptive et pittoresque, il est bien évident qu'elle a employé un tout autre procédé. Je comparerais volontiers les épithètes dont les héros d'Homère et de nos vieux poëtes marchent toujours affublés aux plumes et aux pendants d'oreilles dont se parent les sauvages. Si on dit que c'est un art dans l'enfance qui use de tels moyens, on a raison; mais, si on pré-

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tend que œs moyens enfantins, qui sont d'accord avec le Ion général, ne méritent pas considération, et n'ont pas, à leur place, un certain charme, on se trompe certainement.

C'est à la langue du treizième siècle que je me suis généralement conformé dans cette traduction du premier chant de Ylliade. Il est de fait qu'elle se prête facilement à suivre la pensée homérique, à tel point qu'il m'a été possible de rendre l'original vers pour vers. Cela même est peu : dans chaque vers, j'ai conservé les détails caractéristiques de la phrase, les épithètes courantes, et généralement aussi la marche de la période. Je ne sais pas si un pareil travail pourrait réussir dans le français moderne: il est trop peu souple et flexible pour accompagner la libre allure de la langue archaïque d'Homère ; mais parvînl-on à triompher de ces difficultés, on n'aurait encore que la plus infidèle des traductions, car qu'y a-t-il de plus étranger à la pensée primitive que le vêtement moderne?

C'est surtout à rendre avec rapidité et légèreté les détails de récit et de conversation qu'excelle le français ancien, détails insupportables en vers s'ils s'avancent avec des articles, des particules et des conjonctions ; lourdes béquilles dont le langage moderne ne sait pas se passer. Aussi la langue poétique moderne est peu habile à raconter, et, par une coïncidence qui n*a rien d'étrange, à mesure qu'elle perdait ses qualités narratives, la poésie, de son côté, se transformait et s'idéalisait de jour en jour davantage. Le côté lyrique prenait le dessus , et ce qui lui plaisait surtout, celait non plus de chanter la colère d'Âchillc

OU bien les combats et le héros troyen, mais de rêver et de faire rêver aux choses infinies, heureuse d'en saisir une couleur et d'en retracer une ombre. Aussi, quand la poésie moderne veut raconter, elle change de ton, et c'est surtout à force d'esprit et de finesse qu'elle se tire des longs récils, comme on le voit dans Voltaire et dans Byron. La poésie primitive n'y met pas tant de façons ; grâce à une langue plus maniable et plus svelte, grâce à ces épithètes avec lesquelles elle emplit l'oreille et l'imagination, elle peut sans effort raconter les hauts faits d'Achille et de Roland. Au sortir de l'enfance, on aime surtout les grands coups de lance dont Homère est si prodigue ; plus tard, la poésie rêveuse saisit l'imagination ; plus tard encore, on reprend intérêt à la poésie primitive, sorte d'histoire dont rien ne peut tenir lieu, et, non sans charme, on écoute cette musique qui nous arrive d'un passé lointain.

La langue du treizième siècle fut européenne, car ce n est pas du siècle de Louis XIV que date la faveur dont le français a joui parmi les nations étrangères. Il m'a toujours paru ridicule d'essayer d'établir une prééminence entre les peuples qui composent la république occidentale ; chacun a ses mérites et a contribué pour sa part à l'avancement des sciences et à la splendeur des lettres. Cependant il est certain que ce fut un attribut particulier de la langue française de pénétrer dès un temps reculé chez les étrangers. « Au treizième siècle, l'Anglais Mandeville, dit M. Mas de Latrie \ écrivait en français ses pérégrinations suspectes, comme

« Bibl de VÉcole des Chartes^ 2- série, tome II, p. 5 W.

le Vénitien Marc Paul ses voyages consciencieux, Brunello Latinî de Florence son Trésor^ Rusticien de Pise son roman de Meliadus, le Moraîle sa Ckraniquey Martin de Canale son Histoire de Venise, pour ce que, dit ce dernier, langue française court parmi le monde et est plus delitable à lire et à outr que nuUe autre. » Tel était Tétat des choses au treizième siècle. Il y eut sans doute une diminution dans cet état littéraire au quatorzième et au quinzième siècle, à la suite des horribles malheurs et des dévastations inouïes qu'amena la guerre des Anglais. Toutefois la tradition se reprit au temps de Louis XIY, mais ce ne lut nen ue nouveau, et de nos aïeux du dix-septième siècle on aoit seulement dire ce que dit THectoir d'Homère (on me permettra d'employer ici, par anticipation, le vieux firançais), qu'ils

Soutinrent le grant loz de leurs pères et d'eux.

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